Pulsions

par AuBe

Ici et maintenant
Chapitre 2 - Pulsions


Disclaimers : le vaisseau, son capitaine et l’extraterrestre luminescent aux yeux jaunes appartiennent à M. Matsumoto. Le whisky provient des stocks de Bob. Toute cette histoire de fusion est inspirée de Star Trek.

Note de l’auteur : je reconnais l’incohérence chronologique. Tant pis. Pour rattraper le coup et si toutefois vous êtes tatillons sur l’enchaînement logique, sachez qu’il y a une ellipse temporelle de quinze ou seize ans entre le premier chapitre et celui-ci (au moins). Ce qui signifie qu’il s’agit du troisième « cycle » de Mimee depuis son arrivée sur l’Arcadia. Le capitaine n’est pas du genre pressé.

Digression supplémentaire : ce deuxième chapitre va pouvoir s’inclure dans le recueil « Kiss me ». Ce n’était pas prévu au départ (j’avais décidé que Mimee était beaucoup trop complexe pour entrer dans le format choisi… vous noterez d’ailleurs que le résultat est deux fois plus long que pour les autres textes du recueil), mais je dois avouer que les personnages ont pris l’initiative sur ce coup-là.
Tout ceci est par ailleurs un bon prélude au fanart « Happy family time », disponible sur mon compte Deviantart.

o-o-o-o-o-o

— Du véritable whisky écossais. La bouteille date de plusieurs siècles. Une rareté.

Il n’aurait pas dû. Il s’était toujours retenu pour des principes surannés de distance qu’un commandant est tenu de garder avec son équipage. Cette fois-ci cependant, Mimee et lui étaient seuls à bord de l’Arcadia. Seuls dans l’immensité de l’espace. Seuls depuis des semaines.
Et l’expérience d’une fusion avec la Jurassienne avait toujours tendance à affoler ses hormones.

— Tu es sûr de vouloir l’entamer ? demandait la fille aux cheveux bleus. Peut-être devrais-tu la garder pour une occasion spéciale ?

Quand donc avait-il eu une conversation plus élaborée qu’un simple « rendez-vous ou j’ouvre le feu » avec des humains ? Il ne s’en souvenait plus. Un mois, deux ? Et il ne se rappelait plus non plus du nom de la dernière planète sur laquelle il avait ravitaillé. Il y avait envoyé un drone et n’avait eu aucun contact avec les habitants. Aucun contact physique, précisa-t-il intérieurement tandis qu’il fixait, fasciné, Mimee se saisir de la bouteille et qu’il trouvait chacun de ses mouvements d’une sensualité torride. Ses mains sur mon corps, pensa-t-il, et il sentit qu’il perdait pied tandis que son imagination s’emballait.
La Jurassienne pencha la tête de côté – sa mimique interrogative habituelle. Harlock se mordit la lèvre pour ne pas gémir : ce simple geste faisait chavirer un peu plus ses sens, si toutefois cela était encore possible.

— Quoi ? fit Mimee.

L’intonation semblait naïve. Une torture supplémentaire.
Il ne savait quoi lui répondre. Il n’avait jamais vraiment réussi à déterminer clairement si Mimee était consciente de l’effet qu’une de ses fusions produisait sur lui – et si elle comprenait ce que cela impliquait.
Il avait la gorge sèche. Pouvait-il lui dire de but en blanc « écoute, j’ai un léger déchaînement hormonal à faire passer, rien de grave, c’est juste une pulsion animale bien primitive » ?

Mimee prit une expression amusée. Au fil des années, il était parvenu à déchiffrer de plus en plus facilement ses sentiments si différents des humains… et pourtant si semblables. Elle était rarement amusée, s’était-il aperçu. D’ailleurs, constata-t-il, elle n’était pas tout à fait « amusée » à l’heure actuelle. Elle était plutôt… il fronça les sourcils, perplexe… mutine ?
Il se dit avec un temps de retard que s’il la « déchiffrait » aussi bien, la réciproque devait être vraie également. Ce n’était pas une perspective réjouissante de son point de vue : son imagination gambergeait vers des domaines qu’il aurait préféré garder pour lui. Ses mains sur mon corps, mes lèvres sur sa peau, ses seins contre mon torse, ma langue dans sa…
Il déglutit. Il ne pouvait pas l’embrasser à pleine bouche, elle n’en possédait pas, mais son esprit échauffé s’égarait vers d’autres cavités que sa langue pourrait explorer.
Il se força à penser à autre chose, sans grand succès.

— C’est une occasion spéciale, souffla-t-il au prix d’un effort qui lui parut démesuré.

Elle rit. Elle riait aussi rarement qu’elle était amusée. Ce n’était pas un rire au sens humain du terme mais cela n’empêcha cependant pas Harlock de le ressentir comme tel. Il ne s’en formalisa pas. Il était conscient que Mimee s’appliquait à lui transmettre des émotions qu’il puisse comprendre –  même s’il refusait de trop se pencher sur la manière dont elle s’y prenait pour y arriver.

— J’ai du mal à appréhender ce que tu veux exactement, reprit la Jurassienne, les yeux plissés. Tes pensées sont si confuses !

Il grogna. Ses pensées n’étaient pas confuses. C’était bien pire : elles bouillonnaient.

— Je t’ai déjà dit que je ne suis pas vraiment fait pour la télépathie ?
— À chaque fois que j’ai un contact psychique avec toi, oui… Je ne m’explique pas pourquoi tu acceptes toujours de recommencer, en revanche.

Et bien, il tolérait les intrusions mentales car il savait que la Jurassienne souffrait de ne plus pouvoir utiliser ce mode de communication, si fréquent et si complet pour ceux de son peuple, il avait supporté quelques leçons parce qu’il avait trouvé judicieux d’être capable de se défendre un minimum contre des ennemis psy-compétents, et il avait accepté les trois « fusions » qu’elle avait sollicitées parce que…
Il rougit.

— À cause des effets secondaires, marmonna-t-il, un peu gêné tout de même de lui avouer ça.

Mimee écarquilla les yeux. Bien sûr… Elle ne s’attendait certainement pas à ce genre de réponse.

— Les effets physiques, Mimee, précisa-t-il, agacé malgré lui de devoir se justifier. Je dois te faire un dessin ?

Le regard de la Jurassienne se déplaça vers le bas. Il rougit un peu plus. Non, elle n’avait pas besoin de dessin. Et lui, il allait devoir prendre une décision rapide pour poursuivre ou désamorcer la situation, parce qu’il ne pourrait pas rester au garde-à-vous éternellement – d’autant que ça commençait à être un peu douloureux.
Harlock cligna des yeux. Tout à coup, sans qu’il ne comprenne comment elle avait réussi à se déplacer aussi vite, elle fut si près de lui qu’il pouvait sentir le parfum de sa chevelure. Il s’enivra de la fragrance florale, à la fois exotique et familière, qui émanait d’elle. Il se pencha pour effleurer sa nuque.
… Il y eut un flash soudain. Il cilla. Que faisait ce champ d’iris dans sa cabine ?

— Eh ! protesta-t-il. Je n’ai pas donné mon accord pour une projection astrale !
— Tu es parti tout seul, répliqua la voix de Mimee à son oreille. Je constate avec plaisir que tu arrives à mettre en pratique ce que je t’ai appris, en fin de compte.

Il n’avait pas la moindre idée de la façon dont il avait réussi ce tour de force. Il n’avait pas non plus la moindre idée de la procédure à suivre pour retrouver la pénombre rassurante de ses quartiers. C’était bien trop lumineux et coloré, ici.
Il sursauta lorsque Mimee se matérialisa brusquement devant lui. La Jurassienne rayonnait. Littéralement.

— Tu parviens à m’ouvrir ton esprit ! s’enthousiasma-t-elle. Qu’acceptes-tu de partager avec moi ?

Elle tendit la main vers sa tempe, pleine d’espoir. Il l’arrêta.

— Non, attends.

Le visage de Mimee avait beau se trouver à quelques centimètres à peine du sien, la Jurassienne n’éveillait plus aucun désir en lui – probablement parce que son moi physique était resté en arrière.  Sans oublier que le contact psychique était, comme d’habitude, douloureux. Le moins que l’on puisse dire, c’était que le résultat était beaucoup plus efficace qu’une douche glacée.
Il ne put retenir une grimace.
Mimee recula. S’assombrit.

— Je te fais mal, n’est-ce pas ? murmura-t-elle, déçue.

Il opina. Que pouvait-il faire d’autre ? En cet endroit, il était de toute façon incapable de lui camoufler quoi que ce soit – et même si Mimee avait tenté de le rassurer en lui expliquant qu’un esprit humain était trop complexe pour qu’elle puisse le lire dans sa totalité, Harlock savait que la douleur était ce que la Jurassienne percevait le mieux lorsqu’elle le « sondait ».

— Je pensais… Après tout ce temps, peut-être… – elle s’interrompit – … Je t’ai dédié ma vie ! termina-t-elle sur une note plaintive.

Ce n’était pas la première fois qu’elle lui disait ça. Il n’avait jamais trop su comment le prendre. C’était néanmoins la première fois qu’il le ressentait comme un reproche.
Cela semblait important pour elle. Vraiment. Pour lui, moins. Oh, bien sûr, il appréciait sa compagnie, discrète et pourtant toujours présente, mais en fin de compte le concept ne se résumait de son côté qu’à « jouer quelques morceaux de harpe » et « partager un verre ». Il n’avait jamais osé approfondir le sujet ; par peur de s’engager tout d’abord, puis par habitude lorsque la routine s’était installée entre eux. Avec les années, il s’était persuadé que ce statu quo convenait aux deux partis.
Face à Mimee au milieu de ces iris, il s’apercevait qu’il avait tort. Dans quelle mesure leur situation correspondait-elle pour la Jurassienne à une relation de couple – au sens juran du terme ? se demanda-t-il.
Il se sentit misérable.
Lui avait-il jamais dit à quel point elle comptait pour lui ? À quel point elle était plus qu’une amie, plus qu’une confidente ?

— Je sais, répondit-il simplement.

Il parcourut le champ d’iris du regard. Était-ce le moment pour une mise au point ? … En aurait-il seulement le courage ?

— Je ne peux pas te donner ce que tu veux, commença-t-il.

Il ne voulait pas s’engager. Il ne voulait plus. Jadis il avait aimé, il s’était uni, il avait perdu. Jamais plus il ne voulait revivre ce déchirement. Cela avait été trop douloureux – encore plus que les sollicitations psychiques de la Jurassienne. Et s’en souvenir lui faisait toujours autant mal.
Il soupira. Arriverait-il un jour à faire le deuil de Maya ?

Il fit jouer ses doigts sur l’ovale parfait du visage de Mimee. Des larmes perlaient au coin des yeux immenses, d’un jaune si pénétrant, de l’extraterrestre aux cheveux bleus.

— Crois-moi Mimee, tu es tout ce que j’ai de plus cher dans cet Univers… Je ne peux pas imaginer poursuivre mon chemin seul, sans que tu sois à mes côtés… Mais je ne peux pas te donner plus.
— Harlock… chuchota-t-elle en retour. Jamais je ne prendrai la place de tes souvenirs… Jamais je ne te ferai l’oublier.
— Ce n’est pas ça…

Il se détourna.

— Je ne veux pas te perdre, lâcha-t-il enfin. Je ne veux pas souffrir comme j’ai souffert avec Maya. Et cette histoire de fusion, ce lien télépathique que tu tentes d’établir… Que se passera-t-il, s’il est détruit ? Je n’avais pas ce genre de lien avec Maya et je… – sa voix se brisa – … ça me fait peur, tu comprends ?

La fille ne répondit pas tout de suite. Tous deux restèrent immobiles, face à face au milieu du champ irréel. Les fleurs mauves ondulaient doucement bien qu’aucune brise ne trouble l’air. Il flottait dans l’atmosphère une odeur presque imperceptible. Une odeur d’iris. Le parfum de Mimee.
Harlock hésita.
Curieusement, il se sentait mieux à présent qu’il avait mis des mots sur ce qu’il ressentait.

— Je comprends, répondit-elle.

Cela pouvait-il être aussi simple ?
Sa vue se brouilla. Le champ d’iris s’évanouit et fut remplacé par le décor familier de sa chambre. Mimee était face à lui, toujours, mais Mimee n’était à présent plus une projection astrale.
Et Mimee avait ôté sa robe.

Il secoua la tête. Il sentait à nouveau la chaleur du désir courir le long de sa colonne vertébrale et enflammer son entrejambe. La nudité de la Jurassienne était-elle réelle, ou n’était-ce qu’une illusion ? Mes mains sur son corps, songea-t-il. Mes mains sur ses seins, mes mains sur ses fesses…
Il se mordit la lèvre inférieure. Il ne céderait pas à une pulsion bestiale. Il ne céderait pas à ce qui n’était peut-être qu’une hallucination provoquée par le désir.

— Ne sois pas si parano, le taquina Mimee. Nous sommes dans la réalité.

Elle fit jouer langoureusement une mèche de cheveux entre ses doigts.

— Je suis désolée, ajouta-t-elle. – Harlock haussa un sourcil – Je n’ai jamais pris la peine de te remercier de ce que tu avais fait pour moi… sans rien demander en retour.

Il sentit des chatouillis le long de sa colonne vertébrale. Télépathie. Harlock se crispa par réflexe lorsqu’il perçut l’esprit de Mimee s’approcher du sien. Se détendit lorsqu’elle se retira.

— À ton tour, dit-elle alors.
— Nous avons déjà essayé ça, Mimee, répliqua-t-il, amer. J’en ne suis pas capable.

Elle le savait, pourtant. Ce n’était pas faute de le vouloir, mais aucune de ses tentatives n’avait abouti – c’était d’ailleurs pire lorsqu’il se concentrait sur la problématique. Les humains n’étaient pas conçus pour la télépathie, il fallait s’y résoudre.
La Jurassienne fit cependant un geste de dénégation.

— Non, corrigea-t-elle. À ton tour, à la manière humaine.

Quoi ?

— Je n’aurais pas dû être aussi égoïste, continua-t-elle. J’aurais dû me préoccuper de ce que tu éprouvais lorsque nos esprits se confrontaient. J’aurais dû te proposer une… compensation.
— Attends… Tu n’as pas à t’excuser ou à monnayer quoi que ce soit. C’était…

… naturel. Tu le méritais. J’aurais fait n’importe quoi pour toi.
Elle l’interrompit en posant un doigt sur ses lèvres.

— Il n’y a pas de raison que tu ne prennes pas de plaisir toi aussi dans notre relation, termina-t-elle. Si ?

Oui, évidemment, mais…

— Alors vas-y, l’encouragea-t-elle.

Il hésitait encore.

— Je ne veux plus m’engager, Mimee…
— Harlock, coupa-t-elle. Depuis combien de temps suis-je auprès de toi ? Depuis combien de temps me considères-tu comme… – elle fit mine de réfléchir – … ta fidèle compagne ?

Elle entoura son cou de ses bras d’albâtre. Plongea son regard doré dans le sien.

— Depuis combien de temps t’es-tu « engagé » sans réussir à te l’avouer ?

Touché.
Il se figea.

— Depuis combien de temps, Harlock ? insista-t-elle.

Il n’en savait rien, se rendit-il compte. Cela s’était passé progressivement. Elle était arrivée, puis elle avait été là, puis elle était devenue indispensable. Elle n’avait jamais remplacé Maya, mais c’était pour des cheveux bleus que son cœur battait, à présent.
Il s’attendait à culpabiliser lorsqu’il formula cette pensée. Ce ne fut pas le cas. Me pardonnes-tu, Maya ? Il sut que la réponse était « oui ». Il fallait regarder vers le futur, c’était ce qu’elle avait dit.
Il sourit.

— Depuis le début, répondit-il.

Mimee passa une main sous sa tunique et remonta en une longue caresse vers sa poitrine. Il retint son souffle. Il brûlait d’envie de la saisir par la taille et de la basculer sur son lit, puis de la prendre sans attendre, mais était-ce la bonne façon de procéder avec une Jurassienne ?

— Je ne voudrais pas te… euh… brusquer, bafouilla-t-il. Comment est-ce que tu veux…
— Je ne sais pas, coupa-t-elle. Je ne suis pas vraiment conçue pour éprouver du plaisir lors d’un accouplement charnel.

Il fit la moue. Jurans et humains n’avaient définitivement pas la même approche sur le plan sexuel.

— Si tu le formules ainsi, tu vas me faire perdre l’envie.
— Je n’ai jamais réussi à te faire partager le plaisir de la fusion jurane. Prouve-moi que tu es un meilleur professeur que moi, humain !
— C’est un défi ?
— Sur Jura, il est inopportun de songer à un partage physique si le partage psychique est un échec, mais je suis prête à faire une exception, rétorqua-t-elle. Pour toi.

Elle le fixa, dans l’attente d’un geste de sa part, les yeux mi-clos. Si désirable dans sa nudité. Mes mains dans ses cheveux, sur son dos, entre ses cuisses…

— Montre-moi, demanda-t-elle. Embrasse-moi.