Sous l'arbre Menoa (partie 1)

Chapitre 18 : Sous l’arbre Menoa…

 

      Une pulsation étrange résonna dans le cœur d’Eragon. Un battement puissant qui le faisait vibrer de tout son être, bien qu’il n’y fût pour rien.

      Eragon, accroupi au sol, tenait le corps inconscient d’Arya dans ses bras, la berçant sans s’en rendre dompte, la sommant de ressurgir du néant dans lequel elle avait plongé à cause des âmes damnées convoquées par Jormündur.

      Encore un autre battement, puis un autre.

      Le Dragonnier releva la tête, intrigué par cet étrange phénomène. Mais l’état de l’elfe demeurait sa priorité absolue. Il ne pouvait compter que sur lui-même pour l’arracher à son état actuel, Saphira ayant violemment percuté le cristal de la ville. Elle venait tout juste de reprendre conscience, transmettant son inquiétude à Eragon, mais aussi un maigre réconfort. Ils ne pouvaient apparemment plus ressortir d’Urhir Ivandor, la cité des … , comme il était écrit sur les grandes portes de la tour, mais ils étaient au moins parvenus à éradiquer de la surface de la terre l’Ombre ainsi que les Ra’zacs. Trop de problèmes s’accumulaient. Arya, les faiblesses de Saphira, son cousin disparu dans la tour, son propre manque d’énergie, et enfin leur emprisonnement dans cet univers hostile. Il lui fallait…

- VIENS A MOI !neU

      Arya s’était réveillée d’un seul bond, ses yeux luisant d’un vert scintillant et puissant. Surnaturel. Transie d’une force extérieure, elle transmit le message qu’on lui avait imposé.

      Elle se leva d’un bond, ignorant parfaitement la présence du jeune homme, stupéfait, mais surtout angoissé par cette situation totalement hors de contrôle. Il la laissa le précéder, préférant rester dans son ombre au cas où cette mystérieuse force s’échappait d’elle et qu’alors elle s’écroule au sol. Mais il n’en fut rien. Arya gravit les marches calmement, s’approchant peu à peu de la tour brisée de laquelle s’échappait une lumière vert émeraude qui faisait miroiter les particules de poussière à l’intérieur. A mesure qu’ils s’approchaient tous deux des imposantes gardiennes noires, elle les irradiait toujours plus intensément, devenant quasiment aveuglante lorsqu’ils franchirent ces portes. Le faisceau lumineux provenait d’un long couloir sur la droite, et c’est tout naturellement que l’elfe emprunta cette direction.

      Une porte découpée à la hache, ou d’un autre instrument très brutal, laissait passer la lumière qui irradiait alors tous les alentours, formant autour des êtres vivants des ombres blafardes dignes des spectres les plus horrifiants. Avec souplesse, Arya enjamba les morceaux de bois, dont certains grincèrent lorsqu’Eragon grippa sa cuisse droite contre eux, lui valant une grimace de douleur.

      Une fois tous deux rentrés à l’intérieur de la place, tout se calma soudain, un faible halo couleur des pins leur caressant le visage. Eragon n’en croyait pas ses yeux. Cela paraissait si…invraisemblable, impossible !

      Roran se tenait debout, devant une Katrina léthargique. Ses haillons ainsi que la crasse incrustée sur la peau de son visage accentuaient son état complètement délabré. Tout comme Arya, son cousin semblait absent, totalement absorbé par sa « découverte ». En fait il paraissait plus logique que la dite découverte soit venue à lui, d’une manière ou d’une autre. Dans ses mains écorchées, brillantes de sang, reposait une lourde pierre ovale, d’un vert émeraude des plus éclatant. Le troisième œuf de dragon était ici, et il leur appartenait dorénavant !

      L’elfe s’approcha de Roran, la distance la séparant de lui s’amenuisant avec la lumière émise par l’œuf, jusqu’à ce qu’elle pose ses deux mains dessus, tandis que le cousin d’Eragon maintenait la pierre de ses paumes par en-dessous. Aussitôt le contact établi, leurs yeux reprirent une teinte normale, tous deux totalement désenchantés.

      Roran laissa alors tomber le précieux œuf pour reprendre sa bien-aimée dans ses bras, comme si de rien n’était. La pierre fut sauvée in extremis par Arya, plus vive que l’éclair. Elle tenait ce joyau avec un air d’incompréhension, demandant implicitement une explication au Dragonnier.

- Je…je ne sais pas, c’est…incroyable… Tu étais dans mes bras, inconsciente, après que tu…comment vas-tu ? T’ont-ils violentée ?

- Ne t’inquiète pas, je survivrai. Néanmoins je me demande comment je suis atterrie ici.

      Eragon raconta alors succinctement ce qu’il s’était passé depuis quelques minutes, mais son attention fut rapidement attirée par son cousin, inconsolable tandis qu’il tenait dans ses bras Katrina. Un flot de pitié et de compassion se déversa en lui. La jeune femme semblait être une coquille vide, corps dont l’âme s’était échappée après les maintes tortures de ses tortionnaires.

- Roran, on doit par…

- Guéris-la, Eragon. S’il te plait, soigne-la, utilise un de tes tours de Dragonnier.

- Roran, je ne sais pas ce qui lui est arrivé. Je ne peux ramener…

- GUERIS-LA ! Hurla le cousin, désespéré.

- Roran… Chuchota le Dragonnier, désemparé.

      Il ne pouvait rien faire pour aider Katrina. C’était sa faute si elle était dans cet état. Il avait attendu trop longtemps. Elle n’avait pas pu supporter aussi longtemps les sévices des séides du roi.

« Nous ne pouvions aller à Helgrind avant, cela aurait été du suicide. Je suis aussi coupable que toi de cette décision, ainsi que les nains parce que nous avons du leur venir en aide entre-temps. Et au final c’est celle de Galbatorix, qui a failli détruire l’alliance naine » nota Saphira, volant au secours de son Dragonnier dont l’esprit était plongé dans la tourmente.

« Oui, mais… »

« Non, Eragon, ne cherche pas à te culpabiliser. Et puis l’état de Katrina n’est peut-être pas irréversible. Je viens de repenser aux dernières paroles de Jormündur, avant de mourir. Elva… »

« Elva… Oui… Elle contrôle les sentiments et sensations des personnes autour d’elle, mais c’est un Ombre, possédée par l’âme noire qui s’était installée dans le corps de Jormündur. Peut-être que son lien avec lui lui permettait d’atteindre Katrina. D’ailleurs, en y réfléchissant, ce serait logique, sinon elle n’aurait pas pu contrôler les faits et gestes de son comparse. »

« Et donc elle contrôle probablement l’âme de Katrina, ne lui permettant pas de réinvestir son corps dans son intégralité » conclut la dragonne.

- Roran, Saphira et moi savons sûrement pourquoi Katrina est dans cet…état, annonça Eragon sans le brusquer.

Néanmoins ce dernier ne l’écoutait plus. Il semblait perdu.

- Il y a peut-être un moyen de la ramener. Je veux dire, comme avant.

- Comment ? Répliqua laconiquement Roran.

- L’âme de Katrina doit être possédée par Elva. C’est un Ombre, et, à cause de moi, elle peut modifier à souhait la psyché des êtres déjà fragilisés. Il…

- …faut que je la tue, acheva Roran, un regard vengeur et meurtrier dans les yeux.

- Il faut nous en aller, sinon Elva parviendra à nous échapper. Elle était déjà en route pour le Surda. Elle a déjà peut-être fait beaucoup d’autres victimes, comme Katrina.

      Sans attendre plus longtemps, il prit sa bien-aimée dans ses bras et la souleva avec une facilité déconcertante, s’attristant profondément de la maigreur de la jeune femme. Il passa devant son cousin, traversa précautionneusement la porte ébréchée et disparut dans le long couloir noir et blanc qui ceinturait la tour.

- Ça va aller, Arya ? Veux-tu que je le prenne ?

- Oui, prends-le, je suis exténuée. Allons-y, cet endroit me donne la nausée. J’espère que nous n’aurons plus jamais à y revenir.

      Elle lui transmit alors l’œuf et ils s’engouffrèrent vers la sortir à la suite de Roran. Eragon fut étonné du poids de la pierre. Elle semblait bien plus lourde que celle de Saphira, mais aussi plus froide.

      Aucun lien particulier avec elle, comme il s’y attendait. Juste une aura mystique qui semblait s’en échapper, témoin de la valeur inestimable de ce bien précieux. Et peut-être même plus. Ses doutes sur les derniers événements augmentaient au fur et à mesure qu’il tenait l’œuf. Il en était quasi certain. Mais il ferait part de ses hypothèses plus tard. Une question plus urgente devait être réglée.

- Arya, il reste encore un problème. Apparemment on ne peut pas sortir comme on est venu.

- QUOI ? L’arrêta-t-elle en lui posa une main sur son bras droit.

- Saphira a tenté de traverser le cristal, lorsque tu étais encore inconsciente. Elle a été violemment repoussée, mise à bas.

- Jormündur avait tout prévu apparemment.

- Comment cela ?

- Et bien dans l’éventualité où il perdrait, il nous condamnait tout de même à mort en faisant de cette cité en ruine notre tombeau.

- Ne dis pas cela, Arya, il y a peut-être une solution…tenta-t-il de se convaincre.

- Nous verrons bien, conclut-elle, sceptique.

      L’humeur massacrante de l’elfe ne s’améliora pas à mesure qu’il se rapprochait du cristal, la dépouille des Lethrblakas gisant au sol tourmentant son estomac en faisant remonter de la bile jusqu’à sa bouche. Une odeur âcre empoisonnait l’atmosphère environnante tandis que du sang noir et poisseux se répandait comme un mal incurable sur le sol.

      De la fontaine crasseuse s’égouttait ce liquide gluant et répugnant, tandis que les anses des vases marbrés la structurant jaillissaient de la chair transpercée de l’oiseau de malheur décapité par les bons soins d’Arya. Roran attendait impatiemment auprès de Saphira, faisant les cent pas devant le cristal. Sans attendre les conseils d’Eragon, l’elfe se dirigea directement vers le diamant nacré, allant bientôt jusqu’à toucher du bout des doigts…

- NON, ATTENDS ! Hurla le Dragonnier.

      Trop tard, Arya fut propulsée légèrement en arrière, rattrapée in extremis par son chevalier servant. Elle était déjà bien assez affaiblie, même si elle ne voulait pas l’admettre. Aussi eut-il la délicatesse de ne pas lui faire remarquer sa tentative quelque peu idiote.

      Plus sérieux que jamais, Eragon observait attentivement le ciel étoilé au-dessus de sa tête, tournant tout autour du cristal afin de l’activer, sans grand espoir. Le mécanisme pour entrer dans la cité maudite ne devait sûrement pas être le même que pour y pénétrer. Néanmoins les Ra’zacs ainsi que leur maître en sortaient, preuve qu’il existait bel et bien une issue de secours. Comme il s’y attendait, l’immense pierre scintillante n’adopta aucun changement.

      Soudain il sentit quelque chose vibrer dans l’une des poches internes de sa veste de cuir. La dent de Thorn. Il l’avait placée ici pour être sûr de ne pas la perdre, espérant follement pouvoir la rendre à son propriétaire. Il s’en empara difficilement, et constata, étonné que des runes rouges brillaient sur la dent. Les trois inscriptions mentionnant la traîtrise de Jormündur avaient disparu pour laisser place aux quelques mots d’ancien langage. Il les comprit rapidement, un sourire empreint de gratitude sur les lèvres. Son frère n’avait donc pas voulu le mener tout droit dans un piège, mais pensait réellement le sauver des griffes d’un danger immédiat.

     

      Quelques jours plus tôt, à Helgrind.

 

 « N’oublie pas ce que tu as vu dans l’esprit d’Undora, Murtagh ! »

      Soumis à un énorme stress, Murtagh fut alors replongé dans les souvenirs de l’Ombre qu’il était parvenu à arracher lors de leur échange d’identité, ce fameux jour d’entraînement. Pris dans le tourbillon de ces pensées, il s’arrêta net devant l’une d’entre elles.

      La petite cabane à Eoam. Les punitions infligées à sa fille en réponse aux dures conditions de vie. Puis ce charme. Cet envoûtement. Le cristal volant d’Eoam, source de tant de mystères, mais aussi de malheur. La transformation de Falana en Undora. Puis les relations avec le cristal, et ce moment, là. Jormündur apparut comme Murtagh ne l’avait jamais vu. Il paraissait très à l’aise en compagnie d’Undora, alors qu’il l’empêchait de toucher au diamant.

- La sortie est protégée, comme l’avait souhaité notre maître. Un sort peut le désactiver. Eka fricai ebrithil Galbatorix ! Vociféra-t-il.

Aussitôt l’image de la colline d’Eoam apparut dans la pierre.

- Amusant, conclut Undora en signe d’au revoir.

Les yeux écarquillés de surprise, une boule au ventre, il comprit enfin l’avertissement du dragon noir. Il fallait agir, et vite.

« Thorn, j’ai compris pourquoi Shruikan me harcèle dans mes songes. Il faut aider Eragon à contrer Jormündur avec ce que je viens d’apprendre, sinon… »

« LES RA’ZACS ARRIVENT MURTAGH !!! VITE, IL FAUT Y ALLER !! » Hurla Thorn, paniqué en voyant les Ra’zacs fondre sur eux.

 

      Moment présent.

 

La voix forte, quelque peu apeurée de Murtagh résonna près d’eux cinq.

- Eka fricai Ebrithil Galbatorix ! Je suis un ami de Maître Galbatorix.

Aussitôt le diamant fit apparaître une image dansante de la colline endormie de l’autre côté.

- Merci Murtagh, murmura Eragon, tandis que ses compagnons traversaient le portail pour enfin sortir de cet enfer.

 

      - Nous allons nous reposer à Eoam. Nous sommes tous fatigués, et Saphira a besoin de se reposer pour nous transporter.

- Je ne sais pas si c’est une bonne idée, Eragon. Les Ra’zacs ont du tout dévaster sur leur passage. Mieux vaut aller ailleurs que découvrir les cadavres et les os jonchant toutes les rues d’Eoam.

- Oui, c’est vrai, je n’y avais pas pensé.

« Je peux vous amener sur la rive du Surda, mais pas plus. »

« Tu es sûre ? Je ne voudrais pas que… »

« Ne t’inquiète pas, je ne m’effondrerai pas. Quitte à t’emprunter un peu d’énergie… »

« Evidemment, elle est toute à toi, tu le sais bien. Saphira ? »

« Oui Eragon, qu’y a-t-il ? »

« J’aimerai t’avoir à mes côtés cette nuit, ma belle… »

« Comment veux-tu que je te résiste si tu me regardes avec ces yeux-là » lui répondit-elle fort amusée, bien que visiblement ébranlée par leurs derniers exploits.

- Allons-y ! Leur fit signe Eragon tout en montant sur sa monture délicatement.

      Arya puis Roran grimpa alors sur son dos, Katrina portée pour l’occasion par Eragon. Son cousin semblait souffrir de sa blessure à l’épaule, et le port héroïque de sa bien-aimée dans ses bras n’avait dû rien arranger à l’affaire.

      Lourdement, Saphira décolla et parvint avec difficulté à se stabiliser, sa charge étant devenue plus lourde qu’auparavant avec une personne de plus, même si Katrina n’avait que la peau sur les os. Avec courage, elle poussa sur ses ailes et se dirigea vers la côte surdane, rejointe dans la sueur en une dizaine de minutes, durant lesquelles Eragon assista vaillamment sa moitié.

- Allez vous reposer, tous, vous tenez à peine sur vos jambes. Toi aussi, mon cœur, nota-t-il à l’encontre d’une Arya qui tentait faiblement de protester cet ordre. Je te rejoins dans peu de temps, il faut que je sache ce qu’il s’est passé durant notre passage dans cette cité maudite.

« Réchauffe-toi contre Saphira, elle t’attend sous son aile. Prends aussi l’œuf avec toi, je préfère être prudent. »

« Très bien, tu as raison. Tu as de la chance que je sois si fatiguée… » Abdiqua-t-elle, luttant pour ne pas sombrer dans un sommeil tant attendu.

      Le jeune homme sourit à cette remarque, et s’éloigna du groupe, s’asseyant en tailleur sur un petit monticule d’herbes en retrait de leur campement de fortune. C’était le meilleur endroit disponible pour faire le vide, et chercher les réponses qu’il espérait.

     

      Un calme serein investit alors tout son esprit, avant de le diriger vers l’est, à la rencontre de Trianna, la magicienne en chef du Du Vrangr Gata. Il analysa méticuleusement la ville de Cithri et s’aperçut, rassuré, qu’elle ne s’y trouvait pas. Apparemment ils avaient au moins suivi son conseil en fuyant vers Aberon. Aussi fonça-t-il vers la capitale. Son soulagement s’évapora très vite.

      Une aura d’épouvante régnait sur la cité. Eragon percevait des réminiscences de cris d’horreur, hurlement de rage et de pleurs. Quelques clameurs de combat persistaient ça et là, mais toutes ces sensations semblaient toutes provenir d’un passé encore fumant. Il n’en revenait pas. Il ne le voulait pas. Son cœur saignait en même temps que toutes ces souffrances qui l’assaillaient.

      Aberon était tombé.

      Le Surda avait été vaincu.

      Une présence familière vint alors côtoyer furtivement Eragon tandis qu’il restait là, chancelant, à regarder les ruines fumantes de la ville autrefois majestueuse.

« Tueur d’Ombre, est-ce vous ? » Demanda une voix féminine, apparemment sur la défensive.

Eragon réagit enfin et sauta sur l’occasion. Il ne devait pas la laisser passer.

« Oui c’est bien moi, Trianna. Que… »

« Par tous les saints, vous êtes vivant ! Où étiez-vous passé ? Cela fait deux semaines que nous n’avons plus de nouvelles, et… »

« Comment cela, deux semaines ? Nous avons perdu contact peut-être durant deux jours, pas plus ! »

« Non, Tueur d’Ombre, je ne sais pas ce qu’il vous est arrivé, mais vous avez été absent durant plus que deux jours. Nous nous sommes beaucoup inquiétés, surtout après ce qu’il s’est passé ici… »

La voix de la jeune femme se mourut, étranglé. C’était la première fois que le Dragonnier la voyait si ébranlée par les derniers événements.

« Allons au plus urgent. Nous sommes tous sains et saufs. Jormündur ainsi que les Ra’zacs ont été tués. Trianna, Elva est-elle encore avec vous ? C’est important, elle est… »

« …un Ombre » termina la magicienne d’une voix morne.

Cette réponse laconique glaça les sangs d’Eragon. Toutes ses craintes prenaient désormais vie.

« Racontez-moi, s’il vous plait. Je ne vous interromprai pas. »

« Comme vous le souhaitez, Tueur d’Ombre. »

 

« Nous sommes partis de Cithri un jour après votre départ. Notre rapatriement vers la capitale n’a pas été sans heurts, mais nous sommes parvenus à calmer les ardeurs et colères des quelques entremetteurs. Nous avions laissé un contingent sur la ville frontalière, comme nous vous l’avions précisé lorsque vous vous dirigiez vers Eoam. Quelques groupes de soldats avaient été répartis entre Cithri et Aberon de sorte à nous communiquer le plus rapidement possible une alerte très probable. Par un système de bûchers imposants, nous pouvions comprendre ce qui se passait à la frontière. Et c’est probablement ce qui nous a sauvé la vie.

      Cithri a été attaqué deux jours après notre dernière conversation. Nous avons su par la suite que nous avions été trompé par un Ombre, Undora. La propre mère de Nasuada, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. »

      Eragon déglutit difficilement en prenant connaissance de cette information. Un autre Ombre venait grossir les rangs du roi. Néanmoins il ne fit pas de remarque, comme convenu.

« Undora apportait avec elle au bas mot dix milliers d’hommes, prétextant que c’était le contingent envoyé de Dras-Leona pour combattre Galbatorix. Les gardes les ont laissés pénétrer dans l’enceinte de la ville, et une fois dans la place, ils ont tout dévasté, la magie de l’Ombre torturant et tuant sans vergogne toute âme qu’elle parvenait à dénicher. Heureusement pour nous, quelques braves sont parvenus à allumer le feu d’alerte, qui nous est parvenu en peu de temps. Mais le mal était déjà fait.

      La capitale surdane devenait coupée du monde, et il était évident qu’un siège nous aurait été fatal, d’autant plus que vous ne répondiez plus à nos appels. Nasuada a proposé au roi Orrin de se replier dans les montagnes, vers Tronjheim. Là-bas elle pensait avoir une chance de contenir la menace, l’aide des nains n’étant pas de trop. Après des heures et des heures de conseils réunissant Surdans, Vardens et les maîtres elfes, le roi approuva la proposition de notre chef, et l’exil a pu commencer.

      Des milliers de gens migrèrent vers les montagnes, s’engouffrant dans les longs tunnels la peur au ventre, craignant une attaque fatale de l’armée de l’empire derrière eux. Malheureusement, nous aurions préféré.

      Les dernières réunions virent apparaître de nouveaux membres. Angela, Solembum et Elva était arrivés depuis la capitale naine, comme elle vous l’avez promis. Mais je crois qu’elle avait aussi une autre idée en tête.

      Alors que nous discutions pour la énième fois des conditions de vie des Surdans à Tronjheim, leur assurant être traités respectueusement et d’une manière égale avec les Vardens, des bruits de combats nous sont parvenus. Des duels sanglants avaient lieu non loin de nous, et apparemment très nombreux. Mon sang ne fit qu’un tour : nous pensions que la menace venue de Cithri était arrivée jusqu’à nous.

      Rapide comme l’éclair, les elfes sont sortis pour constater l’impensable. Nos propres hommes s’entretuaient. Et alors tout s’est passé très vite.

      Des éclairs violets ont transpercé la salle dans un déluge de magie, tuant bon nombre d’entre nous. Le roi Orrin fut tué sur le coup, ainsi que plusieurs de mes magiciens et autres conseillers. Elva avait tenté d’assassiner notre reine, mais elle était parvenue à échapper miraculeusement aux lances mortelles. Néanmoins, elle était devenue à la merci de la fille aux yeux violets.

- Pitoyables humains, croyez-vous pouvoir résister à votre roi légitime ? Vous allez tous payer pour votre félonie. Le sang impur sera éradiqué de cette terre pour l’assainir. Le Surda va tomber. Cela a déjà commencé. Son souverain est mort, et ce sera bientôt le tour des Vardens, vociféra Elva, une cruauté nouvelle luisant dans ses yeux, maintenant Nasuada dans les airs, de plus en plus étranglée.

      A ce moment, alors que tout semblait perdu, les elfes étant partis secourir nos hommes en tentant de rompre les liens magiques entre eux et Elva, Angela éleva la voix très calmement :

- Je sentais que quelque chose clochait avec toi. Crois-tu que je t’ai amené avec moi par pure bonté ? Je voulais t’écarter des nains, engeance immonde.

      Nasuada fut aussitôt projetée au mur, Elva concentrant toutes ses forces contre la sorcière. Et c’est là que la surprise m’a saisie : Solembum, sous sa forme humaine, et Angela lancèrent un sort stupéfiant, créant une cage argentée, composée de barreaux en forme de croissants de lune dans tous les sens, tout autour d’Elva. Cette dernière hurla de rage tandis qu’elle était repoussée par cette magie lorsqu’elle essayait de la traverser, en vain.

      Je regardais la sorcière et son compagnon d’un œil nouveau, totalement effarée. Leurs mains luisaient d’un symbole lui aussi argentée, qui m’était totalement inconnu.

- Trianna, occupez-vous de votre reine. Il faut partir de la ville, maintenant. Notre sort retiendra Elva quelque temps, mais elle parviendra à le détruire. Nos hommes ont récupéré leurs esprits. Partons !

      J’obéis sans broncher. Je suis sortie de la salle, épaulant la reine, découvrant le massacre au dehors. Des centaines de corps jonchaient le sol, immergés dans leur propre sang. Impérieusement, Angela ordonna mentalement à l’ensemble de la ville d’évacuer sur-le-champ. Et là, elle s’est effondrée, vidée de ses forces. Vanir l’a portée jusqu’à une charrette et l’a posée à-côté de Nasuada, qui pouvait de moins en moins bien marcher.

      Les troupes du roi ont atteint la capitale peu de temps après notre départ. Nous ne nous sommes pas arrêtés, le moindre repos pouvant nous être fatal. Les elfes, les autres membres du Du Vrangr Gata et moi avons lutté contre les forces magiques des deux Ombres. Elva, et l’autre qui devait accompagner les soldats depuis Cithri. Nous avons su par la suite qu’il s’agissait d’Undora.

      Ils nous rattrapaient dangereusement, alors que nous étions dans les entrailles des Beors depuis bientôt trois jours. Nous avons placé tous les sorts de protection que nous pouvions imaginer, mais l’ennemi les brisait un par un. A mesure qu’Elva se rapprochait de nous, nous sentions son pouvoir tenter de pénétrer notre esprit afin de nous contrôler. Nous avons donc tous dû travailler comme une seule et même entité, nos esprits tous interconnectés à chaque instant.

      Cela a failli nous valoir une mort très douloureuse. Les bêtes étaient à bout de souffle, aussi nous avons dû les abandonner dans les tunnels. Nous étions tous éreintés par cette course poursuite, mais nos ennemis, eux, n’en démordaient pas. C’est alors qu’Undora et Elva sont apparues.

      Un sourire mauvais sur les lèvres, elles se délectaient déjà du sort qu’elles nous préparaient. Nous avons ordonné aux autres de continuer à avancer, ce qu’ils ont bien été obligé de faire, non sans protestations. Vanir nous dirigeait. C’était de lui que nos protections communes allaient surgir. En un éclair, toutes nos magies se combinèrent pour lutter contre le raz-de-marée d’énergie qui tentait de nous submerger.

      Elles étaient trop fortes. Elles devaient puiser sans vergogne dans la force vitale de leurs soldats. Les flammes immatérielles s’approchaient dangereusement de nos esprits. Nous allions mourir, et nous ne pouvions rien faire. Ils allaient atteindre Tronjheim, et les Vardens ainsi que les nains suivraient la chute du Surda. Galbatorix allait gagner.

      Tout à coup, une alarme aiguë sonna au loin, derrière nous. Nous n’avons pas compris ce qu’il se passait. Nous n’en avions pas le temps. Elles étaient presque parvenues à nous briser. Des cris ont surgis depuis notre convoi, accompagnés des nôtres. Elles avaient eu Vanir. Ce dernier se retourna, ses yeux ayant viré au violet, et tendit la main pour nous anéantir. Nous agonisions déjà lorsqu’il lança son pouvoir contre nous, proférant des sorts de morts.

      C’est alors qu’une barrière verte nous traversa à une vitesse fulgurante, pour venir bientôt attaquer nos ennemis. Vanir en fut la première victime. Ses membres se sont décomposés en cendres lorsqu’il fut exposé à cette magie mystérieuse. Une bonne partie des soldats ennemis furent ainsi rayés de la carte, totalement pulvérisés par ce fléau salvateur. Mais il n’en fut pas de même pour les deux Ombres. Elles parvinrent à survivre. Elles furent projetées vers l’arrière, concentrant toute leur magie pour invoquer un écran protecteur entre elles et la barrière émeraude. Elles disparurent ainsi à vive allure dans les tréfonds du tunnel reliant le Surda au domaine nain. Nous étions miraculeusement sauvés.

      Nous n’avons plus été harcelés par ces deux monstres, et nous arrivâmes à Farthen Dûr, malgré notre peine pour la mort de l’elfe. D’ici j’ai tenté de vous contacter à maintes reprises, bien que la manœuvre était dangereuse. Les deux Ombres veillaient au grain de l’autre côté. Je pense que mon faible pouvoir face aux leurs me permettait de me rendre quasi aveugle à leurs yeux démoniaques. Ce qui est toujours le cas je pense.

      Pourquoi ne nous avez-vous pas répondu lorsque nous nécessitions votre aide ? »

« Je ne sais que dire, Trianna. Nous étions coincés à l’intérieur d’une cité en ruine. J’ai l’impression que nous étions enfermés dans un endroit où le temps s’écoulait plus lentement. Je sais que cela a l’air tiré par les cheveux, mais toujours est-il que nous avions disparu pendant deux semaines. Nous devons nous reposer cette nuit, notre combat a été éreintant, nous avons failli succomber à nos ennemis nous aussi. Transmettez à notre reine que nous sommes vivants. Et aussi apportez-lui cette nouvelle, qu’elle la diffuse à qui veut l’entendre : nous avons trouvé le troisième œuf de dragon ! »

« Que…Quoi ? » S’étrangla la magicienne.

« Vous m’avez bien comprise. Le dernier œuf était caché dans cette ville secrète, qui aurait dû devenir notre tombeau. »

Trianna semblait comprendre de moins en moins la situation.

« J’expliquerai en détail ce qui s’est passé de notre côté lorsque nous arriverons à Farthen Dûr. Ah, et pour finir, prévenez-là aussi de rester vigilante. Que les armées se tiennent prêtes à voyager si nécessaire. »

« Très bien Tueur d’Ombre, je le lui dirai. »

« Gardez un œil bien ouvert, Trianna. La fin approche. Au revoir. »

 

      Eragon ouvrit les yeux et inspira une grande goulée d’air légèrement salée par les écumes de la mer qui se déchaînait non loin de là. Il avait encore du mal à assimiler toutes ces nouvelles données. Comment avaient-ils pu s’absenter pendant si longtemps ? Et, si tel est le cas, quelle magie renfermait Urhir Ivandor ? De toute façon, il était hors de question d’y remettre les pieds. Rien que d’y songer lui donner la chair de poule.

      Le Surda était tombé dans les griffes de Galbatorix. Un sérieux coup dur. Trouver les Urgals pour quérir leur aide devenait ainsi de plus en plus urgent. Eux seuls pourraient peut-être leur permettre de l’emporter dans ce conflit. Certains pouvaient bien penser que ce n’était que folie. Mais lui le pressentait. Oui, il savait que leur salut se trouvait vers cette voie-là.

      Quant à cette mystérieuse force qui les a sauvés. Que cela pouvait-il bien être ? Quel sort était assez puissant pour repousser deux Ombres, cela d’une manière continue, et carboniser tous les ennemis des rebelles. Vanir. Lui aussi avait subi ce triste sort. Il s’était fait piégé par les pouvoirs d’Elva, et l’énergie verte l’avait reconnu comme un ennemi. Quelle mort indigne pour un être dévoué à leur cause. Même s’il ne le portait pas dans son cœur, Eragon lui témoignait un respect sans pareille. Il allait avoir du mal à l’annoncer à Arya, même si elle n’avait jamais eu que des relations amicales avec l’elfe déchu.

      Des questions plein la tête, le cœur lourd, Eragon se releva et se dirigea vers leur petit campement où se mourait un feu mis en place par Roran et enflammé par Saphira. Ses paupières tombaient d’elles-mêmes sur ses yeux, luttant pour ne pas sombrer dans un univers où les maux qui l’assaillaient ne pouvaient plus l’atteindre. La silhouette imposante de sa dragonne se dessina derrière les flammes qui léchaient les corps de Roran et de Katrina, recouverts de quelques couvertures. Eragon n’en aurait presque pas besoin, sous l’aile de sa moitié, collé à sa bien-aimée.

      Sans annoncer sa venue, un jour apparut dans la tente bleue qui renfermait Arya, lui permettant de s’engouffrer dans ce lieu confiné où régnait une douce chaleur. Ici, il se sentait en sécurité, où rien ne pouvait lui arriver. Il porta son regard sur l’elfe qui dormait déjà, à peine emmitouflée dans une veste épaisse brune. Ses bras reposaient sur l’œuf vert dans une étreinte maternelle, Arya se lovant tout contre lui.

      Eragon s’installa en face d’elle, caressant doucement le visage angélique de sa bien-aimée en remerciant le ciel de l’avoir préservée des dangers qu’ils avaient affrontés. Doucement, il déposa un baiser sur son front, puis posa sa tête sur son bras qui allait faire office d’oreiller. Rapidement, les chants de Morphée l’envoûtèrent, l’emmenant dans un pays où ses craintes et ses joies dévoraient son subconscient avec délice. L’œuf reposait entre eux deux, protégés par ses nouveaux gardiens, comme deux parents veillant sur leur nouveau-né.

 

      - Bonjour, élue de mon cœur.

      L’esprit encore brumeux, Arya sortit d’un sommeil sans nuage. Et sans rien d’autre d’ailleurs. Juste un repos calme et serein. Parfaitement complet. Et pour couronner le tout, elle en fut extirpée de la manière la plus somptueuse qui soit. Celui qu’elle aimait tant se tenait auprès d’elle, et elle pouvait lire dans le regard qu’il lui portait tout l’amour qu’il éprouvait pour elle. Elle aurait donné n’importe quoi pour rendre ce moment éternel. Oui, n’importe quoi…

- Saphira a besoin de se dégourdir un peu les ailes avant de repartir. Elle va tenter de dénicher une ou deux bêtes pour se nourrir. Viens près de moi, il va faire bien plus froid lorsqu’elle…

La gigantesque toile bleutée se releva pour laisser entrer un air frisquet et revivifiant.

- …se lèvera, finit-il en fusillant du regard Saphira.

      La grande bleue s’étira longuement, tel un chat tiré du sommeil, exposant fièrement sa dentition à son petit public.

« Je ne serai pas longue » notifia-t-elle à son Dragonnier tout en s’élançant dans les airs, provoquant quelques bourrasques au sol.

     Des braises se mouraient parmi un amoncellement de cendres. Au moins il ne leur faudrait pas longtemps pour effacer leurs traces.

- Nous partons pour Tronjheim, annonça laconiquement Eragon, l’air soucieux.

- Comment cela ? Nous n’allons plus à Aberon ? S’inquiéta Arya, craintes accentuées par le regard sévère du Dragonnier.

- Non. Le Surda n’est plus. Les Vardens et Surdans survivants nous attendent chez les nains. Nasuada est vivante et nous veut auprès d’elle.

- Que… ?

- Je te raconterai tout dans un moment, c’est promis. Laisse-moi le temps d’ordonner mes pensées. Nous en discuterons lorsque nous volerons.

- Très bien, tu as raison, tenta-t-elle de le réconforter.

      A l’aide de son cousin, Eragon démonta le camp en une dizaine de minutes à peine, leurs affaires regroupées dans les fontes de la selle de Saphira, laquelle avait voulu partir libre de toute contrainte avant le long voyage qui les attendait.

      Ils patientèrent dans le froid et la grisaille du petit matin jusqu’au retour de la dragonne. Tous arboraient une mine sombre. Roran paraissait ne pas avoir dormi, abominé par le sort de sa bien-aimée, toujours aussi inerte. Les épaisses fourrures étaient rangées méticuleusement dans un unique bagage, biens précieux qui seraient de rigueur pour affronter la rudesse du climat des montagnes. Ils ne pouvaient passer par le Surda. Ce serait bien trop dangereux. Il leur faudrait contourner le continent par l’océan, puis couper tout droit vers Farthen Dûr.

      Saphira arriva enfin, ses écailles toutes brillantes, l’eau ruisselant sur elle en réfléchissant la lumière du soleil naissant. Le Dragonnier aida Roran et Katrina à monter en selle, tâche d’autant plus difficile par ce dernier poids mort. Ayant bien vérifié que les fontes étaient bien accrochées, il s’installa à l’avant, l’elfe derrière lui, une corde souple mais robuste les attachant tous quatre à leur monture pour assurer une sécurité non négligeable aux deux humains. Saphira s’ébroua et ils s’en allèrent vers les leurs.

      L’air frais qui leur fouettait le visage n’arrivait pas à refroidir les ardeurs de la colère du jeune homme. Bien au contraire, il en devenait de plus en plus malade. D’autant plus qu’il allait devoir partager ses angoisses avec ses partenaires. 

      Une seule chose parvenait à le rassurer. Leur petit avantage. Ils avaient en leur possession le dernier œuf de dragon qui existait en Alagaësia, et espérait secrètement qu’il assisterait à son éclosion avant la fin de toute cette histoire. Cependant les événements s’enchaînaient rapidement, Galbatorix passant ouvertement à l’attaque des derniers fiefs des peuples libres. Même si ce dragon apparaissait, il n’aurait probablement pas le temps de devenir assez fort pour les aider, sa dragonne et lui. Non, il serait à tout jamais seul contre tous.

      Les paysages défilèrent, le sable fin cédant lentement sa place aux galets puis aux rochers caressant les pieds des gigantesques montagnes des Beors. Contournant toujours le Surda par la mer, Eragon et Arya aperçurent au loin grâce à leur vision affûtée des fumées s’élevant au-dessus d’une ville côtière.

      Ces marques de combats passés et perdus constituèrent autant de blessures à leurs âmes, comme si chaque volute sur le toit brisé d’une maison portait la trace de leur absence durant le drame, et donc de leur culpabilité.

      Tandis que l’air se rafraîchissait rapidement, Eragon dut émerger de ses sombres réflexions pour éclaircir certains points cruciaux de leur dernière aventure.

« Roran ? » Interrogea-t-il calmement, sachant que sortir son cousin de sa torpeur ne serait pas une mince affaire.

« … Eragon ? »

« Oui, c’est bien moi. Excuse-moi, c’est vrai que tu n’as pas l’habitude de communiquer de la sorte. Si cela ne te dérange pas, j’aurais une question à te poser ? »

« Je t’écoute, Eragon. Cela me fera penser à quelque chose d’autre au moins pour un temps… »

« …Euh, oui. Je voulais savoir comment tu avais trouvé l’œuf. Tu sais, la pierre verte, dans la ville détruite… » Hésita Eragon, déconfit par le désespoir apparent de son cousin.

« Ah, ça… Et bien, tout ce dont je me rappelle, c’est d’une lueur à travers une fente, dans le mur du fond où j’ai retrouvé… - Silence - … Il y avait en fait dans le fond de la pièce un faux mur, et j’ai entendu cette voix dans ma tête. Il fallait que je trouve ce qu’il se passait, là derrière. Je ne sais pas comment j’ai fait, mais l’image suivante dont je me souviens était mes mains en train de tenir cette pierre, Arya en face de moi. »

« D’accord. Merci, Roran, je… Je voulais que tu saches que j’étais là, si tu avais besoin de parler… »

« Merci Eragon. Promets-moi simplement une chose. Il faut… »

« Elle mourra, Roran. Mais je préfère te prévenir. Elva est un Ombre. Un être démoniaque prêt à tout pour survivre. Le seul moyen de la faire disparaître définitivement est de lui transpercer le cœur. »

« Je ne l’oublierai pas. »

« Il faut aussi que tu saches ce qu’il se passe pour notre camp. Je vais inclure Arya et Saphira à notre discussion, car ces nouvelles nous concernent tous. »

« Très bien. Mais c’est vraiment très étrange de parler par la pensée… »

« Tu préfèrerais hurler pour te faire entendre ? » Ironisa le Dragonnier, parvenant à arracher un demi-sourire inespéré à son cousin.

      Ses trois partenaires réunis autour de lui, Eragon leur délivra les informations qu’il avait obtenues la veille, lesquelles l’ayant torturé durant tout son demi-sommeil.

      N’omettant aucun détail, il leur déclara froidement que le Surda était tombé, leur révéla qu’Elva avait frappé au cœur du royaume, ainsi que le reste, tout aussi sombre. Il sentit le cœur de sa compagne défaillir en annonçant la venue d’un nouvel Ombre dans la partie, qui n’était autre que la propre mère de Nasuada. Enfin la mort indicible de Vanir, maître d’armes de Roran et d’Eragon, ainsi qu’une connaissance sinon un ami d’Arya, finit par les faire tomber dans le gouffre béant de leurs pensées cauchemardesques.

      Eragon sentit les bras de l’elfe enserrer plus fort son torse, laquelle tentait de se réconforter malgré tous les malheurs engendrés par cette guerre de fous. Un son aigu s’échappa de sa gorge, étouffé par les rafales du vent marin, brisé par ses sentiments de tristesse infini. Il était si injuste qu’un être puisse périr de la sorte, que tant d’innocents meurent selon le bon vouloir d’un roi dénué de toute raison.

      Arya se concentra pour ne faire plus qu’une avec ces filaments de détresse qui la tenaillaient impitoyablement. Affichant le masque d’indifférence impénétrable qu’elle portait en tant qu’ambassadrice, il lui fallait néanmoins extérioriser toute cette peine.

      Aussi commença-t-elle à entonner une note, puis deux, toutes plus ou moins aigues, poignantes, vibrantes d’émotions. Chaque son résonnait comme un hommage aux défunts récemment tombés. L’air s’emplissait de cette mélodie funèbre, amplifiée par les montagnes qui grondaient tel un gigantesque cor ce cri de désespoir dans toutes les vallées environnantes. Les quatre compagnons de l’elfe restaient muets face à cette déclaration saisissante de tristesse, troublant témoignage d’un recueillement profond.

      Tandis que Saphira perdait de l’altitude pour se poser dans un petit îlot de verdures perdu dans les amas glacés des hautes cimes, Arya acheva son hymne jusqu’au bout, se faisant un devoir d’honorer la mémoire des disparus.

      Personne ne vint troubler les moments de silence tout aussi glaciaux que l’air ambiant qui suivirent leur atterrissage, lequel avait mis un terme à cette mélopée. Chacun marqua un silence solennel que rien ne venait troubler, sinon les quelques raclements des cuillers en bois en quête d’haricots blancs bouillis au petit matin, maintenus assez tièdes par la chaleur corporelle de la dragonne.

      Ce repas frugal vite achevé, tout le monde se remit en selle pour continuer leur chemin.

      Saphira avait récupéré une bonne partie de ses forces durant la nuit précédente, et heureusement. Il leur aurait fallu s’arrêter au cœur des montagnes dans la nuit glaciale des Beors, option qui ne leur paraissait pas envisageable.

      Le soleil se coucha rapidement, laissant place à un ciel sans nuages, voûte percée d’une myriade d’étoiles les accompagnant dans leur périple. A mesure que les derniers rayons de l’astre du jour disparaissaient, la température ambiante s’abaissa rapidement, devenant presque insupportable. Comme lors de leur voyage vers le Puits Sacré, l’oxygène se raréfia à haute altitude, aussi Arya et Eragon unirent leurs forces pour assurer survie et confort au petit groupe. Tandis que l’elfe leur fournissait assez d’air pour respirer, Eragon concentra sa magie pour chauffer l’atmosphère environnante.

      A une heure très tardive de la nuit, la dragonne slaloma entre les derniers pics acérés qu’elle devait affronter pour enfin pénétrer dans le dôme de Farthen Dûr.

      Aveuglés par une puissante lumière verte, leurs pupilles se contractèrent doucement pour s’adapter à cette nouvelle luminosité, n’ayant eu comme compagne que le scintillement des étoiles durant longtemps. Alors ils virent quelle était la source de cette radiation.

      Au-dessus d’Isidar Mithrim reposait le cristal de Korgan qu’Eragon et ses amis avaient ramené difficilement depuis la montagne d’Orgaramir. Mais cette fois-ci, ce diamant émettait un champ lumineux vert pâle, par pulsations, comme si un petit cœur vivait à l’intérieur de la structure minérale. Elle émettait ce champ à la fois puissant et doucereux, inoffensif pour ceux qu’il protégeait mais probablement destructeur contre ses ennemis. Voilà quelle était l’origine du sauvetage inespéré des Vardens dans les tunnels menant à Tronjheim.

      A un rythme régulier, des flammèches immatérielles, toutes aussi vertes, s’élevaient dans les airs afin de pénétrer dans l’enceinte du cristal, lui permettant de maintenir une énergie constante afin de perdurer ce bouclier magique extraordinaire. Cela semblait vraiment étrange. Dans tous les coins de la ville, de telles traînées s’échappaient sporadiquement du sol pour s’approcher de l’Etoile de Saphir.

      Saphira s’approcha alors doucement de la grande place afin de mettre enfin pattes à terre, ses ailes étant très engourdies par l’effort qu’elle avait dû fournir. Arrivant à destination en pleine nuit, il n’y avait logiquement personne pour les attendre, et il en était mieux ainsi. Ils étaient tous exténués, et ne désiraient qu’un bon repas chaud et un lit. Oui, il valait mieux que Nasuada ou Orik ne soit pas présent, car une discussion longue et ennuyeuse les aurait attendu à coup sûr, leur remettant encore une fois le moral au plus bas.

« Roran, veux-tu passer la nuit dans la couche du Dragonnier, prêt de Saphira ? Tu n’y seras pas dérangé là-haut… » 

« Merci, Eragon, je veux bien. » 

       Aussitôt, la dragonne appuya sur ses pattes pour s’élever vers le domaine des dragons, au-dessus de l’Isidar Mithrim. Une flammèche l’effleura à un moment, la traversant comme si de rien n’était. Saphira se posa finalement lourdement dans sa couche, déposant ses passagers à terre avant qu’Eragon ne lui enlève cette selle qui ne l’avait que trop contrainte toute la journée durant.

« Repose-toi bien ma belle, tu as été très courageuse aujourd’hui. Je t’aime. » Déclara Eragon à l’encontre de sa dragonne bien-aimée.

« Moi aussi je t’aime, Eragon. Profite bien de ce repos, nous n’en aurons pas beaucoup avant de repartir pour Ellesméra. Et… »

« Oui ? »

« Fais bien attention à Arya. Elle cache tout ce qu’elle ressent, mais elle est très blessée. Sois juste là. »

« Merci ma belle » sourit-il, ému.

      Se retournant vers son cousin, Eragon l’interpella d’une voix douce :

- Veux-tu que je te ramène quelque chose à manger ? Il reste quelques petites choses dans nos affaires, mais il doit bien y avoir quelque chose de plus chaud aux cuisines. Si tu veux je peux y aller puis remonter vous apporter tout ça.

- Non, merci, ça ira très bien. Va te reposer, tu en as aussi besoin que nous. A demain, congédia Roran, s’étant assuré au préalable que Katrina était bien installée sur la couche non loin de la dragonne.

      Se retournant vers la sortie, Eragon constata le cœur serré qu’Arya avait déjà filé, probablement partie se réfugier dans ses appartements. Mais il ne comptait pas la laisser seule, il en était hors de question.

      Courant d’un pas somme toute assez lourd, il dévala la pente qui reliait le repaire de la dragonne au cœur de la ville, bien en contrebas. Il s’engagea dans l’un des tunnels de la capitale, lorsqu’il s’arrêta net, ahuri devant ce qu’il voyait.

      A l’autre extrémité du tunnel, un nain montait la garde, somnolant à moitié. Ses yeux semblaient rouges de fatigue, mais la moindre alerte le sortirait à coup sûr de sa léthargie, prêt à combattre. Tandis qu’il baillait à s’en décrocher la mâchoire, une flammèche verte s’échappa doucement de sa bouche, s’élevant des les airs vers les hauteurs de la ville.

      Eragon en restait estomaqué. Le peuple nain était à l’origine même de la défense magique qui les protégeait. Au prix d’une partie de leur force vitale, le cristal de Korgan leur assurait un répit salutaire, éloignant les ennemis de leur place forte. Leur ancêtre le leur avait promis. En cas de danger, il les protègerait des menaces extérieures. Néanmoins la contrepartie, de prime abord assez négligeable, se révèlerait être un lourd fardeau pour ce peuple déjà éprouvé. Cette magie pompera une partie de leurs forces, tandis que le roi pourra assaillir le reste des cités naines, sans que l’armée à Tronjheim puisse partir au complet défendre les siens au risque de rompre le sort de Korgan. A long terme, ce ne pouvait pas être une solution viable. Mais Galbatorix n’attendrait probablement pas jusque là. Comme il le sentait depuis quelque temps, la fin, bonne ou mauvaise, se profilait à l’horizon.

      Le nain tenta de saluer le Dragonnier, enfin réveillé en voyant leur héros revenir enfin vers eux, mais Eragon avait déjà disparu dans un autre tunnel. Rapidement, il glissa dans les ombres des multitudes de chemins de ce complexe pour se diriger vers les cuisines en quête de quelque repas. Il n’avait pas spécialement faim, mais il s’inquiétait pour Arya. Elle n’avait presque rien avalé lors du repas du midi, et ne s’était plainte à aucun moment d’une quelconque carence.

      Eragon croisa à nouveau un nain, tout aussi ravi d’apercevoir le Tueur d’Ombre, lequel passa devant lui sans se préoccuper de l’étincelle de magie qui s’échappait du soldat. Il entra dans les cuisines, et y perçut un fumet assez appétissant lui titiller ses narines. Une tarte aux myrtilles reposait encore fumante sur l’étal du pâtissier qui travaillait déjà d’arrache-pied en cette heure tardive pour certain, ou matinale pour d’autres.

      Comme à chacune de ses apparitions, le nain exulta sa joie face au retour du Dragonnier parmi eux, et le laissa prendre la fameuse tarte avec entrain. Le remerciant brièvement, Eragon sortit du bâtiment pour filer à toute vitesse vers les appartements des dignitaires elfes tout en maintenant la tarte en équilibre sur sa main droite. Au bout de presque dix minutes, il parvint devant ces logements atypiques où dominait le végétal sur la roche noire, et frappa doucement contre la lourde porte protégeant le domaine d’Arya.

      N’entendant aucun ordre de la part de sa bien-aimée, il leva le loquet et poussa fortement de ses épaules pour pénétrer à l’intérieur. Une faible lumière bleuâtre perçait l’obscurité de la pièce, conférant à l’endroit une atmosphère crépusculaire malsaine.

      Tournant la tête vers sa droite, il aperçut Arya, allongée sur le grand lit, dont aucun drap, couette ou plaid ne semblait avoir été défait. Posée sur toute la longueur de son flanc, elle s’était installée toute habillée sur le matelas, exception faite de ses armes et de ses chaussures. Même s’il ne pouvait observer le visage de l’elfe, Eragon devinait qu’elle ne dormait pas. Ses yeux verts devaient être grands ouverts, ses pupilles dilatées au maximum dans cette pénombre, en accord parfait avec ses états d’âme moroses, ce qui eut le don de saigner à blanc le cœur du jeune homme.

      Non, il n’aimait pas la voir comme cela.

      Posant la tarte sur le bureau en épicéa, il se rapprocha à pas de chat des tentures mauves qui décoraient le lit. Les traits du visage de sa belle se dessinèrent dans un unique rayon lumineux réfléchi par le miroir non loin de là. Comme il l’avait pensé, elle ne dormait pas. Elle restait immobile, telle une statue de marbre que rien ne pouvait atteindre. Ni sentiment, ni colère. Une totale indifférence ressortait de ces traits figés.

      Le seul mouvement qui trahissait le sang qui coulait dans ses veines était le lent va-et-vient de sa main droite sur l’œuf vert qui reposait contre le creux de son ventre. Elle caressait la surface lisse et douce de la pierre mécaniquement, tandis qu’elle se perdait dans les abîmes profonds de ses tourments.

      L’œuf ! Eragon l’avait complètement oublié ! Voir sa bien-aimée dans un tel état avait fait passé ce fabuleux trésor au second plan, mais malgré ses tracas, Arya avait pensé en à prendre soin. Au moins ce dragon, même s’il était inconscient de son rôle, paraissait soulager sa protectrice mieux que le Dragonnier n’y parvenait.

      Ne voulant pas interrompre l’effet de baume que procurait ce mouvement, Eragon se dirigea de l’autre côté de la couche et s’installa délicatement sur l’autre place, ayant au préalable enlevé tout objet dangereux ou discourtois en se couchant sur des draps. Il mit cinq bonnes minutes avant d’atteindre son objectif, attendant anxieusement entre chaque geste qu’Arya manifeste un mécontentement quelconque. Mais cela n’arriva pas, ce qui le poigna d’autant plus. Elle semblait anesthésiée, absente du monde réel.

      Voulant l’aider à tout prix, il se rapprocha d’elle, et doucement il passa son bras droit sous son flanc pour le faire ressortir de l’autre côté, sa main attrapant tendrement le bras libre de l’elfe. Eragon s’enroula alors autour d’elle, son torse collé au dos de l’elfe, son autre bras ceinturant délicatement la taille de sa bien-aimée. Sa tête se rapprocha de l’épaule à demi nue d’Arya, soufflant fébrilement sur sa joue dans l’espoir d’une réaction. Mais rien n’arriva.

      Assurant une étreinte chaleureuse, témoin de son amour pour elle, il déposa un baiser entre le cou et l’épaule dégagée de l’elfe, la protégeant de tout son corps. Mais c’était son âme qu’il voulait atteindre.

      - Je suis là, maintenant, chuchota-t-il amoureusement à l’oreille de sa bien-aimée.

       Au bout de quelques secondes qui s’étirèrent en supplice pour le Dragonnier, Arya réagit à cette douce étreinte en s’engouffrant plus profondément dans les bras de son compagnon, cherchant la main de son amant pour la serrer avec vigueur, abandonnant le réconfort subtil de la pierre verte au profit de celui passionnel que lui offrait Eragon. Se réchauffant l’un contre l’autre, ils ne bougèrent plus d’un pouce, pour finalement parvenir à s’endormir et accéder à des rêves tourmentés mais quelque peu ensoleillé par la présence de leur moitié.

 

      Un bourdonnement retentissant s’infiltrait dans la pièce, sortant le Dragonnier d’un sommeil bien trop court à son goût. Mettant quelques secondes à émerger et comprendre où il se trouvait, il comprit qu’une agitation intense régnait au dehors, près d’ici.

      Eragon tendit l’oreille pour tenter de comprendre ce qui se disait dans tout ce brouhaha. Tandis qu’Arya reprenait conscience auprès de lui, emmitouflée dans des draps qui sortaient d’elle ne savait où, le Dragonnier capta certaines informations.

      « - Le Tueur d’Ombre est de retour ! Il faut qu’on le voie, il va nous aider à repousser les deux Ombres ! Cria de joie une voix.

- Et il a l’œuf de dragon ! Il faut qu’il nous le montre ! L’un de nous pourra peut-être l’aider en devenant Dragonnier, comme lui ! Allons le réveiller, il a assez dormi ! Continua une autre, plus aigue que la précédente.

- Oui, nous avons le droit de le toucher ! Hurla encore une autre bien plus rauque, un homme sans doute.

- Pourquoi être venus ici, n’est-il pas sensé être près de Saphira, au repaire des Dragonniers ? Interrogea une personne.

- Apparemment il y a des bruits qui courent comme quoi…

- IL SUFFIT ! Tonna une voix féminine derrière la petite foule près des appartements elfes. »

      Nasuada était arrivée en trombes devant tout ce petit monde, de fort mauvaise humeur.

      Au même moment, le loquet de la porte grinça, faisant apparaître un Eragon les cheveux en bataille, la lumière du jour lui agressant les yeux. Une main en visière, il sonda la foule, laquelle s’était tue face à l’ordre de la reine des Vardens. Ou bien à cause de son apparition, vue l’excitation de tous ces gens.

- Eragon, je suis désolée, nous ne voulions pas vous…déranger. Mais il faut les comprendre, après tout ce qui s’est passé pour nous, vous revoir a réveillé l’espoir de notre peuple. Et…

- Ce n’est rien, ma reine. Je comprends. De toute façon il était temps pour nous de se lever, une longue journée nous attend. Il faut que l’on parle, Nasuada.

- En effet, Dragonnier. J’ai fait mandé Orik, Ormar et Trianna à la salle du conseil. Ils doivent nous y attendre, à l’heure qu’il est.

      A cet instant, le visage d’Arya apparut derrière Eragon, le teint un peu cireux. Observant longuement ce spectacle assez étonnant, elle les maintint à un silence absolu, tous retenant leur souffle. Ils allaient peut-être savoir si oui ou non la rumeur était fondée. De toute façon, même erronée, elle se propagerait à une vitesse fulgurante. Arya le savait. Elle n’avait donc plus de raison de se cacher.

      Eragon tourna la tête pour regarder sa bien-aimée, et celle-ci profita de l’occasion pour lui déposer un léger baiser sur ses lèvres, lui chuchotant qu’elle allait se préparer pour la réunion. Pris au dépourvu, le jeune homme garda quelques instants ses yeux transis rivés sur sa belle, avant de se retourner face à une foule qui affichait impudiquement un large sourire commun.

      Rougissant comme une pivoine, il notifia à Nasuada qu’ils arriveraient dans une trentaine de minutes, avant d’être interpellé par l’un de ses « admirateurs » :

- Où est l’œuf, Tueur d’Ombre ? L’avez-vous vraiment trouvé ?

- Oui, mon ami, nous l’avons arraché des griffes du roi. Il est en sûreté, pour le moment. N’ayez crainte, vous pourrez le contempler un jour ou l’autre, mais pour l’instant l’urgence de la situation fait que nous ne pouvons pas vous permettre de défiler tous devant lui. Soyez patients ! Je suis désolé, mais il nous faut nous préparer maintenant. A bientôt !

- VIVE LE DRAGONNIER, ET SON EPOUSE LA PRINCESSE ARYA ! Hurla-t-il, déclaration suivie en chœur par l’ensemble de la foule.

 

      Eragon referma la porte, sonné. Son « épouse » la princesse Arya. Un mot très étrange, surtout pour une elfe, mais il ne pouvait cesser de sourire à l’idée de se marier avec celle qu’il aimait. La révélation en public de leur relation s’était donc très bien passée, loin s’en faut ! Ils étaient apparemment ravis de cette nouvelle, la joie du couple se communiant allègrement aux peuples  humain et nain à l’intérieur de la montagne. Il ne fallait plus qu’espérer qu’il en soit de même avec les elfes. Mais, Eragon le pressentait, cela n’allait pas être aussi simple.

- Eragon, cesse de rêvasser et prépare-toi, ou nous allons être en retard. Enfin, TU vas être en retard ! Nota malicieusement Arya, un sourire en coin.

La voir de si bonne humeur gonflait le cœur du jeune homme d’une joie indicible. Le soleil venait à nouveau de frapper à la porte de son âme.

- Il ne nous faut pas plus de cinq minutes pour y aller. Nous avons encore tout notre temps… Murmura-t-il en se plaçant peu à peu devant elle.

- Ah oui ? Et pourquoi ne pas s’y rendre dès maintenant alors ? Continua-t-elle en entrant dans son jeu, reculant vers un coin de la pièce, près du bureau, faussement effarouchée.

- Parce que…nous sommes occupés, non ?

      Le regard d’Eragon brilla d’une excitation qu’il n’avait pas eu depuis longtemps, d’autant plus exaltée par les provocations subtiles de sa compagne. Elle put y lire un désir non dissimulé, comprenant qu’elle avait fait mouche.

      Le jeune homme parvient enfin à son niveau, posant ses mains sur la taille de l’elfe. Tandis qu’elle se laissait aller à cette étreinte, elle tendit le cou pour embrasser le Dragonnier, lequel joua avec elle en lui refusant in extremis le baiser tant attendu, souriant de sadisme. Il finit par l’embrasser passionnément, tandis que ses mains caressèrent les formes parfaites de son aimée. Bientôt, il la prit par la taille, leur deux corps maintenant l’un contre l’autre, sujets à un désir de plus en plus incontrôlable. L’elfe ceinturant la taille d’Eragon de ses jambes, ce dernier avança encore un peu, entraîné par cette frénésie des sens, jusqu’à ce qu’Arya s’asseye sur le bureau.

      Ou plutôt… sur la tarte aux myrtilles !

      Arya se releva d’un bon, reversant le met au sol, faisant voler les fruits aux alentours. Leur étreinte coupée nette, les deux amants se regardèrent un instant, puis explosèrent de rire à l’unisson.

      Après une ou deux minutes d’hilarité totale, ils se calmèrent tous deux, reprenant peu à peu leurs esprits.

- Je te l’avais apportée hier soir, mais en te voyant allongée sur le lit, cela m’est sorti de la tête. Je crois qu’il va falloir te trouver d’autres vêtements, à moins que ce joli violacé de tâches de myrtilles soit devenu à la mode depuis notre dernier séjour, ironisa-t-il.

- Tu en voulais peut-être avant d’aller à la réunion ? Se préoccupa-t-elle.

- A dire vrai, c’était pour que tu te nourrisses un peu. Tu n’as presque rien mangé hier, et je n’aime pas te voir dans cet état tu sais…

- Oui, je sais Eragon. Mais je vais mieux aujourd’hui. Grâce à toi, ajouta-t-elle, vibrante de sincérité.

      Le Dragonnier prit alors dans ses bras sa bien-aimée, tous deux silencieux, profitant de la douceur de cette étreinte. Puis ils se séparèrent pour finir de s’habiller d’une manière convenable. Vu qu’il n’avait pas besoin de se changer à nouveau, Eragon fut prêt le premier.

- Je vais passer aux cuisines pour y chercher quelque chose à nous mettre sous la dent. Tant pis si nous voir manger là-bas les offusque, mais nous avons mieux à faire que ne pas les froisser par ces manières.

- Très bien, je te rejoins là-bas, conclut-elle derrière un paravent qui la masquait des yeux gourmands d’Eragon. Je prendrais l’œuf avec moi, caché dans un sac, je te rassure. Mieux vaut ne pas le laisser ici sans surveillance…

- Tu as raison. A tout à l’heure, mon amour ! Déclara-t-il en disparaissant à l’extérieur de la pièce.

     

      - ALLEZ-VOUS ENFIN REALISER QUE C’EST NOTRE DERNIERE CHANCE ! Tonna Eragon en frappant du poing sur la table, fou de colère.

      Tous les autres membres de la réunion le dévisagèrent, médusés. Jusque-là, il était resté très calme, assez peu bavard. Mais il en avait assez. Nasuada et les nains tentaient inlassablement de s’écarter de la voie proposée par Angela, grande absente du conseil. Trop faible, elle était alitée depuis son exploit à Aberon. Mais lui savait que c’était leur dernière option. La seule et unique chance de salut, sinon de victoire qu’il leur restait. Et il entendait bien se faire comprendre.

- Oui, nous avons trouvé le troisième œuf de dragon, qui est bel et bien là, comme vous pouvez le constater. Mais soyez réalistes et ouvrez les yeux ! Même s’il éclosait sous peu, il ne serait pas assez grand pour affronter le roi. La dernière bataille approche, vous le savez tous. Il a attaqué le Surda, et il ne va pas s’arrêter en si bon chemin. Ce que je vous demande est clair : soyez prêts à évacuer l’armée naine, surdane et des Vardens lorsque je vous le dirai. Ou plutôt, quand je vous l’ordonnerai.

« Eragon, fais attention » notifia Saphira à son Dragonnier.

« L’heure des demi-mesures est révolue ma belle. S’il ne réponde pas à notre appel quand nous en aurons besoin, tout espoir sera perdu. »

      Il laissa ses paroles faire leur effet dans l’esprit de ses « amis ». Mais tous paraissaient offensés par le ton sec du Dragonnier. Nasuada la première.

- Eragon, je te rappelle que…

- Oui, je t’ai juré allégeance, Nasuada. Mais avant tout, Saphira et moi sommes fidèles à tous les peuples libres de l’Alagaësia. Si vous êtes trop sots, ou vaniteux, ou quoi que ce soit d’autre pour ne pas comprendre cela, je n’hésiterai pas à user de ma position. Nous sommes en guerre, et nous ne sommes pas en position de force, loin s’en faut. Je vais aller chercher les Urgals, avec ou sans votre accord. Mais si vous ne venez pas à notre rencontre, nous nous ferons tous détruire par la force de frappe de Galbatorix. Il nous faut être unis pour espérer vaincre et l’emporter !

     La colère sur le visage du Dragonnier n’avait d’égale que la stupeur de ses interlocuteurs. Seule Arya observait Eragon avec une impassibilité feinte, derrière laquelle il devinait un assentiment profond à tout ce qu’il disait, le confortant dans sa position.

- Et comment crois-tu que nous défendrons Tronjheim une fois partis, Dragonnier ? Le cristal de Korgan ne nous défend que grâce à l’énergie que nous lui fournissons. Si ne nous sommes plus là, nous serons à la merci du roi à tout moment, questionna Ormar avec hargne, rouge écarlate.

- Et si vous restez ici pour vous cacher comme des couards, il viendra vous écorcher vif un par un une fois qu’il aura tué tous ceux qui seront au-dehors, attendant patiemment que vous sortiez de votre trou ou que vous mourriez de faim !

      Voyant que personne ne voulait concéder du terrain, Eragon réagit avec véhémence :

- Ceux qui ne peuvent pas combattre pourront rester ici. Enfants, femmes et vieillards assureront la pérennité du bouclier de Korgan, même si la zone défendue sera bien moins importante. Avez-vous appelé toutes les colonies naines à se rapatrier à Tronjheim ?

La question ne pouvait souffrir une réponse négative. Qui sait ce que ferait Eragon s’ils n’avaient pas suivi son conseil.

- Oui, Dragonnier, ils sont en route. Certains sont même déjà arrivés, affirma Orik, glacial.

- Parfait, coupa Eragon. Nous sommes en train de perdre un temps précieux, luxe que nous n’avons pas. Vous connaissez notre position. Les elfes, représentés par Arya, l’approuvent…

- Pfff, siffla mauvaisement Ormar, tandis qu’Orik, son vieil ami, leva les sourcils de manière assez provocante, blessant profondément le Dragonnier par ce signe évident de moquerie.

- J’ai bien dit représentés par Arya, et non dirigés. Tous les elfes présents ici, à Tronjheim, adhèrent à notre point de vue. Il faut croire qu’ils ont l’honnêteté et le courage d’admettre la vérité en face, aussi catastrophique soit-elle. La séance touche donc à sa fin. Nous partons dans une heure pour Ellesméra. Priez pour le salut de nous tous que nous trouvions le moyen de trouver la cité des Urgals.

      Eragon se leva alors violemment de sa chaise, manquant la faire tomber, et se dirigea vers la sortie, furieux. Saphira le suivit derechef, précédée d’Arya. Arrivée dans le couloir, l’elfe attrapa un bras d’Eragon pour arrêter sa marche vibrante de colère.

- Tu as fait ce qu’il fallait, Eragon. Mais ne leur en veux pas de trop, ils ont juste peur. Ils reviendront à la raison, tu connais Nasuada, elle comprendra que nous n’avons pas d’autres choix. Laisse-leur quelque temps pour digérer tout cela. Être confronté violemment à la réalité n’est jamais plaisant, mais les nains et les rebelles sont des peuples vaillants et courageux.

- Ce ne sont que de vraies têtes de mules ! Vociféra-t-il, hors de lui.

- Je sais, et ils se rendront compte de leurs erreurs. Mais ne juge pas tous ces gens uniquement à partir de cette discussion. Au fond de toi tu sais qu’ils sont nobles. Même les plus preux combattants peuvent avoir à un moment peur et douter, n’est-ce pas ?

Voyant qu’il ne répondait pas, elle poussa son avantage jusqu’au bout :

- Je suis fier de toi, lui caressant de sa main droite la joue gauche du jeune homme. Allons voir Angela, puis préparons-nous. Plus vite serons-nous partis, mieux cela vaudra.

      Toute sa tension comme envolée, il la gratifia d’un regard empli de reconnaissance. Elle agissait sur lui comme un véritable baume, et l’inverse valait également, il l’avait prouvé cette nuit. Ils étaient faits l’un pour l’autre, cela paraissait évident un peu plus chaque jour.

 

      - Eragon, tu es vivant, dieu merci !

      Les perles de joie qui ruisselaient sur le visage d’Angela troublaient énormément le jeune homme. Un lien de plus en plus puissant entre elle et lui s’était établi, et la voir dans cet état l’emplissait d’un chagrin intense.

      La sorcière était allongée sur une couche, recouverte par une multitude d’épaisseurs de draps. Seul son visage en ressortait, lequel trahissait la souffrance de la femme. Son visage émacié, très creusé, témoignait d’une maladie très virulente, en plus d’être sûrement douloureuse. Des cernes profonds accentuaient plus que jamais l’état de faiblesse de la souffrante. On l’aurait crue mourante.

      Solembum reposait non loin d’elle, tout aussi mal en point. Adoptant sa forme humaine, ses canines ressortaient de sa bouche pourtant fermée, tandis qu’il semblait plongé dans un sommeil loin d’être réparateur. Une serviette propre pendait sur son front, probablement pour tenter de baisser une fièvre importante, comme pour Angela.

      Cette dernière leva une main tremblante vers le Dragonnier, lequel la prit aussitôt entre ses paumes, les larmes lui montant presque aux yeux.

- Eragon, dis-moi que tu vas aller à Ellesméra. Il faut…

- Chuuuut. Calme-toi, passant instinctivement au tutoiement. Nous partons pour la capitale elfe dès que nous aurons quitté cette pièce. Angela, comment… ?

- Je suis trop fatiguée, Eragon. Je n’ai plus beaucoup de forces. Prends…ce médaillon… s’il te plait.

      Avec difficulté, grimaçant de douleur, Angela parvint à prendre l’objet dissimulé dans ses vêtements. Un médaillon en argent brillait quelque peu dans la paume de la sorcière. Des arcs de cercle s’entrecroisaient en une forme très complexe. Tous ces croissants de lune conféraient un mysticisme envoûtant à l’objet, mais Eragon était bien loin d’en connaître la cause. C’était un fait, voilà tout.

- Passe la chaînette autour du cou, Eragon. Surtout ne le perds pas, car il te sera nécessaire pour accomplir la prophétie de…

Une toux extraordinaire vint interrompre les paroles de la sorcière, qui ne pouvait cacher la douleur que sa maladie lui infligeait.

- … de Solembum. Il faut que tu trouves l’entrée de l’arbre Menoa, mon petit.

- Oui je sais, Angela, et je ferai tout en ce sens. Mais comment puis-je te venir en aide ? Je pensais que tu allais m’accompagner et m’aider à trouver…

- Je ne peux malheureusement pas dans mon état. Mais le seul moyen pour nous d’espérer guérir est de retourner à Urhir Galadrim.

- Comment cela, « retourner » ? Que veux-tu dire ?

- Je vois que tu es toujours aussi vif d’esprit, Eragon, remarqua-t-elle, amusée, avant d’être de nouveau secouée par une quinte de toux impressionnante. Mais il est des secrets qu’il est dangereux de connaître. Sache seulement que je suis déjà allée là-bas, mais qu’il m’était impossible d’y retourner une fois partie…

      Ne comprenant absolument pas ce qu’il se tramait, le Dragonnier se renfrogna.

- Va-t-en maintenant, tu as assez perdu de temps en discutant avec la vieille femme que je suis.

- Cesse de plaisanter tu veux, tu es encore dans la fleur de l’âge. Tu vas t’en remettre, fais-moi confiance. Je trouverai cette cité, et tu y reviendras avec l’armée des nains et des hommes.

Le Dragonnier souleva la serviette humide sur le front de la sorcière et y déposa un baiser, pour finalement se lever et sortir aussi vite qu’il était entré. Tandis qu’il dévalait les marches pour rejoindre sa compagne et Saphira, il ne put entendre les derniers chuchotements de la sorcière :

- Si tu savais, mon pauvre enfant…

 

      Eragon arriva sur la grande place, transformée en véritable fourmillière de nains, hommes et femmes qui désiraient tous l’apercevoir au côté de son aimée, mais aussi, il le savait bien, dans l’espoir de voir le fameux œuf de dragon. A plusieurs reprises, les gardes durent repousser quelques téméraires qui encombraient les va-et-vient des domestiques, lesquels s’affolaient à combler les sacs sur la selle de Saphira. Près de la dragonne, le jeune homme aperçut une silhouette familière. Il en rayonna de bonheur en apercevant Ordarik, son ami fidèle qui les avait tant aidés lors de la quête du Puits Sacré, à Orgaramir.

- Eragon ! S’écria-t-il avant de l’étreindre vigoureusement, secouant le jeune homme comme un pommier malgré sa petite taille.

- Ordarik, je ne savais pas que tu étais déjà arrivé. Je suis si content de te revoir !

- Moi aussi, mais tu dois déjà repartir ! Bah, on est un héros ou on ne l’est pas, pas vrai ?

Souriant à la note d’humour du nain, il le prit par l’épaule pour s’éloigner un peu plus de la foule.

- Mon ami, j’aurais besoin que tu interviennes en notre faveur. Vois-tu…

- Arya m’a déjà tout raconté, et je suis entièrement d’accord avec votre point de vue. Je ramènerai Orik et Ormar à la raison, fais-moi confiance. Pars l’esprit léger de ce point de vue-là !

Parlant encore plus bas, Eragon peina à entendre ce que son compagnon lui disait :

- …vrai que toi et Arya, vous… ?

Le teint du jeune homme rosit instantanément, confirmant les bruits qui étaient parvenus jusqu’aux oreilles du nain.

- Oui, Ordarik, c’est vrai. Nous nous aimons, c’est aussi simple que cela.

- Merveilleux ! S’exclama le nain, aussi radieux que le Dragonnier.

- Et en ce qui concerne l’œuf, cela aussi c’est vrai ? Car personne ne l’a vu, et certains pensent que…

N’attendant pas qu’il termine sa phrase, Eragon rejoignit Arya et lui transmit quelques mots, avant de plonger son bras dans le sac qu’elle lui tendait. Il en ressortit aussitôt la pierre verte qui étincelait sous la lumière diffusée par Isidar Mithrim.

- Mes amis, comme je vous l’avais annoncé, nous avons bien en notre possession le dernier œuf de dragon. Vous l’avez devant vous.

Les yeux ronds comme des soucoupes, tous admiraient ce trésor inestimable, certains affichant un regard empli de désir et d’envie, ce qui eu le don d’écœurer le Dragonnier, lequel rangea soigneusement la pierre à la vue et à la barbe de tous.

- Vous le savez, la guerre a balayé le Surda. Galbatorix ne peut pénétrer dans cette ville, grâce à la magie de Korgan. Néanmoins il ne va pas s’arrêter là. Ne pouvant vous atteindre, il va probablement s’attaquer aux elfes, au nord. La fin approche, mes amis. L’orage va bientôt éclater, et les peuples libres auront besoin de vous tous pour l’emporter. Le nouveau Dragonnier ne pourra pas être prêt à temps pour nous aider si l’œuf éclot avant la fin de cette guerre. Aussi je l’emporte en lieu sûr. Si nous vainquons, chacun aura sa chance de faire éclore l’œuf, et ainsi faire germer le nouvel âge des Dragonniers. Affûtez vos armes, et soyez prêts pour la dernière bataille. Que vos lames pourfendent nos ennemis sans faillir ! Pour la liberté !

      Un hurlement de joie résonna dans la place suite au discours du Dragonnier. Il avait conquis le cœur de tous ces individus, et leur enthousiasme se propagerait à l’ensemble de la population de la cité, il était prêt à le parier. Leurs chefs ne pourront que plier l’échine face à la pression populaire, ce qui rassura le jeune homme.

      Heureux de son effet, il redonna le sac à Arya, laquelle grimpa avec souplesse sur la selle d’une Saphira qui attendait impatiemment de laisser cette atmosphère survoltée derrière elle. Avant de partir, il formula une dernière requête à son ami :

- Ordarik, peux-tu t’assurer que mon cousin, Roran, vous suivra bien lors de votre voyage vers Urhir Galadrim. Il est accompagné de sa fiancée, une jeune femme rousse, mais elle est sous l’emprise d’un Ombre. Elva, plus précisément.

Le nain s’assombrit en entendant le nom de cet être maléfique.

- Tu as ma parole, Dragonnier. Je ferais attention à ton cousin comme s’il était de ma propre famille !

- Merci beaucoup, Ordarik.

- Allez-vous en maintenant, tu sais aussi bien que moi que les elfes sont vraiment tatillons sur les horaires, et qu’un rien les agace !

Eragon afficha un grand sourire sous la plaisanterie du nain, laquelle amusa aussi la princesse elfe. Il sauta derrière sa bien-aimée, puis permit à sa dragonne de décoller. Avec plaisir, elle étendit ses ailes devant une assemblée toujours impressionnée par la grâce de cette créature légendaire, puis s’éleva pour bientôt traverser le dôme nacré de Farthen Dûr, emmitouflé dans une épaisse couches de nuages blancs et gelés.

 

      Saphira voyageait très rapidement. N’ayant que deux passagers sur le dos, elle pouvait laisser libre cours à ses envies. Tandis qu’elle s’amusait à effectuer des acrobaties en tout genre, notamment lorsqu’elle pourchassa deux Fanghurs isolés qui eurent le malheur de croiser son chemin, les deux tourtereaux profitaient de ce moment de calme bien mérité. Un air frais les enveloppait tandis qu’ils s’étreignaient sans complexe.

      Ils félicitaient tous deux la dragonne de sa grâce et de sa célérité, lui flattant l’encolure autant que son ego. Dans les airs, ils se sentaient seuls au monde, libérés de toute contrainte. Il n’avait qu’à croquer l’instant présent en toute sérénité.

      En début d’après-midi, ils atterrirent au pied des montagnes des Beors pour se restaurer. Eragon et Arya mangèrent de bon cœur, le repas matinal ayant été plus que limité pour gêner au minimum les autres membres du conseil lors de la réunion.

      Le cœur léger, ils repartirent à l’attaque du désert, bientôt assaillis par une chaleur étouffante, qui malgré tout plaisait tant à la dragonne. Elle adorait cet endroit, Eragon le savait. Il lui avait promis de revenir explorer cet endroit quand tout sera terminé.

      Rayonnante, Saphira vola à la vitesse du vent, s’émerveillant à chaque instant de ses petites découvertes sur ce pays très mal connu. Avec sa vision de faucon, elle apercevait des animaux longs et écailleux qui ressemblaient aux pierres sableuses du désert, se confondant avec leur environnement. Elle aperçut aussi une colonie d’insectes biscornus s’attaquer en masse à un morceau de pain qu’Eragon leur avait jeté, luttant toutes ensemble pour soulever le poids titanesque de ce trésor inestimable.

      Eragon quant à lui appréciait ces moments de complicité avec les deux personnes qu’il aimait le plus au monde. Il enlaçait tendrement Arya, laquelle se prélassait avec délice dans les bras de son amoureux, allant parfois jusqu’à se retourner complètement pour une séance de caresses et de baisers sensuels et doucereux, même si limités par la présence de la dragonne.

      Le soleil se coucha bientôt, égayant l’horizon d’une gamme de couleurs orangées des plus magnifiques. Trouvant inutile d’arriver exténués à Ellesméra, ils s’arrêtèrent d’un commun accord à la lisière de la forêt, profitant du calme sylvestre pour établir un camp tranquille et agréable, bénéficiant de la protection de cette canopée.

      En une dizaine de minutes, Eragon revint les bras plein de rondins de bois, puis le fit flamber autour d’un trou creusé dans la terre encore sableuse. Arya s’affairait quand à elle à sortir les plats, tous végétariens bien entendu, des sacoches pendus à la selle de la dragonne, laquelle avait exigé de se défaire de tout cet harnachement, avant de partir chasser les daims dans la forêt avoisinante.

      L’œuf de dragon posé près d’eux, ils commencèrent à déguster une tarte aux myrtilles, comme celle qu’ils avaient massacrée le matin même. Le crépuscule en toile de fond, ils se dévorèrent des yeux en même temps que de savourer ce succulent met.

      Idiotement, Eragon fit tomber un groupe de myrtilles de sa bouche alors qu’il tentait de manger une nouvelle part. Alors qu’il tentait d’épousseter les fruits de ses vêtements, Arya s’approcha de lui, une idée derrière la tête. Lorsqu’il releva les yeux, il croisa son regard, ce qui l’électrisa instantanément.

      Elle avait posé il ne savait où sa part quelque part, et plongeait déjà ses mains avides de contact sur le cou du Dragonnier, pour lui souffler tout près de lui :

- Attends, tu as une tâche, là.

Puis elle posa ses lèvres sur la nuque du jeune homme en faisant lentement tourner sa langue contre la peau d’Eragon.

- Et encore là. Tu ne manges pas très proprement, cher Dragonnier, lui murmura-t-elle, aguicheuse, tandis qu’elle s’attaquait déjà à la commissure droite de ses lèvres avec autant de ferveur.

      Eragon laissa alors tomber son morceau de tarte au sol, prenant l’elfe par la taille, tous ses sens en ébullition. Se laissant allonger au sol par l’elfe, il lâcha la bride à ses sensations qui bourgeonnaient à une vitesse fulgurante, prenant un plaisir intense à mesure qu’Aya se faisait de plus en plus entreprenante. Elle avait vite abandonné la commissure des lèvres pour embrasser franchement le jeune homme, s’abandonnant avec délice à la passion dévorante qui les consumait.

      Eragon reprit le dessus tout en enlevant la veste qu’il portait, déboutonnée précédemment par une elfe décidément très habile de ses doigts, lesquels se faufilaient dans les cheveux de son amant.

      Elle s’attaquait désormais à la chemise du jeune homme, aussi en profita-t-il pour laisser courir ses mains sur les formes parfaites de sa belle, laquelle gémit de plaisir lorsqu’il effleura le bout de ses seins. Affichant un sourire et un regard entièrement pleins de désir, elle savoura sa victoire sur le vêtement qui partait un peu plus loin, alors qu’elle glissa ses mains sur le torse nu et musclé du jeune homme. Lequel sentit son excitation monter encore d’un cran lorsqu’elle planta doucement ses ongles dans sa peau alors qu’elle caressait maintenant ses abdominaux.

      Reprenant le dessus, l’elfe commença à s’effeuiller, les mains fébriles du jeune homme l’aidant volontiers dans sa quête.

      Un bruit de craquement perça alors le crépitement des flammes.

      Arya se retourna, ayant capté ce son étrange. Soudain inquiète, elle scruta les environs avec insistance, traquant le moindre indice d’ennemis potentiels aux alentours.

- Qu’y a-t-il ? S’interrogea Eragon.

- Rien du tout, j’ai cru entendre un bruit, lui répondit-elle après une petite minute de pause. Où en étions-nous déjà ? Provoqua-t-elle tout en se couchant sur le torse brûlant du jeune homme, lui prodiguant des baisers endiablés.

      Elle pouvait même sentir le cœur de son compagnon qui palpitait à toute allure, ce qui la fit sourire, heureuse de son effet sur son compagnon. Elle continua alors ce qu’elle avait entamé, et parvint à s’extraire de ses vêtements si contraignants.

      Eragon contemplait la plastique de sa partenaire, ému. Mais il ne resta pas bouche bée bien longtemps. Arya prit les mains du jeune homme pour les poser sur son corps, lequel comprit aussitôt ce qu’il devait faire. Ne cachant plus le plaisir qu’il lui procurait, l’elfe commença à pousser quelques gémissements de bonheur, bientôt accentués par le contact de la bouche de son partenaire sur sa poitrine.

      Fou d’amour pour sa bien-aimée, il commença à descendre ses mains vers les hanches divines de l’elfe, enlevant avec maladresse amusante la ceinture qui maintenait son pantalon en cuir résistant, idéal pour la traversée du désert. Bientôt, il défit un à un les boutons, dernier rempart qui le séparait de l’objet de son désir. L’elfe se leva pour laisser tomber son pantalon. Pour s’attaquer aussitôt à celui d’Eragon.

- Arya, je…

- Oui… ? Murmura-t-elle tout en continuant ses délicieux méfaits.

- Je… C’est la première fois pour moi, et…

Plantant son regard dans celui du jeune homme, elle lâcha sa prise pour s’allonger sur lui et l’embrasser de plus belle.

- Tu veux apprendre l’un de mes secrets ? demanda-t-elle tandis qu’il avait du mal à reprendre contact avec la réalité.

- B…bien sûr, mon cœur.

- Et bien, pour moi aussi, chuchota-t-elle au creux de l’oreille, non sans érotisme.

- Toi aussi quoi ? Oh…

Bouche bée, il ne semblait pas y croire.

- Mais… Tu n’as jamais… Comment… ?

Posant un index sur la bouche de son compagnon, elle répliqua, amusée :

- Je n’ai tout simplement jamais été amoureuse au point de m’offrir à quelqu’un, lui confia-t-elle, subtil compliment qu’il reçut parfaitement.

Esquissant un sourire radieux, il enserra l’elfe amoureusement pour lui prodiguer à nouveau de tendres baisers.

      Un autre bruit de craquement.

      Cette fois-ci, elle n’avait pas rêvé ! Quelque chose clochait, et il fallait savoir quoi.

- Tu as entendu ? Chuchota-t-elle à son amant, qui hocha la tête par l’affirmative.

      Rattrapant son bas, elle tourna lentement autour du feu pour identifier la source de cet étrange phénomène. Eragon quant à lui se rapprocha de la selle, empoignant sa précieuse épée, Wyrdfelh, tout en prenant la lame d’Arya pour la lui donner.

      Encore un autre !

      Cette fois-ci il était plus fort.

- A…Arya !

- Quoi ? Chuchota-t-elle alors qu’il avait élevé la voix.

      Elle se rapprocha de lui pour voir son visage ahuri, à la fois stupéfait et rayonnant de bonheur. Elle suivit son regard et comprit ce qui se passait. Blanche comme un linge, elle s’approcha de la source des craquements, dont un nouveau se fit entendre, encore plus intense que le précédent.

      Agenouillée au sol, le torse nu, elle fit face à la pierre verte, qui se fissurait de part en part. Peu à peu, des craquelures apparurent un peu partout, jusqu’à ce qu’un morceau se détache, pour laisser apparaître une tête écailleuse. Le troisième œuf de dragon avait finalement éclos.

- Incroyable ! Réussit uniquement à dire Eragon, écarquillant les yeux/

      Arya regardait le petit être émerger de sa coquille, étirant ses pattes à leur maximum, engouffrant ses premières goulées d’air dans ses naseaux. Les yeux larmoyants, elle planta son regard dans celui de la créature, d’un vert sombre des plus éclatant.

- Tu es une Dragonnière, Arya. C’est… C’est formidable !

      Ne répondant pas aux exaltations de joie de son compagnon, elle tendit fébrilement sa main droite vers son nouvel ami. La bête s’arc-bouta de tout son long, quelques pointes blanches dépassant de sa colonne vertébrale très étirée. Il émit un son assez aigu, avant de se rapprocher de l’elfe. Puis il finit par la toucher du bout du museau.

      Aussitôt, une décharge électrique la traversa entièrement, subjuguant toutes ses sensations. Elle avait l’impression que son propre sang était en feu, son corps en ébullition. Une sensation de puissance l’envahissait, complètement sonnée par ce lien d’énergie aussi intense que dévastateur. Lentement, elle reprit conscience et contempla la marque sur sa paume, interloquée.

      Puis elle se releva et prit les jambes à son cou.

      Ne comprenant absolument pas ce qu’il se passait, Eragon s’assura que Saphira allait arriver d’une minute à l’autre avant de s’élancer à la suite d’Arya. Pourquoi réagissait-elle comme cela ? C’était tout bonnement merveilleux ! Ils étaient tous deux Dragonniers, et ils s’aimaient ! Ils ne pouvaient espérer mieux, vraiment ! Non, son comportement était très étrange…

      Il finit enfin par la rattraper. Elle s’était réfugiée près d’un arbre, pleurant tout son soûl, se berçant à la manière d’un enfant inconsolable. Le jeune homme vint la prendre dans ses bras, laquelle se blottit contre lui, jusqu’à ce qu’elle déverse tout son chagrin contre le torse de son compagnon.

- Pourquoi pleures-tu, Arya ? Le destin t’a choisie pour faire partie des Dragonniers. Un œuf s’est ouvert pour toi, Arya ! Ton ami t’attend là-bas, tu vas l’aimer, tu verras.

- Il ne faut pas, Eragon, il ne faut pas. Ce doit être une erreur, c’est impossible…

- Que racontes-tu ? Je ne comprends vraiment pas. Explique-moi, mon cœur.

- Regarde, Eragon. Tu vois cette marque sur ma main. Crois-tu que ce soit normal ?

      Quelque peu troublé, il caressa la paume de la main droite de sa compagne pour s’assurer que sa vue ne le trompait pas. La gedweÿ ignasia d’Arya ne ressemblait pas à la sienne. Ni, d’après ce qu’il en savait, à celle des autres Dragonniers. Celle-là, au lieu d’une spirale ouverte sur la paume, représentait une spirale bien plus ronde, et presque fermée. En fait il ne manquait plus grand-chose pour former un cercle parfait, n’était la queue de la spirale qui dépassait à l’intérieur.

- C’est vrai que c’est étrange, mais ce n’est peut-être pas très grave. Oromis sait peut-être…

- Je m’appelle Emaülyna, Eragon. Ce qui veut dire…

- Le cercle, acheva-t-il, l’esprit embrouillé.

Il n’arrivait toujours pas à percevoir la cause de l’angoisse d’Arya. Tout cela n’avait décidément aucun sens.

- Oui, c’est cela, continua-t-elle, désespérée.

- Qu’est-ce que…

Une marque en croissant de lune apparut sur la paupière gauche de l’elfe. Il aurait pourtant juré qu’elle ne s’y trouvait pas une minute avant.

- Je suis si désolée, Eragon. A cause de moi, les dragons ne pourront peut-être pas se relever de cette guerre, avoua-t-elle, tremblante de peur.

- Comment cela ? Pourquoi dis-tu cela ? Explique-moi s’il te plait, et peut-être trouverons-nous une solution, ensemble, tenta-t-il de la convaincre autant que lui-même.

- Malheureusement il n’y en a pas. Ce dragon est condamné, Eragon.

Sous le choc, il n’en crut pas ses oreilles. Tout cela paraissait si absurde. Avait-elle perdu la raison ?

- Ce dragon est en bonne santé, Arya. Pourquoi voudrais-tu qu’il disparaisse alors qu’il vient tout juste de naître ?

- Tu ne comprends pas, Eragon. Tu ne peux pas… Murmura-t-elle pour elle-même, recommençant ses bercements mécaniques.

- Alors aide-moi à y voir plus clair enfin ! S’échauffa-t-il, décontenancé.

- Je ne voulais pas cela, je te le jure. Tant de gens vont souffrir à cause de moi…

- Parle-moi. Parle-moi s’il te plait, je t’en conjure. Pourquoi es-tu dans cet état, Arya ?

Elle ne répondait plus, submergée par une terreur qu’il ne parvenait pas à discerner. Lui aussi angoissé, il prit le visage de l’elfe dans ses mains, la forçant à le regarder.

- Dis-moi ce qui t’effraie, Arya ! Laisse-moi t’aider…

Toujours un silence oppressant, glacial.

- Pourquoi es-tu ainsi ? Pourquoi repousser ce dragon ? Pourquoi ME repousser ? Eleva-t-il la voix, transi de peur.

- PARCE QUE JE VAIS MOURIR, ERAGON ! Finit-elle par avouer, éclatant en sanglots contre un Dragonnier dont le cœur manqua s’arrêter, tétanisé.

 

      Un cauchemar. Ce n’était qu’un horrible cauchemar, qui allait bientôt céder la place à une réalité bien plus douce. Ce ne pouvait pas être possible. Non, elle s’était trompée. Elle le devait. N’avait-elle pas été choquée que le dernier œuf ait éclos pour elle ? Tout ne pouvait pas être prédéterminé…

      Avec une patience dont il ne se serait pas cru capable, il attendit qu’Arya finisse d’épuiser toutes les larmes de son corps. Chaque seconde de silence saignait à blanc son cœur et déchirait son âme, le torturant comme jamais auparavant. Cela devenait de plus en plus insupportable.

- Excuse-moi Eragon, je n’aurais pas dû…

- Raconte-moi. S’il te plait. J’ai le droit de savoir, dit-il vaguement, même si une partie de lui ne voulait rien entendre de plus, trop effrayé par les prochaines révélations.

- Ce…cette marque, sur ma paupière, elle… Elle a toujours été là, mais seuls ceux qui connaissent mon nom peuvent la voir. Elle n’a pas toujours été ainsi. Le cercle se referme à mesure que le temps passe. Et il a grandi depuis le jour de ma naissance… Le jour de la Chute.

- La chute ? Quelle chute ?

- Celle des Dragonniers. Eragon, tu sais que j’ai plus de cent ans. Ce que tu ignores, c’est mon âge exact.

Le jeune homme ne broncha pas, ne voulant pas la brusquer. Maintenant partie, elle allait forcément venir au cœur du problème.

- Ma mère est tombée enceinte durant la guerre des Dragonniers. Mes parents côtoyaient souvent les grands maîtres, dont leur chef, Vrael, un de leurs amis le plus sincère et loyal. C’est pour cela que mon père et ma mère l’avaient désigné comme mon futur Miriaman, tâche qu’il avait acceptée avec joie.

- Miriaman ? Je ne connais pas cette expression…

- C’est une sorte de parrain, qui prend soin du filleul s’il arrivait quelque chose aux parents, mais sans tout le caractère religieux que vous lui attribuez. Un lien unique unit le Miriaman et le Miriamun. Le filleul, si tu préfères. Il est scellé par une magie ancestrale que semblait maîtriser Vrael. Cette tradition ancienne est morte avec lui. Plus aucun Miriaman n’a été désigné depuis lors.

Une pause.

- La guerre tournait à l’avantage de Galbatorix au terme de la grossesse. Le serment qui me reliait à Vrael a alors agi très étrangement, et peut-être est-ce l’une des raisons qui fait ce que je suis aujourd’hui. Emaülyna…

Nouvelle pause.

- Ma mère a eu ses contractions lors d’un après-midi, tandis qu’elle était secouée de crises de panique. Elle ne savait pas ce qu’il se passait, et avait très peur pour ma santé. Les enfants elfes étant très rares, mes parents ne pouvaient pas se permettre de me perdre. Avec courage, elle a souffert durant des heures avant que je naisse. Et avant que mon Miriaman ne se fasse exécuter. Ma première bouffée d’air a été aussi la dernière pour Vrael. A travers mon lien avec lui, j’ai senti la vie le quitter tandis qu’elle commençait à m’habiter. Ma naissance a ainsi annoncé l’avènement de l’ère de Galbatorix.     

      Et par conséquent, à l’autre bout du cercle…

Eragon n’avait pas besoin d’un dessin pour enfin comprendre l’horreur que tout cela impliquait.

- …je devrai mourir pour que Galbatorix disparaisse à son tour, conclut Arya, la mort dans l’âme.

      Voilà, le couperet était tombé. Et l’ignominie de ce secret dépassait tout ce qu’il aurait pu imaginer. Comme elle, il se sentait condamné.

Mais il ne devait pas faillir. Pour elle.

- Tu… tu as peut-être tort. Comment peux-tu savoir ce qui s’est réellement passé lors du meurtre de Vrael ? Tu n’étais qu’un jeune bébé fraîchement né. Comment expliques-tu que nous soyons ensemble désormais alors que la prophétie de Blagden te l’interdisait ? Et le fait qu’un dragon, le dernier d’entre tous, éclose pour toi, alors que tu es supposée mourir pour cette cause ? Non, cela peut être tout autre chose…

Arya tenta d’ouvrir la bouche mais le jeune homme l’en empêcha instinctivement en lui posant un index sur ses lèvres.

- Je sais que tu es angoissée, Arya, tout comme moi. Me révéler cela n’a pas dû être une chose facile, mais, s’il te plait, cesse de penser à ce qui va advenir de nous. Laisse-moi l’espoir que tout cela n’est pas ce que l’on croit être, et agissons en conséquence. Nous seuls pouvons lutter contre Galbatorix, et beaucoup de vies dépendent de nous. Mais si j’accepte que tu doives mourir pour cela, je serais tout aussi impuissant que les autres. Non, tu peux te tromper, j’en suis certain. Et même si tu n’y crois pas, et bien ma foi compensera la tienne, je t’en fais la promesse !

      Emue, enveloppée par cet acte de confiance sans limite en un avenir plus clément, elle se releva dignement, aux côtés d’un Eragon qui tentait par tous les moyens de cacher ses pensées. Mais maintenant, tout comme elle, son esprit serait tourmenté à chaque instant par la possibilité de sa mort. C’est pourquoi elle se devait de lui faire abandonner la mine grave et sérieuse qu’il affichait.

- Dis-moi, maintenant tu me dois quelque chose… lui glissa-t-elle à l’oreille timidement.

- Et quoi en particulier ? Demanda-t-il, sceptique.

- Et bien, tu connais le plus grand de mes secrets. A ton tour maintenant !

- Tu sais bien que je n’en ai pas pour toi, mon cœur.

- Ou que tu voudrais bien me faire croire. Mais voyons voir, il ne me semble pas connaître cette histoire de « Murleau » si je ne m’abuse…

Eragon maudit une nouvelle fois intérieurement son cousin qui n’avait pas su fermer son clapet à temps. De plus il ne s’attendait pas à ce que sa compagne mette cela sur le tapis à cet instant précis.

« Eragon, Arya, revenez par ici, et vite ! »

Saphira venait de s’immiscer dans leurs esprits afin de les ramener vers elle le plus rapidement possible. Il devait se passer quelque chose.

- Tu ne perds rien pour attendre, Dragonnier ! Cria Arya qui courait derrière son compagnon, lequel filait à toute allure à l’encontre de sa moitié.

Et son retard s’accentua quand elle s’arrêta nette, le souffle coupé.

« Bonjour à toi, Dragonnière. Il est temps pour nous de faire connaissance. Viens à moi ! » Susurra cette voix légèrement rauque, assurément mâle.

      A la fois bouleversée et excitée, elle reprit sa course comme si le diable en personne la prenait en chasse, désireuse de savoir si elle n’avait pas rêvé. Le bébé dragon, son dragon ! lui avait parlé pour la première fois, alors qu’il venait tout juste d’éclore ! Non, ce ne pouvait pas être cela. C’était tout bonnement impossible.

       A mesure qu’elle se rapprochait de leur camp, elle sentit le lien qui l’unissait à ce nouvel être vivant se renforcer, contact à la fois doux et puissant. L’ombre imposante de Saphira dansait déjà sur les arbres alentour lorsqu’elle croisa à nouveau le regard de son nouvel ami. Sa moitié.

      Une étonnante sagesse semblait sommeiller dans son regard vert, l’iris de ses yeux devenant plus sombre à mesure qu’il se rapprochait des demi-lunes noires qui laissaient passer les rayons lumineux. Dès lors elle n’avait plus de doute. Il lui avait bien parlé.

- Arya, ton dragon est très spécial ! Il parle ! Saphira, elle…

- Je sais Eragon, coupa-t-elle pour se focaliser uniquement sur le petit reptile.

      L’elfe ferma les yeux pour se concentrer uniquement sur son objectif. Sa pensée toute dirigée vers le dragon, elle se glissa peu à peu dans le canal qui la reliait à lui. Mais elle fut un peu trop lente. Il avait pris les devants.

« Te voilà enfin, Arya, fille d’Evandar et d’Islanzadi, Miriamun de Vrael, chef des Dragonniers. Je m’appelle Valinor, dernier des trois gardiens de la Sanghenr. »

« Tu… tu connais ton nom ? C’est… »

« Etrange ? Oui, je comprends ce que tu ressens. A dire vrai, j’en suis tout aussi étonné que toi. »

« Comment cela ? »

« Et bien j’ai connaissance de certaines informations qui me sont étrangères. En outre c’est comme si on avait implanté en moi toutes ces données. »

« Mais comment cela est-il possible ? Saphira, la dragonne qui… »

« Je sais qui elle est, Arya… » Lui notifia-t-il d’un ton toujours aussi neutre.

« Euh, oui, bien sûr. Lorsque son Dragonnier l’a faite sortir de son œuf, elle n’avait pas ce genre de mémoire. Elle ne connaissait ni son nom ni autre chose d’ailleurs. »

« Je n’ai pas de réponse à te donner. Le maître m’a rendu conscient alors même que j’hibernais dans ma coquille. Je devais te trouver pour te délivrer certaines recommandations. Et pour y parvenir, j’ai été forcé d’accomplir certains actes dont je ne suis pas très fier, même s’ils furent nécessaires. »

« De quoi parles-tu ? » Interrogea-t-elle, soudain inquiète.

« Tu ne voudrais pas plutôt me présenter à tes amis d’abord ? » Esquiva-t-il, légèrement enjoué.

« Bien sûr ! » Sourit-elle, ne voulant pas le forcer à se replonger dans des moments difficiles.

      Avant de se relever, elle posa sa main argentée derrière les oreilles écailleuses de son dragon, lequel ferma les yeux de plaisir sous cette caresse inattendue et ô combien délicieuse. La peau à la fois lisse et quelque peu rugueuse procura des fourmillements jusque dans l’avant-bras de l’elfe. Elle aimait déjà cela.

      A mesure qu’elle lui prodiguait ses caresses, son nouvel ami se rapprochait d’elle pour accentuer ce contact très plaisant, jusqu’à ce que, pour son plus grand désespoir, elle cesse cette toute première étreinte, lui glissant à l’oreille :

- Merci de m’avoir choisie, dernière friandise délicieuse qui acheva avec perfection cet instant. Leur lien s’était formé, à jamais.

Elle se releva enfin, soutenant les regards amicaux d’Eragon et de Saphira, pour leur déclarer :

- Je vous présente Valinor, mon dragon.

- Comment cela ? Tu lui as déjà donné un nom ? Et bien, c’est du rapide !

- C’est lui qui me l’a révélé, coupa-t-elle, très amusée devant l’expression étonné de son compagnon.

Reprenant ses esprits, Eragon planta ses yeux dans celui du nouveau dragon, lequel lui rendit la pareille. On aurait dit qu’ils se jaugeaient du regard, mesurant l’aura de puissance de l’autre.

      Etendant son pouvoir autour de lui, le Dragonnier chercha à pénétrer dans l’esprit du nouveau né afin de confirmer ses soupçons. Il en était presque certain maintenant. Il y avait trop de coïncidences troublantes. Son interlocuteur lui permit d’accéder à sa conscience, établissant un nouveau lien.

« Tu es un dragon très spécial, Valinor. J’aurais quelques questions à te poser, si tu veux bien. »

« Et toi tu es un Dragonnier intelligent. Je ne doute pas que tes intentions sont justes, l’amour que te porte ma Dragonnière en est garant. Mais c’est à moi de décider du moment où je vous en dirai plus. Pour le moment je te demande de me laisser prendre goût à la vie, vu qu’elle me sera retirée bientôt. Me ferais-tu cette faveur ? »

      Ce n’était pas une question. La perspective de sa mort ne semblait pas perturber le jeune dragonneau. Au contraire il paraissait tout à fait serein. Ce qui troubla d’autant plus Eragon. Bientôt, Valinor devrait répondre à ses questions, mais pour lors, il devrait plier l’échine, et laisser Arya profiter de lui comme il a pu le faire avec Saphira.

 


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