Instincts

par AuBe

Ici et maintenant
Chapitre 1 - Instincts


Disclaimers : les pirates et leurs déboires psycho-hormonaux appartiennent à M. Matsumoto, de même que le vaisseau, son ordinateur, sa barre et son fauteuil de commandement.

Correspondances :
- Mimee (à prononcer Mi-mé, et je sais que la graphie ne correspond pas) / Clio : extraterrestre aux cheveux bleus originaire de Jura, planète détruite par un cataclysme nucléaire ;
- Harlock / Albator : capitaine de l'Arcadia / Atlantis (le vert, parce que je l'aime bien et même si ce n'est pas forcément cohérent) ;
- Kei Yuki / Nausicaa : blonde en combinaison rose ;
- Yattaran / Alfred : amateur de maquettes ;
- Masu / Suzanne : cuisinière armée.

Note chronologique : Albator 78, ou juste avant. Ou peu importe, pourvu que Mimee soit à bord de l'Arcadia. Il me faut simplement un laps de temps significatif (mais pas trop long quand même) entre la destruction totale de la civilisation jurane et cette fic. Quelques mois, une année… suffisamment pour que Mimee ne soit plus une « nouvelle venue ». Mais pas encore assez pour qu'elle tutoie le capitaine, en revanche.

Digression de l'auteur : je concède une influence non négligeable de Star Trek sur cette affaire.

Pour Gorgoth, surtout la fin.

Car après tout, qui connait le métabolisme de Mimee ?

o-o-o-o-o-o

— Mimee ? Mimee, attends !

La jeune femme aux cheveux bleus tressaillit. Elle chercha un instant du regard une issue par laquelle s'échapper, mais la coursive rectiligne n'offrait pour seuls refuges que des locaux techniques exigus. Il fallait être lucide, tenter de se cacher dans ces conditions était ridicule.
De toute façon, il était trop tard pour éviter la confrontation.
Tout en se fustigeant intérieurement de s'être laissée surprendre, Mimee se composa un visage inexpressif alors que le capitaine la rattrapait, puis s'efforça de ne pas baisser les yeux comme une adolescente prise en faute lorsqu'il lui saisit le bras.

— On ne te voit plus beaucoup ces temps-ci. Il y a un problème ?

Harlock avait parlé d'un ton neutre, mais elle sentait poindre son inquiétude sous sa carapace d'impassibilité habituelle. La jeune femme retint un soupir. Bien peu des évènements qui se déroulaient à bord de son vaisseau, même les plus minimes, échappaient à l'œil acéré du capitaine. Elle aurait dû se douter que malgré ses précautions, son cas ne faisait pas exception.

Elle avait senti les prémices du changement il y avait déjà trois jours. Cela avait commencé par des rêves insistants, puis sa température corporelle avait augmenté de quelques degrés et ses capacités de perception psychique s'étaient accrues. Au début, elle s'était plongée dans la méditation pour essayer d'en atténuer les effets, mais elle avait rapidement compris qu'elle ne pourrait pas y échapper. Elle avait alors déployé mille ruses pour éviter tout contact avec les autres membres d'équipage, et cela avait plutôt bien fonctionné – jusqu'à présent.
Mais maintenant qu'elle se trouvait en face d'Harlock, elle s'apercevait qu'inconsciemment, elle avait surtout cherché à éviter tout contact avec lui.
Elle se crispa sous l'intensité de son regard, soudain saisie de l'impression désagréable qu'il mettait à nu ses pensées les plus intimes – ce qui était impossible, elle le savait. Harlock était humain, et les humains étaient connus pour n'avoir aucune aptitude psychique. Néanmoins, télépathie ou non, elle ne pouvait se défaire du sentiment qu'il l'avait percée à jour, et elle finit par baisser les yeux, gênée.
Il dût se méprendre sur son expression, car ses doigts se crispèrent de colère.

— Si jamais quelqu'un t'a importuné… commença-t-il avec une lueur glaciale dans l'œil.

Non. Même si, de temps à autre, il lui était arrivé de percevoir des pensées qui n'avaient rien d'innocentes chez l'un ou l'autre membre d'équipage, personne n'avait eu le moindre geste déplacé envers elle. La jeune femme ignorait si ces égards étaient dus au fait qu'elle les impressionnait à cause de ses différences physiques (elle était bien consciente que son apparence s'éloignait quelque peu des standards terriens et que, si ses courbes morphologiques possédaient une harmonie attirante, l'absence de bouche visible des Jurassiens restait déroutante pour un humain), ou parce que le capitaine l'avait toujours ostensiblement protégée. Ou s'il avait donné des consignes sans qu'elle le sache, ce qui était également une solution plausible.
Elle posa la main sur son avant-bras pour l'interrompre et s'aperçut aussitôt que c'était une erreur. Au contact de la peau d'Harlock sur la sienne, ses sens exacerbés semblèrent exploser en une sarabande de couleurs. Elle cligna des yeux sous l'afflux mental. Des images se succédaient en flashs violents, trop rapides pour être compréhensibles, et résonnaient dans son propre esprit tels des coups de boutoir. Le psychisme humain était une énigme délicate à déchiffrer, et la complexité de la personnalité d'Harlock n'arrangeait pas les choses.

Mimee n'avait cependant pas la moindre intention de décrypter son capitaine, surtout sans l'avoir averti auparavant. La Jurassienne avait rejoint l'Arcadia depuis suffisamment longtemps pour savoir que le capitaine appréciait assez peu les questions concernant son intimité, et elle avait eu le droit à deux ou trois allusions plus ou moins directes sur tout ce qu'il pensait de la télépathie appliquée à son équipage. Une phrase comme « je crois qu'aucun des gars ne serait fou de joie à l'idée que tu regardes dans leur tête » était d'ailleurs sans équivoque. Et l'incluait lui aussi, soit dit en passant, et Mimee n'osait imaginer quelle serait la réaction d'Harlock s'il apprenait qu'elle avait en ce moment même (et bien qu'elle n'y comprenne rien) une vue directe sur son esprit.
La jeune femme adressa une prière muette à ses professeurs et se concentra sur des exercices de contrôle maintes fois répétés durant sa jeunesse en espérant que les mantras seraient assez puissants pour l'apaiser. Mais toute sa rigueur mentale, toute sa volonté ne suffirent pas. Pas cette fois. Son corps entier réclamait son dû. Ses yeux jaunes sans pupilles s'illuminèrent, et une décharge brûlante se propagea jusqu'à l'extrémité de ses membres en une multitude de pics de chaleur.

Ceux de Jura possédaient un métabolisme que leurs scientifiques avaient qualifié de « cyclique ». La durée des cycles variait en fonction des individus, mais en règle générale, chaque période d'activité intense durait quatre à cinq jours jurans, et était entrecoupée d'un intervalle plus calme d'une dizaine de mois – ce qui correspondait à environ sept à dix ans terrestres. Cela pouvait paraître long au regard de l'échelle humaine, mais ce n'était rien comparé à l'espérance de vie jurane.
Cet instant, Mimee l'avait repoussé de toutes ses forces depuis que Jura avait été détruite. Depuis qu'elle s'était résolue à vivre seule – à jamais. Tous les siens devaient être morts, désormais, et si jamais quelqu'un de sa race était lui aussi perdu dans l'immensité de l'espace, quelles étaient leurs chances de se rencontrer un jour ? Plus personne ne pourrait jamais unir son esprit au sien dans cette communion parfaite et exaltante.
La jeune femme refoula ses larmes avec effort. Elle se força à ignorer la vague de plaisir psychique qui menaçait de la submerger et à la repousser au plus profond d'elle-même. Elle la rejeta de toute son âme au point de ne pouvoir retenir un gémissement de douleur. Et elle s'obligea à ne pas toucher à l'esprit d'Harlock bien qu'elle en ressentisse l'envie dans tout son être.

— Tu es sûre que ça va ?

L'expression du capitaine de l'Arcadia était franchement inquiète, à présent. Mimee hésita. Devait-elle tout avouer, et donner à Harlock un cours de biologie jurane, ici et maintenant ? Devait-elle laisser libre cours à son instinct et tenter une fusion avec un humain ?
Même si elle admirait Harlock depuis le premier jour où elle avait posé le pied sur l'Arcadia, était-il à même de saisir toute la subtilité de la psyché jurane ? N'était-elle pas seulement en train de se voiler la face, et de rechercher des sensations qu'elle ne retrouverait jamais ?

— C'est… personnel, capitaine, dit-elle finalement. Donnez-moi juste un peu de temps, ça va passer. J'ai simplement besoin d'être seule.

Elle marqua un temps, comme pour s'excuser.

— Vous ne pouvez rien pour moi… Vous êtes humain, termina-t-elle dans un souffle.

Harlock haussa un sourcil.

— Humain ou pas, si tu as besoin d'aide, tu sais que tu peux compter sur moi, insista-t-il.

La jeune femme pencha la tête, perplexe. Harlock devait pourtant bien se douter que l'aide à laquelle il faisait allusion était nécessairement psychique, et signifiait donc « télépathie ». Et elle savait qu'il n'aimait pas ça.
Alors pourquoi ?

— Vous ne comprenez pas ce que cela implique, capitaine, objecta-t-elle.
— Je comprends que tu as un sérieux problème de contrôle psy, répliqua calmement Harlock, et que je ne peux pas te laisser continuer.

Mimee réfléchit. Bon, au moins le capitaine ne niait-il pas l'évidence (ç'aurait d'ailleurs été difficile alors qu'il tenait entre ses mains une Jurassienne luminescente dont les impulsions psychiques commençaient à affecter le spectre visible alentours), mais elle ne cèderait pas avant d'avoir clairement exposé la situation – qu'il ne vienne pas lui reprocher de ne pas avoir été prévenu par la suite !

— Je vais vous englober dans une sorte de… décharge télépathique, capitaine, expliqua-t-elle. Sur Jura, nous appelons cela une « fusion ». Votre esprit n'est probablement pas capable d'appréhender les différentes phases du processus – en particulier le partage total –, mais ce qui est important, c'est que vous ne résistiez pas à mon approche. … De toute façon, je ne pense pas que vous sentiez quoi que ce soit. Vous n'êtes pas entraîné, et les humains ne sont pas assez sensibles aux manifestations psy. Et puis je ferai attention, conclut-elle.

Il cilla et elle ne put s'empêcher de remarquer qu'il grimaçait lorsqu'elle prononça le mot « partage ». Il parut sur le point de se rétracter, mais il haussa finalement les épaules et sembla balayer ses propres réticences d'un geste nonchalant de la main.

— S'il n'y a que ça pour te faire plaisir, vas-y, lâcha-t-il avec un détachement peut-être un peu forcé.

Mais Mimee ne s'y attarda pas. Puisqu'il acceptait, il n'était plus temps de tergiverser. Tenter une fusion maintenant serait toujours mieux que de décharger son psychisme seule, sous l'impulsion de la douleur une fois que la quantité d'énergie accumulée aurait été trop importante pour être contenue.
La jeune femme ferma les yeux et se concentra pour libérer le flux qui bouillonnait en elle. Elle soupira de satisfaction tandis que des volutes psychiques les enveloppaient. Bon, ce n'était pas aussi agréable que ses précédentes fusions, sur Jura, avec ceux et celles qui avaient partagé des instants de sa vie et dont elle gardait précieusement le souvenir, mais c'était toutefois mieux que rien. Si son esprit n'obtenait pas le moindre écho de la part de celui du capitaine, au moins n'était-elle pas seule.

Elle prit garde à ne pas s'approcher trop près de l'esprit d'Harlock, dont elle pouvait deviner les contours flous et qui semblait se dresser face à elle telle une forteresse hermétique. Elle le sentit néanmoins se raidir, et songea après coup qu'elle aurait peut-être dû lui préciser « maintenant » – ou alors se retenir quelques secondes afin d'éviter d'initier une fusion au beau milieu d'une coursive, même déserte.

La première vague dura le temps d'une respiration. Puis la décharge initiale se dispersa, le feu intérieur se calma, et le besoin physique qui avait habité la Jurassienne jusqu'alors laissa place à un sentiment de frustration. Elle avait ressenti du plaisir, certes pas aussi intense que lors d'une fusion « classique », mais elle avait l'impression qu'il suffirait d'un rien pour qu'Harlock s'ouvre à elle et que l'échange psychique soit total.
Elle hésita une fraction de seconde avant de le titiller mentalement, à peine, mais curieuse de savoir si elle allait obtenir une réaction quelconque.
Son interrogation mentale se heurta à un mur. « Juste un humain », pensa-t-elle avec une pointe de déception. À quoi s'était-elle attendue ? Mais, alors qu'elle était sur le point de se retirer, il y eut comme une oscillation, et elle sentit qu'elle accrochait quelques filaments de son esprit.
L'espace d'un instant suspendu, leurs deux esprits s'entremêlèrent sans se toucher tandis que, avec toute la délicatesse dont elle pouvait faire preuve, elle tentait de convaincre Harlock de se fondre en elle. Elle perçut de la réticence, mais à force de persuasion il céda peu à peu.
Puis elle sentit qu'elle lui faisait mal, et elle ouvrit brutalement les yeux.

Le tout avait duré moins d'une minute.
Mimee recula, consciente qu'elle avait peut-être fait une bêtise. En face d'elle, Harlock vacilla tout en se passant la main dans les cheveux d'un geste mal assuré.

— C'est tout ? demanda-t-il. Je ne comprends pas pourquoi tu en as fait autant d'histoires.

Elle perçut son malaise malgré son air bravache. Elle savait qu'il ne parvenait pas à mettre de mots sur ce qu'il venait de vivre et que, même s'il ne l'avouerait pas, l'expérience avait dû être plus que certainement perturbante pour lui. Elle se sentit soudain honteuse d'avoir ainsi cédé à ses instincts sans même se préoccuper des dommages qu'elle avait pu causer.
Elle se demanda si elle devait s'excuser, ou si elle devait inciter Harlock à exprimer son ressenti. Ou si elle devait directement en parler au médecin du bord. Hmm, non, elle pouvait probablement exclure le médecin vu l'aversion affichée du capitaine de l'Arcadia pour tout ce qui touchait de près ou de loin le domaine médical.
La jeune femme fixa Harlock dans l'espoir qu'il fasse le premier pas, mais celui-ci avait apparemment décidé que l'incident était clos.

— Je tiens à te voir en passerelle avant la fin de ce quart, déclara-t-il d'un ton qui n'admettait pas de contestation. Et il est hors de question que tu t'isoles à nouveau comme tu l'as fait ces derniers jours !

Mimee acquiesça machinalement, mais elle sentait comme une boule douloureuse se former au creux de son estomac. Pourquoi Harlock se comportait-il comme si rien ne s'était passé ? N'avait-il rien ressenti ou avait-il simplement occulté des sensations désagréables ? Elle venait de lui offrir une partie d'elle même – et elle avait cru que le plaisir qu'elle avait éprouvé avait été réciproque – mais Harlock était à présent en train de la rejeter sans même une explication.
Elle avait de nouveau envie de pleurer, et cela n'avait plus rien à voir avec le fonctionnement cyclique de son métabolisme. Et elle s'aperçut qu'elle s'était beaucoup plus attachée au capitaine qu'elle n'avait bien voulu se l'avouer.

Harlock sembla attendre qu'elle prenne la parole, puis, devant son absence de réaction, il tourna finalement les talons afin de rejoindre sa chère passerelle.
Lorsqu'il disparut à l'angle de la coursive, elle n'avait pas bougé. Resté seule, elle pleura. Jura était détruite, et certaines choses avaient disparu à jamais. Elle se répéta quelques mantras de contrôle jusqu'à se persuader que son prochain cycle était loin. Pareille désillusion ne reviendrait pas avant longtemps.

Elle inspira profondément.
On l'attendait en passerelle.



Lorsque le capitaine Harlock parvint en passerelle, l'Arcadia approchait d'un champ d'astéroïdes et infléchissait légèrement sa trajectoire pour l'éviter. Le vaisseau vert passa à quelques centaines de kilomètres seulement des corps célestes les plus proches – leur masse brouillerait d'éventuels radars ennemis. Une manœuvre de routine, mais Harlock ne s'en lassait jamais. La plupart du temps, il reprenait d'ailleurs les commandes en manuel et barrait son vaisseau jusqu'à aller frôler les boules rocheuses, sans se soucier des alarmes de proximité.
Cette fois-ci, il manquait cependant de motivation. Pas la tête à ça, à vrai dire.

Il s'assit lourdement dans son fauteuil et se massa les tempes tout en essayant de faire le point sur les évènements récents.
Peine perdue. Il se souvenait vaguement de flashs colorés, et son cerveau s'obstinait à lui imposer l'image d'une Mimee lumineuse en train de fouiller son cerveau avec de longs doigts effilés. Ç'aurait dû lui laisser une impression horrible, et pourtant ce n'était pas le cas. Il n'arrivait pas non plus à se décider s'il avait apprécié ou non. Tout ce qu'il était capable d'affirmer avec certitude, c'était que ça avait été bizarre. Mais curieusement, il avait plutôt envie de recommencer.
Et il avait mal à la tête.

Il fit semblant de s'intéresser aux courbes de navigation que lui présentait Yattaran, son second, répondit « oui oui » pour avoir la paix tout en espérant distraitement ne pas avoir donné son accord pour un plan trop foireux, et réussit à ne pas sursauter lorsque Mimee entra en passerelle.
Bon, il en était sûr maintenant, il avait envie de recommencer. Et pas seulement d'un point de vue « trucs psychiques immatériels » s'aperçut-il rapidement.
Il fit soudain très chaud en passerelle.
La Jurassienne aux cheveux bleus passa devant lui en l'ignorant. Il la suivit du regard en essayant de se focaliser sur autre chose que la courbe de sa poitrine… Non, le bas de son dos n'était pas non plus une bonne idée. Il déglutit, la gorge sèche, et se demanda si elle était consciente de son trouble ou, pire, si elle se jouait de lui délibérément. Puis il songea avec angoisse qu'il s'agissait peut-être d'un effet secondaire inédit que Mimee n'avait pas pris en compte. Après tout, elle venait de tester une « fusion » jurane sur lui ; il était à présent en train de réagir comme un humain et... Bon sang, il lui fallait une douche. Froide, de préférence. Et vite.

— Capitaine, nous approchons du détroit du Lotus, annonça Yattaran.

Ah, parfait. Super. Un passage resserré entre une série d'étoiles à gravitation plutôt vicieuses, voilà qui allait lui permettre d'orienter son attention ailleurs.

— Je prends les commandes à la barre principale, ordonna-t-il.

Harlock s'aperçut trop tard que Mimee s'était justement figée près de la barre à l'instant où il se levait de son fauteuil. Leurs yeux se croisèrent, et il eut l'impression de se noyer dans les yeux jaunes sans pupilles de la Jurassienne tandis qu'il essayait de son côté de faire passer en un seul regard des reproches, un appel au secours et un « j'ai envie de te déshabiller ».

— Tu es prête pour ta première leçon de manœuvre, Mimee ? s'entendit-il demander.

La jeune femme haussa un sourcil interrogatif d'une manière tout à fait charmante.
Il n'avait pas vraiment voulu poser cette question, tout comme il n'avait pas vraiment voulu se coller à elle et lui saisir les mains afin de guider ses gestes sur l'antique barre de bois qui dirigeait l'Arcadia. À la façon dont elle cambra le bassin pour se plaquer davantage contre lui, il se dit qu'au moins, elle n'avait plus aucun doute sur ses intentions.
Une sensation étrange lui descendit le long de la colonne vertébrale. Ah. Ça, c'était de la télépathie ou il ne commandait pas ce vaisseau. Peut-être allaient-ils finir par se comprendre l'un l'autre.

— Là, tu vois… Tu dois la sentir vibrer entre tes doigts, lui souffla-t-il tandis qu'il faisait glisser sa main pour faire virer l'Arcadia.

Il surprit Yattaran en train de froncer les sourcils d'un air suspicieux (le second eut néanmoins le bon sens de ne pas émettre de commentaires), mais ce fut lorsque Kei se mit à rougir qu'Harlock se rendit compte de toute l'ambiguïté de la situation.
Oh, et à bien y réfléchir, la situation n'avait d'ailleurs plus rien d'ambigu. Le capitaine sentit ses oreilles s'échauffer, et heureusement qu'il avait les cheveux longs et une cape avec un grand col pour se cacher derrière.
Bon. Il fallait raisonner de façon objective. Et avec son cerveau, si possible.
Il inspira profondément, s'écarta de Mimee, bafouilla un vague « c'était pas mal » et hésita sur la conduite à tenir.
Partir maintenant serait un aveu. Rester était une torture. Et il ne pouvait décemment pas continuer ce qu'il avait commencé – du moins pas en plein milieu de sa passerelle.
Décidément, il lui fallait une douche. Ou des glaçons. Ou peut-être une inspection des chambres froides de la cambuse. N'importe quoi pourvu qu'il s'éloigne de Mimee.

— Yattaran, la passerelle est à toi.

Le second hocha la tête, une expression interloquée plaquée sur le visage, semblait-il pour un bout de temps. Les hommes de quart présents en passerelle, quant à eux, tentaient vainement de s'intéresser à leurs consoles.
Harlock secoua la tête, dépité, avant de s'enfuir par l'ascenseur.
Ah, bah, tant pis. Qu'ils pensent ce qu'ils veulent.

Il s'était cependant arrêté avant ses quartiers – et avant la douche – et avait décrété qu'un petit remontant ne lui ferait pas de mal.
La cuisine était encore calme, à cette heure-ci. Masu avait certes grommelé sur l'inconséquence de boire de l'alcool si tôt dans la journée, mais elle l'avait tout de même servi. Il allait devoir ruser pour obtenir un deuxième verre, en revanche.
Harlock fit tourner pensivement le fond d'alcool dans son verre. Il ne s'était pas seulement attardé ici pour le brandy : le mess était en quelque sorte le centre névralgique du vaisseau pour tout ce qui concernait la vie de l'équipage, et Masu était toujours très bien informée sur les ragots.

— Miss Masu, je me demandais… Est-ce que vous avez déjà entendu Mimee parler de… hum… avoir des relations plus intimes avec des humains ?
— Comment pouvez-vous penser ça, capitaine ! La pauvre enfant est encore traumatisée par la destruction de son monde !

Il retint à temps le « c'est elle qui a commencé » qui lui venait aux lèvres. Pas sûr que la vieille cuisinière apprécie. Et puis, poser la question de but en blanc n'était déjà pas très adroit ; s'il insistait, ça deviendrait franchement suspect. D'autant que Masu se montrait très protectrice envers les membres féminins de l'Arcadia, très suspicieuse dès lors qu'elle soupçonnait la moindre incartade, et très agressive avec des couteaux – et Harlock n'avait pas envie de tester la dextérité de la cuisinière à l'arme blanche, surtout avec le type de menaces qu'elle avait proférées à l'encontre d'un mécanicien trop entreprenant le mois dernier.

Il soupira. Tout ça ne résolvait pas son problème.

Il renonça à subtiliser la bouteille couvée d'un regard jaloux par Masu, et s'éclipsa avant que la cuisinière ne songe à poser des questions plus précises. Après tout, il possédait dans ses quartiers un bar bien rempli, et quelques bouteilles d'alcools rares tout à fait honorables en nombre suffisant pour prendre plusieurs cuites d'affilée.
En chemin, il se rappela également que les Jurassiens se nourrissaient quasi exclusivement d'alcool, et que lesdites bouteilles pourraient d'ailleurs servir de prétexte pour inviter Mimee à dîner.

Peut-être se faisait-il des idées, mais il avait la nette impression qu'elle ne serait pas difficile à convaincre.