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Animes-Mangas

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Naruto

104-8404 Tokyo Auteurs :
[Groupe: NaN & Umi-chan]
NaN & Umi-chan
Vue: 16438
[Publiée le: 2014-05-18]    [Mise à Jour: 2018-02-12]
G  Signaler Général/Amitié/Réflexions Commentaires : 53
Description:
Elle est Chinoise, il est Japonais. Elle est communiste, il est activiste. Elle est rêveuse, il est subversif. Elle est visionnaire, il est alarmiste.

Plus d'un demi-siècle après l'armistice de la Guerre du Pacifique, les mastodontes Chine et Japon n'ont jamais cessé de s'affronter du regard. Mais au milieu de ces sociétés en pleine ébullition, le projet insensé d'une poignée de professeurs est lancé : celui d'un lien épistolaire entre ces deux géants qui ne savent plus que s'opposer l'un à l'autre.

Et Neji et Tenten sont dressés là, chacun dans leur nation, chacun dans leurs visions.

Cette correspondance est ce qui les propulsera face à leur propre regard.
Crédits:
© Masashi Kishimoto
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Rose bleue – La relativité de l’impossible

[11418 mots]
Publié le: 2015-11-08Format imprimable  
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26. Rose bleue – La relativité de l’impossible

 

Un baozi fumant dans les mains, Tenten compta en silence : un, deux, trois. Et la pierre disparut dans les eaux grises du lac artificiel. À un mètre ou deux en avant, Sasuke prit un nouveau galet, l’effleura du pouce avant de le lancer dans un grand arc de cercle. Un, deux, trois, quatre. Puis il recommençait et les ricochets s’enchainaient sous le soleil de la matinée.

Il était encore tôt, mais les joggeurs et les groupes de qi gong étaient nombreux dans le parc, arpentant les chemins de terre battue et occupant les pelouses. Non loin, les membres d’un club de thé venaient d’achever leur petite réunion quotidienne en se saluant bruyamment. Tenten avait pris l’habitude de traîner là le matin avant de se rendre à son cours particulier et après avoir fait un détour par les marchés plein à craquer, pour profiter du calme et de la bonne humeur tranquille que dégageaient les lieux. Sans doute l’ambiance du parc plaisait-elle également à Sasuke qui y attendait Sakura pour un motif qu’il s’était bien entendu abstenu de lui indiquer.

Debout près de la berge, il se penchait régulièrement, attrapait une pierre, en retraçait les contours et la lançait, recommençait, encore et encore. Et tandis qu’elle l’observait poursuivre son inlassable série de ricochets, la brune se demanda si ça ne se résumait pas à ça, détruire. Attraper tout ce qu’il y avait à portée de main pour le jeter au loin…

Ils n’avaient jamais parlé de cette nuit tumultueuse ni de ce qui pouvait s’y rapporter ; il ne l’avait pas évoquée et elle ne lui avait rien demandé. Tenten savait néanmoins qu’elle habitait encore leurs pensées à l’un comme à l’autre. Lorsqu’elle y repensait, elle se disait qu’elle avait de la chance que Sai soit aussi peu regardant sur les protocoles et rites de conformités et qu’il ait accepté sans exiger la moindre explication de loger un parfait inconnu simplement parce qu’elle le lui avait demandé.

 — Est-ce que tu comptes me ramener tout ce que tu trouves dans la rue ? l’avait-il seulement interrogée lorsqu’elle était revenue comme promis le lendemain.

Sa conscience réveillée par quelques précieuses heures de sommeil, elle avait eu un rire nerveux, gênée de lui avoir imposé cette présence sous son propre toit. Non non, promis, elle n’établirait pas de squat dans son quinze mètres carré, désolée pour hier, ç’avait dû être compliqué pour s’organiser. Et fidèle à lui-même, Sai avait évincé ses excuses d’un haussement d’épaules nonchalant. Vraisemblablement, la cohabitation surprise s’était plutôt bien déroulée compte tenu des deux caractères qui s’étaient retrouvés en un tête à tête nocturne, puisque ni l’un ni l’autre n’avait réellement étalé de commentaires à ce sujet. L’idée que Sasuke ait dormi chez Sai était assez singulière à vrai dire ; Tenten se demandait si quelqu’un d’autre qu’elle avait jamais mis les pieds dans son appartement jusqu’alors. Elle avait un peu l’impression d’avoir mené à un repère secret un troisième membre non invité.

Clin d’œil du destin ou bien fruit du hasard, Sasuke interrompit son jet de pierre avant de se tourner vers elle et rompit le silence pour s’enquérir placidement, comme si la réponse ne l’intéressait pas vraiment :

 — Il fait quoi, ton pote à bicyclette ?

 — Il travaille dans un café.

 — Job étudiant ?

 — Travail à plein temps, rectifia-t-elle après avoir avalé une bouchée de son pain fourré. Il a arrêté les études avant le lycée.

Sasuke baissa les yeux sur le galet blanc qu’il tenait entre ses doigts et l’observa pensivement quelques instants.

 — Il se démerde en dessin, lâcha-t-il finalement.

Euphémisme volontaire, nota l’adolescente, pas très surprenant cela dit. Sasuke et sa fierté mal placée : le célèbre duo gagnant. Difficile pourtant de passer à côté des rouleaux de papier, des pinceaux, des pots de peintures et des esquisses qui trainaient chez Sai ; même en voulant paraître détaché, il n’avait pu s’empêcher d’être étonné par sa réponse. Oui je sais, avait-elle envie de lui dire, moi aussi je le pense aussi. C’est du gâchis.

Il s’était à nouveau détourné pour faire face au lac, mais elle le vit se mordre la lèvre d’un geste curieusement fébrile ; il jetait un long regard ininterrompu à la pierre lisse qui pesait dans son poing fermé quand sans prévenir, il la lança avec une force colossale. Violemment propulsé, le caillou traversa la moitié du lac comme une balle de baseball, avant de rebondir à la surface puis de s'enfoncer profondément dans l'eau sombre. Tenten lui adressa un regard surpris tandis qu’il laissait enfin les galets tranquilles pour venir se laisser couler à côté d’elle sur le banc, la nuque renversée vers les nuages. Comme il avait l’air d’attendre quelque chose, elle commenta sans trop savoir quoi dire :

 — Euh… Y’a eu un ricochet, c’est déjà pas mal.

Sasuke se redressa pour la dévisager avec un mélange d’incrédulité et de stupeur, puis ce fut l’amusement qui fit briller ses yeux noirs alors qu’il tentait maladroitement de dissimuler son sourire en se passant une main dans les cheveux.

 — Pff ! T’es à la ramasse Kuài Zú. C’était pas le but de faire des ricochets.

 — Oui oui, c’est ce qu’on dit tous après s’être lamentablement plantés.

Ses doutes et son sarcasme le vexèrent probablement un peu car il se défendit aussitôt avec une lueur ardente dans le regard pour assurer fermement :

 — Je n’me suis pas planté.

 — T’inquiète pas, ça arrive même aux meilleurs.

 — Puisque je te dis que…

Il s’interrompit brusquement en croisant le regard rieur de Tenten et comprit alors seulement qu’il courrait là où elle voulait le faire marcher. Tandis qu’elle laissait échapper un éclat de rire, il souffla exagérément et leva les yeux au ciel en maugréant, avant de pointer du doigt le foulard qu’elle avait autour du cou pour lui demander d’une voix sarcastique en une piètre revanche – une petite victoire sur Kuài Zú Tenten valait sans doute mieux que pas de victoire du tout.

 — Tu comptes garder ça jusqu’à l’hyperthermie ?

La jeune fille haussa les épaules en se passant de lui signaler qu’il avait été bien content qu’elle le porte la fois dernière, sans pouvoir cependant s’empêcher d’y porter une main protectrice. Et puis quoi ? avait-elle envie de se défendre. Il était très bien là, ce cachemire bleu. Tout contre sa poitrine, tout contre son cœur…

 — J’vois pas pourquoi tu portes autant d’affection à un morceau de tissu.

 — Ben ça tu vois, ça ne m’étonne pas vraiment, répliqua-t-elle placidement mais il poursuivit sans prendre compte de sa remarque.

 — C’est pas parce que tu le lâches que tu vas arrêter de penser à… ce type et te mettre à l’oublier.

Le regard que lui adressa Tenten en réponse lui fit détourner le menton de l’autre côté, soudain pris d’intérêt pour la ramure des arbres. Laissée muette, la brune continua de le dévisager de longues secondes sans y penser, déjà loin dans ses propres songes. Elle se demanda à quel point il parlait en connaissance de cause – la tonalité de sa voix et ses mots ne trompaient pas – et réfléchit à son propre cas tout en baissant les yeux sur le foulard. Même si ça n’était pas aussi simple, elle dut admettre qu’il avait en partie raison. Elle avait accepté cette écharpe et tout ce qu’elle signifiait sans la prendre comme un fardeau ; il serait bien dommage de la rendre involontairement ainsi.

L’arrivée de Sakura la dispensa finalement de trouver quoi répondre et la nouvelle venue se présenta bientôt devant eux, resplendissante et rafraichissante dans sa robe printanière bouffante. Ses joues rosirent doucement alors que Sasuke lui rendait son salut en la regardant dans les yeux et elle s’empressa de saisir l’excuse que lui servait la présence de la brune pour se détourner tout naturellement afin de lui sourire gentiment. À sa manie de ramener en arrière les mèches colorées de ses cheveux et d’empêcher son regard de trop déraper vers lui, Tenten devina qu’eux non plus, n’avaient pas encore abordé l’histoire de cette fugue nocturne. Elle se douta alors que contrairement à ce que ce rictus aimable lui assurait, ils allaient avoir besoin de parler seul à seule, tous les deux.

 — Vous voulez un peu de thé ? proposa Sakura en sortant un thermos de son sac à main.

 — Une autre fois, s’excusa Tenten qui s’était levée de son banc en avisant sa montre. Je vais devoir y aller, j’ai mon cours de japonais qui m’attend.

 — Oh d’accord.

Sakura chercha l’attention de Sasuke le temps d’une seconde, puis elle s’enquit poliment :

 — Tu vas vraiment partir au Japon pour la rentrée alors ?

Les rumeurs courraient décidément aussi vite que le vent. Inévitablement, ce genre de choses se savaient rapidement et Tenten songea qu’elle ne serait pas vraiment surprise si même ses voisins de quartier étaient au courant de son projet d’avenir. Comme elle acquiesçait, Sakura repoussa une mèche de son visage et reprit avec un curieux enthousiasme.

 — C’est courageux de ta part. J’aimerais bien aller étudier à l’étranger moi aussi. Pas longtemps, juste un peu pour voir comment les choses se passent ailleurs… mais je n’ose pas vraiment.

 — Bah, répondit-elle avec un sourire un peu tordu. Je ferais certainement moins la maligne au moment de partir, plaisanta-t-elle à moitié. Et tu sais, même si ça n’est qu’un mois ou deux, ça vaudra toujours le coup ; il y a plein de choses à apprendre, même le temps de quelques semaines…

 — Tu n’as pas peur ? l’interrogea soucieusement Sakura. De partir dans un pays étranger comme ça, toute seule ?

Oh bien sûr que si, elle avait peur. Pourtant, un sourire échappa à Tenten tandis qu’elle relevait davantage la tête.

 — Je ne serais pas toute seule, assura-t-elle alors.

 

Les jours suivants s’écoulèrent en une curieuse routine qui s’installa doucement, pas à pas. Sai la raccompagnait jusqu’à l’arrêt de bus en vélo lorsqu’elle repartait au moment de sa pause, Ino venait discuter de tout et de rien à chaque intercours et il était presque devenu tout à fait normal de fréquenter Sasuke et Sakura. Lâchant davantage de leste sur ses cahiers de cours, Tenten n’avait pas pour autant le sentiment de disposer de davantage de minutes pour s’ennuyer. Il fallait dire qu’elle s’acharnait ces derniers temps à remplir plus ou moins inconsciemment la moindre case vide de son emploi du temps, jonglant entre classes, incontournables révisions, cours particuliers, heures volées pour son propre plaisir et escapades à travers la ville, au Café des Grenouilles ou bien près du lac artificiel, entre amis comme seule.

Comme il était agréable de savourer la solitude plutôt que de la craindre…

À la veille du week-end, Tenten n’avait pas sorti de tablier et elle le regrettait un peu alors que son jean taupe se retrouvait constellé de farine volage comme un ciel étoilé. Réajustant à la va vite sa chevelure indisciplinée en un chignon négligé, elle souffla longuement avant de refermer le couvercle de la poubelle sur les résultats désastreux de sa tentative culinaire. Loin de se laisser décourager cependant, elle remonta davantage ses manches, replongea à nouveau les mains dans la pâte qu’elle divisa en petites boules à aplatir tout en prenant soin de bien les espacer cette fois-ci. Sa tournée enfournée, elle se laissa couler au sol et s’assis en tailleurs devant la vitre teintée. Par précaution, elle avait tenu à distance son livre – le principal facteur de sa précédente négligence.

Elle resta ainsi fixée sur la tournure que prenait sa seconde tentative, jusqu’à ce que Lan Fen vienne se faire du thé. Elle haussa un sourcil dubitatif en la voyant si appliquée à regarder le four, mais se contenta de faire chauffer de l’eau. Puis, comme en dépit d’un bref échange, sa fille restait résolument accrochée à sa cuisson, elle vint se pencher avec curiosité, laissant ses longs cheveux glisser de son épaule pour venir effleurer la joue de Tenten, aussi raides et noirs que les siens étaient bruns et indisciplinés ; l’adolescente en venait parfois à se demander dans quels lointains gènes elle était allée chercher sa chevelure.

 — C’est des cookies, présenta joyeusement celle-ci tout en inspectant l’état de ses gâteaux. C’est Ino qui m’a donnée la recette !

 — Tu as peur qu’ils s’enfuient ? s’amusa Lan Fen en tirant une chaise.

 — Qu’ils crament surtout : je ne comprends pas à combien de degrés il faut les faire cuire. J’ai déjà loupé un premier jet en plus d’une pâte bonne à jeter. Je me suis trompée de farine.

 — C’est avec de la farine de blé ?

 — Mh mh, confirma Tenten en déposant les cookies dans une assiette non sans manquer de se brûler au passage. Normalement, c’est avec du chocolat, mais comme je ne sais pas où en trouver, j’ai mis des abricots séchés à la place, j’espère que ça sera quand même bon…

Comme Lan Fen se portait volontaire pour en juger, la brune lui en tendit un avec un plaisir qui s’accrut lorsque sa recette se vit validée par une bonne cuisinière. Ha ha ! avait-elle envie de s’exclamer fièrement, enhardie par cette victoire. J’y suis arrivée !

 — J’aimerais bien faire du yōkan aussi, s’enthousiasma-t-elle en prenant à son tour une tasse de thé pour accompagner ses sablés. C’est une pâtisserie japonaise que j’ai vue dans un livre à la bibliothèque, ça a l’air super bon ! Ah et du mochi aussi. Et des dorayaki… En fait, je crois qu’une fois au Japon, je ne vais pas savoir par où commencer !

À l’évocation de son départ, le regard de sa mère s’assombrit brusquement. Comme Tenten comprit aussitôt d’où provenait l’ombre sur son visage jusqu’alors éclairé d’un sourire attentif, elle n’insista pas et tâcha de réfréner son élan, mais Lan Fen inspira profondément pour parler.

 — Ecoute, ton père rentre ce week-end. Je pense que ça serait bien que l’on discute ensemble, tous les trois.

Il y eut un silence plutôt inconfortable. Tenten était restée immobile, le regard fixé sur les volutes de fumée que laissait échapper son thé. Tentative désespérée, analysa-t-elle. Pourquoi maintenant, alors qu’elle savait pertinemment qu’il était trop tard pour faire marche arrière dans ses démarches ? Sa demande de visa était partie depuis des semaines, elle réfléchissait à des lettres de motivations pour un emploi étudiant et plus que tout cela, ses vœux pédagogiques étaient clos désormais. Elle ignorait à quoi pensait Lan Fen exactement, mais incapable de se contenter de reporter le sujet épineux à plus tard, la jeune fille se tourna vers sa mère avant de se décider à lui demander directement :

 — Est-ce que tu préfèrerais que je reste en Chine ?

 — Bien sûr, répondit-elle sans ambages.

Tenten accusa le coup avec moins de difficultés de prévu. Au fond, elle les comprenait sa mère et son envie de la garder auprès d’elle. Elle les comprenait sans pour autant pourvoir y céder. Alors elle acquiesça calmement pour poursuivre :

 — Qu’est-ce qui te dérange tant, dans l’idée que je parte au Japon ?

Des paupières et une forêt noire de cils dissimulèrent quelques secondes les iris onyx de sa mère tandis qu’elle croisait les bras sur sa poitrine.

 — Tenten, soupira Lan Fen, tu as tout juste dix-huit ans et tu commences à peine à savoir ce que tu veux faire de tes études. Comment veux-tu que je te laisse partir dans un pays pareil avec le sourire ?

C’était peut-être bien la première fois qu’un véritable dialogue s’instaurait. L’heure n’était plus aux sous-entendus ni aux réflexions tacites ; il était temps de parler sans plus de détours stériles.

 — C’est là-bas que je veux aller, réexpliqua-t-elle avec patience. Il faut me faire confiance.

 — J’ai confiance en toi, riposta Lan Fen avec beaucoup de sérieux. Mais comprends bien que tout ne dépendra pas de toi, loin de là. Je n’ai pas envie d’envoyer ma fille dans un pays où elle sera mal considérée sous prétexte qu’elle est Chinoise. Alors j’ai confiance en toi : mais pas en eux.

 — Je sais bien, assura-t-elle. Mais tu sais, au Japon comme partout ailleurs, les gens sont différents les uns des autres. Le Professeur Sarutobi m’a enseigné plein de choses et m’a donné plein de conseils aussi. Et puis je connais déjà quelqu’un de confiance là-bas.

 — Un correspondant, ça n’est pas suffisant Tenten. Et si quelque chose se passe mal ?

 — Ça va aller. Je vais apprendre.

Lan Fen soupira tout en décroisant lentement les bras. Elle était davantage exposée ainsi, plus ouverte et plus offerte aux coups et blessures et pourtant, l’adolescente réalisa soudain à quel point elle était forte, sa mère. Derrière cette apparence gracile et ces attitudes délicates, elle s’était toujours tenue dressée sur ses deux jambes, déterminée et solide. Le regard dont elle la couvrait était empli de doutes, d’inquiétudes mais également d’une lueur chaude qui parlait pour elle.

 — C’est vraiment ce que tu veux ?

 — Oui, acquiesça la brune en sentant quelque chose fourmiller dans sa poitrine.

 — Tu es sûre de toi ?

 — Oui.

Sa mère continua de la sonder de pied et cape de longues secondes encore, puis ouvrant légèrement les épaules, elle combla le vide qui les séparait avant de venir prendre ses mains qu’elle serra fort entre les siennes. Tenten y répondit d’une même pression et alla appuyer doucement son front contre son épaule dans une presque étreinte maladroite et timide qui lui fit cependant un bien fou. Sa décision était prise depuis un moment : rien ne l’aurait fait revenir dessus. Ça ne l’empêchait néanmoins pas d’appréhender par moments cette aventure et elle préférait de loin de la compréhension et des encouragements à de nouvelles tentatives désespérées pour la retenir là où elle désirait partir.

 — Tu as tellement changé, murmura Lan Fen près de sa tempe, la gorge nouée. Tellement, tellement… où est donc passée ma petite fille râleuse que je devais mettre au lit tous les dimanches soir ?

 — Elle est devant toi, souffla sereinement Tenten avec un sourire dans la voix. Elle a juste grandi. Je ne dis pas que ça sera toujours facile, mais ça va bien se passer, ne t’en fais pas.

Un soupir étranglé lui vint en réponse.

Elle se doutait que la conversation avec son père réclamerait encore quelques mises à l’épreuve, mais elle songeait que des deux, Lan Fen était de loin celle qui aurait le plus de mal à la laisser s’envoler. Wei était plus calme à ce sujet, malgré leur première dispute, moins sensible et plus optimiste aussi, et elle était à peu près certaine qu’à force de faire preuve d’assurance et de conviction, elle saurait définitivement le ranger de son côté. Alors oui, tout irait bien…

L’air du soir était doux lorsqu’ils se retrouvèrent attablés tous les trois sur la terrasse, le visage sérieux et la voix concernée tandis que les grenouilles de la mare entonnaient leurs croassements. Ils parlèrent longuement ; comme espéré, les réticences de Wei ne tardèrent pas à se voir reléguées au second plan quand il fut évident que de vague idée, le projet de partir au Japon était réellement devenu son désir d’avenir. Assise à son côté, Lan Fen acquiesçait fréquemment sans intervenir, mais les regards qu’elles échangeaient de temps en temps l’aidaient curieusement à appuyer ses propos et Tenten fut profondément heureuse d’avoir déjà parlé de tout ceci au préalable avec sa mère. Des conditions restaient présentes – elle passerait le gaokao quels que soient ses résultats de concours, elle allait devoir se débrouiller pour trouver un logement ainsi qu’un emploi et elle devrait étudier sérieusement – néanmoins leurs visages graves se détendirent peu à peu et la discussion s’acheva paisiblement autour d’une tisane.

Un papillon de nuit vint voleter près de la lampe, battant des ailes comme un colibri et alors qu’elle l’observait d’un œil distrait, avec sa tasse chaude dans les mains, ses pieds effleurant l’herbe et un bavardage feutré en fond sonore, Tenten se sentit profondément sereine. Que ses parents acceptent ses choix lui retirait des épaules un poids phénoménal dont l’ampleur ne lui apparaissait pleinement que maintenant. Un instant, elle songea à tout ce qu’il lui restait à entreprendre, à toutes les démarches administratives qu’elle allait devoir affronter alors qu’elle n’y connaissait rien, mais elle chassa rapidement cette préoccupation de son esprit.

Pour ce soir, elle se contenterait de simplement écouter les grenouilles chanter.

 

Le réveil du lendemain fut proche de l’aurore et sortie de la douce torpeur dans laquelle elle s’était laissée couler la veille, Tenten s’était à nouveau remonté les manches, motivée pour s’attaquer à la montagne bureaucratique qui l’attendait. Une fois son petit-déjeuner acheté, elle avait méticuleusement passé en revue chaque kiosque qui se trouvait sur sa route. Après avoir épluché des magazines et des journaux pendant des heures sans rien trouver qui puisse l’intéresser de près comme de loin, il devint évident qu’il allait lui falloir se tourner vers des personnes réellement susceptibles de la renseigner. À savoir le professeur Sarutobi durant son cours particulier.

Bonne pioche pour ce jour-là. Hasard ou non, il s’avéra qu’il lui posa la question avant même qu’elle n’aborde le problème.

 — Et du coup, pour le logement ?

Tandis qu’il l’interrogeait, Asuma reprit l’un de ses invariables chewing-gums à la réglisse et prit une seconde pour le savourer, laissant l’arôme sucré de la gomme à mâcher se diffuser discrètement dans l’air. Au vu de sa consommation, Tenten le suspectait d’essayer d’arrêter de fumer.

 — Je ne sais pas encore. En fait, je ne sais pas trop où chercher : c’est un peu difficile à distance.

Tenten songea qu’elle pourrait également se tourner vers Neji si besoin, mais elle préférait dans la mesure du possible se débrouiller de son côté. Elle ne doutait pas qu’il lui porterait une aide charitable, mais avec ses jobs étudiants, il devait surtout avoir autre chose à faire que décortiquer les annonces pour elle. Ça ne devait pas être si compliqué après tout, il suffisait simplement de chercher au bon endroit – au pire des cas sur fois sur place, non ? Naïve réflexion de sa part, son enseignant la détrompa bien vite en lui faisant remarquer :

 — Tu seras mineure au Japon, tu le sais n’est-ce pas ?

Ses doigts occupés à faire tournoyer distraitement un stylo gelèrent et la mine alla s’écraser lamentablement sur son cahier ouvert. Tenten s’était figée d’effroi et redressa la tête en se sentant affreusement stupide d’avoir omis cette donnée pourtant décisive dans ses calculs. La majorité japonaise était à vingt ans : avec ses dix-huit bougies, l’accès aux hôtels lui serait drastiquement restreint, pour ne pas dire quasiment impossible et les paperasses scolaires et quotidiennes risquaient fort d’être considérablement alourdies. Sans parler d’un contrat de location… Qui voudrait loger une étrangère mineure débarquée seule dans le pays sans autre source de revenus dans l’immédiat que des bourses scolaires ?

Cette simple question en amena des dizaines d’autres et l’inquiétude submergea sa confiance comme une puissante vague glacée. Et si jamais elle devait être hospitalisée ? Comment ça se passerait ? Que faire si elle se retrouvait confrontée au service de police ? D’ailleurs, avait-elle seulement le droit de déambuler comme bon lui semblait sans représentant légal au Japon ? La machine s’emballa peu à peu et Tenten s’alarma intérieurement à mesure qu’elle imaginait toutes les répercussions que pourrait avoir sa négligence jusqu’à ce qu’Asuma la tempère d’un signe de main, un rictus amusé aux lèvres.

 — C’est difficile de penser à tout, compatit-il, surtout à ton âge. Mais ne t’en fais pas, je pense que j’ai peut-être bien ce qu’il te faut.

Il tira de son vieux portefeuille en cuir craquelé un morceau de papier annoté en japonais qu’il lui tendit par-dessus leurs feuilles de cours et leur tasse respective.

 — Cette femme est la gérante de plusieurs foyers sur l’archipel ; elle tient une association pour les étudiants qui peut te permettre de bénéficier d’un loyer à bon prix et de t’éviter par la même occasion une partie de l’administratif si tu remplies les critères – ce qui est sans doute le cas.

La jeune fille avait attrapé le papier par automatisme et lut attentivement ce qu’il y était inscrit avant de relever les yeux vers son professeur pour lui sourire avec un profond soulagement et une reconnaissance sincère.

 — Merci.

 — À vrai dire c’est Ku… madame Yuhi qui m’a donné le tuyau. Elle était passée par là et elle ne m’en a donné que de bons retours.

Surprise par la nouvelle, elle inclina la tête sur le côté avec curiosité.

 — Le professeur Yuhi est allée au Japon ?

 — Mh mh. Pour un stage avant d’obtenir son diplôme, confirma Asuma avant d’enchaîner tout naturellement après avoir jeté un œil à sa montre. Bon le temps passe ! Et si on reprenait notre affaire ?

Leur affaire, c’était un nouvel extrait du Sentā bourré de formules mathématiques, daté de 1998, encore une autre année ardue si elle s’en référait aux tests qu’elle avait sous les yeux. Comme les mathématiques étaient la spécialité de son professeur, Tenten bénéficiait en prime de quelques révisions bienvenues dans ce domaine qui avait souvent tendance à lui faire défaut, ressassant encore et encore les mêmes formules.

 — Ah oui, opina Asuma lorsqu’elle lui fit part avec une légère grimace de cet état de fait, c’est un peu le même principe qu’ici ; l’essentiel est de retenir des données pour les retranscrire. C’est assez idiot, mais c’est comme ça.

 — Ça serait plus logique de demander aux élèves de comprendre quelque chose, fit remarquer Tenten.

 — C’est vrai, admit-il. Mais il y a des règles et des normes à respecter, tu sais. Au Japon, ce genre de choses dépend essentiellement des directeurs : beaucoup sont trop proches de la réputation de leur école pour prendre le risque de contrarier des parents. Pour les autres, la pression fait souvent le reste.

L’évocation rappela à la brune son livre qui l’avait décidée sur la direction à prendre pour son chemin d’études, ce Monsieur Kobayashi et ces parents qui en effet, avaient préféré retirer leurs enfants au profil d’un système éducatif plus traditionnel, et elle fronça le nez.

 — Pourtant c’est plus intéressant de comprendre que d’avaler des heures de récitation…

 — Ah, s’amusa Asuma, ça c’est la parole d’un esprit curieux. Mais il faut que tu saches, toi qui est partie pour devenir professeur, que tout le monde ne pense pas ainsi. Comprendre peut également réclamer beaucoup de temps et tant que l’on a pas saisi ce quelque chose qui permet la lumière dans notre tête, c’est souvent très frustrant. Alors pour certains, il est bien plus facile d’apprendre sans en connaître la signification ni le raisonnement.

Tenten eut une moue un peu contrariée avant de conclure :

 — Il faut intéresser les élèves alors. Leur donner envie de faire cet effort.

Asuma approuva d’un hochement de menton en la mettant toute fois en garde : ça n’était pas si simple à mettre en œuvre. Car s’il y en avait qui s’aventuraient de bon cœur, d’autres n’avaient pas encore trouvé de raison suffisante pour s’engager sur ce type de terrain et ceux-là restaient imperméables à toute tentative. Le chemin de la connaissance se parcourait avant tout pour soi-même et même pour les plus curieux, il était difficile de s’intéresser à tout.

Cette conversation resta dans un coin de sa tête jusqu’à la fin du cours et tandis qu’elle rentrait chez elle, Tenten songea à Neji, à ses résultats incroyables au Sentā et aux langues qu’il maîtrisait ; il devait probablement faire partie de ceux dont la soif du savoir était inétanchable. Combien de livres avait-il lus ? De combien se souvenait-il et jusque dans quels détails ? "On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence…" Oui, je l'ai lu, lui avait-il dit dans l’une de ses réponses. Ceci dit je l'ai lu en français et j'étais jeune…

D’ailleurs, s’il aimait la littérature et l’astronomie – à en juger par ses prévisions de pluie d’étoiles filantes qui écrasaient de loin ses compétences – quels domaines l’intéressaient le moins ? Il aimait les langues : appréciait-il tout autant plonger dans le monde de la géographie et de l’histoire, de la physique et de la biologie ? Puis elle remarqua avec un temps de retard et un certain amusement qu’elle était repartie sur ses interrogations, à se demander toujours davantage qui il était.

 — Tu ne peux décidément pas t’empêcher de te poser des questions à son sujet, hein ? souffla-t-elle pour elle-même, un sourire vague aux lèvres.

Inlassable, voilà qui était un mot qui convenait à son désir de mieux l’appréhender. Et alors qu’elle se balançait sur sa chaise, elle repensa à cette histoire de connaître quelqu’un dont ils avaient parlée ensemble et se dit que c’était sans doute ça, connaître une personne. Elle ne voulait pas se contenter de savoir des choses de lui ; elle voulait le comprendre, de toutes ses couleurs et de toutes ses formes, de toutes ses subtilités. Et pour ça, admit-elle, il lui faudrait du temps. Beaucoup de temps ; une vie ne lui suffirait sans doute jamais.

Mais comme l’avait fait remarquer Neji, c’était également ce qui était incroyable.

Au final, réfléchit-elle encore, c’était à l’image de la calligraphie. On ne cessait jamais de la découvrir et de la redécouvrir et chaque fois où l’on pensait tout savoir de cet art prouvait que l’on n’en savait en réalité encore pas grand-chose. Alors peut-être bien que c’était cela, un être humain ; quelque chose que l’on ne pouvait réellement comprendre dans son entièreté, car l’Homme était infini.

Puis Tenten baissa les yeux sur les formules qui s’étalaient sur son cahier ouvert et eut un petit rire. Tout ceci était un peu trop philosophique pour ses mathématiques. Rabattant les mèches qui chatouillaient son front sur le côté, elle jeta un rapide coup d’œil à la fois complice et réprobateur à l’enveloppe tout juste reçue et soigneusement installée contre la boule à neige ; la lettre de Neji lui lança un énième appel silencieux et la jeune fille dut se mordre la lèvre pour retourner à ses exercices. Elle s’était motivée en se disant que la perspective de lire son contenu serait une belle carotte pour avancer dans son travail et puis enfin, il serait tellement plus agréable de pouvoir plonger pleinement dans ce monde d’encre et de papier sans avoir un élément perturbateur pour s’y immiscer ! Alors sur cette sage résolution, elle l’avait confiée à l’équipe du Petit Prince pour lui tenir compagnie en attendant le moment venu.

La savoir juste là, à portée de main, était un drôle de sentiment cela dit, à la fois délicieux et frustrant et son épaisseur inhabituelle n’avait fait que davantage l’interpeller. Mais non, s’imposa-t-elle en se concentrant à nouveau sur ses cours. Patience.

Neji ne s’en irait nulle part entre temps.

 

Tenten,

Accoudée au rebord de sa fenêtre, elle savoura. Entre ses doigts, la lettre frémissait alors qu’encore confiné dans l’enveloppe, le tas de plis de papier glacé laissait entrapercevoir quelques traits. Jetant un bref regard au ciel qui transparaissait entre les toits voisins, elle prit une bouffée d’air frais, les paupières closes, avant de s’abandonner complètement à cette voix silencieuse.

Il faut absolument que je trouve un autre travail que gérant des stocks dans une librairie, je vais finir par ne plus pouvoir voir un bouquin en peinture et ce serait le comble.

Un article sur les burakumin dans ta bibliothèque ? Ça c'est étonnant. Mais plus étonnant encore, c'est ce don que tu as de toujours arriver à contourner mes mises en garde et trouver les quelques mots auxquels je n'aurais pas pensé et qui se trouvent être ceux que j'ai précisément besoin d'entendre. Tu es vraiment une drôle de personne, tu sais ? Le plus incroyable étant que tu es effectivement en droit de me dire ces choses-là. Jamais à court de surprises…

Une tumeur bénigne à l'estomac ! J'irais voir plus précisément ce dont il s'agit la prochaine fois que je crèverais d'ennui au rayon médecine de ma libraire, mais il me semble que c'est en effet moins catastrophique que les scénarios qui commençaient à hanter mon esprit. Comme ce n'est pas non plus un simple rhume, courage, à ta mère, à toi et à toute ta famille. Vous êtes ensemble pour surmonter cette épreuve, c'est une très grande chance. Et de mon côté je croiserais les doigts à défaut de croire en un dieu auquel prier.

Tu sais, je dois dire que j'aime beaucoup ta désorganisation, elle est confortable et rassurante. Rien d'étonnant à être fasciné par les aquariums, c'est-à-dire par l'ordre et la facilité réunis dans une simplicité plutôt magnifique et sereine. Même si le fond de cette histoire de poisson retourné à l'océan est sans doute que vivre libre, c'est renoncer à une part de cette sérénité. Bien sûr toute la question devient : est-ce que ça vaut le coup ? (Je la pose pour la forme ; toi et moi avons la réponse depuis un bon moment.)

En quoi ta vision de la calligraphie et celle de ton ami divergent ? Maintenant que tu le dis, en effet, je n'ai parlé de calligraphie à personne, mais c'est normal, je m'y suis mis assez tard. Et puis tu sais, la dernière fois que j'ai parlé autour de moi de ce que je faisais remonte à l'époque où je construisais des cabanes dans les falaises, autant dire que ça remonte. Pour le coup c'est toi qui m'a fait réfléchir avec ce que tu dis sur une force qui se multiplie lorsqu'elle est éveillée pour ou par les autres. Je crois que j'y mettais un autre nom, "dévotion" peut-être, mais tu dois avoir raison en faisant le rapprochement avec l'idée d'amour. C'est que c'est tellement vaste et fractal, l'amour, qu'on s'y perd souvent.

J'ai encore ri sous cape en te voyant insister sur cette appellation de "maman poule", mais en fait je me demande si tu n'as pas raison : mes amis ont pris l'habitude de venir pleurer dans mes jupes dès qu'ils ont un problème et mes deux cousines, aussi différentes soient-elles dans leurs caractères et dans leur lien envers moi, m'ont toujours appelé "grand frère". Il n'empêche que ça reste parfaitement ironique de nous associer à ce terme, moi et (je cite) ma langue de pute, sans compter que je suis à peine capable de me protéger moi-même. Je suppose que ça aide d'avoir quelqu'un d'autre qui se charge de ça à notre place.

Orgueil et introspection nocturne ? Parfois je me dis vraiment qu'on se ressemble. J'aimerais avoir la maturité suffisante pour ne pas te demander ce qui a provoqué cette nuit de combat intérieur, mais je ne l'ai plus alors : que s'est-il passé ? J'ignore de quel genre d'affaire tu parles, mais d'instinct je dirais que ça ne m'étonne pas vraiment de t'y voir plongée jusqu'au cou. Qu'est-ce que tu as encore fait, Tenten ?

Si je me demande parfois comment j'ai atterri là ? Oui, je me le suis demandé lors d'une brève conversation avec Temari, lors d'une autre avec l'un de mes professeurs, encore une autre fois pendant une excursion improvisée à la tour de Tokyo et tout le temps au cours de cette correspondance, puis j'ai arrêté de me poser la question parce que sinon on n'a jamais fini, Tenten. Surtout qu'on a plutôt mieux fait de se concentrer sur nos actes afin d'anticiper cette interrogation – et ainsi de ne pas avoir à y faire face.

Je ne sais pas si l'Inde en arrivera à cette loi sur l'enfant unique, il s'agit tout de même d'une culture complètement différente… C'est comment de vivre cette loi, d'ailleurs ? Est-ce que tu aurais aimé avoir des frères et sœurs ? Est-ce que tu aurais voulu avoir plusieurs enfants ? En effet, tu seras sans doute au Japon le jour de la sortie du prochain Miyazaki, mais autant te prévenir : le cinéma est hors de prix. Ceci dit, il y a des réductions pour les femmes en milieu de journée, étant donné qu'elles sont censées ne pas travailler et donc avoir le temps et l'argent (de leur mari) pour aller voir des films. Il faut bien que quelqu'un en profite. (Au passage, si tu savais comme ici aussi, on est sourds à ce qu'il se passe au-delà de la mer…)

Le récit de tes années de gymnaste a de quoi secouer. Je me doutais que ce n'était pas facile d'être dans ce milieu, en tant qu'enfant et dans un pays aussi compétitif que la Chine encore moins, mais je n'avais jamais réalisé à quel point c'était quelque chose qui remplissait chaque seconde de ton existence. En sortir a dû être une épreuve immensément douloureuse, surtout dans les conditions qui ont été les tiennes, et je suppose qu'il n'a pas été facile pour toi de te convaincre que le choix de ton père était pour ton bien. Je suis désolé d'en avoir parlé comme d'une activité périscolaire et j'admire le courage dont tu as fait preuve pour replonger dans ces souvenirs afin de me les raconter.

Tu as raison de dire que tu as tiré une force de cette expérience, car peu de gens connaissent le goût de l'échec et cela les rend vulnérables, très souvent à leur insu. On n'est jamais aussi sûr de soi que lorsqu'on a compris que notre avenir n'est jamais acquis. Ça peut paraître générique comme phrase, mais tu vois, au Japon beaucoup de choses qui ont toujours été considérées comme acquises ne le sont plus aujourd'hui (avoir un travail, le garder, une famille standard, un pouvoir d'achat…) et le résultat, c'est l'insécurité générale, parce que les Japonais n'ont jamais appris à marcher seuls. Tu as déjà une longueur d'avance sur tous ceux-là, Tenten. Et sur toi-même. 

Il est un peu tôt pour décider si oui ou non tu seras douée comme professeur ; je pense que tu es curieuse et ouverte et que c'est un bon début pour un métier pareil. Tu dis que c'est une lecture qui a influencé ton choix ; laquelle précisément ? D'ailleurs, je pensais qu'à ce stade tu aurais compris que je ne suis pas le genre de personne à trouver idiot de se laisser influencer par des lectures. Nous n'en sommes plus à avoir peur de paraître stupide, Tenten.

Je vais commencer par t'attendre au sens propre, visiblement : tu viens vraiment à Tokyo ? Quand ça, et pour combien de temps ? Tu me faire rire à parler de découvrir "un petit bout" de Tokyo, soupçonnes-tu seulement l'étendue de cette ville ? Enfin, pour que tu te fasses une idée, je t'envoie un plan qui devrait t'aider à définir un programme de visite. Je ne sais plus pourquoi je l'avais commencé, je me souviens juste que c'était pour toi ; n'hésite pas à écrire par-dessus puisque c'est "mon" Tokyo que tu as là et qu'il s'agit d'en faire le tien. Pour ce qui est de ma présence, il est hautement probable que je travaille tout au long de ton séjour et je suis d'avance désolé de ne pouvoir te consacrer que des heures volées, mais on se débrouillera pour les optimiser. Parce que quoi que tu en dises, je pense qu'il nous faudra bien plus d'un café pour se rencontrer. Arrange-toi pour venir sur un jour férié tant qu'à faire…

Effectivement, ce n'est pas rien, une rencontre, puisque c'est sortir du cadre rassurant de l'anonymat et de la distance pour se projeter face au regard de l'autre. Et de quoi avons-nous peur alors ? De ne pas se reconnaître ? Qu'importe si c'est le cas, on se découvrira et ce sera tout aussi intéressant. Je me demande si tous les correspondants font de leur rencontre une telle montagne. C'est relativement logique que des correspondants se rencontrent, non ? Mais peut-être que ce qui leur rend cette rencontre moins particulière est le fait qu'elle signifie moins pour eux. Je dois avoir l'air tellement sûr de moi dans ce paragraphe, mais si ça peut te rassurer, moi aussi je me suis posé plein de questions. C'est bien que tu viennes, Tenten. On a tellement de choses à faire après avoir eu tellement de choses à se dire.

Amuse-toi bien avec tes révisions ; moi j'y retourne. Je suis professeur dans un dojo, maintenant : c'est une bonne chose, n'est-ce pas ? J'aime ce nouveau quotidien, Tenten, et j'espère que si ce n'est pas déjà le cas, tu vivras toi aussi cette sérénité incroyable que procure la conviction d'avancer sur le bon chemin. Même si ça ne signifie pas forcément qu'il s'étire en ligne droite.

On a même de la chance que ce ne soit pas le cas. Les lignes droites n'ont rien d'humain.

Neji

Le soleil se reflétait en petites lumières d’un blanc immaculé sur le papier glacé du plan de Tokyo qui avait fleuri entre ses mains. Tenten l’avait levé à hauteur de visage et laissa sa fascination se mêler à son excitation pour former une brume de douce euphorie qui la fit sourire d’un profond bonheur, illuminant son visage et faisant pétiller ses prunelles brunes comme des éclats d’or. C’était fantastique. Je ne sais plus pourquoi je l'avais commencé, je me souviens juste que c'était pour toi… Afin de mieux apprécier ce présent dans son entièreté, elle se laissa couler au sol afin de l’étaler sur le parquet de sa chambre ; sur la vue aérienne de la capitale s’étalaient, dispersées ci et là, des annotations de Neji.

Là, avisait-elle, un bref commentaire sur la libraire où il travaillait, ici un parc qu’il fréquentait puis un autre avec des tortues, la Chine au-bout de cette flèche, le Hombu Dojo et ses branches de cerisiers qui se balançaient devant sa fenêtre, un magasin de musique occidentale, un "danger olfactif" au marché Tsukiji, un karaoké à Minato, un baozi dans un coin de rue coréenne, des milliers d’éclats colorés à Kabukichō, une piscine olympique, un petit dojo isolé dans une bulle, puis le regard de Tenten tomba sur le nom de Tsuya tracé de vert et plongé dans la baie de Tokyo et elle sut qu’il s’agissait de sa mère.

L’émotion l’étreignit alors avec une force colossale et la laissa sans voix. Tenten rabattit machinalement les mèches de ses cheveux en arrière sans se préoccuper qu’elles retomberaient d’ici quelques secondes et se mordit la lèvre. Ce plan touristique était barbouillé, rayé, écorché, corné : il lui était d’une valeur immense. Voir un paysage esquissé à travers ses yeux avait déjà été une expérience extraordinaire, mais découvrir le regard qu’il avait porté sur le monde à chacun de ses pas la rendait tout bonnement muette. C’était incroyable.

Comme elle aurait aimé avoir quelque chose de semblable à lui envoyer en retour, non dans un souci d’équivalence, mais simplement pour lui permettre de goûter à son tour à ce type de bonheur simple… Elle réfléchit quelques secondes à la meilleure manière de retranscrire les émotions qui la traversaient avant de gémir de dépit devant la soudaine et inattendue faiblesse des mots. Rien ne retranscrirait jamais avec fidélité la courbe de son sourire, ni l’éclat de ses yeux ni encore la fébrilité de ses gestes alors qu’elle parcourait d’un doigt la carte.

Elle se souvenait de ce qu’il lui avait précisé à ce sujet, mais Tenten se sentit bien incapable de lever le moindre stylo sur "son Tokyo", comme il l’avait si joliment nommé. Comment pourrait-elle seulement apposer la moindre de ses marques à quelque chose d’aussi personnel ? Bien décidée néanmoins à profiter pleinement de ce présent inestimable, elle tira à elle une feuille de papier et de quoi écrire avant de s’installer plus confortablement à plat ventre, sa trousse calée sous son coude. Les noms se succédaient un à un sur la feuille qui se retrouva bientôt couverte de destinations qui attiraient sa curiosité et la brune dut réfréner son enthousiasme en tirant un grand coup sur les rennes : hé on se calme Tenten, s’intima-t-elle en passant une main dans les restes de sa frange trop longue, tu n’as pas encore ton billet ma grande ! Et puis même en considérant ce détail – de grande importance – comme étant acquis, Neji s’excusait déjà de ne pas pouvoir être très présent une fois qu’ils y seraient ; ils n’auraient jamais le temps de suivre un programme pareil en l’espace de quelques jours ! D’ailleurs, elle ne savait même pas combien de temps qu’elle pourrait y rester !

Se mordillant à nouveau la lèvre, elle roula sur le dos après avoir laissé échapper un petit soupir de dépit. Cette impatience lui chatouillait la poitrine et risquait fort de revenir frapper à sa porte d’ici à ce qu’elle mette enfin les pieds au Japon… Son regard erra au hasard le long des murs de sa chambre avant de grimper jusqu’à la Voie Lactée de son plafond et cédant à la tentation, Tenten se tourna derechef et reprit son stylo pour poursuivre sa liste.

Après tout, elle pouvait bien répertorier ce qu’elle désirait voir et faire ; ils prioriseraient les choses en temps voulu, ensemble. Et puis du temps finalement, ils en auraient. Tout le temps du monde même : autant qu’il leur en faudrait pour se connaître, une vie entière s’ils le désiraient. Certes, il restait des affaires et pas des moindres à régler, mais dans un puissant et délicieux élan d’optimiste, rien ne semblait réellement impossible à ses yeux.

Alors peu importait le reste. Elle pouvait bien rêver de Tokyo en paix…

 

Le temps s’écoulait comme du sable fin entre ses doigts entrouverts et encore loin de vouloir se réveiller de cette douce torpeur, Tenten contemplait les minutes s’étirer sans bouger. Adossée à son lit, la carte et les feuillets de sa lettre étalés devant elle sur le plancher, elle gardait sans y penser son regard pensivement porté au loin, plongée dans ses songes, s’aperçut qu’elle regardait part sa fenêtre depuis un moment, puis ferma les yeux. Elle tenta de visualiser la brise et le ciel, les branches de cerisiers et un morceau de temple sans vraiment y parvenir et rouvrit doucement les paupières pour se pencher à nouveau sur la lettre qu’elle connaissait presque par cœur.

Ils allaient se rencontrer. Elle avait beau se répéter cette phrase, l’idée lui paraissait encore tout aussi incroyable. Le voir lui, vraiment, dans son entièreté, pouvoir faire plus qu’échanger des réflexions et des nouvelles – bien plus – l’entendre, le ressentir. À ce moment-là, Tenten prit conscience à quel point une personne était une entité indivisible et que si la correspondance ouvrait une jolie fenêtre sur leur être, rien ne translaterait jamais cette densité ; aucune de ses lettres ne seraient jamais Neji en entier. Car en plus de tout ce qu’il laissait transparaitre à travers ses mots, il était également une voix, une couleur, une odeur, une saveur, une atmosphère… Comment retranscrire un pareil engrenage, aussi complexe et aussi unique ?

Elle inspira, se pinça fébrilement les lèvres et se le répéta encore une fois pour mieux apprivoiser ce fait : elle allait le rencontrer – et il allait la rencontrer. Il avait raison, se dit-elle, c’était bien qu’elle vienne au Japon, à Tokyo, ils avaient tant à découvrir et à faire…

Alors pourquoi cette crainte ? Pourquoi cette nervosité ?

Neji n’était pas un inconnu. Risquer de perdre ce qu’ils avaient réussi à construire avait de quoi refroidir, car ils avaient terriblement conscience des enjeux. Pourtant, il avait confiance. Il voulait leur faire confiance et il y parvenait. De quoi avons-nous peur alors ? De ne pas se reconnaître ? Qu'importe si c'est le cas, on se découvrira et ce sera tout aussi intéressant. Si ça peut te rassurer, moi aussi je me suis posé plein de questions. Alors que fichait-elle encore à douter devant ce chemin ? Ce n’était pourtant pas son genre.

S’ébrouant soudain, Tenten redressa la tête et s’obligea à se détourner du trou noir de ses peurs pour regarder le reste, tout le reste, l’infinité de l’avenir qui s’ouvrait à eux. Depuis quand prêtait-elle une oreille attentive à cette petite voix maligne et peureuse qui lui conseillait de faire demi-tour ? Qu’elle reste donc figée là, avec un pied dans le passé et l’autre dans le présent, à débiter sa rengaine effrayée ! Elle, elle marchait.

Et comme libérée d’une entrave, elle put enfin se concentrer convenablement sur le restant de sa lettre et la relut une autre fois avec plaisir. Il ne s’agissait pas d’une nouveauté et pourtant, ça lui paraissait toujours un assez fou de constater à quel point elle aimait découvrir ce que Neji avait à lui dire et combien elle ne se lassait pas de parcourir les mêmes phrases. Mais plus étonnant encore, c'est ce don que tu as de toujours arriver à contourner mes mises en garde et trouver les quelques mots auxquels je n'aurais pas pensé et qui se trouvent être ceux que j'ai précisément besoin d'entendre. Il était sans doute profondément sincère et l’idée d’être effectivement parvenue à l’apaiser en dépit de sa maladresse la faisait rosir de joie. C’était doux et agréable de pouvoir aider quelqu’un ; surtout quand on aime ce quelqu’un…

Est-ce qu’il ressentait la même chose lui aussi, lorsqu’elle lui disait qu’il avait su la rassurer ou bien la réconforter ? Sûrement. Son soulagement pour le diagnostic de sa mère en tout cas était tout aussi sincère et elle se sentit touchée qu’il porte autant de considération à ce qui composait son quotidien – à ce qui pouvait l’affecter en bien comme en mal ? Comme ce n'est pas non plus un simple rhume, courage, à ta mère, à toi et à toute ta famille.

Tiens au fait, réalisa la brune en continuant sa lecture, il était athée. Ce constat n’avait pas grand-chose de foncièrement surprenant ; la religion à proprement parler ne s’inscrivait pas vraiment dans les mœurs en Chine et elle savait que c’était également le cas au Japon. Ici, cela faisait longtemps que les croyances et la philosophie du bouddhisme de leurs ancêtres se voyaient relégués en arrière-plan, loin derrière les intérêts pécuniaires, souvent avant de s’en souvenir une fois face à la mort. Les gens tournaient leurs prières plus généralement vers la bonne fortune et autres superstitions, car finalement, nul ne semblait pourvoir réellement s’empêcher de croire en quelque chose, quel qu’il soit. Après tout, Neji lui-même croisait les doigts… Et de son côté, elle ne pouvait pas prétendre être en reste.

En fait je me demande si tu n'as pas raison, avait-il admis devant son appellation de maman-poule et elle eut un sourire en imaginant curieusement bien la scène qu’il lui décrivait ensuite. Elle le voyait, visage immatériel, roulant des yeux et soupirant pour la forme sans pour autant manquer d’aider à trouver une solution à ces fameux problèmes – à sa façon, bien entendu. Lorsqu’elle y pensait, Tenten se disait que Neji faisait décidément preuve d’une tendresse qu’elle n’avait jamais expérimenté ailleurs. Une tendresse timide et discrète, mais pas moins sincère, dont il n’avait probablement pas même conscience lui-même et qui attendait, patiemment, le moment où elle pourrait s’exprimer à travers une poignée de mots, un geste, une pensée.

Elle réfléchit ensuite à quoi il avait bien pu parler avec son amie Temari pour qu’il en vienne à se demander comment il avait atterri là, se demanda à quel point ils étaient proches et tenta de s’imaginer cette jeune Iranienne indocile qu’il avait déjà brièvement évoquée parmi la liste de son "ramassis de cas sociaux". Puis Tenten rougit brusquement lorsqu’elle se surprit à l’envier, cette Temari, et gênée, elle s’empressa de passer à un autre paragraphe.

Tu sais, la dernière fois que j'ai parlé autour de moi de ce que je faisais remonte à l'époque où je construisais des cabanes dans les falaises, autant dire que ça remonte.

Oh… Ce genre de réalité, même énoncé aussi tranquillement, lui faisait inévitablement toujours de la peine sans qu’elle ne sache exactement pourquoi. Il ne semblait pourtant pas amer en disant cela, ni même mélancolique, mais peut-être que parce qu’elle savait combien se sentir seul pouvait être un fardeau, elle se trouvait affectée par cette réalité. Ne rien partager de ses passe-temps ni même de ses passions devaient être si pénible parfois… Puis elle se rassura : si, il partageait. Avec elle. Même si ça n’était pas grand-chose, même si ce n’était qu’une brève allusion, il lui parlait de ce qu’il faisait à travers l’univers qu’ils bâtissaient grâce à cet échange épistolaire. Alors qu’ils restent encore un peu enfants.

Et puissent-ils aller construire d’autres cabanes.

Ça n’était pas un fait récent, mais tout de même, se dit-elle bien plus tard, Neji ne lui sortait jamais de la tête très longtemps, moins encore quand elle recevait son courrier. Elle s’en fit la remarque lorsqu’on la sortit un peu brusquement de la bulle de ses pensées d’une voix gentiment moqueuse qui ne lui était pourtant pas directement adressée.

 — Je crois qu’on l’a perdue, diagnostiquait Ino en se retenant visiblement de rire.

Relevant le nez de ses feuilles, Tenten observa un à un les visages qui la regardaient avec la même lueur amusée dans le regard avant de comprendre qu’on lui parlait. Elle se détourna alors de sa propre réponse pour s’enquérir dans un croassement peu distingué :

 — Quoi ?

 — Rien rendors-toi.

Ino gloussa tandis qu’elle bougonnait ; ça ne servait à rien de la déranger si c’était pour la renvoyer d’où elle venait immédiatement après ! À côté de la blonde, Sakura pouffait doucement, invité surprise de cette première pour la soirée au Café des Grenouilles. Elle était d’une humeur invincible ces derniers temps et Tenten se disait que tout de même, il n’en fallait pas beaucoup de la part de son sombre héros pour lui donner le sourire – une simple conversation en l’occurrence. De quoi ils avaient parlé, ça ne regardait sans doute qu’eux, mais vraisemblablement, le simple fait d’avoir eu une discussion en tête à tête avait été profitable à tout le monde puisque même l’infernal Sasuke voyait son invariable mauvais caractère être un peu canalisé.

Le brouhaha autour d’elle reprit comme si rien ne l’avait interrompu et renonçant à achever la rédaction de sa lettre pour le moment, Tenten replia ses papiers pour les fourrer dans son sac, entre ses nouveaux emprunts de la Bibliothèque Oubliée. Konan était à nouveau réapparue entre deux rayonnages, leur offrant l’occasion d’échanger un sourire ; la brune avait profité de sa présence encore exceptionnelle pour lui demander dans un anglais hésitant quelques conseils sur des auteurs Coréens. Elle avait eu le droit à toute une liste devant laquelle il avait bien fallu faire un choix et alors qu’elle les avaient apporté pour les enregistrer, Tenten aurait juré apercevoir un sourire significatif courber les lèvres pâles de Monsieur Xuěhuā.

Elle reposait son sac dans le coin où elle s’était installée quand Sakura se tourna vers elle pour attraper son regard. Elle se pencha légèrement, les yeux brillants, et n’articula que quelques mots d’une voix un peu plus basse qu’accoutumée.

 — Merci Kuài Zú. De la part d’Uchiha et de la mienne.

La brune pencha la tête sur le côté avec curiosité, mais sa camarade s’était déjà détournée sur un sourire aimable en la laissant battre des cils avec étonnement. Tenten l’observa quelques secondes en se sentant un peu bête de recevoir un remerciement dont elle n’était pas tout à fait certaine de l’origine et dont elle n’était pas plus sûre d’être la bonne destinataire. Instinctivement, elle chercha des yeux Sai qui donnait un coup de balai entre les tables de l’entrée et lui renvoya en silence une nouvelle fois sa reconnaissance. Elle avait eu tout de même eu un sacré culot pour débarquer comme ça et déposer Sasuke chez lui à une heure pareille.

Son invariable impassibilité et son haussement d’épaules l’avaient à nouveau accueillie lorsqu’ils en avaient brièvement reparlé et elle lui avait alors signalé sans trop savoir pourquoi que Sasuke avait vraisemblablement apprécié ses dessins. De manière plutôt prévisible, il s’était contenté de lever un sourcil en réponse. Ce manque de réaction de sa part la gênait de manière inhabituelle ; Sai n’avait jamais été du genre expansif, mais pour la première fois, son silence la mettait un peu mal à l’aise. Elle aurait préféré des reproches à ce mutisme coutumier.

Puis un éclat de rire éclaboussa la salle et elle secoua doucement le menton pour tâcher de se concentrer pour de bon sur ce qui se passait autour d’elle tandis que la voix cristalline d’Ino l’interpellait.

 — Tenten, tu as dit que tu allais où déjà, au Japon ?

 — À Nara, près de Kyoto, répondit-elle avec une seconde de décalage tout en tâchant de remonter le fil de la conversation pour savoir quand et comment Sakura et Ino en étaient venues à parler d’elle en si peu de temps.

 — C’est marrant, c’est le même nom que toi, Shikamaru !

 — Brillante observation Sherlock…

 — C’est la ville aux cerfs, c’est ça ?

Tenten haussa les sourcils, un peu étonnée par la justesse de cette appellation. Alors comme ça, Haruno Sakura était renseignée sur le Japon ?…

 — C’est ça, opina-t-elle. Tu connais ?

Soudain plus assurée, Sakura remit une mèche derrière son oreille et reprit avec entrain :

 — De nom seulement, mais j’ai vu quelques photos ; ça a l’air joli. Tu dois avoir hâte d’y être !

 — On y sera vite, soupira Ino soudain maussade. C’est fou de se dire qu’il ne reste plus que six semaines avant le gaokao…

Elle eut un regard pensif avant de s’ébrouer énergiquement, secouant ses longs cheveux d’or d’un geste et elle claqua des mains.

 — Bon c’est déjà la fin du weekend alors stop déprime ! s’exclama-t-elle. Qui est partant pour une partie de cartes ?

 — Je sais pas si t’es au courant, mais on est là pour bosser à la base…

 — Gnagnagna… Rabat joie ! lui reprocha la blonde en toute mauvaise foi.

Elles se contentèrent quand même de jouer à trois seulement, jusqu’à ce que Choji vienne les rejoindre pour quelques manches, le temps de sa pause. Perdante de son dernier tour, Tenten les laissa batailler entre eux pour rejoindre le comptoir et aller payer son thé. Nonchalamment accoudé à un dossier de chaise, Shikamaru l’encaissa non sans observer les joueurs d’un air un peu lointain qu’elle remarqua.

 — Ça va ?

 — Bientôt la fin du lycée alors, hein ? lui lança-t-il en retour tandis qu’elle venait s’assoir sur un tabouret haut.

 — On dirait, acquiesça-t-elle avec un sourire vague.

C’était une curieuse sensation qui la prenait lorsqu’elle y pensait : elle se sentait à la fois impatiente d’en finir avec le secondaire et nostalgique à l’idée de ne plus y retourner. Elle comprenait de mieux en mieux le sentiment de Neji à mesure que la date fatidique approchait et entrapercevait de plus en plus ce pont coupé. Il y avait également le facteur de son départ qui entrait en compte et qui lui donnait autant de hâte qu’un pincement dans la poitrine – c’en serait terminé, de leurs petites réunions plus ou moins improvisées au Café des Grenouilles. Elle l’avait toujours su bien sûr, mais le temps avançant mettait davantage ce fait en évidence : quitter ses amis allait être un passage particulièrement pénible.

 — Ça va me faire bizarre une fois partie, lui confia-t-elle. Tout ça va vraiment me manquer.

 — À moi aussi, lui dit-il puis il marqua une pause, but une gorgée et reprit : L’année prochaine va être franchement spéciale.

Tenten déposa une main compatissante sur son avant-bras ; échangeant un regard, ils partagèrent un rictus un peu pincé. Depuis le coin de la salle, un rire retentit parmi le groupe de joueurs de cartes.

 — Je voulais te dire, marmonna Shikamaru en portant à nouveau sa cannette à sa bouche. Avec tout ça et tout ce que ma mère et Ino m’ont bassiné… Je vais reprendre mes études.

 — Vraiment ? sursauta-t-elle avant d’accueillir la nouvelle avec enthousiasme.

Shikamaru comptait enfin faire preuve de davantage d’ambition et donner suite à ses capacités ! Qui l’eut cru ? La courbe de ses lèvres se figea cependant quelque peu lorsqu’il précisa sa destination qui lui fit ouvrir des yeux ronds.

 — À Londres ? Sérieusement ? s’éberlua Tenten.

 — J’ai eu ma réponse ce matin. Les parents d’Ino ont de la famille qui pourra m’accueillir le temps de me poser, confirma-t-il. Ça fait longtemps que j’ai pas fait d’anglais mais bon… j’apprendrais sur le tas je suppose. Mes parents ont accepté de me payer une partie des frais ; pour le reste, va falloir bosser, mais c’est pas comme si j’avais pas l’habitude d’être dans un café.

 — Mais… quand ça ?

 — Pour Septembre. Je pars au mois d’août pour un an, p’t’être deux. Je sais pas encore.

Un puissant silence s’abattit entre eux de longues secondes durant lesquelles seules les exclamations enjouées du coin de la salle retentirent, avant que la brune ne s’enquière soucieusement :

 — Ino le sait ?

Dans un même réflexe, ils lui jetèrent un bref coup d’œil.

 — Pas encore. J’attends qu’on soit un peu seuls.

Ce projet était bien trop important pour qu’il le lui annonce au beau milieu du brouhaha de leur petit groupe d’amis et dans le cadre agité du café. Par ailleurs, Ino avait beau avoir longuement et ardemment souhaité le voir reprendre sa scolarité, la distance qui l’expédiait de l’autre côté de la planète risquait fort de doucher l’aspect positif de la nouvelle.

Les choses changeaient, se dit Tenten en sentant quelque chose se tordre dans son ventre. Les gens évoluaient sur leur propre voie, avançaient chacun à leur manière, grandissaient. Il était inévitable qu’ils finissent par prendre des routes différentes un jour ou l’autre. Elle ne fut pas inquiète bien longtemps cependant et ce qui aurait pu s’associer à un fantasme était loin de lui paraitre inaccessible ; s’ils verraient leur quotidien se faire éventrer et leurs habitudes inévitablement se métamorphoser, cela ne signifiait pas pour autant qu’ils devaient renoncer les uns aux autres. Ils sauraient s’adapter à ce renouveau.

On n'est jamais aussi sûr de soi que lorsqu'on a compris que notre avenir n'est jamais acquis. Tu as déjà une longueur d'avance sur tous ceux-là, Tenten. Et sur toi-même.

Elle avait envie d’y croire. De croire en ses choix, en ce qu’elle faisait, de croire en eux et en elle-même, comme elle était capable de croire au meilleur. Et ce fut en embrassant cette perspective d’avenir avec sérénité qu’elle renvoya un sourire encourageant à Shikamaru qui soupirait. Neji avait raison : le chemin qu’ils empruntaient serpentait et serpenterait encore et c’était bien ainsi. Puisque dans le fond, elle savait que le principal était là, dans la conviction qui accompagnait chacun de ses pas.

Elle allait quelque part.

 

Tenten retourna le troisième tiroir du salon avant de pousser un soupir. Coincée entre deux des doigts de sa main gauche, sa réponse pour Tokyo attendait encore d’être achevée après une longue journée de cours et la brune comptait bien préparer sa lettre pour qu’elle puisse l’envoyer dès le lendemain matin avant d’aller prendre son bus.

 — Maman, tu sais où sont passées les enveloppes ? interrogea-t-elle à travers la maison d’une voix portante.

Une réponse intelligible lui vint en réponse depuis la chambre de ses parents.

Comprenant qu’elle allait devoir se passer de son aide, elle poursuivit ses recherches en marmonnant quelques malédictions à l’encontre de tout éventuel yaoguai responsable de cette disparition. Fouillant patiemment en quête de son paquet pourtant acheté récemment, elle finit par mettre la main sur une enveloppe rectangulaire abandonnée entre deux annuaires. Soulagée d’avoir au moins de quoi dépanner, elle l’extirpait de son fond de tiroir lorsqu’elle se rendit compte de son épaisseur et comprit qu’elle n’était pas vide. Elle inspecta alors son contenu, curieuse de découvrir un vieux papier oublié ou peut-être même une lettre jamais postée, mais ce fut à sa surprise un long rectangle épais qui atterri entre ses doigts. Vraisemblablement joueur, le hasard fit arriver sa mère à ce moment précis.

Passant successivement de son visage au billet coloré qu’elle n’osait identifier, Tenten lui jeta un regard hébété alors qu’après s’être figée en voyant ce qu’elle avait dans les mains, Lan Fen se mordait la lèvre sans pouvoir empêcher un sourire.

 — Oh on aurait dû attendre ton père normalement… marmonna-t-elle d’un air à la fois embarrassé et excité.

Elle parut hésiter, mais l’éclat dans ses yeux pétilla davantage et elle céda dans un aveu qui laissa Tenten stupéfaite.

 — C’est ton billet pour le Japon. Pour mi-juin ; tu devrais déjà avoir tes résultats à ce moment-là, n’est-ce pas ?

 — Mais… Et si je n’ai pas mon école ? balbutia-t-elle.

Le sourire de Lan Fen ne fit que grandir davantage.

 — Eh bien… Avec ton père nous y avons réfléchi et l’on s’est dit que ça te fera toujours une occasion pour voir ce pays qui te fait tant rêver. Quelques jours, c’est toujours mieux que rien.

Tenten resta encore figée de longues secondes, mesurant tant bien que mal ce que l’on venait de lui annoncer tandis que les mots qu’elle se répétait résonnaient comme des milliers de grelots. Elle allait partir pour le Japon. Quels que soient ses résultats au concours d’entrée à l’université de Nara, elle allait faire sa valise pour l’archipel. Quoiqu’il arrive, elle embarquerait pour Tokyo cet été même.

Elle allait aller au Japon !

L’émotion enfla alors démesurément dans sa poitrine, l’étreignit avec force, jaillit dans un sourire ému et des larmes qui illuminèrent ses yeux bruns. L’instant suivant, elle se jetait dans les bras de sa mère dans un éclat de rire confus, oubliant définitivement son paquet d’enveloppes qu’elle ne retrouva finalement jamais.

 

Le saviez-vous ? (Moi pas)

> Vous avez probablement déjà entendu parler – ne serait-ce qu’à travers des films – du qi gong, qui est une gymnastique traditionnelle chinoise, basée sur la respiration et l’équilibre des énergies. Le "Qi" fait d’ailleurs référence au même "Ki" de l’aïkido, c’est-à-dire l’énergie vitale qui est à la base de beaucoup de disciplines comme l’acupuncture ou encore du shiatsu au Japon. Cette pratique a été fortement réprimée durant la Révolution Culturelle en Chine, avant d’être peu à peu réinsérée jusqu’à ce qu’une véritable fièvre du qi gong se répande à travers tout le pays – et au-delà.

> Le bouche à oreille est très présent en Chine : à titre d’exemple, un expatrié racontait qu’il se désespérait un peu les premiers mois que tout son voisinage sache exactement où il habite, au numéro d’étage près. Les Chinois sont des inlassables curieux lorsqu’il s’agit des étrangers, occidentaux plus encore. Jusqu’à très récemment, il arrivait même fréquemment qu’un Chinois suive un ou des touristes, simplement pour pouvoir les regarder sous toutes les coutures, un peu comme l’on observerait un animal rare en fait…

> Nara a été à un moment donné la capitale du Japon ! Bon de 710 à 784 d’accord, mais quand même ! La capitale !

> Les yaoguai (plus connus sous le nom de yōkai en japonais) sont des démons du folklore asiatique. Ils ne s’apparentent néanmoins pas vraiment à nos démons occidentaux, mais plutôt à des esprits malins ou à des créatures surnaturelles. Ici, que Tenten peste contre eux serait l’équivalent de pester contre notre gnome voleur de chaussettes.

 

Commentaire de l'auteur C'est avec grande émotion que je vous annonce que l'on arrive peu à peu au terme de cette aventure. J'ai encore du mal à m'y faire...
Heureusement, il nous reste encore quelques chapitres avant la fin !

Bon mois de novembre à tous !
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