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Animes-Mangas

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Naruto

104-8404 Tokyo Auteurs :
[Groupe: NaN & Umi-chan]
NaN & Umi-chan
Vue: 16437
[Publiée le: 2014-05-18]    [Mise à Jour: 2018-02-12]
G  Signaler Général/Amitié/Réflexions Commentaires : 53
Description:
Elle est Chinoise, il est Japonais. Elle est communiste, il est activiste. Elle est rêveuse, il est subversif. Elle est visionnaire, il est alarmiste.

Plus d'un demi-siècle après l'armistice de la Guerre du Pacifique, les mastodontes Chine et Japon n'ont jamais cessé de s'affronter du regard. Mais au milieu de ces sociétés en pleine ébullition, le projet insensé d'une poignée de professeurs est lancé : celui d'un lien épistolaire entre ces deux géants qui ne savent plus que s'opposer l'un à l'autre.

Et Neji et Tenten sont dressés là, chacun dans leur nation, chacun dans leurs visions.

Cette correspondance est ce qui les propulsera face à leur propre regard.
Crédits:
© Masashi Kishimoto
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Pervenche bleue – L'eau et les rêves

[10436 mots]
Publié le: 2015-01-29Format imprimable  
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13. Pervenche bleue – L'eau et les rêves

 

Les premières gouttes s'écrasèrent sur l'asphalte par touches successives, lourdes et moelleuses. Tic… tic… tic… Neji aurait pu les compter, puis la mélodie s'accéléra sensiblement et la rue fut bientôt emplie d'une cavalcade mouillée, tac tac tac tac tac, qui inonda les caniveaux et ruissela sur son visage. Le ciel se crevait là-haut, déversant là en bas son agitation foisonnante sous la forme d'un rideau de pluie à la pesanteur ahurissante.

Et l'averse s'intensifiait, par seaux entiers, une véritable cascade étrangement tiède qui rompait l'immobilité statique du béton en apposant au monde un mouvement continu, flou, vertical et dynamique. C'était beau, c'était joyeux ; c'était un déluge tel que Neji n'en avait encore jamais vu. Que tout disparaisse dans les flots ! souhaita-t-il en enjambant une flaque tumultueuse. Que tout renaisse de l'apocalypse ! Et nous verrons alors si Tokyo est une arche de Noé ou un cargo éventré.

Bien sûr que c'est une arche ! aurait affirmé Kuài Zú Tenten. Puisque nous sommes des étoiles…

 — Rêveuse, répliqua Neji pour lui-même.

Comme la pluie était son unique interlocutrice, il ajouta :

 — Ce n'est pas un reproche. Quoique…

Non, ce n'en était définitivement pas un. Rêve donc, Kuài Zú Tenten. Et apprend à danser sous la pluie…

Neji eut la surprise de trouver Tokuma en entrant dans l'atmosphère tiède et paisible du pavillon ce soir-là. Il devenait plutôt rare de le croiser à des heures normales ; son emploi comme technicien dans une entreprise d'informatique le laissait à la merci du bon vouloir de son supérieur et comme bon nombre de gens de sa condition, il se retrouvait régulièrement à subir des nuits entières d'heures supplémentaires sans même imaginer pouvoir s'en plaindre un jour. C'était sans doute pour cette raison qu'il n'avait jamais songé à fonder une famille. Ou alors il n'avait pas encore trouvé de fiancée suffisamment folle pour s'unir à un homme de sa caste. Qui se rétrograderait volontairement aux yeux du monde ? Neji ne connaissait qu'une seule personne ayant été capable de faire une chose pareille et il s'agissait de sa propre mère. Autant dire que ça ne lui avait pas porté chance.

 — Tu as du courrier, indiqua Tokuma après quelques secondes d'observation mutuelle et silencieuse.

 — Je m'en occupe, répondit aussitôt Neji en se dirigeant vers la sacoche désignée d'un geste fatigué.

Il ne mit qu'un instant avant de retrouver la précieuse lettre au milieu des dossiers et l'emporta avec lui sans se soucier du regard que garda sur lui Tokuma, intrigué par tant d'empressement. Il avait le même air étonné sur son visage lorsque Neji repassa en sens inverse, délesté de ses affaires de classe et chargé d'un sac de sport.

 — Tu ressors ?

 — De toute évidence, lança Neji en enfilant ses bottines.

Il les laça à la va-vite, rabattit la capuche de sa veste sur sa tête et fit coulisser la porte d'entrée. Une volée de pluie s'engouffra aussitôt dans l'entrée.

 — Merci pour la lettre, ajouta Neji avant de ressortir dans l'averse.

 

La pluie tomba encore et encore, sans la moindre interruption trois heures durant. La ville se noya dans les averses, dégoulina jusqu'à suffoquer, poussa ses habitants sous une armée de parapluies ; les tuiles vibrèrent inlassablement, les auvents de toile ployèrent sous les poches d'eau, les fontaines débordèrent, et soudain tout s'arrêta.

Le plafond de nuages se déchira puis se retira, laissant le pays délavé, et à travers le brusque silence se fit entendre à nouveau le bourdonnement technologique d'une société qu'un déluge apocalyptique ne pouvait ralentir. L'eau était toujours présente cependant, partout, sur tout. Elle ruisselait des toits, dégorgeait des pelouses, stagnait dans les caniveaux et se glissait par-delà le seuil des portes pour venir humidifier les parquets ; elle dégringolait des auvents, imprégnait les vêtements et se faufilait à travers les menuiseries. Rien n'était moins impossible à repousser qu'un tel élément à l'état liquide.

Neji avait senti la pluie s'interrompre alors qu'il finissait tout juste de se changer, seul dans le vestiaire du Hombu Dojo. Plus de fracas sur les vitres, plus de martèlement sur les trottoirs : le ciel s'était tu. Il eut hâte de sentir l'odeur de la terre humide et se dépêcha de plier son kimono pour enfin sortir tête découverte. Derrière le comptoir d'accueil, Genma fit semblant de ne pas le voir passer et attendit qu'il ait refermé la porte vitrée pour verrouiller le dojo.

Il l'avait vu revenir sans surprise, comme s'il avait toujours attendu ce retour improbable. Désignant le planning affiché sur le mur, le responsable d'accueil avait simplement précisé que, comme prévu dans la nouvelle organisation, les trois derniers étages étaient occupés, ce qui laissait libre le premier, ce dojo dans lequel Neji n'avait jamais eu le droit d'aller. A tes risques et périls, bien sûr, avait-il ajouté d'un ton placide en mâchouillant son éternel cure-dent.

Comme toujours, avait alors pensé Neji.

L'arrondissement Shinjuku renaissait dehors, enfin libéré des trombes d'eaux et de neige fondue qui l'avaient détrempé comme une vielle étoffe. L'air était vif et humide, le sol reflétait le ciel soudain dégagé et d'une humeur exceptionnellement légère, Neji dévia de son parcours habituel pour rentrer par les petits quartiers.

Puis tout à coup, il eut faim. Ça ne lui arrivait pas souvent. Il se contentait de si peu d'ordinaire que cela lui valait les éternels sermons moralisateurs de Lee et le regard curieux de Tokuma qui s'étonnait de voir le contenu des placards s'écouler au compte-goutte alors qu'on disait partout que les adolescents mangeaient comme quatre. Les garçons, bien sûr, puisque les repas des filles n'étaient pas censés dépasser la taille d'un poing – rien de moins mignon qu'une fille qui mange beaucoup, et tant pis pour les crampes d'estomac.

Il avait faim donc, et pas de l'habituel bol de riz blanc qu'il se préparait d'ordinaire. Rendu curieux par ce fait inattendu, Neji se mit à déambuler dans la rue en prêtant, pour la première fois, un intérêt attentif aux nombreuses échoppes qui la jalonnaient. Elles poussaient un peu partout, se glissant entre deux immeubles, s'accrochant aux rez-de-chaussée, repoussant les enseignes des bars, et chacune renvoyait un mélange de lumières et d'effluves que Neji s'étonna de ne pas avoir remarqué plus tôt. Il se souvint alors qu'Okubo était le quartier coréen de Tokyo. Difficile pourtant de l'oublier lorsque le hangul s'étalait sur toutes les enseignes, que la musique K-pop s'échappait des karaokés ouverts sur la rue et que les stands proposaient des assortiments d'aliments tous plus exotiques les uns que les autres.

Le quartier coréen, se répéta Neji tandis qu'il balayait du regard cette ville dans la ville, redécouvrant un univers bigarré infiniment plus populaire que le centre ultra japonais de l'arrondissement Minato. Okubo, ghetto déguisé ou refuge ? Les citoyens étrangers avaient toujours été mal reçus dans l'archipel, mais il savait que les campagnes contre la population coréenne se multipliaient ces dernières années, alimentées par l'angoisse héritée des derniers instants du vingtième siècle.

Le Japon émergeait péniblement des longues années d'une crise économique ravageuse qui avait vu s'effondrer dans la même pente le cours du yen, les actifs boursiers et les secteurs si symboliques de l'électronique et de l'industrie automobile. En à peine sept ans, les pertes s'étaient cumulées à plusieurs centaines de trillions de yens et la fréquence des faillites d'entreprises avait explosé tous les records. Le chômage atteignait des sommets, la population vieillissait, la confiance générale en une patrie inébranlable se délitait. L'éclaircie aperçue en début d'année ne suffisait pas à rassurer l'avis populaire et en dépit de la remontée lente mais sensible d'une économie essoufflée, l'inquiétude quant à l'avenir persistait à travers les modes de consommation devenus prudents et une méfiance toute nouvelle envers la classe dirigeante.

Quand il y pensait, Neji se disait qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il soit si défiant face à son propre pays. Il n'y avait plus de repères, plus de modèles, plus d'avenir : l'endurance, l'effacement de soi et la frugalité n'étaient plus que des valeurs dépassées auxquelles il était impossible de se raccrocher sans sentir aussitôt venir l'entourloupe. Alors évidemment que le monde foutait le camp. Evidemment que le taux de suicides grimpait, évidemment que la délinquance suivait, que la prostitution juvénile florissait.

Brille donc, Japon. Construit des tours, développe tes firmes internationales, fait ami-ami avec ton voisin américain en espérant un jour soutenir la comparaison : tu n'es plus qu'un amas de ruines, un assemblage fragmentaire de ce qui a autrefois fait de toi un empire, l'Empire du Soleil Levant. Le soleil s'était bel et bien couché sur l'archipel, songea Neji, le laissant dans une nuit qui semblait ne jamais devoir finir. Et la débandade se poursuivait, s'attaquant à ce quartier coréen encore rescapé à coup de slogans d'une violence rare - "Coréens, pendez-vous. Buvez du poison. Crevez". Les bons Japonais se lâchaient au seul endroit possible, hors de leur entreprise, hors de leur réseau social, et le résultat laissait bien entrapercevoir ce qui grouillait en dessous de ce masque de soumission aveugle revêtu par chacun. La demi mesure n'est pas humaine, pensa Neji.

Il poursuivit son chemin le long de la rue animée par la fin d'une harassante journée de travail, détaillant les bâtiments comme les passants, essayant de distinguer qui était d'ici et qui était d'ailleurs, puis s'arrêta devant l'étalage d'une boutique en s'étonnant de reconnaître des sinogrammes sur les étiquettes. Il n'y avait pas de quartier chinois à Tokyo : les expatriés en provenance de l'Empire du Milieu se rassemblaient dans l'immense Chinatown de Yokohama, trente kilomètres plus au sud dans la baie. Et pourtant c'était bel et bien leur langue qui s'affichait entre les plats fumants.

Ce qu'il avait déjà vu ailleurs sous le nom de chūkaman s'appelait ici, en chinois, baozi. Du verbe bao, traduisit-il par réflexe, "envelopper". Et il comprenait mieux soudain en voyant ces brioches blanches qui se refermaient comme des bourgeons, emmitouflant leur farce sous les plis moelleux d'une pâte au riz cuite à la vapeur.

 — Jeune homme ! Qu'est-ce que je vous sers ?

L'interpellation étonnamment familière le fit sursauter et il détacha son regard des brioches pour reporter son attention sur le vendeur qui patientait, un sachet en papier déjà ouvert à la main. Sans vraiment prendre le temps de réfléchir, Neji désigna l'amoncellement de petits pains blancs et se retrouva bientôt avec un paquet tiède entre ses doigts frigorifiés. Il se souvint un peu tard qu'il ne mangeait d'ordinaire pas de viande et déballa la brioche avec prudence.

C'était souple, chaud, parfumé et définitivement nouveau. Il trouva ça bon. Est-ce qu'elle en mangeait parfois, Kuài Zú Tenten ? Est-ce qu'on trouvait en Chine des baozi à tous les coins de rue comme on trouvait ici des onigiri à toutes les sauces ?

Neji émit un petit rire lorsqu'il constata qu'il revenait encore et toujours au même sujet de préoccupation. Cette lettre fraîchement reçue l'avait profondément déstabilisé et il n'avait cessé d'y penser durant ces trois heures passées sur les tatamis, jusqu'à ce qu'il se résigne à sortir se changer les idées. Peine perdue, il fallait croire.

Calant soigneusement son baozi dans une main, Neji glissa l'autre dans sa poche et déplia la feuille froissée d'une secousse pour pouvoir la relire sans cesser de marcher. La première chose qui le frappa fut ce "Neji-san" obstinément posé en en-tête : elle persistait donc à utiliser son prénom en dépit du jet d'eau froide qu'elle avait reçu en retour de cette initiative. Se demandant vaguement pourquoi cette observation ne l'avait pas marqué dès la première lecture, Neji parcourut la lettre du regard tout en mordant dans son baozi délicieusement brûlant.

         Neji-san.

Le fantôme d’encre et de papier revient te hanter.

J’aimerais que davantage de monde reconsidère cette définition que tu trouves jolie, mais qui pourtant aujourd’hui, chez moi comme chez toi je présume, n’a que trop peu d’échos. Je suis navrée que tu n’aies pas l’occasion d’en goûter la signification et j’espère que le jour venu, tu feras tout ce qui est en ton pouvoir pour ne jamais en oublier sa valeur et pour que ce vivre ensemble tienne debout. Parce que quoiqu’on en dise, la solitude n’est pas faite pour nous. Elle n’est faite pour personne.

Aucun peuple n’est blanc, aussi s’enchaîner au fardeau de ses ancêtres au nom d’une quelconque culpabilité  n’a pas de sens. Je sais ce que tu veux me dire, je comprends ce que tu tentes de m’expliquer. Bien sûr qu’il faut toujours garder en mémoire ce que son propre peuple a fait, évidemment que ces pages de l’Histoire, il ne faut jamais les déchirer. Oui, il faut se remémorer les actes de nos ancêtres pour ne pas les laisser tomber dans l’oubli. Mais pas comme ça, pas de cette manière.

Tu te souviens ? Faire la distinction entre oublier et pardonner.

Je t’ai écouté, tu sais. J’ai fermé les yeux et j’ai tâché d’y réfléchir avec beaucoup de sérieux. J’ai imaginé un lendemain sous le couvert des bombes et des mines. J’ai même pris la peine de replonger dans l’enfer qu’était Nankin à travers des témoignages et des photographies, alors je te prie de croire que j’ai essayé vraiment très fort. Je n’en suis pourtant arrivée qu’à une seule conclusion : ce que tu dis est idiot.

Bien sûr, je n’ai jamais goûté aux désastres de la guerre, j’ignore encore de quelle manière se seraient déroulées les choses soixante ans en arrière et je ne peux pas prédire de quoi sera fait demain. L’affrontement reste l’ombre d’un chemin que peuvent à nouveau emprunter nos nations et prétendre le contraire serait te mentir. Mais l’être humain est peut-être capable du pire, mais il est également capable du meilleur. Parce que oui, Neji-san, j’ai déjà pardonné. J’ai pardonné des centaines de fois, à différents degrés et je pardonnerais des milliers de fois encore. Ce pardon, il existe bel et bien et croire le contraire n’est qu’une forme de facilité par la lâcheté. Haïr n’est qu’une fuite en avant et tu ne peux pas fuir éternellement ton passé sans te détruire toi-même. Ce monde dont tu parles, il peut effectivement réanimer les monstres du siècle passé, mais il peut aussi choisir de les enterrer.

Et moi j’ai choisi d’enterrer le mien.

Car quoique tu en dises, nous sommes différents, toi et moi, de ces fameux hommes qui ont marché sur la Chine. Nous sommes différents de ceux qui ont détruit, pillé, massacré, violé des civiles. Parce que nous sommes éveillés. Tu prétends que tout ceci n’est qu’une illusion par laquelle on se laisse endormir mais c’est faux. Regarde-nous Neji-san. Regarde ce que nous sommes. Des gens qui font de la calligraphie, qui lisent du Natsume Sōseki et du Henley au jour où on préférerait nous voir plantés devant de la téléréalité et des magazines de beauté ! Des êtres qui s’interrogent, parlent, discutent et surtout qui écoutent ! Des êtres humains qui veulent voir et non se contenter de regarder !

Et tu me dis que croire est un leurre alors qu’à travers de nos seules convictions, de notre simple solitude, alors qu’à travers de ces lettres que nous nous envoyons depuis des mois, nous nous battons chaque jour ? Je ne peux pas te laisser dire ça.

Tu me parles d’hypocrisie, mais tu sais pourtant parfaitement que depuis le début, elle n’a jamais eu de place dans cette correspondance. Tu me certifies qu’il n’y a aucun espoir, mais tu m’as encouragée à continuer mon chemin. Tu sais mieux que moi que tu n’es pas du genre à te plier en quatre pour rentrer gentiment dans des cases ; si je m’en réfère à ta description, tu as tout du profil du mauvais Japonais. En es-tu mort pour autant, Neji-san ? Cette obligation sociale, t’a-t-elle effacé aux yeux de tous ? T’a-t-elle fait oublier qui tu es ? Parce que si tu en doutes, alors laisse-moi t’assurer au moins ça : entre ces lignes, dans cet univers que l’on partage, tu existes.

Tu existes.

Alors non, je n’arrêterais pas. Parce qu’il y a bien des choses à sauver, parce que je veux construire, parce que qu’importent mes armes, soient-elles de simples pensées, cette lutte est la mienne, parce que je m’y suis engagée autant par l’esprit que par le cœur et que si j’abandonnais, si je t’abandonnais, je ne me le pardonnerais jamais. Elle est là, la véritable cage, Neji-san. Juste là, depuis le début. Pas dans l’uniformisation, pas dans le jugement ni dans le regard des autres, mais dans la résignation.

Peut-être que pour toi ne suis-je qu’un nom d’encre sur du papier, mais ne décides pas de ce que tu représentes à mes yeux. Parce que c’est là que tu omets le plus important : si nous n’avons certes pas choisi cette correspondance, nous avons tous les deux choisi d’y répondre. Les lettres s’entasseront peut-être dans un fond de tiroir, mais elles resteront intactes dans mon cœur. Et lorsque ce crayon vert se sera usé, je t’en offrirais un nouveau.

Car même s’il fait très froid aujourd’hui, la neige deviendra un jour printemps.

Tenten.

Lors de sa première lecture, Neji avait retourné la feuille pour constater que la lettre était bel et bien terminée. Il avait hésité un instant à y croire avant de frémir d'un rire sincère en exprimant son incrédulité à voix haute :

 — C'est quoi, ce ramassis de platitudes ?

Comme la rue vidée par la pluie ne lui avait pas répondu, il s'était rapproché d'un lampadaire pour relire ces lignes qui lui paraissaient si creuses en comparaison de celles qu'il avait déjà reçues auparavant. Est-ce qu'il les interprétait ainsi parce qu'il était passé à une vitesse bien supérieure à celle de sa correspondante ou avait-elle vraiment été si peu inspirée ?

Je suis navrée que tu n’aies pas l’occasion d’en goûter la signification et j’espère que le jour venu, tu feras tout ce qui est en ton pouvoir pour ne jamais en oublier sa valeur… Aucun peuple n’est blanc. Mais l’être humain est peut-être capable du pire, mais il est également capable du meilleur. Si nous n’avons certes pas choisi cette correspondance, nous avons tous les deux choisi d’y répondre… Les lettres s’entasseront peut-être dans un fond de tiroir, mais elles resteront intactes dans mon cœur. Car même s’il fait très froid aujourd’hui, la neige deviendra un jour printemps…

Non, vraiment ? doutait Neji en revenant inlassablement sur les paragraphes. Elle sortait sans ciller ces grandes phrases toutes faites ? Elle répétait obstinément ce qu'elle avait déjà dit plus tôt, comme si elle s'accrochait à tout prix à ses positions de peur d'en dévier ? Pour le coup, c'était à son tour de ressembler à une naufragée cramponnée à un radeau déjà en train de couler sans vouloir prendre le risque de se mettre à nager. Neji eut la vision fugitive d'une enfant qui répondrait en tapant du pied : si ! Si ! Si ! Je te dis que j'ai raison ! Ne me fais pas douter !

Nous sommes différents de ceux qui ont détruit, pillé, massacré, violé des civiles. Parce que nous sommes éveillés. Tu prétends que tout ceci n’est qu’une illusion par laquelle on se laisse endormir mais c’est faux. Regarde-nous Neji-san. Regarde ce que nous sommes. Des gens qui font de la calligraphie, qui lisent du Natsume Sōseki et du Henley au jour où on préférerait nous voir plantés devant de la téléréalité et des magazines de beauté !

Il avait effectivement déjà dit qu'il s'agissait là d'une illusion. Pensait-elle sincèrement que personne ne lisait à l'heure de la Seconde Guerre mondiale ? Estimait-elle vraiment qu'ils étaient les premiers à considérer les conflits comme des abominations ? Pourquoi n'avait-elle rien d'autre à dire ? Pourquoi ne comprenait-elle pas ? Pourquoi ne l'écoutait-elle pas ?

Tu sais mieux que moi que tu n’es pas du genre à te plier en quatre pour rentrer gentiment dans des cases ; si je m’en réfère à ta description, tu as tout du profil du mauvais Japonais. En es-tu mort pour autant, Neji-san ? Cette obligation sociale, t’a-t-elle effacé aux yeux de tous ? Parce que si tu en doutes, alors laisse-moi t’assurer au moins ça : entre ces lignes, dans cet univers que l’on partage, tu existes.

C'était mignon, convint Neji avec désabusement. Elle interprétait son horreur de la société japonaise comme la peur de ne pas se savoir exister aux yeux des autres. Non, Kuài Zú Tenten, pas du tout. Je le sais, que j'existe. C'est justement parce que j'existe que cette société m'est aussi impitoyable. Mais bon, elle n'était pas Japonaise, elle ne pouvait se mettre à sa place.

Lors de la première lecture, il avait contemplé la lettre quelques secondes encore, profondément désemparé par la déception qu'il en retirait, puis l'avait repliée lentement. Dommage, avait-il ruminé. Tellement dommage. Mais alors qu'il la relisait à l'instant, parcourant les rues de ce quartier coréen avec une brioche fourrée dans la main et le recul d'une séance d'arts martiaux, il se sentit idiot de s'être si vite arrêté sur cette première impression.

Si j’abandonnais, si je t’abandonnais, je ne me le pardonnerais jamais. Elle est là, la véritable cage, Neji-san. Juste là, depuis le début. Pas dans l’uniformisation, pas dans le jugement ni dans le regard des autres, mais dans la résignation.

Voilà bien le seul propos véritablement sincère de ce fatras pleurnichard, la seule surprise parmi des phrases trop attendues. Enfin il la reconnaissait.

Neji prit soudain conscience de ce qu'il venait de penser, là, à l'instant : il la reconnaissait. Sa stupéfaction s'amplifia au fur et à mesure qu'il réalisait que oui, en effet, il était devenu capable d'une telle chose et c'était bien pour cette raison qu'il refusait de se laisser convaincre par cette lettre sans matière. Ce n'était pas Kuài Zú Tenten ici, pas celle qu'il avait l'habitude de lire. Où était-elle passée ?

Alors il repensa à cet élan de culpabilité qui l'avait pris après avoir envoyé sa dernière réponse, à ce regret éprouvé trop tard, et il se dit… Il se dit qu'en réalité, il avait attendu quelque chose de chacune de ces lettres – il avait attendu quelque chose de Kuài Zú Tenten. Qu'elle réfute ses arguments, qu'elle lui prouve que le monde n'était pas aussi sombre que ce qu'il en voyait, qu'elle l'autorise à déverser dans cette correspondance tout ce qu'il ne pouvait partager au-delà, mais aussi qu'elle lui dise, tout simplement, qu'il avait raison, sans chercher à tout prix à vouloir repeindre un tableau là où il était éminemment gris.

Parce que non, il n'y avait absolument aucune autre couleur dans le sujet de la guerre ou de l'obligation sociale, et prétendre le contraire témoignait d'une obstination infantile. Neji s'en voulut alors. Il s'en voulut d'avoir surenchéri dans la contre argumentation, d'avoir cherché à lui faire dire ce qu'il voulait entendre et rien d'autre, d'avoir porté sur elle des attentes auxquelles elle ne pouvait répondre en permanence. Car il en avait la preuve sous les yeux : Kuài Zú Tenten n'était ni psychologue, ni surhumaine, et porter à bout de bras sa provocation et son pessimisme devait bien un jour la pousser à s'affaisser.

Comprendre tout cela inquiéta Neji. Il avait sans doute été trop loin. Il avait voulu tirer d'elle tout ce qu'il pouvait pour lui-même, de l'écoute, une confrontation productive, de l'espoir peut-être, sans jamais penser qu'elle aussi pouvait avoir besoin qu'on la pousse en avant. Cette lassitude, cet épuisement qui suintait à travers sa lettre, ils étaient légitimes. Et lui, il n'était qu'un imbécile.

Etait-il encore temps de tout recommencer à zéro ? Pour la première fois depuis le début de la correspondance, Neji eut peur avant d'écrire sa réponse.

Et il fit un rêve cette nuit-là.

Dans son rêve, il n'était qu'une petite silhouette de papier blanc.

 

Neji traversa la classe encombrée par les élèves en pause déjeuner tout en dénouant son foulard et balaya son bureau du bras pour pouvoir y déplier la carte qu'il venait d'acheter. Le mouvement fit sursauter Temari qui releva brièvement la tête des livres sur lesquels elle s'était affalée au début de la pause. Elle grimaça lorsque qu'une flopée de gouttes d'eau gicla des cheveux que Neji rabattit dans son cou puis se laissa retomber contre sa trousse ; sans lui prêter plus d'attention que si elle avait été un volume d'anglais supplémentaire, Neji déboucha le premier stylo qui lui tomba sous la main et se pencha sur la carte.

Il avait eu une idée un peu étrange. Puisque sa correspondante semblait déterminée à venir se perdre un jour dans cette ville, il allait anticiper le coup et quadriller Tokyo avant elle afin de lui envoyer les repères qui lui permettront, peut-être, de s'y retrouver. Et si elle ne venait pas, elle aurait alors un aperçu de ce grand univers qui la faisait tant rêver…

Il commença par indiquer ses propres références : le temple Zōjō-ji dans l'arrondissement Minato, l'Aikikai Hombu Dojo de Shinjuku, le lycée, la résidence de l'arrondissement Chūō, puis l'aéroport international de Narita dans la préfecture de Chiba. D'une flèche plongée dans la mer, il précisa inutilement la direction de la Chine et entreprit ensuite de tirer un trait depuis le quartier Okubo de l'arrondissement Shinjuku. Baozi, inscrivit-il alors en guise de légende, quartier coréen.

Son stylo resta ensuite suspendu au-dessus de la carte neuve. Il aurait pu commenter chacun des quartiers par ce qu'il en avait lu ou entendu, mais ne serait-ce pas infiniment plus intéressant de les découvrir de ses propres yeux ? Prochaine étape, hésita-t-il alors en décrivant dans l'air un cercle de la pointe de son stylo, Shibuya ? Koto ? Il avait tout à découvrir de son propre pays… Machinalement, il s'arrêta au-dessus de l'université de Tokyo, signalée sur le plan d'un petit symbole académique de couleur. Il y avait passé le Sentā moins d'une semaine plus tôt. Le Sentā…

Le pays tout entier s'était arrêté de respirer pendant les deux jours qu'avaient duré les épreuves. Neji avait toujours vu à quel point cet examen s'agissait d'un phénomène national, mais être cette fois celui qui vivait ce dont parlaient les radios, les chaînes de télévision et les journaux avait quelque chose d'impressionnant. Par réflexe, il jeta un coup d'œil au stylo qu'il avait à la main, un ridicule bout de plastique surmonté de la tête bigarrée d'une mascotte de jus de fruits : même les entreprises s'étaient empressées de faire leur beurre sur le dos de l'évènement en mettant des sacs de produits dérivés entre les mains des étudiants à l'entrée des sessions.

Tant de vacarme pour si peu d'accomplissement, se dit Neji en contemplant pensivement le visage souriant de la mascotte plantée à l'extrémité de son stylo. Le Sentā n'était que la partie émergée de l'iceberg pour ceux qui, comme lui, n'avaient pas l'intention d'intégrer une université publique ou privée mais bien l'une des universités nationales, plus prestigieuses, qui possédaient leur propre examen. Tout le monde pouvait avoir le Sentā, songea Neji, mais sur treize mille inscriptions, seuls trois mille étudiants intégraient l'université de Tokyo. Ferait-il partie de ceux-là ?

Et s'il échouait ?

Un soupir en provenance de la masse de cheveux blonds étalés sur son bureau le déconcentra. Temari avait emprunté la chaise désertée de son voisin de devant et gisait déjà là lorsque Neji était sorti avant le déjeuner. Pourquoi de tous les bureaux de cette salle avait-elle choisi le sien restait un mystère partiellement irrésolu et Neji se demandait surtout depuis quand il avait été déclaré comme étant le soutien idéal face aux coups de blues. Hyūga Neji, assistant social dans l'âme, mais bien sûr…

 — Si tu comptes te laisser mourir, je te saurais gré d'aller le faire ailleurs que sur mes affaires, l'informa Neji.

 — Gmmbll.

Temari chez les Japs : on pourrait en faire une série entière, songea Neji en se penchant pour ramasser son sac. En plus d'être une gaijin de première classe, cette infortunée expatriée avait la malchance d'être née fille et comme elle s'était révélée incapable de suivre les bons conseils de Lee, ses relations au sein de la population féminine de ce lycée n'allaient qu'en empirant.

 — J'vois pas pourquoi j'me forcerais à être sympa avec une bande de greluches à la boîte crânienne remplie de gelée aux fruits, grogna Temari contre sa trousse.

 — Oh, rassures-toi, fit placidement Neji tout en tirant de son sac un sachet d'algues séchées au wasabi. Même en te forçant, tu serais incapable d'être avenante.

Elle resta sans réaction, ne saisissant même pas l'opportunité de lui répliquer que ça leur faisait alors un sacré point commun. Autour d'eux, la classe bruissait des conversations écloses entre les bureaux rassemblés pour le déjeuner et une odeur de riz froid envahissait l'atmosphère. Neji ouvrit son sachet d'algues en se disant que si les professeurs eux-mêmes venaient dire à Temari qu'elle devait oublier un peu son incivilité pour se mêler aux autres, c'était que ses ennuis ne faisaient que commencer.

 — Je suis pas si asociale que ça, maugréa encore l'irréductible asociale.

 — Tu ne fais que traîner avec Lee et, pour mon plus grand malheur, avec moi, fit remarquer Neji avec une impassibilité des plus neutres. Le simple fait que les filles et les garçons ne se mélangent normalement pas devrait suffire à t'interpeller.

 — Les filles sont chiantes.

 — Parce que les garçons sont plus intéressants ?

 — Au moins, ils ont d'autres ambitions dans la vie qu'aller se faire photographier dans un purikura.

 — Les purikura sont partie intégrante de la vie des lycéennes. Il va falloir t'y faire.

Neji glissa une algue séchée entre ses dents et posa le sachet ouvert sous le nez de Temari avant de retourner à sa carte.

 — Ton vrai problème, Sabaku-san, ce n'est pas que tu rechignes à aller traîner en ville comme n'importe quelle lycéenne, reprit-il d'un ton égal. C'est que tu ignores comment te comporter avec elles. Avoir grandi avec tes frères t'a fait perdre toute notion de féminité et là où tu la dénigres, tu désespères en fait de la retrouver. Mais être avec les autres ne signifie pas forcément se couler dans un moule. Il faut simplement que tu trouves le juste milieu entre ton hostilité basée sur des a priori préfabriqués et la personne que tu peux être véritablement. Tu dois apprendre à baisser ta garde – et à prendre le temps de regarder le monde avec plus de complaisance.

Temari resta silencieuse, permettant à un lointain éclat de rire de s'approprier l'espace sonore. Elle laissa encore passer l'écho d'une dispute puis celui d'un thermos de thé qu'on renversait sur le carrelage avant de se redresser finalement, la marque de la trousse imprimée en travers de sa joue.

 — T'as conscience que venant de toi, c'est difficile d'accorder du crédit à un tel discours ? fit-elle remarquer.

Neji haussa les épaules : il ne faisait qu'énoncer les conclusions évidentes de ses observations, aucun besoin d'aller chercher plus loin. Ce n'était pas parce qu'il était lui-même parfaitement incapable de faire preuve de complaisance qu'il en ignorait les bienfaits. Lui avait choisi l'hostilité envers et contre tout ; Temari était en droit de préférer la voie douce qui consistait à chercher l'adaptation. Du moment qu'elle ne versait pas dans l'uniformisation…

 — Surtout que j'ai comme l'impression que tu balances tout ça pour que je te foute enfin la paix, ajouta Temari.

 — Tu lis dans mes pensées, avoua platement Neji sans lever les yeux de sa carte.

 — J'irais pas me coltiner un troupeau de poules gloussantes simplement parce que c'est comme ça qu'on est censé être dans ce foutu pays.

 — Ton identité dépend de ton appartenance à un groupe. Si tu veux être considérée et reconnue, tu n'as pas le choix.

 — Tu montres pas vraiment l'exemple.

 — Je ne l'ai jamais revendiqué.

Temari poussa le sixième râle découragé du quart d'heure avant de se laisser à nouveau tomber au milieu des crayons. De dépit, elle plongea la main dans le sachet d'algues au wasabi, en avala une et se mit aussitôt à tousser.

 — Il va bien falloir que tu le comprennes un jour, reprit Neji en la regardant bien en face cette fois. Ton individualité n'a plus aucune valeur ici. On s'en fiche, de qui tu es. On veut juste que tu sois quelque chose.

 — Je comprendrais jamais comment tu fais ça, avoua alors Temari en secouant la tête.

 — Comment je fais quoi ?

 — Larguer des bombes atomiques sans même ciller. T'as conscience d'être le seul taré de ce pays à oser balancer autant de vérités dérangeantes ?

Neji haussa les épaules :

 — C'est bien pour ça que c'est moi que tu viens voir, non ?

Prise sur le fait, Temari grogna une suite de mots inintelligibles et se resservit en algues séchées afin de retrouver une contenance. Il y eut ensuite un silence pendant lequel Neji entoura tous les ponts qui enjambaient le fleuve Sumida, puis Temari désigna le foulard de cachemire qu'il avait jeté sur sa chaise.

 — Tu sais que c'est un foulard de femme ?

Le changement de sujet fonctionna à merveille. Neji se retourna pour jeter un œil à l'étoffe si douce qui le protégeait quotidiennement des rigueurs de l'hiver et admira une fois de plus sa trame de botehs bleu cosmique, ce bleu intense et profond, précieux et lumineux – ce bleu qui lui avait toujours évoqué l'authenticité la plus pure de Kyūshū. Puis il répondit :

 — A quoi tu vois ça ?

 — La couleur, expliqua Temari avec une soudaine fierté dans la voix.

Ce n'était pas tous les jours qu'elle savait quelque chose qu'ignorait Hyūga Neji.

 — Ce foulard est oriental, d'après les motifs et la matière. Or en Orient, les femmes sont associées à la mer, donc au bleu marine, et les hommes au ciel, donc au bleu clair.

L'information plongea Neji dans un profond silence. Il contempla le foulard sans bouger, son stylo en suspension dans le vide et le regard curieux de Temari posé sur lui. Le bleu marine avait été la couleur de sa mère avant que le drame de sa vie ne la revêtisse de vert ; il restait néanmoins le blason de Hanabi, de son père, des Hyūga ; quant à lui, il n'était soudain plus si sûr de ce gris dont il se croyait fait.

Peut-être s'était-il laissé délaver finalement…

 — Bonne année ! lança alors une petite voix joyeuse près de lui.

 — Tu as deux trains de retard, Lee, signala Neji en tournant le dos à son foulard pour revenir à sa carte.

 — Pour les Chinois, c'est aujourd'hui, le Nouvel An, précisa Lee en enlevant son manteau. Le 5 février.

Neji leva la tête. Il avait complètement oublié ce détail.

 — Là-bas en Chine, on le fête sur plusieurs jours, poursuivait Lee à l'intention d'une Temari plutôt curieuse. D'ailleurs c'est férié en ce moment, tout le monde doit être dans la rue pour voir passer les cortèges…

 — Par ce temps ? ironisa Temari en désignant le déluge qui avait reprit dès l'aube par-delà la fenêtre.

 — Il n'y a pas de mauvais temps quand il s'agit de faire la fête, répliqua dignement Lee.

 — N'empêche… Faut être fou pour se jeter là-dedans en tout état de conscience.

 — T'es pas en sucre, balança Neji, occupé à replier sa carte à la hâte.

 — Tu comptes sortir ? s'éberlua Temari. Mais t'as vu la…

 — Vivre, ce n'est pas attendre que la tempête passe, Sabaku-san…

 — … c'est apprendre à danser sous la pluie, compléta Lee.

Neji lui jeta un regard surpris : que Lee connaisse cette citation était plutôt inattendu. Sans faire attention, il laissa un léger sourire relever le coin de sa bouche et la mimique agit sur Lee comme un électrochoc, ou comme une ouverture à ne surtout pas laisser filer ; il bondit vers son propre bureau et y ramassa ses livres avec frénésie.

 — Oh là, deux secondes, se méfia Temari. On va pas le suivre ?

 — Fais ce que tu veux, Sabaku-san. Nous ne t'avons jamais forcée à rien.

 — Bon sang, jura Temari alors que les deux garçons bouclaient leurs sacs et rangeaient précipitamment leurs chaises.

Elle se jeta sur ses propres affaires et leur courut après en fourrant ses livres dans sa sacoche, protestant :

 — On va se faire tremper ! On va chopper la crève ! On va…

 — On va surtout dégager de ce bahut, coupa Neji d'une voix forte pour qu'elle l'entende en dépit de la distance qu'elle s'efforçait de raccourcir entre eux. Et avec un peu de chance, la pluie sera suffisamment fracassante pour couvrir tes lamentations.

 — Non mais je…

Temari s'interrompit pour reprendre son air méfiant alors qu'ils croisaient Tayuya qui cheminait en sens inverse. Le retour de la jeune fille au lycée ne s'était pas fait sans bruit, surtout quand on entendait tous les jours un enseignent hurler contre ce gakuran qu'elle s'obstinait désormais à porter à la place de la traditionnelle jupe plissée constituant la majeure partie de l'uniforme féminin. Mais ce n'était pas nouveau, Tayuya n'avait strictement rien à faire de ce qu'on pouvait lui dire et attendait stoïquement un renvoi qui ne viendrait jamais sans dévier d'un centimètre de ses nouvelles convictions vestimentaires.

 — Ah, Hyūga, fit-elle lorsqu'elle le reconnut, un rictus soulevant le coin de sa bouche en une grimace à la fois narquoise et, quelque part, appréciative. Il me semblait bien avoir entendu la douce cacophonie de ta voix rayer les murs par ici.

 — Toguchi, répondit placidement Neji en la saluant d'un signe de tête au passage. Je me disais justement que cette journée ne serait pas parfaite tant que je n'aurais pas croisé le tas de foin brûlé qui te sert de chevelure. Tu vas te faire tabasser où ce soir ?

 — J'hésite encore, renvoya-t-elle en poursuivant sa route à reculons. Trop d'options. Et au fait, mes cheveux t'emmerdent.

 — Toujours un plaisir, assura Neji en agitant vaguement la main.

Temari jeta un regard par-dessus son épaule alors que Tayuya s'éloignait en ricanant, puis pressa le pas pour rejoindre les deux garçons qui filaient toujours.

 — Et nous, on va aller se faire saucer où ? appela-t-elle tandis qu'ils dégringolaient les escaliers en direction du hall.

 — A Yokohama, annonça Neji haut et clair.

 — A… Où ?

 — C'est loin, objecta Lee en ralentissant soudain. Et les cours de cet aprèm ?

 — On s'en fiche, affirma Neji en poussant la porte vitrée qui le séparait de la cour martelée par la pluie. Aujourd'hui, nous sommes Chinois.

 

Mais on ne s'improvisait pas une nouvelle nationalité aussi facilement, constata Neji lorsqu'ils mirent le pied sur le quai de Yokohama une heure de train plus tard. Car il n'y avait pas plus touristes qu'eux dans cette ville en fête. La gare vibrait d'agitation, bondée, et la musique retentissait avec force depuis l'extérieur. L'averse était restée fermement accrochée au-dessus de Tokyo ; ici, le soleil brillait encore à travers le plafond de nuages et les centaines de passagers se déversaient sur le parvis de la gare en un vaste flot enthousiaste encore humide.

 — Yokohama, résuma Neji en levant les yeux vers le panneau d'affichage qui trônait dans le hall. Deuxième ville du Japon, quatre millions d'habitants, un développement basé sur les échanges portuaires avec l'étranger, sa Landmark Tower, son architecture cosmopolite, son zoo et…

 — … son Chinatown ! acheva Lee en écartant les bras face aux portes vitrées de la gare. On y va ? On y va ?

Neji secoua le bras pour se dégager du gamin surexcité qui s'y était accroché avec des yeux scintillants, puis approuva :

 — On y va.

Alors ils émergèrent sur le parvis et furent aussitôt plongés dans un océan mouvant et multicolore.

De la lumière, sur tout, à travers tout. Du rouge sur les murs, du jaune dans les arbres, du bleu, du vert, du rose, et encore du violet plus loin, puis un flot de doré à travers la rue ; des lanternes au-dessus de leurs têtes, des bougies le long des trottoirs, des flambeaux entre les mains des passants. De la musique, planante, bondissante, envahissante ; des flûtes, des cloches, des violons, des cithares, des violes, un gong puis un luth, un orgue, tout un orchestre ambulant animant la ville d'une cacophonie de notes exotiques se répondant d'une rue à l'autre. Des couleurs, des milliers de couleurs, une explosion de couleurs, sur les vêtements, sur les drapeaux, les banderoles, les cerfs-volants, les portiques, les chars et les masques de papier mâché ; dans le ciel, dans les airs et dans les regards.

De la vie. Partout.

Bousculé par la foule, emporté par le flux, Neji avait levé le visage vers le ciel et se sentit partir dans un vaste tourbillon à l'irréalité vertigineuse. Puis il percuta Temari qui se raccrocha à son épaule, retrouva Lee qui les agrippa chacun par un bras et les entraîna à travers la fête d'un pas dansant. C'était comme entrer dans une somptueuse farandole bondissant au rythme d'une valse effrénée.

Oh, Kuài Zú Tenten, songea Neji sans détacher son regard des éclats de lumière. Si seulement tu pouvais voir ça, si seulement tu pouvais sentir ça. Dis-moi que c'est pareil, chez toi, dis-moi que c'est encore mieux. Dis-moi que tu t'es toi aussi retrouvée au milieu de cet univers flamboyant et que tu as souri, parce que c'est beau, parce que c'est vrai, et que tu t'es souvenue que c'est pour ça qu'on est encore là, toi et moi. Pour ces fleurs au milieu des ruines…

 — Alors, Neji, tu rêves ?

 — Oui, sursauta-t-il. Je rêve.

 

Les heures s'envolèrent sans qu'ils ne les voient disparaître, fondues dans les paillettes de ce nouveau monde à découvrir. Ils écoutèrent les orchestres, suivirent les processions, admirèrent les gymnastes, firent voler un cerf-volant qui termina sa course dans les poutres de l'immense portique bariolé qui marquait l'entrée du Chinatown. Ils détaillèrent le contenu des stands, achetèrent des biscuits de la chance et s'amusèrent longtemps à lire les vœux trouvés à l'intérieur ; ils se pressèrent le long de la route pour voir passer un dragon de papier animé par toute une ribambelle de marionnettistes ; ils allumèrent des feux d'artifice, se partagèrent une barquette de canard laqué au riz, essayèrent des masques de dieux et de démons, aidèrent Lee à choisir un porte-bonheur et coururent cacher leurs têtes de lycéens évadés quand une brigade de police passa dans la foule. C'étaient des heures volées, des heures arrachées aux mains possessives de leur destin ; c'étaient les heures les plus invraisemblablement belles que Neji ait passées depuis le début de son éternité.

Alors il ouvrait les mains et les refermait sans cesse, comme s'il avait pu retenir ce flot d'or pur qui s'écoulait entre ses doigts. Et il se disait qu'il s'agissait d'une toute autre nature de temps, d'une qualité de secondes qui n'avait rien à voir avec la routine poussive du lycée ou les minutes fuyantes de sa vie quotidienne ; c'était un temps complètement différent, plus tangible, plus souple et plus solide, un temps qui attrapait les couleurs et retenait les lumières, un temps qui scintillait comme un métal chauffé à blanc puis se figeait à jamais dans la forme de son présent immédiat : c'était un temps qui forgeait les souvenirs. C'était un temps qui le forgeait, lui.

Lui, Neji sans Hyūga. Celui qui pratiquait l'aïkido, regardait tomber la pluie, levait les yeux de son occupation pour écouter les lamentations d'une stupide camarade de classe. Celui qui détournait son chemin pour errer à la portée d'un appel à l'aide en provenance d'une ruelle sombre ou d'une immonde cabine de toilettes, celui qui jouait au go sur le sommet d'une falaise pour le fragile sourire d'une petite cousine ; celui qui répondait lettre après lettre à une inconnue de l'autre côté de la mer en ayant l'impression que cette voix sans visage lui était plus réelle et plus précieuse que tous ces gens qui déambulaient autour de lui à tout va, à toute heure.

Lui, le Neji à la couleur incertaine qui subsistait derrière toutes ces couches d'amertume et de rancune, ce Neji détrempé par les averses de sa vie et qui n'avait jamais cherché à retrouver sa vraie teinte, ce Neji qui avait encore à se découvrir et à se construire, à apprendre à aimer et à se laisser aimer. Cet enfant sans mémoire…

Et il relevait la tête, il regardait ce torrent de lumière, le sourire de Lee, les yeux brillants de Temari, le vol des confettis et les scintillements des lanternes, et son cœur l'étreignait au creux de sa poitrine alors qu'il se déchirait entre les remords et la joie. Toutes ces portes qui s'ouvraient à la volée, blam ! blam ! blam ! et celle de Tenten qui se refermait lentement comme poussée par le souffle fatigué d'un soupir…

 

Ils se donnèrent tant de mal afin d'éviter d'être le premier à avancer l'hypothèse d'un retour vers Tokyo, se révélèrent chacun si doués pour recouvrir le sujet de pleines brassées de couleurs et de distractions, que la nuit poursuivit sa lente et immuable route à travers la fête jusqu'à ce que, vraiment, ils doivent se résoudre à retourner vers la gare pour ne pas rater le dernier train. Les rues s'étaient dégorgées, pas moins vivantes pourtant, et le wagon dans lequel ils se retrouvèrent leur sembla absurdement vide et statique après tant d'effusions.

Trop épuisés pour s'en plaindre, ils se laissèrent tomber sur une banquette et se firent aussitôt recouvrir d'un voile léthargique qui coupa définitivement court à toute conversation. Lee tomba endormi avant même que le train n'ait atteint sa vitesse de croisière, s'affalant sans grâce sur Temari qui râla pour la forme. La fatigue l'étreignait elle aussi, Neji le voyait bien, et il la sentit décrocher en silence à sa droite alors que Yokohama disparaissait derrière eux comme un mirage éblouissant dissolu dans la nuit.

Et tout plongea dans le calme. Le cliquetis des roues sur les rails entonna une longue berceuse ponctuée par le faible entrechoquement des poignées suspendues au plafond, l'éclairage artificiellement jaune du wagon ondoya sur les parois et le mouvement du train qui filait à travers la campagne acheva de couler Neji dans un état proche de l'assoupissement. La tête appuyée contre la vitre dans son dos, il laissa son regard errer sur le paysage qui lui faisait face de l'autre côté de la rame, encadré par la longue fenêtre à peine occulté par les reflets des luminaires intérieurs.

Ils traversèrent des champs, des vallées, des champs encore, et la nuit était tant et si bien installée que Neji ne distinguait plus qu'une mer d'encre parsemée de lointains éclats lumineux. Là un village, ici un autre, puis les phares d'une voiture qui passait plus haut avant de s'évanouir dans un virage. Encore plus haut, par-delà la courbe douce des collines, le bleu profond du ciel se détachait de la terre comme une toile d'arrière-plan parcourue des traînées plus claires des nuages effilochés, éclaboussée d'un million d'étoiles.

Neji sentit sa respiration devenir de plus en plus profonde alors qu'il contemplait ce nouveau cosmos, plein d'une quiétude qu'il n'avait pas ressentie depuis… Il reconnut Cassiopée, la seule constellation qu'il prenait la peine d'identifier lorsqu'il regardait, la seule qu'il ait toujours, toujours connue, et un léger sourire effleura ses lèvres alors qu'il la saluait comme une vieille amie. Ce qu'il aimait avec Cassiopée, c'était qu'on la voyait toujours. Dès que le temps permettait à une étoile de percer, elle était là, toute aussi lumineuse que cette Grande Ourse dont on parlait trop. "Cherche un vaste oiseau en plein vol", lui avait dit son père là-bas à Kyūshū. "Ou un W, mais c'est moins beau dit comme ça."

Kyūshū. Combien de fois s'était-il assis sur son promontoire le plus élevé, ce bloc de roc jaillissant en porte-à-faux sur l'océan, pour contempler l'île en silence ? Combien d'heures avait-il passé ainsi seul au milieu du ciel, au milieu de la nuit, à s'oublier un peu, complètement, si minuscule face à tant d'immensité ? Il se souvenait de la mer s'assombrissant sous la tombée du jour, des lumières de la ville de Hyūga qui s'éteignaient à mesure que s'allumaient celles du ciel, de la voie lactée émergeant de l'obscurité comme un miracle quotidien et ancestral ; il se souvenait du ressac des vagues au pied de la falaise, du frémissement des aquilons dans les herbes hautes, du sifflement des mouettes tapies dans leurs nids accrochés à la pierre abrupte, épuisées par toute une journée passée à voler à contrevent ; il se souvenait de la masse sombre de sa maison plus bas, blottie dans la nuit tel un temple endormi, du sentiment étourdissant d'une solitude infiniment belle, pleine, entière, qui l'enveloppait en silence, et de cette petite lanterne que sa mère accrochait sur le linteau de la porte d'entrée avant d'aller se coucher.

Et il la revit précisément, cette lanterne de bois sombre, tandis que les collines laissaient place aux montagnes par-delà la vitre du train bringuebalant. Il était jeune alors, et la nature n'était jamais aussi sauvage que lorsque l'obscurité s'emparait d'elle, mais il n'avait jamais eu peur. Parce qu'il était à sa place au milieu de ce nulle part, et parce qu'il y avait cette flamme en bas qui scintillait paisiblement et qui, à chaque fois qu'il baissait les yeux pour vérifier, brillait toujours.

Cette lueur, c'était un endroit où il pouvait retourner et la promesse qu'en cet endroit, quelqu'un attendait son retour. Ce n'était qu'une minuscule, tremblotante petite flamme perdue dans la nuit, et il n'avait compris son immense valeur que le jour où il avait su que plus jamais elle ne s'allumerait.

Quelque chose coula en lui, ruisselant à travers les pierres éparses de son ressentiment si bien démantelé ces derniers jours, et il mit un long moment à comprendre qu'il s'agissait d'une profonde mélancolie. De tristesse même, peut-être, et il ferma les yeux un instant pour mieux entendre cette douce lamentation chantée au plus profond de son âme. Pourquoi l'écoutait-il avec autant de paix ? Pourquoi ne chutait-il pas dans le gouffre de son désespoir, toujours ouvert sous ses pieds ?

Kyūshū. Il savait qu'il n'y appartenait déjà plus.

Quelque chose tomba soudain contre sur son épaule, l'arrachant d'un sursaut violent à son errance passagère. Les lumières du wagon l'éblouirent une seconde, puis il comprit que Temari avait glissé le long de la paroi pour venir s'échouer contre son bras, trop profondément endormie pour lutter davantage contre le poids de Lee lui-même écroulé sur son épaule. Neji l'observa sans bouger, calmement, et se dit que là où il aurait plutôt attendu qu'on le supporte, c'était à lui de rester suffisamment solide pour supporter les autres.

Dieu que son destin était ironique.

Il eut envie d'en parler soudain, de tout expliquer, de tout raconter. Comme si ça le soulagerait, comme si ça le déchargerait du fardeau de sa haine, de sa peine et de sa culpabilité. Comme si quelqu'un pouvait l'écouter jusqu'au bout et lui dire ensuite : ce n'est pas ta faute. Alors il sourit, et se dit que bon sang qu'il était pathétique.

Il n'avait pas besoin de ça. Hyūga Neji avait une histoire tragique, et c'était tout, et c'était rien, et ce n'était pas lui. "Lui", il était encore quelque part dans le futur. A portée de regard, à portée d'espoir. Et toi, Kuài Zú Tenten ? interrogea soudain Neji en sortant de sa poche de poitrine cette réponse qu'il n'arrivait pas à terminer. Qui es-tu ?

Il contempla les premières lignes dans lesquelles il s'excusait maladroitement, encore hésitant quant à la suite mais de plus en plus tenté par le schéma qui se dessinait dans son esprit. Oui, qui es-tu, Kuài Zú Tenten ? Et qui suis-je, et qui sommes-nous ?

Poser cette question, c'était prendre un risque qu'il n'avait encore jamais appréhendé. C'était s'impliquer, cesser de faire semblant, s'engager dans une position sans espoir de rétraction. Et parce qu'il ne pouvait plus se résoudre à reculer, parce qu'il sentait encore le goût amer du regret dans sa bouche et parce qu'il estimait qu'il s'agissait d'une cause pour laquelle il valait le coup d'avoir peur, il se décida à ce changement de ton qui marquerait, quelle que soit la réaction de Tenten, un tournant irrévocable dans leur correspondance.

C'était revenir un peu en arrière, rien qu'un peu, pour proposer d'emprunter une autre bifurcation. L'un après l'autre, ou ensemble. Selon les risques qu'ils étaient prêts à prendre. Selon les choses qu'ils étaient prêts à perdre.

Selon celles qu'ils étaient prêts à gagner.

 

Il y eut d'abord le frémissement des merles enroulés dans leurs plumages sur le versant du toit, puis le murmure du vent dans les bambous du parc. Il y eut ensuite l'ondoiement des ultimes filets de brume par-dessus les murs, chassés par les derniers vestiges de l'aube, et le long silence d'un ciel brossé de nuages, peint de ce bleu vif qui augurait les belles journées. Puis le givre des tuiles scintilla, la ligne de l'horizon vacilla, et le premier rayon de lumière perça entre les bâtiments.

Il fut là alors, ce soleil, cet immense, resplendissant et royal soleil, avec son disque parfait qui s'élevait doucement sur la ville, avec son éblouissant éclat d'or pur et sa chaleur douce comme une caresse qui glissa sur le visage de Neji telle une étoffe de soie. Et il grimpait à vue d'œil, déversant sa lumière sur le monde, recouvrant l'architecture de bois du temple Zōjō-ji d'un voile doré, cascadant sur les tuiles et sur les arbres nus.

Dressé de toute sa hauteur sur le faîtage du pavillon, Neji inspira profondément et encaissa sans frémir la bouffée d'air gelé qui glissa dans ses poumons. Le froid le piquetait à travers les grosses mailles de son pull de laine brune et ses tennis mouillées achevait d'anesthésier son corps tout entier. Il était resté suffisamment longtemps ainsi immobile pour que les oiseaux reviennent s'aligner les uns à côté des autres sur le versant du toit, sifflotant bravement en dépit de la température.

Il y eut du mouvement sur le chemin de terre et le flamboiement d'une étoffe monacale perça soudain entre les bambous. Neji inclina inconsciemment la tête sur le côté lorsqu'il reconnut le crâne rasé et les traits tourbillonnants de son moine, ce moine dont il n'avait jamais su le nom et qu'il appelait Ki faute de mieux. Ki, parce que cela désignait l'énergie, toute l'énergie, spirituelle et physique, qui vibrait dans les corps et dans les âmes. Cette énergie qui était part entière du terme "aïkido" et, plus généralement, du monde et de l'humain.

 — Neji-san, salua le moine lorsqu'il l'aperçut perché au sommet de son toit. Tu profites du froid ?

Neji esquissa un sourire devant l'idée qui lui plaisait bien, puis glissa la lettre fraîchement cachetée dans la poche arrière de son jean. D'une impulsion ferme et contrôlée, il sauta alors du faîtage et glissa le long des tuiles recouvertes de givre, provoquant l'envol frénétique de la colonie de merles réfugiée là. Le mouvement était juste et fluide ; il se laissa tomber dans le vide, savoura le bref instant d'apesanteur procuré par la courte chute puis se reçut souplement sur le sol humide. Le moine n'avait pas bougé.

 — Biku-sama, salua alors Neji en s'inclinant. Tokuma-san n'est pas rentré, si vous vouliez le voir.

Mais le moine secoua négativement la tête et désigna la bouteille d'essence qu'il avait apportée :

 — Je viens m'occuper de votre kadomatsu.

La nouvelle réjouit profondément Neji. Il aida le moine à dégager le baquet du perron et le transporta jusqu'à la cour de graviers située un peu plus loin ; une fois aspergée d'essence, la petite installation explosa en flammes purificatrices et Neji se sentit plus léger soudain.

 — Voilà longtemps que je ne t'ai pas vu t'entraîner, dit alors le moine en regardant le poteau planté deux mètres sur leur droite.

Neji leva son poing pour y jeter un œil. Les plaies constamment ouvertes de ses jointures s'étaient cicatrisées, attestant sans doute possible qu'il avait effectivement cessé de les fracasser contre l'écorce ébréchée du poteau de frappe.

 — C'est vrai, admit-il alors. Je crois que je vais encore avoir besoin de mes mains, finalement.

 — Je suis content de te l'entendre dire, approuva le moine en enfouissant les siennes dans les plis de sa tunique pour les garder au chaud. Elles sont les plus merveilleux outils que la nature nous a offerts. Il faut en prendre soin.

 — Je sais, répondit Neji en ouvrant et refermant ses doigts. Je crois.

Sa peau se tendait sur ses paumes, ses veines ressortaient sur le dos de sa main. C'étaient deux mains trop longues, trop fines, à l'image du reste de son corps. C'étaient deux mains trop blanches, trop striées de marques sans valeur, trop usées d'actes stériles. Mais c'étaient deux mains qui cicatrisaient lentement…

Il ne pouvait plus se contenter de sa colère assourdissante, se répéta Neji en contemplant ses paumes ouvertes. Il devait écouter, il devait comprendre et il devait créer.

La vie ne valait pas la peine d'être vécue si l'on ne construisait rien.

 

 

Le saviez-vous ? (Moi pas)

> La lutte anti-coréenne a atteint des sommets en 2006 lorsque a été fondée la Zaitokukai, une association contre les supposés privilèges sociaux et fiscaux des Coréens habitant au Japon. A noter qu'il est assez exceptionnel pour des Japonais de descendre dans la rue avec des banderoles et qu'il aura bien fallu la crise des années 90 pour qu'ils s'y mettent.

> Les purikura sont des espèces de photomatons de groupe très appréciés des lycéens. Une fois la photo prise, on peut la décorer en ajoutant des motifs divers et variés avant de l'imprimer ; pas mal de lycéennes les collectionnent dans des cahiers prévus à cet effet. On trouve des machines à purikura à peu près partout.

> Le wasabi, c'est le truc vert dans lequel personne n'ose tremper ses maki hors de prix chez Sushi Shop. A la base, il s'agit d'une plante dont on utilise la racine comme condiment. On la trouve râpée, sous forme de poudre à délayer ou plus couramment sous forme de pâte vendue en tube ; son goût s'apparente à celui de la moutarde mais en plus fort et plus piquant. A l'origine, les Japonais utilisaient le wasabi pour ses propriétés antibactériennes, et maintenant, ils en mettent partout, y compris dans les bonbons et les crèmes glacées. Si comme moi le wasabi vous passionne et que vous êtes frustrés de ne pas en savoir plus dans cette rubrique, allez donc voir le film éponyme de Gérard Krawczyk. Vous n'en apprendrez pas beaucoup plus mais vous passerez un super moment.

 

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