Une bouée, un cosmodragon, des gaufres. Un pirate

par AuBe

Points de vue
Une bouée, un cosmodragon, des gaufres. Un pirate.



Disclaimers : le cosmodragon appartient au pirate, qui appartient à M. Matsumoto (de même que le vaisseau, la petite fille et le médecin). Les gaufres et leur recette proviennent du marchand de gaufres. Personne ne sait d'où vient la bouée, mais cela n'a pas grand intérêt.

Note de l'auteur : si le pirate a conservé son nom original, la petite fille a quant à elle préféré passer en version française. Et donc nous avons Harlock, pour Albator, mais Lydia et non Revi comme la logique l'imposerait.

Chronologie : Albator 84, parce que Lydia.

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Le Consortium Marchand des Planètes Unies regroupait une petite dizaines de systèmes solaires que les hasards astronomiques avaient généreusement pourvus en ressources naturelles, champs d'astéroïdes miniers et planètes propices à la terraformation. Éloigné des grands carrefours commerciaux galactiques, le Consortium avait développé son propre système économique en autarcie, et avait prospéré jusqu'à devenir un interlocuteur de poids dans les relations politiques et diplomatiques de la Galaxie. Il fonctionnait davantage comme un puissant trust aux ramifications innombrables que comme un gouvernement, mais il possédait néanmoins un système de défense sophistiqué et une armée dont la force de frappe était loin d'être négligeable.
Il se revendiquait neutre. La politique d'expansion, les conflits entre les différentes espèces intelligentes galactiques ne l'intéressaient pas. Ce qui comptait, c'était le commerce.
Les planètes du Consortium accueillaient quiconque souhaitait parler affaires, y compris des adversaires d'une même guerre, pourvus qu'ils ne tentent pas de se battre à l'intérieur de leurs frontières. Ceux qui s'y risquaient étaient expulsés, dans le meilleur des cas, et pouvaient juger de l'efficacité et de l'intransigeance de l'armée du Consortium. Mais celle-ci ne s'ingérait pas dans les affaires de ses visiteurs tant qu'il restaient discrets – et qu'ils respectaient les lois en vigueur dans le Consortium. Cela valait aussi bien pour les civils que pour les militaires, pour les représentants diplomatiques que pour les flottes en escale, pour les citoyens honnêtes que pour les hors-la-loi. Et pour les pirates.
Au final, chacun y trouvait son avantage : les Planètes Unies avaient acquis une réputation de havre de paix, où tout pouvait s'acheter et se vendre, et leur développement technologique (ainsi que le climat enchanteur) en faisait également une destination touristique prisée.

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Zone neutre. Planète Copaña. Ville balnéaire de Rio Sur. L'après-midi.

Ignorant aussi bien les panneaux d'interdiction de circuler que les regards furibonds des promeneurs, le glisseur s'avança sur la digue et slaloma entre les piétons jusqu'à la plage, où il stoppa dans un crissement de freins. Ébloui par la lumière crue, le capitaine Harlock hésita une fraction de seconde lorsqu'il descendit de son véhicule.

— Eh, vous ! 'savez pas lire ? C'est interdit de se garer là ! lança un homme corpulent coiffé d'un bob orange criard ridicule juste avant de pâlir et de bafouiller quelque chose comme « ohmaisçavautpaspourvousbiensûr ».

Harlock ne lui accorda pas la moindre attention et parcourut la plage du regard. Bon sang ! Le doc lui avait pourtant dit qu'il serait là cet après-midi ! Le capitaine pirate envisageait déjà avec angoisse la possibilité que le médecin ait choisi une autre des innombrables plages que comptait la ville, lorsqu'il l'aperçut enfin : le doc avait troqué sa salopette blanche ornée d'une croix rouge contre un bermuda ocre et tentait de ressemblait à n'importe quel citoyen lambda en vacances.
Mais il devrait éviter de lire un bouquin intitulé « Médecine de guerre : prévention et traitement des névroses post-traumatiques » s'il ne voulait pas se faire remarquer, pensa Harlock en le rejoignant.
Le médecin, absorbé par sa lecture, ne s'était pas rendu compte de sa présence.

— Doc, j'ai besoin de vous sur l'Arcadia, annonça le capitaine pirate en guise de bonjour.
— Mais que… Nom de dieu, qu'est-ce que vous foutez ici ? sursauta l'intéressé.
— J'ai une urgence médicale sur l'Arcadia, répéta Harlock posément.

Et, non, il ne pouvait pas simplement appeler une ambulance. L'Arcadia était certes tolérée sur la planète, mais Harlock doutait qu'il puisse emmener un de ses hommes à l'hôpital sans que personne ne réagisse. Lorsqu'il se posait sur l'une ou l'autre des Planètes Unies, il avait généralement le droit d'occuper un dock désaffecté loin de toute agglomération et pendant que le gardien était mystérieusement « en congé », et tout le monde faisait semblant de ne rien remarquer. Les membres de son équipage n'étaient pas inquiétés lorsqu'ils se rendaient en ville, du moins tant qu'il n'y avait pas d'esclandre, et jusqu'à présent tout s'était toujours très bien déroulé.

— Que s'est-il passé ? demanda le doc.
— Ted le Rouge a fait une mauvaise chute lors de la maintenance du réacteur, répondit Harlock. Fracture ouverte, probable traumatisme crânien, énonça-t-il. Et j'ai dit aux gars de ne pas le déplacer avant d'avoir votre diagnostic, de façon à éviter d'éventuelles lésions au niveau de la colonne vertébrale.

Le doc fronça les sourcils.

— Oui mais… Et Lydia ?
— Quoi, Lydia ?
— Elle fait un château de sable, expliqua le doc avec un geste de la main vers la fillette, à quelques mètres de là. … Lydia ! appela-t-il.

La petite fille, en maillot de bain rose fushia et coiffée d'une casquette de la même couleur d'où dépassaient deux couettes blondes, leva des yeux interrogatifs vers eux.
Le médecin eut une moue étrange qu'Harlock ne put définir, puis son expression redevint sérieuse.

— Okay. J'y vais.

Il hésita tout en jetant un coup d'œil inquiet alentours, puis saisit brusquement le bras du capitaine qui ne l'avait pas vu venir et qui ne put par conséquent se dégager à temps.

— Je reviens dès que possible. Surveillez Lydia en attendant.

Le doc profita des quelques secondes qu'Harlock mit à assimiler l'information pour s'éclipser.

— Eh, doc ! Attendez ! Je ne…

Mais le médecin était déjà loin, et il ne daigna pas se retourner une seule fois avant de monter dans le glisseur qu'Harlock venait juste de quitter. Le capitaine ouvrit la bouche et allait crier pour le retenir, puis il décida après réflexion qu'il était inutile d'attirer davantage l'attention sur lui. Et puis, un de ses hommes était grièvement blessé, après tout.

— Pourquoi il est parti, grand-père ?

Harlock soupira et baissa les yeux sur Lydia. Orpheline, la petite fille avait été recueillie par le médecin peu avant que tous deux n'embarquent sur l'Arcadia. Le doc s'efforçait de reconstituer une pseudo cellule familiale pour ne pas contrarier l'épanouissement de sa petite protégée, mais le capitaine était forcé de reconnaître que l'entreprise était tout sauf facile. Surtout lorsque la « cellule familiale » habitait un vaisseau spatial. Un vaisseau pirate, corrigea-t-il mentalement.

— Quelqu'un s'est blessé à bord, répondit-il.

La gamine eut une mimique déçue.

— Oh. Il faut rentrer, alors ?

Harlock ravala à temps le « oui » qu'il était sur le point de prononcer. Excepté le fait que le doc lui avait « emprunté » son moyen de transport (mais ce n'était pas vraiment un problème, et il y avait longtemps qu'Harlock ne s'embarrassait plus d'aucun scrupule lorsqu'il s'agissait de réquisitionner un véhicule), le capitaine savait que le médecin lui en voudrait si jamais il ramenait Lydia à bord… Ils en avaient discuté, il y a peu – toujours ce problème de « cellule familiale » : le doc était tiraillé entre son envie de soutenir l'Arcadia et son combat, et le fait que le vaisseau était loin d'être le meilleur endroit pour élever convenablement un enfant.
Harlock savait également que ce dilemme était devenu d'autant plus vrai depuis le regrettable épisode de Dagah-8.
Le doc cherchait une planète calme sur laquelle s'installer, et il ne patienterait probablement pas jusqu'à la « planète idéale ». En attendant, il mettait à profit toutes les escales pour éloigner Lydia du vaisseau, lui faire rencontrer des enfants de son âge… lui faire goûter une vie « normale » pour une enfant d'à peine six ans. Ici, il avait semblait-il déniché un petit appartement dans un quartier résidentiel. Il avait aussi évoqué les termes « assistante sociale » et « suivi psychologique », mais Harlock ne s'en était pas soucié plus que ça – il avait néanmoins bien retenu que le doc préférait que Lydia passe ses escales dans un environnement qui lui fasse un peu oublier la piraterie.

Il grogna. Il avait quand même l'impression de se faire avoir. Sans compter qu'il ne devait pas être la personne la plus indiquée pour que Lydia oublie l'Arcadia.

— Non, c'est bon. Je reste jusqu'à ce que ton grand-père revienne.

La gamine écarquilla les yeux. Harlock préféra l'ignorer et s'assit à même le sable. Avec un peu de chance, le doc stabiliserait l'état du blessé rapidement ou, mieux, il penserait lui envoyer quelqu'un pour le remplacer. Le capitaine consulta sa montre et réfléchit à la façon dont il pourrait rentabiliser le temps perdu. Sa montre possédait un écran holographique : peut-être pouvait-il y consulter les derniers rapports techniques de Tochiro ?
Il jeta un coup d'œil à Lydia. La fillette n'avait pas bougé.

— Et bien, retourne jouer ! lui dit-il peut-être un peu plus rudement qu'il n'aurait voulu. Me fais pas croire que je suis resté pour rien !

Lydia lui lança un regard dubitatif puis s'accroupit à côté de lui et commença à remplir son seau de sable sans grand enthousiasme. Harlock haussa les épaules. Il avait entendu le doc se désoler de voir la petite se replier sur elle-même après ce qu'elle avait vécu sur Dagah-8 – le médecin espérait que la sortir du monde des pirates lui permettrait de surmonter le traumatisme. Harlock en doutait mais s'était gardé d'émettre le moindre commentaire ; après tout, ce n'était pas lui l'expert médical.
Et puis il était beaucoup plus doué pour générer les traumatismes que pour les résorber.

— Je vais me baigner, déclara soudain Lydia, interrompant le cours de ses pensées.
— Mmh.

Bon sang, il y avait trop de lumière ici pour qu'il puisse lire l'écran holographique ! Et en plus, il avait chaud. Il dégrafa sa cape et tenta de trouver une position plus confortable pour lire, sans grand succès.

— Bon, je suis partie !
— Fais ce que tu veux, j'ai du travail, grogna-t-il en repliant ses jambes.

Il essaya de ses concentrer sur sa lecture, mais la luminosité l'empêchait de se focaliser sur le sujet. À moins qu'il ne s'agisse du sable. Ou du fait qu'il ne parvenait pas à détacher ses pensées de Dagah-8… Et de Lydia.
Il connaissait pourtant les dangers que recelait le système de Dagah. Il n'aurait jamais dû accepter qu'elle descende à terre. Surtout avec lui, alors qu'il savait qu'il attirait naturellement les ennuis. Sur Dagah-8, il ne s'était sorti du guet-apens, Lydia accrochée à son épaule, qu'au prix d'une course poursuite dans une zone industrielle, un violent échange de tirs dans une usine désaffectée et un épisode plutôt sanglant impliquant un soldat, un poignard et une scie circulaire. Le tout sous les yeux de Lydia.
La petite fille n'avait pas crié, ni même prononcé un seul mot, mais depuis ses nuits étaient peuplées de cauchemars, ses dessins essentiellement de couleur rouge et les bonshommes qu'elle représentait étaient généralement en plusieurs morceaux. Harlock avait beau se répéter qu'il n'avait pas eu le choix, ça ne le réconfortait guère.

Il tiqua. Son cerveau venait de lui rappeler brutalement que depuis plusieurs secondes et par transparence derrière son écran holographique, il fixait une bouée gonflable. L'objet, orné de fleurs roses et d'un poney au sourire niais, semblait le narguer. La vérité le frappa soudain dans toute son horreur.
Lydia ne savait pas nager.

Il jura.

— Lydia ! cria-t-il en se levant d'un bond.

La petite fille avait déjà atteint la mer. Elle avançait hardiment dans l'eau, face à des vagues qui devaient bien faire deux à trois fois sa taille.
Harlock s'élança et piqua certainement son meilleur sprint depuis qu'il avait dû évacuer un appareil dont le compte à rebours avant autodestruction ne comptait plus que trente malheureuses secondes.
Il atteignit Lydia en même temps que la première vague et attrapa la fillette juste avant d'être balayé par le flot bouillonnant. Il lutta un instant qui lui parut interminable pour reprendre pied sur le sable et réussit finalement à contrer le reflux et à remonter vers une portion de plage plus calme – et moins humide.

Puis il se décida à lâcher Lydia. La petite fille hoquetait (elle avait certainement dû boire la tasse) mais ses yeux pétillaient de malice lorsqu'elle le fixa sans ciller.

— C'était chouette, constata-t-elle du ton le plus sérieux qui soit. On recommence ?

Le capitaine la foudroya du regard. Elle lui fit un sourire désarmant qui le convainquit qu'il était parfaitement inutile de la sermonner sur son inconscience, les dangers des grosses vagues pour une petite fille et est-ce qu'elle voulait se noyer, ou quoi ? D'une part parce qu'elle était tout à fait consciente de ce qu'elle avait fait, et d'autre part parce qu'elle n'avait jamais eu l'intention de se noyer : elle avait simplement pris un risque calculé afin qu'il s'occupe d'elle.
Un méthode un peu extrême, mais il ne pouvait pas vraiment lui en vouloir de mettre sa vie dans la balance pour parvenir à ses fins alors que lui-même avait tendance à se comporter plus ou moins de la même manière.
« Petite peste », grommela-t-il tout en notant in petto de ne pas le dire au docteur et en espérant que la gamine n'irait pas s'en vanter. Il avait assez des sermons basés sur « cessez de tuer des gens devant elle et de lui faire croire que c'est parfaitement normal » (alors que ce n'était arrivé qu'une fois. Ou deux), pour en plus se voir reprocher lui servir de modèle.

Il avisa une serviette de bain et s'efforça de ne pas regarder les motifs de danseuses en tutu rose – ou de fées, ou de princesses, il ne voulait pas le savoir et tout ce rose finissait par être mauvais pour ses nerfs. Il se contenta donc de frictionner vigoureusement la petite fille en pensant à son dernier rapport tactique et en se demandant s'il avait bien pris en compte les évolutions stratégiques ennemies les plus récentes.

— Eh ! C'est bon, je suis sèche ! protesta Lydia.

Harlock la jaugea des pieds à la tête avant de convenir qu'elle ne garderait pas de séquelles de son bain forcé – ce qui n'était pas son cas : il était trempé, et outre les communicateurs, scanneurs et autres gadgets électroniques que contenaient ses poches et qui ne devaient avoir que modérément apprécié l'eau salée, il sentait ses orteils patauger dans ses bottes et ses vêtements lui coller de manière tout à fait désagréable à la peau.
Une goutte ruissela sur son front jusqu'à l'arête de son nez.
Il s'ébroua.
Lydia réprima un sourire auquel il répliqua d'un « pff » de dignité outragée, ce qui déclencha l'hilarité de la gamine.

Et bien, maintenant qu'elle était d'aussi bonne humeur, il ne pouvait plus vraiment se fâcher contre elle, n'est-ce pas ?
Il soupira.

— Essaie de rester tranquille, okay ? fit-il.
— Tu joues avec moi ?
— Non.

Il s'appliqua à ignorer l'enfant qui semblait trouver désopilant le fait de le regarder se déchausser et vider ses bottes l'une après l'autre, puis il effectua un rapide inventaire des dégâts.
Bon, sa montre avait tenu le choc (du moins la partie qui donnait l'heure, l'option « écran holographique » avait rendu l'âme), le communicateur avait l'air intact et son cosmodragon était en un seul morceau.
Harlock ôta l'arme de son holster et l'examina attentivement. Probablement lui faudrait-il un bon nettoyage pour éliminer le sable et le sel, mais il verrait ça sur l'Arcadia. Le capitaine pirate enveloppa son cosmodragon dans sa cape et le posa à l'abri du sable, puis il enleva sa tunique et l'essora.
Il observa le ciel, d'un bleu sans nuages. Avec un peu de chance, il serait sec avant d'avoir attrapé un coup de soleil… et avant que le doc ou qui que ce soit d'autre appartenant à son équipage ne revienne et ne le surprenne ainsi.

— J'ai faim, annonça Lydia. Je veux une gaufre avec de la chantilly.
— Fais comme tu veux, répondit-il machinalement tandis qu'il ouvrait le boîtier de son communicateur, lequel était rempli d'eau (ce qui n'était pas bon signe pour le fonctionnement futur de l'engin).

Au moins, tant qu'elle mangeait, elle ne se sauverait pas n'importe où, pensa-t-il. Puis il se demanda vaguement où le doc avait-il bien pu stocker de la chantilly avant de se souvenir avoir entraperçu un marchand de gaufres lorsqu'il était arrivé sur la plage.
Harlock leva les yeux de son communicateur noyé.

— Et tu as assez d'argent ? commença-t-il.

Il s'aperçut immédiatement que Lydia avait déjà disparu, et quand il se retourna dans la direction de la baraque du marchand de gaufres, son regard tomba sur l'endroit où il avait laissé son cosmodragon.
Il n'y était plus.
En arrière plan, il voyait distinctement Lydia pointer à deux mains l'arme sur le vendeur tandis qu'elle énonçait d'une voix claire : « je veux une gaufre sucre-chantilly ».

Harlock inspira profondément. Bon, inutile de paniquer, il avait normalement mis la sécurité et – il vérifia sa poche droite – ôté le générateur de l'arme, donc Lydia ne pouvait pas tirer.
Le vendeur n'était pas au courant, en revanche, comme en témoignait le tic convulsif qui agitait son sourcil et relevait le coin de ses lèvres en un rictus de terreur tout à fait fascinant.
Le capitaine s'empressa de subtiliser le cosmodragon à la fillette.

— Lydia, voyons, ça ne se fait pas de menacer les commerçants, lui reprocha-t-il.
— Bah, tu le fais bien, toi, rétorqua la gamine avec justesse.

Il réussit à ne pas avoir l'air gêné et songea par ailleurs que ce n'était probablement pas une bonne idée de continuer à agiter le cosmodragon sous le nez du vendeur.

— Jamais pour des gaufres, se défendit-il en glissant l'arme à sa ceinture, dans son dos.

Il ne tenait pas à se retrouver avec la caisse du magasin, et il n'avait pas plus envie que ça de voir la mention « détrousseur de marchand de gaufres » ajoutée à son palmarès de pirate. Ça risquait de faire jaser d'autres pirates renommés.

— Combien ? ajouta-t-il à l'intention du vendeur, lequel recula instinctivement d'un pas.

L'homme chouina un truc inintelligible, mais cela n'avait somme toute que peu d'importance étant donné que les prix étaient notés bien en évidence sur le comptoir.
« Bon sang, pour ce prix-là je peux nourrir tout mon équipage pendant une semaine », maugréa Harlock tandis qu'il fouillait ses poches pour en extraire une poignée de billets détrempés et quelques pièces.

— Alors… Vous me mettrez une gaufre chantilly, et une autre avec du chocolat, demanda-t-il.
— Je veux de la chantilly ! protesta Lydia.
— Oui, j'ai entendu ! Ça vient !

Il n'y avait pas tout à fait le compte, mais ils n'allaient pas pinailler pour si peu. Le vendeur empocha la monnaie, puis confectionna les gaufres en un temps record et les emballa sans trop trembler. Harlock attrapa le paquet d'une main et Lydia de l'autre, et abandonna le marchand qui semblait se liquéfier sur place (mais au moins n'avait-il pas essayé de lui refiler sa caisse).

— Je ne veux pas de chocolat ! geignit Lydia alors qu'ils revenaient à leur place.
— Mais tant mieux ! répliqua Harlock avec juste une pointe d'énervement. Parce que ça, c'est ta gaufre. Chantilly. Avec du sucre.

Il lui tendit la gaufre en question avant de s'asseoir et de déballer la deuxième.

— Le chocolat c'est pour moi, termina-t-il.

Lydia ouvrit de grands yeux étonnés (apparemment, peu de gens envisageaient qu'il puisse manger, et la fillette ne faisait pas exception). Il ne s'en préoccupa pas et se concentra plutôt sur sa gaufre et le chocolat fondu qu'il fallait éviter de faire couler sur le pantalon – ah, trop tard.
Mais il avait bien mérité un peu de chocolat pour se remettre de toutes ces émotions.

Harlock termina sa gaufre sans laisser échapper trop de chocolat (et pourtant cette chose était un vrai piège à chocolat. Il y en avait partout, qui dégoulinait aux moments où l'on s'y attendait le moins), puis il lécha consciencieusement ses doigts et espéra qu'il ne lui restait plus de traces de chocolat autour de la bouche s'il voulait garder un semblant de crédibilité.

— Tu joues avec moi ? fit Lydia.

Harlock la considéra d'un air dépité.

— Tu es épuisante, soupira-t-il.

Et heureusement qu'elle s'était « un peu renfermée sur elle-même parce que vous l'avez complètement traumatisée avec vos conneries, capitaine », il n'osait même pas imaginer le degré d'activité qu'elle pouvait développer en temps normal.
Il songea avec un temps de retard qu'il aurait peut-être dû lui répondre un « non » plus catégorique s'il voulait avoir une chance (aussi minime soit-elle) qu'elle le laisse tranquille.

Lydia arborait un large sourire. Elle se balançait d'un pied sur l'autre, de l'air de quelqu'un qui a une idée derrière la tête et qui se demande s'il va oser la mettre en pratique ou non.
Harlock la fixa avec une expression suspicieuse. La gamine éclata de rire, puis vint toucher l'épaule du capitaine avant de reculer hors de portée.

— Chat ! fit-elle.

Harlock haussa un sourcil. La fillette recommença son manège.

— Chat ! répéta-t-elle.

Elle riait sans le quitter des yeux, sur la défensive, attendant une réaction de sa part. D'un point de vue thérapeutique, ça devait être excellent pour elle, pensa-t-il avec détachement.
Puis il se dit qu'il n'y avait somme toute aucune raison pour qu'il ne puisse pas s'amuser lui aussi, et puisqu'a priori, aucun des vacanciers qui l'entouraient n'avait jugé bon d'appeler la police ou l'armée (et que personne ne s'était enfui avec des cris d'effroi, ce qui était remarquable en soi), peut-être pourrait-il en profiter pour se détendre un moment.

— Chat !

Il se déplia brusquement. Lydia n'avait aucune chance de s'enfuir : il avait quand même des réflexes de tueur, et il la plaqua sur le sable facilement. Il prit cependant garde à ne pas lui faire mal, et évita soigneusement de toucher des organes vitaux, de lui tordre un bras, ou de lui briser les cervicales – c'était si fragile, un corps humain.

— J'te tiens ! annonça-t-il, victorieux.

La fillette riait toujours et gigota pour se dégager. Il desserra sa prise, lui laissant croire qu'elle pourrait s'échapper, mais alors qu'elle rampait en se tortillant dans le sable, il lui saisit les chevilles, lui ôtant toute chance de se relever.
Il nota en parallèle une certaine crispation de l'expression du couple de vacanciers le plus proche, qui devaient être à deux doigts d'appeler un agent pour brutalité sur un enfant.
Il pinça les lèvres et relâcha Lydia. Il ne souhaitait pas lui faire de mal, mais il prenait soudain douloureusement conscience de son incapacité à agir autrement qu'à travers le prisme de la piraterie et de la violence. Il n'était qu'un hors-la-loi traqué, et il avait tendance à considérer tout le monde comme un ennemi potentiel. Même Lydia. Même si, en cet instant, il aurait voulu pouvoir se comporter comme s'il ne risquait pas en permanence de se faire arrêter ou tirer dans le dos.
Même si, pour une fois, il aurait voulu pouvoir faire preuve d'un peu d'insouciance.

— Va jouer, soupira-t-il à l'intention de Lydia. Moi, je ne sais plus vraiment comment faire.

Mais la gamine, aux anges, semblait avoir décidé contre toute logique qu'il ferait un compagnon de jeu idéal.

— Fais-moi l'avion ! demanda-t-elle.

Il leva un sourcil perplexe. Jouer à chat, il connaissait, les gaufres aussi, mais l'avion ?

— Fais-moi tourner ! reprit la fillette.

En guise d'explication, elle lui prit les mains et commença à tourner autour de lui jusqu'à ce qu'il se décide à se lever. Il hésita quelques secondes : avait-il besoin de se placer ainsi au centre de l'attention – enfin, plus qu'il ne l'était déjà ?

— Fais-moi voler ! Fais-moi tourner vite ! insistait Lydia.

Il croisa le regard du couple assis à proximité. Il s'aperçut qu'il n'y avait pas de peur dans leurs yeux – leur expression reflétait simplement une certaine… curiosité. Cela n'avait rien à voir avec ce à quoi il était confronté d'habitude.
Mal à l'aise sans qu'il sache vraiment pourquoi, il baissa les yeux et réalisa que cela faisait des années que ça ne lui était pas arrivé.
Lydia s'accrochait toujours à lui. Il céda. Tandis qu'il tournait sur lui-même et générait une force centrifuge suffisante pour faire décoller la fillette du sol, et alors que la gamine poussait des cris d'extase, de peur et de joie mêlés, il tenta de se souvenir d'une époque où lui aussi avait pu profiter de pareils moments.
Il n'y parvint pas.

— Plus haut ! Plus vite ! criait Lydia.

La plage tournait en une sarabande colorée.

Lydia riait.

L'espace d'un instant, n'existèrent plus que cette portion de plage, la petite fille et son rire.
Harlock oublia l'Arcadia, la guerre, les avis de recherche, la mort et ses fantômes. Il sourit sincèrement, pour Lydia et pour personne en particulier. Il savoura cet instant, fugace et interminable, ce moment suspendu de bonheur pur.

Puis la réalité le rattrapa, et la magie cessa.

— Capitaine ?

Il ne savait pas depuis combien de temps le doc était revenu. Il s'en fichait, à vrai dire. Il ne répondit pas aux questions muettes du médecin et ignora son air mi interloqué, mi autre chose qui pouvait être de l'amusement ou de l'ironie, mais qui était probablement beaucoup plus complexe que ça. Il se contenta de reposer Lydia, lui ébouriffa rapidement les cheveux d'un geste protecteur et récupéra ses affaires sans un mot – pas encore tout à fait sèches, mais cela n'avait que peu d'importance.

La gamine lui agrippa la main avant qu'il ne retourne vers son glisseur (que le doc avait garé sur une place de parking et non pas n'importe où en travers du chemin). Harlock se demanda fugitivement si le médecin avait poussé le vice jusqu'à payer le parcmètre, puis son attention revint sur Lydia qui lui tirait le bras avec insistance.

— Dis, tu reviens demain ?

Il hésita, mais à l'heure actuelle, l'Arcadia était en réparation et Tochiro en avait pour une à deux semaines, au moins. Et la planète était sûre, même selon les critères de sélection drastiques du capitaine pirate.

Et, même s'il ne l'avouerait jamais à personne, il avait apprécié ces quelques instants passés ici, en fin de compte.

Il gratifia Lydia d'un deuxième sourire dans lequel ne transparaissait presque pas le poids de ses responsabilités.

— Si tu veux, lui glissa-t-il.

Lydia rayonna, et il se dit que l'expression de la petite fille valait bien tous les sacrifices.
Et il songea à ce pourquoi il se battait, et son idéal lui parut alors un tout petit peu moins inaccessible.