Sanghenr

Chapitre 17 : Sanghenr

 

      Dix jours avant l’attaque de la citadelle de Cithri.

 

      Une migraine imposante qui martelait ses tempes. Une faible lueur frappant douloureusement sa rétine.     

      Murtagh se réveilla difficilement, l’air ahuri. Allongé sur un lit assez confortable, rembourré de paille fraîche, il parcoura la petite pièce de ses yeux hagards. Il apercevait les contours d’un âtre dans lequel la chaleur des braises léchait le visage d’une jeune femme, assise calmement dans un fauteuil rapiécé mais probablement moelleux à souhait. Elle regardait, les yeux dans le vide, le petit rectangle de lumière que laissait échapper la fenêtre entrouverte en égayant les petites particules de poussière que le soleil faisait briller. Murtagh frôla ses cheveux collant de sueur pour toucher son front, et ainsi palper une chaleur anormalement élevée, symptôme de la douleur qui lui embrouillait le cerveau. La silhouette au fond de la salle s’aperçut du réveil du jeune homme, et se leva aussitôt, s’approchant de son lit par la gauche. Elle plongea un linge propre dans une eau bien trop bruyante au goût du jeune homme, puis elle le posa sans préambule sur son front, chassant sans douceur sa main alors posée sur sa tête, inerte.

- Ta fièvre était retombée hier, mais apparemment elle a repris du poil de la bête. Reste couché ! Lui ordonna Enoah, le défiant de désobéir.

Le jeune homme bougonna en signe d’acquiescement, et sa faible tentative pour se relever fut balayée par le ton implacable de la jeune femme, aussi se reposa-t-il sur son lit en grimaçant, constatant que son dos le faisait atrocement souffrir. Son crâne serré dans un étau invisible, il la dévisagea d’un air ahuri, comme s’il tentait d’ordonner ses sentiments et ses souvenirs à propos d’elle. Il ne parvenait pas clairement à la situer, mais il la connaissait, il en était sûr. Elle s’appelait Enoah, il s’en était rappelé lors du crash de…

« THORN ! Mon ami, où es-tu ? Comment vas… ? Thorn, s’il te plait réponds-moi… »

Aucune réponse.

- Que s’est-il passé, Enoah ? Lui souffla-t-il, angoissé, quelque peu épuisé par l’effort qu’il avait fourni.

- Repose-toi, je t’ai dit, tant que tu le peux encore. Les explications viendront plus tard.

- Non elles viendront maintenant ! Lui rétorqua-t-il, élevant la voix, comme à la façon de son père, héritage qu’il détestait néanmoins par-dessus tout.

- Je vois que tu es toujours une sale tête de mule, Murtagh.

- Réponds-moi, s’il te plait. Il tentait de garder un ton calme malgré son exaspération toujours grandissante. Et d’abord où est-on ?

- Dans une petite bourgade sur la pointe nord du lac Leona. Shamaram, il me semble. C’est un village récent, composé essentiellement de nomades qui s’arrêtent ici pour les récoltes. Seule une poignée de personnes restent ici constamment. Il doit être insignifiant pour Galbatorix, il ne devrait pas venir nous chercher ici. Néanmoins, je ne préfère ne pas trop m’attarder dans ce lieu, nous sommes encore beaucoup trop près de Dras-Leona à mon goût. Nous partirons demain.

- Ah oui, et où ça ? Où que j’aille, il me pourchassera ! Je suis son esclave à présent, j’ai fait ce que j’ai pu et…mais d’ailleurs que fais-tu ici ? Comment as-tu su où j’étais, et pourquoi m’as-tu secouru ? Des souvenirs d’une vie passée émergèrent peu à peu à la surface, et le mystère qui entourait la jeune femme commençait à se lever légèrement. Enoah, je pensais que tu…

- Dis-moi si je me trompe Murtagh, mais je te sauve des griffes de ces saletés de Ra’zacs, et pour unique remerciement j’ai le droit à un interrogatoire. Tu me montres très étrangement la reconnaissance qui m’est due, contra-t-elle, gardant toujours son sang-froid.

Le jeune homme s’enfonça encore un peu plus dans son lit, le visage empourpré par la colère qui lui ravageait l’esprit. Comme toujours, la répartie de sa camarade était très affûtée, les répliques cinglantes pleuvant à torrents lorsqu’il la contrariait.

- Pourquoi ne m’as-tu pas reconnue tout de suite, Murtagh ? Cela fait seulement plus d’une année que nos chemins se sont séparés, mais j’étais comme une inconnue pour toi quand je suis venue à ton aide !

Les émotions qu’elle avait cachées jusque-là commencèrent à reprendre le dessus, et on pouvait devinait combien elle avait été blessée par le comportement de son compagnon d’autrefois. Pire que tout, il avait été totalement indifférent à son entrée théâtrale, et ce n’est qu’à ce moment que Murtagh avait pu entrevoir la peine qu’il lui avait infligée, sans s’en rendre compte.

- Je suis désolé, mais, je ne savais pas qui tu étais. C’était comme…comme si nous ne nous étions jamais connus…C’est vraiment très étrange…

      Quelques souvenirs émergèrent de sa mémoire, ses lèvres se tirant légèrement en un sourire pincé qui ne plaisait guère à Enoah, au bord des larmes en entendant cette déchirante nouvelle.

 

      Sept années plus tôt.

      - Bon je commence à me lasser, il serait peut-être temps de songer à augmenter la cadence si tu ne veux pas que je m’effondre d’ennui. Combats comme il se doit face à un maître tel que moi, pas comme une fillette, railla-t-il sa partenaire d’un regard noir des plus provocants.

Leurs muscles déjà rougis par leurs efforts se tendaient avec force et célérité, les deux duellistes parfaisant leur technique par leur jeu d’escrime. Dans ses mouvements félins et gracieux, Enoah tentait d’acculer Murtagh de ses coups de fleuret, arme spécialement conçue pour accroître les compétences d’un combattant sans être trop dangereuse à manipuler pour les usagers habituels de l’épée. Sauvage, indomptable, elle agressait le jeune homme à la mesure de ses sournoiseries verbales, lequel s’amusait à lui rendre la pareille, étant manifestement plus doué qu’elle. Il accélérait ses mouvements pour la toucher de la pointe arrondie de l’arme, ainsi blessant plus son ego que sa chair. A chaque coup qu’il lui portait, il la sentait bouillir d’une rage toujours plus intense, se démenant comme une diablesse pour atteindre au moins une fois son compagnon. Le père de la jeune femme, Tornac, avait entraîné Murtagh depuis sa plus tendre enfance, lui conférant une force déjà imposante du haut de ses treize printemps. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire il lança sa fine épée d’excellente facture à l’assaut de la position défensive d’Enoah, parvint dans un geste vif à faire voler son arme au-dessus de lui et à la récupérer au vol, affichant un sourire triomphal qui contrastait avec le visage cramoisi de la vaincue.

- Allez, ne sois pas mauvaise joueuse, peut-être un jour apprendrai-je les règles de bienséance plus que je n’ai envie de les assimiler pour l’instant, et te laisserai-je ainsi gagner pour te faire plaisir, ô gente demoiselle, susurra-t-il, assurément fier de lui.

Il lui fit une révérence plus odieuse que jamais, et prit congé d’elle avant qu’elle ne finisse par exploser. Trop tard.

- RESTES-LA ! Tonna-t-elle, le rouge de ses joues lui étant monté jusqu’aux oreilles.

Il se retourna, face à elle, son regard bleu planté dans ceux de sa rivale qui semblait prête à lui sauter à la gorge pour se venger un temps soit peu.

- Si tu crois que je vais me laisser insulter sans rien dire uniquement parce que tu es dans les bonnes grâces de notre merveilleux roi – petit hoquet dédaigneux – tu te trompes mon cher Murtagh.

Elle s’avança d’un œil mauvais, lui plantant son index dans le torse à chacune de ses nouvelles paroles.

- Tu m’as peut-être battue cette fois-ci, mais, quand tu t’y attendras le moins, je te ferai mordre la poussière comme jamais, et là tu me demanderas grâce. Et…

- ENOAH ! Rugit une voix grave à l’autre extrémité de la salle de combat.

Tornac, son père, et accessoirement maître des lieux, s’était glissé dans l’ouverture de la porte pour assister à la scène, outré des tentatives de menaces qu’elle avait proférées à l’encontre de Murtagh. Elle s’était tendue comme un i dès qu’elle s’était aperçue de la présence de son paternel.

      Murtagh, radieux, indiqua à son maître d’armes, et serviteur de surcroît, qu’il n’y avait aucun problème, et paracheva son spectacle provoquant en baisant la main de la jeune fille en observant, amusé, l’étincelle de fureur qui brillait au fond de ses orbites. Après un clin d’œil final, il s’en alla d’une démarche hautaine vers l’escalier en colimaçon qui montait près des jardins du roi.

 

       Quatre années plus tôt.

      Les fragrances subtiles de fruits des bois qui diffusaient dans l’air depuis la gorge d’Enoah se mariaient à la perfection aux odeurs de pins fraîchement réveillés de leur sommeil hivernal.

- Je dois chauffer, Enoah, je sens ton parfum sucré partout où tu es passée (souffle d’exaspération). Allez, montre-toi, je n’ai pas que cela à faire, moi ! Si le roi apprend que je ne m’entraînais pas ce matin avec ton père…

- Et bien je ne te retiens pas, vas-y ! Obéis à ton maître comme un petit chien docile, mon cher Murtagh ! Le railla-t-elle non sans ironie.

Il leva instantanément la tête vers le cœur du chêne centenaire qui surplombait la colline verdoyante à l’ouest de la capitale, dominant de tout son haut la forêt dont il gardait impérieusement l’entrée. Les branches entremêlées, égayées par les jeunes pousses et les feuilles de toutes les teintes de vert, supportaient quelques nichées de petits oiseaux qui sifflotaient au gré du vent. La vieillesse apparente du bois, conjuguée à la vivacité de l’écorce nouvellement créée imposait un profond sentiment de respect envers quiconque croisait son chemin avec lui. Murtagh tentait de glisser son regard à travers les trous aux formes irrégulières pour apercevoir Enoah, se contorsionnant en tous sens. Elle était assurément bien cachée dans cette profusion de bois mélangeant toutes les notes brunes imaginables. 

- Par ici, de l’autre côté, lui indiqua-t-elle, apparemment amusée par l’air hébété du jeune homme.

Rapidement, il contourna l’imposant tronc de l’arbre, la tête toujours en l’air, à l’affût de la moindre couleur étrangère à cet environnement naturel. Soudain, il l’aperçut dans la partie haute de cette canopée illuminée par le soleil du matin. Alors que la majeure partie de la construction arboricole semblait anarchique, ce recoin paraissait avoir été dompté par la main gracieuse de la jeune femme, ou bien de son précédent occupant. Les lourdes branches avaient été légèrement polies, rassemblées en un socle à peu près compact et lisse, remontant en arche vers le sommet de l’arbre. Cette alvéole, très singulière dans cet amas sombre, captait la lumière comme les fleurs de tournesol peuvent suivre le parcours de l’astre solaire. Enoah était assise tranquillement dans cette anfractuosité, le dos plaqué contre les branches dressées vers le haut. Les faisceaux de lumière, quelque peu colorés par leur passage à travers les feuilles veinulées, édulcoraient le visage de la jeune femme d’une beauté à couper le souffle. Murtagh restait ébahi devant cette vision extraordinaire, de nouvelles émotions se déversant en lui tel un torrent dans des rapides. C’était la première fois qu’il la voyait ainsi. Ses jambes fines et galbes étaient recouvertes par une jupe très simple d’un blanc immaculé, tenue par une ceinture brun clair assez rustique. Un tissu très fin, vert pastel, enveloppait ses épaules assez larges jusqu’au bas du ventre, mettant habilement ses formes généreuses en valeur. Un petit pendentif, relié à une chaînette en argent, tombait à la base de son cou, soulignant l’échancrure que formaient ses seins. Ses cheveux châtains virevoltaient dans la brise du printemps, ses yeux clos pour la figer dans uns stature parfaite. Délicatement, elle souleva ses paupières et planta son regard bleu-gris dans celui d’un Murtagh qui semblait condamné à une béatitude éternelle.

- Je reviens tout de suite, Feudor.

Contre elle somnolait un chat roux qui s’offusqua de ce réveil forcé, miaulant de sa voix stridente pour lui signaler son mécontentement, pendant que la jeune femme descendait avec une habilité déconcertante de sa cachette intime. Le félin, tigré de plusieurs orangés, fixa mauvaisement le jeune homme, cause de son réveil abrupt.

Elle sauta devant lui, ce qui le sortit enfin de sa contemplation maintenant gênante pour la jeune femme.

- C’est toi qui as façonné ce petit coin ? Lui demanda-t-il, tentant de reprendre contenance et assurance.

- En partie, oui. C’est ma cachette secrète où je me réfugie quand j’en ai besoin. Tu montes ? Lui sourit-elle.

Il la regarda grimper habilement dans l’arbre et l’imita au mieux, ses pieds se prenant parfois dans certains des nœuds des branches. Essoufflé, il parvint enfin dans la cavité haut perchée, et contempla le paysage depuis leur avant-poste.

- Enoah, je suis vraiment très honoré que tu me montres cet endroit. J’essaierai de me montrer digne de cette marque de confiance, lui déclara-t-il le plus sincèrement du monde, tandis que le chat s’en allait par un passage que lui seul pouvait emprunter.

- J’espère bien ! Répondit-elle malicieusement. J’ai découvert ce chêne après que je sois arrivée à Urû’baen, et je me suis prise d’affection pour lui.

Elle s’assit sur les branches entrenouées, les jambes ballantes dans le vide, invitant son ami à se mettre aussi à son aise. Elle inspira profondément, puis continua d’une voix plus claire, fragile :

- Tu sais, lorsque ma mère a décidé de m’abandonner à mon père, qui alors n’avait aucune conscience de mon existence, mon monde s’est soudainement écroulé, et ce refuge m’a permise de me guérir lentement de cette blessure. Mon père a découvert cet endroit après quelques mois de vie commune, et m’a félicitée de ce choix, me promettant qu’il n’en parlerait à personne. De toute façon, je ne côtoyais quasiment personne à cette époque, à part toi, mais nous étions loin d’être en excellent terme si tu te souviens bien. La défaite cuisante que tu m’as infligée, ajoutée à la honte que j’ai dû supporter face à l’indignation de mon père, m’avait rendue folle de rage, et j’ai mis quelque temps à te pardonner.

- Me pardonner quoi ? Lui fit-il d’un air faussement innocent.

Il reçut en réponse un regard assassin adouci par l’amusement certain de la jeune femme, effet évidemment recherché par Murtagh.

- Oui, après m’être longtemps demandée pourquoi tu agissais de la sorte avec les autres, et en particulier avec moi, quant tu m’agressais avec tes piques parfois blessantes, j’ai enfin percé le « mystère Murtagh ». Je crois que ton credo est « l’attaque est la meilleur défense ».

Il adopta une mine interrogatrice.

- C’est cela, fais-moi croire que je dis n’importe quoi. J’ai appris à te connaître, et réciproquement, et je sais que derrière cette immense carapace de fer se cache quelqu’un d’attentionné et de sensible. Murtagh, pardonne-moi d’avance si je te blesse par mes propos. Tu as perdu ta mère quand tu étais très jeune, et ton père, après t’avoir mutilé à vie, a été vaincu par un autre Dragonnier. Cela a dû être très dur de vivre orphelin, seul, comme moi lorsque je n’avais pas de père, puis plus de mère. J’imagine que c’est la raison pour laquelle tu admires tant le roi, même s’il n’hésite pas à guetter le moindre de tes gestes. Mais je ne m’épancherai pas sur le sujet, promis ! Je voulais simplement que tu saches que je te comprenais, et que je serai toujours là pour toi. Tu es quelqu’un de bien, Murtagh, acheva-t-elle, sa voix emplie d’émotions sincères.

Le jeune homme s’était retourné pour cacher les larmes qui lui étaient montées aux yeux, commençant à rouler sur ses joues. Ses anciennes blessures ressurgissaient avec peine, telle une plaie jamais complètement guérie qui suppure de temps en temps son pus, manifestation de la souffrance qu’il endurait. Mais cette fois-ci, il se sentait serein, apaisé. Pour la première fois de sa vie, il avait quelqu’un avec lui, pour lui. Rangeant sa fierté au placard, il refit face à Enoah encore tremblante d’inquiétude par ses dernières paroles, et la gratifia d’un sourire faisant écho à son regard azur qui reflétait mieux que les mots tout le réconfort qu’elle seule pouvait lui apporter. Il la prit alors doucement dans ses bras, la jeune femme posant sa tête dans le creux de son omoplate, Murtagh l’enveloppant d’une manière protectrice. Sans qu’aucune autre pensée ne vienne les déranger, ils observaient depuis leur jardin secret l’éveil joyeux de la nature.

- Tu as raison, cet endroit est tout simplement parfait, admit-il.

- Oui je sais, j’ai encore et toujours raison, mais cela fait bizarre de t’entendre l’avouer aussi facilement, lui souffla-t-elle d’un ton moqueur, ce qui les fit rire aux éclats tous deux, s’émerveillant de la douceur de cette rêverie qui était pourtant bien réelle.

 

      Environ un an plus tôt, un jour avant la fuite de la capitale.

- Êtes-vous parvenu à le localiser ?

- Non maître, mais nous avons une pissssste.

Murtagh se pétrifia instantanément, ses poils se hérissant jusqu’au bas de son échine en entendant le sifflement atroce des deux créatures dans la salle du trône. Son roi, qui s’était dévoilé au grand jour en exigeant qu’il se rende dans une petite bourgade pour exterminer sa population, sans la moindre once de pitié, interrogeait deux hideuses créatures, qu’il reconnut comme étant les Ra’zacs. Malgré les hurlements de sa raison qui lui ordonnait de faire demi-tour, il colla son oreille dans l’infime entrebâillement de la porte pour en apprendre davantage, sa curiosité maintenant piquée au vif. S’il pouvait nuire d’une quelconque façon à Galbatorix, c’était toujours bon à prendre. L’admiration qu’il lui portait il y avait peu s’était soudainement muée en une répugnance sans cesse croissante, récompensée par des corrections de plus en plus douloureuses à mesure qu’il s’entêtait à ne pas obéir. S’assurant que personne n’allait trahir sa position, il resta là à écouter la suite de cette entrevue.

- Et bien, expliquez-vous enfin ! Gronda le roi d’un ton très menaçant, exaspéré.

- Nous avons interrogé quelques badauds qui voyagent habituellement jusque dans les contrées du nord. Ccccces chiens n’ont évidemment pas voulu répondre à nos questions de prime abord, mais vous sssssavez que nous pouvons nous montrer très convainquant. Après être resté dans leur campement une nuit, mais surtout à cause de la disparition impromptue de quelques enfants, ils nous ont accordé comme par enchantement toute leur attention. Nous avons ainsi appris par un sssssoit disant marchand d’objets précieux qu’à Carvahall, dans la vallée de Palancar…

- Evidemment que je sais où se trouve Carvahall ! Tonna le roi, irascible.

Les deux monstres claquèrent leur langue d’effroi, puis le plus grand reprit son discours le plus rapidement possible, ayant probablement hâte d’en finir.

- Il nous a dit que quelqu’un avait cherché à lui vendre une grosse pierre bleue parsemée de fines lignes blanches comme…

- L’œuf de dragon que ces charognes m’ont dérobé ! Finit Galbatorix dans un élan de fureur.  

Murtagh écarquilla les yeux, sous le choc. Il étrangla autant qu’il pût un petit cri de surprise, étouffé par son insatiable envie d’entendre les directives que recevraient inévitablement les Ra’zacs.

- Pourquoi êtes-vous revenus, espèces d’idiots dégénérés ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas rendus directement là-bas ?

- Mmm…maître, nous pensions que vous voudriez savoir…

- VOUS NE ME SERVEZ PAS POUR PENSER MAIS POUR OBEIR ! Rendez-vous immédiatement à Carvahall et tâchez de récupérer l’œuf, rien d’autre ne compte. Assurez-vous que les habitants vous obéissent au doigt et à l’œil, vous savez comment vous y prendre sinon…

Les deux rapaces reprirent contenance et sifflèrent un cri strident de satisfaction.

- Il sera fait selon vos ordres, maître, répondirent-ils en cœur. Nous nous y rendons immédiatement, le début du chemin nous est familier, c’est dans cette région que vous nous aviez envoyés à la recherche de la femme de Morzan, Selena…

Le cœur du jeune homme semblait s’être arrêté quand ces paroles parvinrent à ces oreilles. Le visage blême, une rage sourde sommeillant en lui depuis des années commençait à tonner contre la cage qui la cachait depuis longtemps.

- …et que nous avons tenté de l’interroger quand nous l’avons enfin trouvée.

- Ccccette chienne n’a jamais voulu cracher le morceau, nous menaçant pitoyablement avec sa petite dague, continua son acolyte, très enjoué en se remémorant ce souvenir. Et elle n’a pas dû apprécier nos lames empoisonnées lui traversant ssssses flancs. Cette fois-ci les habitants n’auront personne pour nous arrêter, pas comme ce traître de Morzan qui nous a chassés lorsqu’il nous a trouvés, alors que nous, vos fidèles serviteurs, faisions notre devoir. Heureusement qu’il avait juré de ne jamais utiliser la magie contre nous, sinon…

- SILENCE ! Hurla le roi, hors de lui. Oui, Morzan a payé cher le secours de sa femme, inutile en pensant au poison qui la ravageait déjà à petits feux. Le supplice de sa bien-aimée, ajouté à la haine que son fils lui portait était le meilleur des châtiments je crois, mais il n’a pas eu assez de temps pour en souffrir davantage. N’en parlons plus désormais, ou je vais finir par vous faire payer à vous aussi votre erreur. Partez maintenant, et ne revenez pas si vous ne l’avez pas, vous m’entendez !

- Oui, maître.

Après une esquisse de révérence, ils s’écartèrent rapidement du trône de l’immense galerie de marbre blanc, des vestiges de décorations elfiques résidant un peu partout sur les murs. A pas rapides ils se dirigèrent donc à l’autre bout de la longue salle. Vers Murtagh.

      Ce dernier avait cédé à une colère aveugle, incapable de bouger. Ses immondes créatures étaient responsables de la mort de sa mère, mais aussi incroyable que cela puisse lui paraître, au comportement de son père lors de sa jeune enfance.

- Murtagh !

La voix d’Enoah résonna dans son cerveau sans jamais l’atteindre. Il incapable de bouger.

- Que fais-tu enfin, tu es fou ! Si le roi te voit en train de fouiner...

Elle chuchotait très bas, puis entendit les bruits de pas venant dans leur direction. Les Ra’zacs ne mettraient pas longtemps à leur tomber dessus, et qui sait ce qui leur arriverait alors.

Elle lui tira vigoureusement le bras, le ramenant quelque peu à lui, et commença à ouvrir la bouche pour déverser toute fureur qu’il contenait depuis tant d’années. A quelques pas de lui se trouvaient les meurtriers de sa mère.

- Tais-toi, et cours, si tu tiens à la vie ! Et même si ce n’est pas le cas, moi j’y tiens !

Surpris par cette déclaration, il laissa son ardeur reposer lentement en prenant les jambes à son cou, poursuivant la jeune femme qui avait déjà disparue dans les méandres du château, en direction, il le savait bien, de la salle de combat. Tornac, lui, saurait que faire…

      - Tornac, il faut que je parte, prépare mes affaires ! Ordonna Murtagh d’un ton acide, comme l’aurait fait son propre père. Une ombre de peur enfouie depuis longtemps passa sur les traits de son serviteur, avant qu’il n’affichât un visage plus sévère.

- Murtagh, mon jeune ami, calme-toi et dis-moi ce qu’il y a.

- Ce qu’il y a ? Oh, absolument rien, sinon que j’ai découvert que ces ignobles vermines de Ra’zacs sont ceux qui ont provoqué la mort de ma mère, et interdit mon père de me voir comme un fils, comme tu peux toi-même choyer ta fille. Des broutilles, comme tu peux voir !

Il était enfin libre de libérer toute sa colère, et c’était le pauvre Tornac qui en faisait les frais.

- Je comprends Murtagh. Mais garde ta haine pour eux, et non pour moi, je suis de ton côté et tu le sais bien. On ne peut pas partir maintenant, Galbatorix a toujours un œil sur toi, je te rappelle. Il nous faut attendre la nuit pour…

- « Nous » ?

- Evidemment ! Crois-tu que je vais te laisser quitter la ville seul, alors que tu seras pourchassé par les gardes du roi ! Certainement pas, ou bien je ferai un piètre serviteur.

- Oui nous serons à tes côtés, Murtagh, nous te le promettons, renchérit Enoah, soudain très joviale à l’idée de cette nouvelle aventure.

- NON !  Dirent en chœur Murtagh et Tornac, d’un ton autoritaire.

Le visage d’Enoah prit aussitôt une teinte cramoisie, bouillonnant de rage.

- Comment ça, non ? Pendant que vous allez vous promener tranquillement, moi je devrais rester ici à attendre patiemment votre retour comme une gentille petite femme, n’est-ce pas ?

Les deux jeunes gens se fixaient du regard, aucun des deux ne voulant lâcher prise.

- Enoah, ce sera très dangereux, le roi sera sans cesse à notre recherche et…

- …Et si ses gardes vous voient vous échapper, sans moi, crois-tu qu’il sera assez stupide pour me laisser tranquillement à attendre votre retour en me rongeant les sangs ?

- Tu as raison Enoah…

Celle-ci souffla de contentement, heureuse que son père retrouve un temps soit peu sa lucidité.

- …il faudra te trouver un endroit sûr où nous attendre, acheva-t-il sa réflexion.

- QUOI ! Hurla-t-elle, hors d’elle. Papa, je sais très bien combattre, et tu le sais et…

- Tais-toi, maintenant, et écoute-moi ! Ordonna-t-il à sa fille, laquelle resta muette, mortifiée. Nous ne ferons pas un petit parcours de santé, mais la pourchasse de créatures extrêmement dangereuses. Nous allons au devant de dangers qui te dépassent. Tu vas nous aider à préparer nos affaires, et chercher quelques provisions en ville. Une fois la nuit tombée, nous partirons vers le sud, et…

- Vers le sud ? Mais, Tornac, les Ra’zacs vont à l’opposé, vers la vallée de Palancar, ils…

- Et c’est pour ça que nous ne devons pas les suivre là-bas, ils seront très vigilants. Du moins, pour le moment. De plus si nous sortons par la porte nord et que des gardes nous voient, le roi alertera ses sous-fifres de notre approche.

- Qu’allons nous faire alors ?

- Comme je t’ai dit enfin ! On sort par la porte sud, on contourne la capitale d’assez loin puis on remonte vers le nord. Cela nous fera un détour, mais c’est notre meilleure chance, jeune maître.

- Arrête de m’appeler comme cela, Tornac. Je ne te considère pas comme mon valet, mais le plus fidèle de mes amis. Alors, quand partons-nous ? Lui demanda-t-il impulsivement.

- Ce soir même, t’ai-je dit.

- Papa, ne serait-il pas plus avisé d’attendre au moins une journée ? Que vous disparaissiez au moment même où les Ra’zacs quittent la capitale pourrait paraître très suspect, non ?

- Mais nous n’avons pas le luxe d’attendre ! Objecta Murtagh, fusillant du regard son amie.

- Je pense que, de toute façon, le roi fera le rapprochement entre notre évasion et leur départ. Aussi plus nous serons loin lorsqu’il s’en apercevra, plus notre sécurité en sera renforcée. Enoah, je compte sur toi pour nous rejoindre au pied levé. Nous ne pouvons évidemment pas sortir tous en même temps, sinon notre couverture sera vite démasquée. Lorsque nous bifurquerons pour aller vers le nord, tu iras de ton côté te réfugier chez ta tante Menara.

- Mais…

- Il suffit maintenant ! Tonna le maître d’armes. Tu feras ce que je t’ordonne, parce que c’est le plus sûr pour toi. Pour rien au monde je ne te veux auprès de moi lorsque nous tomberons sur ces créatures. Ou, pire, si c’est l’inverse qui se produit.

La jeune femme se renfrogna, à la limite des larmes. Peut-être était-ce les dernières heures en compagnie de son père et de son ami, s’il leur arrivait malheur. Alors, oubliant toute trace de sa dignité coutumière en présence de Murtagh, elle sauta au cou de son père, sanglotante de peur.

- Promets-moi que tu seras prudent, papa… P…Promets-moi que tu reviendras me chercher, avec Murtagh.

- Je ferai tout en ce sens, ma fille.

- Non, promets-moi ! Ordonna-t-elle, sa voix étouffée par le rythme saccadé de sa respiration. Feudor accourut près d’elle et se frotta amoureusement à ses jambes en une cacophonie de ronronnements.

- Je ne peux pas, Enoah. Je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve, mais je te jure d’être vigilent. Nous le serons tous les deux (hochement de tête affirmatif du jeune homme). Néanmoins pour venir te rechercher il faut que tu sois bien chez ta tante. Ne rebrousse pas chemin, tu m’entends ! Si tu ne le fais pas pour ta propre vie, fais-le pour moi. Te savoir en sécurité sera l’étincelle de joie à laquelle je pourrai me raccrocher tandis que nous chasserons cette ignoble engeance.

- Très bien, tu as gagné, abdiqua-t-elle.

Elle s’essuya rapidement ses yeux gonflés et rougis d’un revers de manche, prit son animal dans ses bras qui en miaula d’un plaisir non dissimulé, et reprit son caractère presque hautain qui amusait tant Murtagh, n’étant pas abusé par cette façade.

- Que vous faut-il ? Demanda-t-elle comme si de rien n’était.

 

      Fuite de la capitale, Urû’baen.

      Deux silhouettes enveloppées dans de longs vêtements sombres traversaient une petite ruelle à demi pavée dans l’ombre des bâtiments. La lune, presque noire en cette nuit printanière, les cachait de la vue des rares badauds aux alentours, pour la plupart des ivrognes préférant s’épancher sur l’alcool que se réfugier dans l’amour de leur famille. Leurs bottes de voyage glissaient sur la pierre en un rythme sûr et régulier, ponctué de temps à autres par des « flock » lorsqu’il marchait par erreur sur une flaque, ne devant a priori pas charrier que de l’eau aux fumets acres qu’elles dégageaient. Avec prudence, Murtagh et Enoah traversaient le labyrinthe de la ville, s’assurant que les gardes soient loin devant eux pour s’engager dans une autre ligne droite. Urû’baen n’interdisait pas à ses habitants de quitter la ville à des heures tardives, à quelques exceptions près. Et évidemment le jeune homme en était. Le tout était donc de lui faire passer la porte sud. Loin d’être menacée par un quelconque ennemi, une légère patrouille surveillait avec bonne humeur cette entrée, c’est-à-dire uniquement deux gardes à terre, plus un ou deux guetteurs haut perchés sur leurs remparts. Tornac, le maître d’armes bien connu des légions de la cité, devrait ainsi faire causette avec l’un des deux soldats, pendant qu’il « attendrait » l’arrivée de sa fille, avant qu’ils ne partent pour une chasse nocturne, tous deux habitués de ce genre de pratique. Alors ils pourraient mettre à exécution leur plan, Murtagh devant se faufiler dans les ombres pour sortir de ce guêpier, et attendre ensuite ses deux complices sur une plaine cachée des yeux indiscrets. A priori, un jeu d’enfants.

      Les deux jeunes gens s’approchèrent bientôt du lieu de leurs futures exactions, leurs cœurs s’emballant furieusement. A la fois excités et effrayés, ils avaient hâte d’en finir, et partir de cette maudite cité. Des grincements de métal parvinrent à leurs oreilles, tous leurs sens en alerte. Leurs visages, quelque peu découverts par la lumière diffusée par les torches près de la grande porte, trahissaient leur appréhension en découvrant deux imposants individus se dévier de l’allée centrale, pour aller vers eux. Pourquoi fallait-il que les gardes qui rôdaient à l’intérieur de la ville se soient aventurés aussi loin de leurs quartiers justement ce soir-là ! Sans comprendre ce qu’il se passait, Murtagh fut vivement projeté dos contre le mur le plus proche, et Enoah se colla tout contre lui. Ses formes cachées sous son manteau s’appuyèrent contre le corps de son compagnon, incapable de réagir, une fièvre s’emparant de lui comme jamais auparavant. Et elle l’embrassa fougueusement, cachant les traits du jeune homme par son épaisse chevelure.

- Et bien, en voilà une qui sait ce qu’elle veut ! Chuchota l’un des soldats pour son voisin, un sourire complaisant sur les lèvres. Ah les adolescents ! Continua-t-il, tandis que son camarade et lui passaient devant les deux tourtereaux.

Une fois la menace passée, Enoah s’écarta vivement de son compagnon, transi, regardant des deux côtés de son regard perçant afin de s’assurer que la menace était bel et bien écartée. Elle reporta son attention sur Murtagh, se composant un visage impassible, comme si de rien n’était. Lui ne semblait pas vouloir oublier ce moment assez…spécial. Incapable de réfléchir à quoi que ce soit, il ne cessait d’observer son amante éphémère d’un air béat, bien trop idiot au goût de la jeune femme.

Paf.

Sans douceur, elle lui infligea une gifle pour le sortir de cet état extatique, apparemment amusée par la situation. Se frottant la joue droite, il lança un regard d’incompréhension à sa camarade, mécontent.

- Ne te fais pas d’illusion, il fallait te cacher des yeux indiscrets, aussi ai-je pris les mesures qui s’imposaient, vu que tu en étais apparemment incapables. Mais ne vas pas croire que j’ai pris plaisir à cette mascarade, lui souffla-t-elle avec un sourire en coin, avant de lui tirer le bras pour s’approcher du lieu de leurs prochains méfaits. Ils se collèrent contre le dernier pan de murs, puis elle fouilla dans son sac à la recherche d’objets qu’elle avait emportés. Il semblait logique que pour leur balade il leur fallait au moins un balluchon pour ramasser leurs proies ainsi que pour transporter leur matériel. Elle prit ainsi son paquetage sur son dos, les lanières en cuir souple saillant parfaitement sur ses épaules, puis, après une longue inspiration, se révéla à la lumière des feux de la porte sud, apercevant son père qui discutait déjà avec les gardes d’astreinte.

- Enoah, enfin te voilà ! Pourquoi as-tu mis temps de temps mon ange ?

L’ange en question gratifia son père d’un très large sourire, afin qu’elle ensorcelle de sa beauté insolente les soldats, subjuguée par le charme qu’elle insufflait sur son passage. Son long manteau était déboutonné afin de laisser libres ses formes exprimer secrètement toute la volupté qu’elle désirait souligner à ses nouveaux compagnons.

- Je te pris de m’excuser, mais j’avais oublié une affaire…personnelle… (elle regardait malicieusement les deux hommes dans les yeux). Mais je suis prête maintenant. Je t’ai ramené des pommes bien rouges du jardin, ainsi que quelques noix dont tu es si friand (elle s’approcha doucement près de son père, balançant légèrement ses cheveux libres de petits coups de tête gracieux). Et voi-laAAAAAAAHHHH !

Elle trébucha sur un caillou imaginaire et s’affala magistralement sur le sol pavé, lâchant les pommes dans la direction de Tornac, qui accourut aussi théâtralement auprès de sa fille. Enoah gémit sans retenue en prétextant que sa cheville, incontestablement foulée, lui faisait un mal de chien. Les gardes ne savaient plus où se mettre, horrifiés par ce qu’endurait cette sublime créature.

- Ma chérie, tout va bien ? Tu n’as rien de casser (il se tourne vers ses frères d’armes). S’il vous plait, mes amis, pourriez-vous accompagner ma fille chez une guérisseuse ? Il y en a une pas très loin d’ici, à cinq minutes à pied tout au plus…

- C’est que…nous devons… garder la porte ! Ne pourriez-vous pas attendre que… (nouveau cri de souffrance d’Enoah qui fit rouler une larme sur sa joue, se tenant sa cheville droite de ses deux mains).

- Malheureusement, je ne crois pas que mes vieux os me permettront de la transporter. Ma fille souffre, croyez-vous que notre bon seigneur permettrait que l’un de ses plus fidèles sujets soit à l’agonie alors que ses fiers soldats pourraient y remédier sans mal. Si vous y consentiez, je garderai moi-même la porte, en attendant que la nouvelle équipe vienne prendre mon poste. Et vous savez qu’aucun ennemi ne traversera l’entrée de la cité sans goûter de ma lame !

- Très bien, mais c’est vraiment parce que c’est toi, Tornac ! Et pour toi aussi, jolie demoiselle, se ravisa le plus grand des deux soldats, soudain ravi d’accomplir cette nouvelle mission, qui brisait d’une manière tout à fait charmante sa routine nocturne.

- Dès que je croise d’autres soldats en patrouille dans les environs, je te les envoie, tu pourras ainsi rejoindre ta fille chez la guérisseuse du coin.

- Merci beaucoup, je me souviendrai de cette faveur, soyez-en certain ! Mais ne brusquez pas trop la marche surtout, je ne voudrais pas que la santé de ma fille s’aggrave.

- Comptez sur nous ! Répondirent-ils en chœur avant de s’engager vers le cœur de la cité, Enoah dans les bras du plus robuste des deux, gratifiant son père d’un clin d’œil amusé, avant de disparaître de sa vue.

      Aussitôt, Murtagh se faufila à pas de chat dans les ombres au pied des remparts, évitant ainsi la vigilance de la vigie toujours en faction au-dessus d’eux. A quelques mètres de Tornac, ce dernier lui indiqua qu’il pouvait longer la lourde porte encore un peu entrouverte pour fuir à l’extérieur, en lui imposant un regard à la fois doux et emprunt d’angoisse, l’implorant de s’en tenir au plan. Un petit hochement de tête, puis il s’engouffra à l’extérieur, à l’affût du moindre geste suspect.

Tendu comme un i, le maître d’armes scrutait les environs, priant pour que tout ce passe comme prévu. Après deux minutes qui lui parurent une éternité, des tintements métalliques résonnèrent dans la cour, accompagnés d’échos de pas d’un rythme très régulier. Militaire, même. Du bout de l’avenue émergèrent deux nouveaux soldats, ayant pris note des consignes de leurs prédécesseurs. Ils arrivèrent au niveau de Tornac, et ce dernier s’aperçut qu’il avait devant lui des jeunes recrues qui lui étaient inconnues.

- Maître Tornac, nous vous relevons, et nous vous prions de recevoir nos remerciements pour avoir protéger l’entrée sud durant notre absence. Votre fille a été emmenée chez la guérisseuse. Une certaine Moira, je crois. Vous pouvez aller la rejoindre.

- Va-t-elle bien ?

- Je ne sais pas, reprit l’autre garde, toujours d’un ton neutre. Nous avons reçu nos instructions, et nous sommes venus ici aussitôt. Vous pouvez y aller maintenant.

On sentait toute la fierté orgueilleuse de la jeunesse sous ses propos.

- Messieurs, ma fille est une dure à cuire. Je pense qu’elle ne m’en voudra pas d’aller à la chasse sans elle.

- Vous ne préféreriez pas s’enquérir de sa santé ? Interrogea le jeune coq à la barbe tout juste naissante, soupçonneux.

- Je pense que je connais ma fille mieux que quiconque, non ? Moucha-t-il le jeunot d’un ton bientôt cassant. Elle me ferait un sermon si je ne lui ramenais pas ce que nous devions chasser cette nuit, et je ne souhaite pas la mettre en colère. La dernière fois elle a brisé ma table en bois que j’avais confectionnée moi-même, tant elle était hors d’elle. Un vrai caractère de cochon, ma fille. Mais si vous ne voulez pas m’autoriser à sortir, je comprendrais, et je m’assurerais qu’elle sache qui est responsable de ce gâchis, soldat… ?

- Pritch, et Garander, monsieur. Très bien allez-y, bien que je trouve cela bizarre de voir quelqu’un partir à la chasse en pleine nuit.

- C’est que vous ne me connaissez pas encore, mon jeune ami !

Marchant d’une allure hautaine, Tornac s’avança vers la passerelle de sortie, bientôt au niveau de l’entrebâillement de la grande porte.

- Attendez s’il vous plait ! Ordonna Pritch.

Tornac se figea instantanément, son cœur battant la chamade, avant de toiser son adversaire d’un soir.

- Vous allez avoir du mal à tuer vos proies sans votre matériel, non ? Tenez, voici votre sac (les yeux du soldat se portèrent sur son contenu, étonné de ce qu’il découvrait). Mais dites-moi, vous comptez rester dehors toute une semaine ? Tant de vivres, et...wow, c’est une vraie armada. Pourquoi toutes ces dagues et lames ?

- Ne suis-je pas sensé être un maître d’armes ? Répondit Tornac, sentant la situation échapper à son contrôle.

- Peut-être, mais cela n’explique pas tout ce matériel (il observa les alentours, son regard posé sur les quelques pommes flanquées au sol). Vous auriez pu au moins les ramasser pendant que… restez tranquille s’il vous plait ! Ener ? ENER ?

Le garde en haut des remparts sortit de son demi-sommeil et regarda le nouveau venu furieusement. Il n’appréciait pas qu’un petit jeunot lui impose un ordre, et encore moins pendant qu’il somnolait.

- Quoi ? Répondit-il, de très mauvaise humeur.

- Tu aperçois quelque chose là-haut ? Il n’y a rien d’anormal ?

Se frottant les yeux encore embrumés, il balaya du regard l’étendue devant la cité. Il tourna sa tête d’un côté, puis de l’autre, enragé contre l’autre soldat pour l’avoir réveillé pour rien. Soudain, la lune fit briller paresseusement un point qui semblait se mouvoir dans une masse d’herbe assez touffue. Non, une ombre. Un homme. Un renégat qui s’échappait.

- ALERTE ! QUELQU’UN S’ECHAPPE !

Aussitôt Tornac fit voler le sac des mains du jeune soldat et prit à la volée la première arme qui lui tombait sous la main. Les deux gardes commencèrent à le combattre, mais la souplesse et la rapidité du maître d’armes rivalisaient parfaitement avec ses deux duellistes inexpérimentés. Reculant vers la porte à pas sûrs mais rapides, il voulait sortir de la ville. Il le fallait. Il y parvint avec grand-peine, les cloches d’alarme résonnant maintenant dans toute la capitale. Il fallait persuader Murtagh de ne pas venir le secourir ! Arrivé derrière les remparts, il hurla de toutes ses forces :

- FUIS MON GARÇON ! PARS, ET NE M’ATTENDS PAS !

Il commençait à s’épuiser quand ses deux adversaires l’acculait vers la plaine afin qu’il sorte de l’ombre des murailles. Il pensa à son jeune ami qui était enfin libéré du joug du roi. A sa fille qui saurait parfaitement se dérober à la milice. Enfin, l’espérait-il. Un sourire serein affiché sur son visage, il recula d’un bond et leva la tête, prêt à recevoir sa punition. Elle ne se fut pas priée. Ener tendit son arc et lâcha la corde, sa flèche sifflant dans l’air, se plantant instantanément dans la poitrine du maître d’armes, qui s’écroula aussitôt, expiant son dernier souffle de vie.

    

 - Où as-tu mal, ma chérie ?

La guérisseuse se penchait sur le corps d’Enoah afin d’ausculter doucement le corps la jeune femme, alors pétrifiée de peur. L’alerte retentit dans sa tête comme sonnant le glas de son existence passée. Leur plan avait tourné à la catastrophe. Peut-être étaient-ils tous les deux morts ? Quelques larmes s’écoulèrent de ses yeux, incapable de les retenir. Que faire maintenant ? Pourquoi vivre alors que les deux personnes auxquelles elle tenait le plus au monde avaient probablement été tuées à l’heure qu’il était ? Il n’y avait plus d’issue…

Soudain, un grand boucan émergea d’une salle au fin fond de l’établissement.

- Roublard, qu’as-tu encore fait petite charogne ! Hurla-t-elle en direction du lieu des méfaits. Elle se retourna alors vers sa patiente avec un masque de sérénité sur le visage. Je reviens tout de suite, ne t’inquiète pas, cette saleté de petit rat me harcèle depuis des jours, qui sait quelle mouche l’a piqué ! J’espère qu’il n’a pas fait trop de dégât cette fois-ci, lâcha-t-elle en s’éloignant d’Enoah de sa démarche lourde.

Aussitôt, on frotta une peau lisse et douce contre sa jambe, puis sur son ventre, un léger bourdonnement effleurant ses oreilles. Non, un ronronnement. Feudor !

Elle se leva d’un bond et pleura de joie de revoir son ami, le seul qu’il lui restait. Puis une voix retentit dans sa tête.

« Lève-toi tout de suite, Enoah, et suis-moi. Fais moi confiance, je t’amènerai en lieu sûr. Tu ne dois pas mourir. Murtagh s’est enfui, et nous allons faire de même. Partons maintenant, tant que nous le pouvons ! »

Le chat, enfin si c’en était bien un, sauta gracieusement à terre et observa la jeune femme d’un regard cachant une intelligence bien réelle, l’invitant à le rejoindre promptement pour s’esquiver en catimini dans les ombres de la nuit, les voix rageuses et enfiévrées des soldats résonnant dans toute la ville lui brisant le coeur tandis que Feudor lui faisait emprunter aveuglément des recoins qui lui étaient jusqu’alors inconnus…

 

- …dans la boutique d’à-côté tu ne crois pas ?

Saisi par les quelques contusions qui parsemaient son corps, Murtagh revint en un éclair à la réalité. Il observait Enoah comme s’il la découvrait pour la première fois, superposant toutes les images d’elle qu’il avait redécouvertes le temps d’une poignée de secondes, le submergeant de puissants sentiments telle une douche froide sous une violente cascade glacée. Un sourire se glissa sur son visage tandis que leur ancienne complicité assommait son esprit de visions aussi douces que la soie, cachant derrière cette main de velours une dame de fer que rien n’arrêterait.

Pas même lui. Surtout pas lui.

Paf.

- Je vois que monsieur rêvasse pendant que je me tue à sauver sa pauvre petite carcasse !  

Voilà, il y était. La dernière fois qu’il l’avait vue vivante, elle l’avait giflé pour le sortir de sa torpeur béate, après l’avoir fougueusement embrassé. Il se rappela alors qu’il lui fallait vite réagir s’il ne voulait pas intensifier l’exaspération de son amie, aussi, tout en se frottant légèrement la joue, bredouilla-t-il :

- Excuse-moi, c’est juste que je me disais que la dernière fois que je t’ai vu cela s’est aussi fini par une claque, et…

- Et donc tu en redemandes ? Lui suggéra-t-elle, amusée par la tournure des événements, radieuse en voyant le regard noir que le jeune homme lui lança en réponse.

- Enoah, que s’est-il passé ? Pourquoi Thorn ne me répond pas ?

- Je crois que je mérite mes explications avant toi, tu ne trouves pas ? Rétorqua-t-elle calmement.

- Oui tu as raison, pardonne-moi. Et bien…par où commencer…

- Par le début, non ?

- Très bien. Tout s’est passé très vite cette soirée-là. Ta diversion a fonctionné à merveille, et j’ai pu me faufiler derrière les murs de la ville grâce à ta comédie. J’ai marché pendant quelques minutes dans la pénombre menaçante de la nuit, l’estomac noué, quand j’ai soudain entendu ton père hurler à s’en perforer les poumons, m’exhortant à fuir. J’ai ainsi compris qu’il y avait eu des complications. Sans réfléchir, j’ai fait demi-tour, épée au poing, tandis que les bruits de ferrailles se faisaient plus insistants à mesure que je m’approchais de lui. Puis un silence de mort, et je…je l’ai vu, allongé au sol, une…flèche fichée en plein cœur. Je suis désolé Enoah, je suis arrivé trop tard, et…

- Si tu lui avais porté secours, tu aurais été pris, et sa mort, inéluctable, n’aurait servi à rien. Tu aurais dû t’enfuir aussitôt au lieu de rebrousser chemin, espèce d’idiot !

Implacable, le regard de la jeune femme clouait sur place Murtagh, lui enfonçant une dague glacée sur une blessure ancienne mais toujours fumante de douleur.

- Enoah, j’ai cru que… je t’ai attendu quelques heures, sur le versant caché de la rivière dans laquelle nous péchions en secret, mais je ne t’ai pas vu. Je…

- Si tu avais été découvert, puis mort, je t’aurais relevé de tes cendres, puis étripé de mes propres mains, triple andouille ! Hurla-t-elle.

- LE ROI M’AVAIT TOUT PRIS ! MA MERE, MON PERE, TOI ET…

- MON PERE EST MORT POUR TOI ! Finit-elle par lui révéler du tréfond de son âme, cognant ses avant-bras contre le torse du jeune homme de plus en plus faiblement, s’avouant vite vaincue en s’étalant sur lui tout en libérant toutes les larmes qu’elle avait contenues tant bien que mal depuis cette nuit tragique. Un flot lacrymal s’échappant de ses yeux d’un bleu brillant de fragilité, Murtagh restait muet comme une tombe, entourant ses bras autour de la silhouette svelte de son amie. Après quelques minutes qui parurent s’étirer en heures, le jeune homme prit avec la plus extrême délicatesse le visage d’Enoah dans ses mains, partageant ainsi avec elle  la douleur qu’elle exprimait, sans un mot, ce qui valait bien mieux qu’un long discours.

- J’ai eu si peur pour toi, Enoah. Je n’en reviens toujours pas que je te retrouve aujourd’hui. Tu m’as manqué, conclut-il, vibrant de sincérité.

Ses joues rougies par les pleurs qu’elle avait retenus depuis tant de temps se contractèrent légèrement à mesure qu’elle esquissa un petit sourire à son compagnon.

- Toi aussi, Murtagh.

Elle se cala alors sur sa poitrine, oubliant parfaitement les meurtrissures que cachaient les bandages sur le ventre du Dragonnier. Il grimaça de douleur, mais ne fit rien pour la repousser. Il l’avait bien mérité, après tout ! Et cela en valait la peine…

      Le soleil frappait de plein fouet le verre de la fenêtre lorsqu’ils émergèrent enfin de leur torpeur bienfaitrice. Aucun des deux n’avait bougé d’un cil, chacun sombrant dans une douce rêverie, réminiscence de leur joyeux passé teintée d’un désir inespéré d’un futur aussi flamboyant. Néanmoins ils avaient d’autres sujets de préoccupations bien plus urgents, dans lesquels Thorn figurait en tête de liste pour Murtagh. Il écarta quelques mèches de cheveux qui zébraient la peau lisse de la femme apparemment assoupie sur lui, caresse qui la réveilla avec un étrange sentiment de bien-être. Elle n’avait pas dormi comme cela depuis des lustres, d’habitude coutumière de longues nuits cauchemardesques.

- Tu aurais dû te reposer un peu au lieu de veiller sur moi continuellement, lui souffla-t-il, tout sourire.

Se rendant compte de sa posture, elle se releva brusquement, s’appuyant sur les côtes du Dragonnier pour se relever très vite. Mais elle n’eut pas le temps de s’empourprer, le faible cri de son compagnon lui rappela aussitôt qu’elle s’était allongée sur un corps encore endolori de leurs dernières péripéties.

- Oh, je…excuse-moi Murtagh, je n’y avais plus pensé, et…

- Ce n’est rien, coupa-t-il, ce n’est pas ton poids plume qui va me briser les os, rassure-toi.

Ayant détendu l’atmosphère, effet recherché, il se lança à s’attaquer au cœur de leur problème actuel :

- Enoah, je n’arrive pas à contacter Thorn, je le sens encore un peu, mais de très loin. Que s’est-il passé ?

- Et bien…

Confuse, elle n’osait pas regarder le jeune homme, qui attendait inévitablement une réponse. Elle se dirigea un peu vers la cheminée, faisant ainsi dorer sa silhouette dans la lumière astrale, sa chevelure brillant de mille feux. Cette vision quasi angélique coupa le souffle de Murtagh, mais il devait se ressaisir. Il semblait vraiment inquiet.

- Quand il nous a attrapés en plein vol, il avait pris énormément de vitesse, on allait s’écraser dans une sorte de pré bordé par une forêt. Il a tout fait pour se ralentir, et a réussi à nous éviter une mort certaine. Il s’est stabilisé in extremis, mais ses pattes ont touché le sol alors que son corps rasait la terre. Tu as été éjecté aussitôt de son membre, tandis qu’il m’avait, sans le vouloir, balancée en l’air, me condamnant à une chute certainement fatale. Néanmoins j’ai réussi à m’accrocher à l’un des piquants blancs de sa nuque. Je me suis accrochée à la vie comme une désespérée… En fait, je crois que je l’étais réellement. Ton dragon hurlait de douleur, car toutes ses pattes étaient couvertes de sang, ainsi que la surface interne de son ventre, éraflée de part en part, néanmoins sans trop de gravité. Il a enfin contrôlé sa vitesse, et j’ai pu grimper sur son dos. Il fallait qu’on te retrouve, perdu dans les hautes herbes. Nous t’avons aperçu, Thorn a plongé aussitôt, criant de rage en ne parvenant pas à te contacter, d’après ce que j’ai pu comprendre…

- Tu as parlé à Thorn ?

- Oui et non en fait. Sous le joug du désespoir, j’ai pensé très haut en te localisant, puis j’ai déchiffré péniblement ses paroles tellement il semblait souffrir de te voir ainsi. Il m’a déposé, voulant te prendre dans ses griffes. Je me suis interposée, lui assurant que mes mains seraient plus délicates que ses pattes, et…

- Et il t’a laissée faire ? Lui répondit-il, incrédule.

- Il faut croire que oui. Il souffrait énormément, mais il redoutait l’état dans lequel tu étais plongé. Tu étais inconscient, aussi m’a-t-il aidé à te faire monter sur son dos, devant moi. Il a ensuite volé avec difficulté jusque près d’ici. Je sentais combien coûter chacun de ses coups d’ailes, mais il fallait te trouver un endroit sûr où tu pourrais te rétablir. Depuis que nous sommes ici, il s’est réfugié dans une grotte près du lac pour panser ses plaies tout seul. Je suis resté à ton chevet pendant trois jours maintenant, je ne l’ai pas revu depuis. Mais je pense qu’il va bien, il a dû entrer dans une sorte d’hibernation pour accélérer sa guérison, sachant pertinemment qu’il nous faudrait partir au plus vite d’ici.

- Quelqu’un t’a-t-il vue me transporter ici ? M’a-t-on reconnu ?

- Non, ne t’inquiète pas. Je suis venue ici de nuit, et ai réservé cette chambre en précisant qu’un ami viendrait me rejoindre peu après.

- Ils croient que nous… ?

Rouge comme une pivoine, elle rétorqua derechef :

- Je me moque de ce qu’ils peuvent bien penser. Je leur ai raconté que tu étais ivre mort, et que tu t’étais battu comme une forcené pour justifier toutes tes écorchures. Avec une moue désapprobatrice, le gérant m’a quand même aidée à te faire monter ici. Même s’il semble honnête, j’imagine que je ne suis pas étrangère à cette soudaine poussée d’entraide envers les autres.

Elle voulait subtilement tester la réaction de son « conjoint », et aperçut, très contente d’elle, ce qu’elle désirait savoir. Les pupilles de Murtagh s’étaient dilatées, ses muscles très légèrement contractés à mesure qu’elle lui révélait ces dernières informations.

- Tu sembles contrarié mon cher ? Lui lança-t-elle, jouant à fond son avantage.

- Com… ah, je repensais à ces monstres, voilà tout. Devant changer de sujet pour s’écarter de ce terrain glissant, il lui annonça à brûle pourpoint, morose :

- Il faut que tu te caches, Enoah, et je t’y aiderai. Après je retournerai à Urû’baen.

- QUOI ? Je ne suis pas venu te libérer des griffes de ces rapaces pour que tu retournes voir ton maître, Murtagh !

- Comme tu l’as dit, Galbatorix est mon maître, et je ne peux rien y faire. Toi non plus.

- Murtagh, ne baisse pas les bras, s’il te plait ! Si ta laisse ne peut pas se briser, pourquoi les Ra’zacs t’auraient pourchassé ? Comment aurais-tu pu t’échapper de la capitale si son contrôle sur vous deux était absolu ?

- Tu ne sais pas ce dont il est capable…murmura-t-il, brisé par les souvenirs de ses séances avec le roi. Son gêolier autant que son bourreau.

- Il doit y avoir un moyen…tenta-t-elle de se convaincre. Il ne m’aurait pas envoyé si…

- Qui ça, « il » ? D’ailleurs tu ne m’as pas répondu au sujet de ta venue miraculeuse. Comment… ?

- Toi non plus tu ne m’as pas dit pourquoi tu ne m’as pas reconnu, et ai-je insisté pour le savoir ? Non, alors tenons-en nous là. Pour le moment.

Murtagh n’insista pas, sa farouche amie pouvant se déchaîner à tout moment s’il continuait sur cette voie.

- Enoah, tu n’aurais pas quelque chose à grignoter, j’ai une faim de loup, et vu que tu me forces à rester au lit…

- Bien sûr, messire, je vous apporte cela tout de suite, susurra-t-elle, non sans moquerie, achevant son spectacle par une révérence outrageusement accentuée.

- Enoah…souffla-t-il, mi-exaspéré, mi-amusé.

Après un clin d’œil qui en disait long sur leur relation retrouvée, elle sortit de leur chambre en trombe quérir une pitance pour le convalescent. Il se relaissa tomber avec délice dans son lit douillet, rassuré par la seule présence de son amie, malgré le contexte plus qu’angoissant dans lequel ils évoluaient.

 

- Messire Rymak, heureux de vous voir en une bien meilleure forme ! Néanmoins votre adorable femme m’a conseillé de vous « garder » au lit jusqu’à ce qu’elle revienne. D’ailleurs j’imagine qu’en tant que scribe vous devez avoir encore un petit monticule de travail à effectuer, et…

- Scribe ? Releva Murtagh, ahuri par le débit de paroles effrénées du propriétaire du logis.

- Oui votre délicieuse épouse m’a confié que vous n’étiez pas sorti de votre chambre pour rattraper le retard que vous avez accumulez à cause de votre…euh…nuit délicate il y a deux jours.

- Oui, en effet, ma chère Armena est toujours très prévenante, mais vous savez comment sont les femmes, elles veulent nous couver au moindre signe de faiblesse. Maître… ?

- Ignasio, messire. Rulnus Ignasio, pour vous servir, messire.

- Appelez-moi…Junius, lui répondit Murtagh en trouvant le premier nom qui lui passa par la tête. Malgré ce que ma femme peut penser, je ne suis pas en sucre, loin de là. Pourriez-vous m’apporter de quoi me restaurer, mon ami ?

- Bien sûr mess…Junius. Asseyez-vous sur cette table, au fond, vous n’y serez pas dérangé. Je vous y apporterai sous peu les meilleurs rognons que vous ayez mangés. Vous m’en redirez des nouvelles, pour sûr ! S’écria Rulnus, extatique de la manne que lui apportait son client.

- Très bien, et…

La porte de cette humble auberge s’ouvrit brusquement pour laisser entrer les rayons puissants du soleil, révélant les poussières réveillées de leur torpeur habituelle. Enoah se tenait dans l’ouverture, assommant le plancher de son ombre, écarquillant les yeux en apercevant Murtagh bel et bien levé, malgré ses recommandations.

- Mur…

- Armena, enfin te voilà ! Coupa-t-il promptement, évitant qu’elle ne fasse effondrer leur couverture. Je me demandais ce que tu faisais, mais je suis très content de te voir.

Elle le fusilla du regard, les pupilles méchamment dilatées. Apparemment elle n’appréciait guère de jouer le rôle d’une femme nommée Armena. Poussant son avantage jusqu’au bout, il continua :

- Maître Ignasio, permettez-moi de vous présenter ma charmante épouse, Armena Rymak. J’espère qu’elle ne vous a pas causé trop de soucis durant mon « absence », cher Rulnus…

Le sourire en coin de Murtagh contrastait nettement avec la pigmentation rosée du visage d’Enoah, qui se murait dans un silence de plomb, au plus grand plaisir du Dragonnier.

- Absolument pas, mess…Junius. Vous avez de la chance d’avoir à vos côtés une femme si admirable.

- Probablement, oui.

- Junius ! Pourquoi es-tu descendu ? Je t’avais dit de rester dans notre chambre afin de te reposer, mais aussi pour que tu rattrapes ton retard ! Dit Enoah avec une hautaineté complaisante qui fit légèrement sourire leur hôte.

- Et toi que tu allais me faire apporter quelque repas pour me revigorer si je me souviens bien, accusa-t-il non moins mielleusement.

- Je pensais surtout qu’après ce que tu avais ingurgité l’autre soir, tu en avais pour la semaine ! J’espère que tes méfaits dans ce village – charmant de surcroît, ajouta-t-elle en regardant maître Ignasio – n’entacheront pas notre réputation, et donc la mienne, à la capitale ! Un scribe ivre mort à la campagne ! Que dira-t-on de nous !

La voix d’Enoah couvrait maintenant toute la salle, bien décidée à transmettre sa colère à toute l’assemblée présente. Les hommes esquissaient des sourires compatissants pour Murtagh, tandis que les cuisinières le méprisaient quasi ouvertement. Non contente de son effet, elle déroula de nouveau toute sa verve :

- Tu as intérêt à te tenir à carreau mon cher ! D’ailleurs les habitants de ce village ont été très aimables de nous convier à leur fête de l’Austurus, je compte donc sur toi pour aider à la rendre mémorable pendant des années encore, par tes talents d’écriture, et autres, et non de beuverie ! Tiens t’en pour averti !

Relevant la tête, elle s’engouffra aussitôt dans l’escalier menant à leur habitation éphémère, mettant un point final à la conversation.

      Maître Ignasio posa son imposante main sur l’épaule de Murtagh, agrippant son regard avec un sourire compréhensif, et le poussa gentiment à s’installer sur la table qu’il lui avait indiquée un peu plus tôt. L’atmosphère de la salle transportait les effluves de sueur des hommes, de la bière nouvellement tirée de son fût ainsi que des merveilleuses odeurs provenant de la cuisine. Par-dessus ce charivari des sens orchestrait la senteur raffinée des rangées de poutres brunes en chêne épais, caractéristique de ceux vivant près du lac.

- Eh, l’ami, pourquoi tu viendrais pas manger avec nous ?

Un groupe de trois hommes fit signe à Murtagh de les rejoindre, somme toute assez amicalement. Rien ne présageait un traquenard, pièges qui sont coutumiers aux tavernes un peu trop agitées, ce qui ne semblait pas le cas ici. Pour faire bonne figure, et s’accaparer au passage quelques précieux alliés, il accepta volontiers.

- Sans vouloir te vexer, mon vieux, t’as là une femme qui n’a pas froid aux yeux ! Lui indiqua l’un d’eux alors qu’il s’asseyait sur le banc commun.

- Oui, je sais, et c’est aussi pour ça que je l’aime. Elle n’a pas mauvais fond, mais a souvent tendance à oublier le monde autour d’elle lorsqu’on arrive à l’énerver. Et ce « on », c’est souvent moi ! Leur sourit Murtagh, précédent les esclaffes de ses compagnons

Une cuisinière, trapue et assez forte, vint lui déposer son assiette de rognons et pâtes accommodés d’une sauce apparemment épicée, le regard glacial, auquel il répondit d’un très large sourire, ce qui fit rire ensuite aux éclats ses nouveaux amis. Alors qu’il mangeait, il en profita pour les interroger sur les nouvelles depuis quelques jours.

- Bah, à part la préparation d’la fête d’Austurus, rien de neuf, comme d’habitude dans c’patelin. Votre arrivée à évidemment été un p’tit phénomène pour nous, faute de nous mettre que’que chose d’aut’ sous la dent.

Murtagh en souffla de soulagement. Le roi ne savait donc rien de leur présence ici. Sans s’en rendre compte, il s’était arrêté de manger, la fourchette à quelques centimètres de sa bouche.

- Au fait, qu’est-ce que la fête d’Austurus ? Je suis désolé mais je ne suis pas originaire d’ici, et ma curiosité a été piquée au vif.

- Chaque année on célèbre le premier dirigeant de notre communauté, qui nous a montré la voie vers cette région, il y a bien longtemps. Nous venions des régions orientales, bien après l’autre bout du Grand Désert, et dans sa grande sagesse il nous l’a fait traverser malgré les dangers de ce que cela imposait. Enfin, tu découvriras tout ça ce soir, mon ami. J’pense qu’tu vas bien aimer le conteur du village !

- Un conteur ! S’exclama le jeune homme, faussement intéressé.

- Oui, Agror, un gars bien étrange. P’t-être que tu pourras l’aider à immortaliser ses fables en les couchant sur du papier, ça pourra calmer un peu ta femme, tu sais…

- Excellente idée, je n’y avais pas pensé ! Elle va sûrement se radoucir quand je le lui dirai (Murtagh finit sa dernière bouchée en se frottant légèrement le ventre qui claironnait de temps en temps son bien-être). D’ailleurs je crois que je vais aller la rejoindre, j’ai encore du travail qui m’attend. Vous savez ce que c’est… Leur dit-il en haussant un peu les épaules, puis les gratifiant d’un « à ce soir les amis » faisant écho avec leurs signes de mains chaleureux. Calmement, il franchit une à une les marches de l’escalier, souffla un bon coup avant de pousser la porte de leur chambre, et d’affronter la tornade qui l’attendait sûrement.

      Mais elle n’était pas au rendez-vous. Enoah était allongée dans le lit, les draps en coton la couvrant partiellement, laissant entrevoir son bras gauche ainsi que la bas de sa jambe droite, tous deux dénudés. Il marcha à pas de chat vers l’unique chaise de leur « foyer » et s’y installa, en regardant toujours du coin de l’œil celle qui lui avait sauvé la vie. Et à écouter le tourbillon dans lequel était tenaillé son cœur, sa reconnaissance s’égarait certainement beaucoup plus loin…

 

      La luminosité ambiante se reposait dorénavant sur le feu langoureux qui crépitait dans l’âtre lorsqu’Enoah émergea enfin de son rêve réparateur. Les yeux encore très embrumés, elle aperçut Murtagh bien installé contre le dossier de sa chaise, comme elle le matin même. Il avait veillé sur elle toute la journée, pensée qui la rassura instinctivement. Avant de prendre conscience que sous les draps elle était presque nue comme un ver, tout un côté de son flanc laissé visible, ce qui n’avait probablement pas échappé au jeune homme.

- Alors, tu es content, tu t’es bien rincée l’œil toute la journée ? Lança-t-elle, furieuse contre lui autant qu’elle-même.

- A toi aussi je te souhaite le bonsoir, ma chère Armena. Est-ce indélicat pour ton mari de veiller sur sa chère et tendre épouse ? Lui répondit-il, tout sourire.

- Tourne-toi ! Ordonna Enoah, soudain de mauvaise humeur.

Elle tenta de récupérer ses vêtements éparpillés ça et là dans la pièce, gardant continuellement les tentures du lit en guise de camouflage.

- Un coup de main peut-être ? Ironisa un Murtagh jubilant, extase accrue par le bougonnement de sa « femme ».

Une ou deux minutes s’écoulèrent ainsi avant qu’Enoah réussisse à s’habiller convenablement, Murtagh pouffant de rire intérieurement. Alors elle s’avança en face de lui et le poussa fortement contre le mur près de lui.

- Comment as-tu osé m’appeler ainsi ? « Armena », il ne manquait plus que ça ! Porter le nom de cette chienne en chaleur qui te tournait autour comme un vautour auprès de sa proie me fait vomir ! Tu aurais pu m’en donner un autre, mais non, il a fallu celui-là ! Tu vas me le payer, crois-moi ! S’insurgea-t-elle, folle de rage.

- Ce n’est pas une façon très correcte de parler à son époux, ma petite Mena, sourit-il de toutes ses dents.

Mena était le petit surnom qu’il donnait à Armena, lorsqu’ils vivaient encore à la capitale, diminutif qui avait le don d’énerver Enoah au plus haut point. Et le jeune homme était ravi qu’il fasse toujours autant d’effet. Dès qu’il s’aperçut que la tempe droite de sa compagne vibrait de fureur, signe révélateur qu’elle allait frapper incessamment sous peu, il se prépara à la contre-attaque. Elle lança à toute vitesse son poing vers le menton du Dragonnier, qui esquiva aisément pour attraper l’avant-bras menaçant, s’enroulant contre le corps de son adversaire et la projetant ainsi contre le mur, inversant leur place. Plus vif quel l’éclair, il se rétablit pour la maintenir dans cette position très inconfortable, lui tenant les bras en cisailles, leurs visages tout près l’un de l’autre.

- Ce n’est pas une façon non plus de traiter son épouse, Junius, souffla-t-elle, ses muscles se décontractant légèrement.

Il la lâcha aussitôt, radieux de sa petite vengeance réussie. Il lui tourna le dos afin de prendre sa veste marron ainsi que son « équipement » de scribe – quelques papiers et fins stylos trouvés par Enoah dans le village. Néanmoins il avait oublié une des règles fondamentales d’un duel, qu’il soit physique ou mental : mieux vaut rester bien en face de l’adversaire pour recevoir les coups que de baisser sa garde en lui offrant son dos. En plein milieu de la chambre, près du lui, Enoah lui passa son bras droit autour du cou et mêla ses jambes à celle du jeune homme, tentant de les faire pivoter avec son mouvement du buste. Ne parvenant pas à parer cette vile manœuvre, Murtagh voulut entraîner Enoah avec lui au sol. Il entoura de ses jambes la cuisse droite de la jeune femme, l’emmenant dans sa chute. Néanmoins c’était lui qui se trouvait en-dessous, aussi il percuta assez violemment le plancher en bois, Enoah se recevant sur son torse, double impact qui provoqua un léger cri de douleur dans la gorge du Dragonnier, lui rappelant une nouvelle fois son état de convalescence. Une sensation chaude s’annonça sur sa tête. Il s’était cogné contre le rebord massif du lit, du sang s’échappant un peu de la zone meurtrie.

- Enoah…ma tête…

Se décomposant lorsqu’elle aperçut ses cheveux légèrement poisseux de sang frais, elle mit aussitôt fin à sa rude étreinte pour aller chercher un linge propre près de la bassine d’eau fraîche. Elle ne comprit rien à la suite, sinon qu’elle s’était faite roulée dans la farine. Profitant du moment de compassion de son amie, Murtagh s’enroula autour d’elle en appuyant avec force sur son flanc droit, la faisant basculer entre les pieds du lit et l’âtre, inversant maintenant le rapport de force entre eux. Tenant fermement les bras d’Enoah au niveau des avant-bras, ses jambes enroulées dans celles de sa proie, Murtagh s’était collé à elle pour ne plus lui permettre un seul mouvement.

- J’ai gagné, acheva-t-il, essoufflé de sa manœuvre, lui demandant une bonne dose d’énergie qui hélas lui était limitée dans son état.

- Très bien, je l’admets, tu m’as eu cette fois-ci,  sourit Enoah, ne tentant plus en vain de se tortiller comme une anguille pour échapper à son prédateur.

- Tu es loin d’être comme Armena, lui dit-il dans un ton un peu plus bas.

- Ah oui, et comment suis-je, selon toi, ô mon cher époux ? Le taquina-t-elle, appréciant ce changement d’atmosphère.

- Et bien jamais je n’aurais volontairement baissé la garde devant elle, renchérit le Dragonnier, leurs visages de plus en plus proches à mesure que leurs murmures se côtoyaient.

- Volontairement, voyez-vous cela… Renchérit-elle, libérant ses bras du joug de leurs oppresseurs.

- Comment aurais-tu pu me mettre bas autrement ?

- Bien sûr, le puissant Dragonnier Murtagh est invincible…

Leurs corps se rapprochèrent de plus belle, leurs visages à une dizaine de centimètres l’un de l’autre. Leur regard s’accaparait entièrement celui de leur victime, les immergeant dans un monde inconnu de tous, où seul n’existait que leur relation bourgeonnante…et fébrile.

- Et que comptes-tu faire maintenant ? Murmura-t-elle en lui entourant délicatement les bras autour de sa nuque.

- Ce que tu meurs d’envie depuis que tu m’as rencontré… Conclut-il, amusant sa partenaire de son audace.

Ses cheveux noirs tombaient bientôt sur le contour de l’ovale du visage d’Enoah lorsque leurs nez se frôlèrent, au moment où leurs souffles accélérés se mélangèrent pour ne former plus qu’un. Leurs sens en totale explosion festive, ils fermèrent leurs yeux quand leurs lèvres s’apprêtèrent à enfin se toucher. Encore une infime seconde, et leurs vies allaient irrémédiablement basculer vers un inconnu aussi grisant qu’effrayant.

 

« Je vois que tu te rétablis très vite, jeune maître »

- THORN !

Comme propulsé en arrière, Murtagh se releva aussitôt, la magie de l’envoûtement de son « épouse » s’étant envolé dès lors que le lien avec son dragon était enfin sorti de sa torpeur de plus en plus angoissante pour le jeune homme. Sans même avertir Enoah du retour de sa moitié, bien qu’elle devait se douter de ce soudain revirement de situation, il fusionna son esprit avec celui de son compère avec un tel enthousiasme que Thorn dut le contenir quelque peu.

« Thorn, si tu savais comme tu m’as manqué ! Que s’est-il passé ? Où es-tu ? Pourquoi ne pouvais-je pas communiquer avec toi durant ces derniers jours ? Tu vas bien ? Tu n’es pas blessé au moins ? Oh si tu savais comme… »

« Du calme, du calme jeune maître. Moi aussi je suis content de te voir et te sentir à nouveau à mes côtés. Je vais bien, rassure-toi. Je t’expliquerai tout en détail, mais tu devrais d’abord expliquer ce qui se passe à Enoah si tu ne veux pas qu’elle t’étripe pendant que nous discutons gentiment… »

« Euh…oui je crois que tu as raison… Mais au fait depuis quand m’espionnes-tu ? » Lui demanda Murtagh d’un air faussement innocent.

« Assez pour prédire que tu risques de passer un sale quart d’heure si tu ne te bouges pas bientôt… » Railla un Thorn plus joyeux que jamais, au contraire de Murtagh…

« Tu aurais pu attendre encore quelques minutes quand même ! »

« Et te sortir de ta béatitude quand vous seriez passé à une étape ultérieure de votre accouplement ? Elle aurait sûrement encore moins apprécié à mon avis ! »

« THORN ! » Rugit le jeune homme, rouge de honte.

« Quoi ? As-tu honte d’agir naturellement avec cette jolie femelle ? Tu devrais en être fier tu sais. En tout cas moi je suis ravi qu’elle te plaise autant ! »

« Arrête enfin ! On ne parle pas de ces choses… »

PAF.

La violence du coup fit vaciller le jeune homme une bonne seconde, ne sachant plus où il était, perdu entre sa connexion avec Thorn et le monde réel. Ce n’est que lorsque Enoah s’appuya de tout son poids sur lui qu’il comprit qu’elle l’avait fait tomber à la renverse puis immobilisé, lui jetant un regard plus furieux que jamais.

« Je t’avais prévenu de ne pas t’éterniser… » S’exclama le dragon, hilare.

- Thorn, laisse-nous, tu le récupèreras quand j’en aurais fini avec lui !

« Amusez-vous bien » Transmit ce dernier aux deux « tourtereaux » avant de rompre tout lien avec eux, au grand dam du Dragonnier.

- Enoah, je…

- TAIS-TOI !

      Faisant fi des signes de douleurs apparentes de Murtagh, elle se rapprocha de lui à la vitesse d’un chat pour enfin avoir ce qu’il lui avait fait miroiter : un baiser digne de ce nom ! Comprenant vite la manœuvre, le jeune homme se détendit automatiquement alors qu’il faisait rouler amoureusement son amante sur le côté afin de la dominer – et accessoirement éliminer la souffrance que lui procurait son torse – comme avant l’intervention du dragon écarlate. Il posa l’une de ses mains sur la taille de guêpe d’Enoah, l’autre restant aux abords de son visage, tandis qu’elle avait une nouvelle fois enroulé ses bras autour de son cou. A mesure que le temps s’effilochait, poussières d’éternité dans ce monde devenu si obscur, les deux amants s’étreignaient à la manière de deux êtres effarouchés, comme s’ils se découvraient pour la première fois, bien qu’à dire vrai cela était un peu le cas sur cet aspect si intime. Alors que leurs langues s’entremêlaient avec plus de passion, Murtagh rompit légèrement cet état de grâce pour toucher du bout des lèvres d’abord la joue pour finir jusqu’à la base du cou, observant à chaque instant l’effet qu’il produisait sur sa compagne, leurs souffles s’accélérant à chaque contact avec l’autre. Se serrant de plus en plus fort contre le jeune homme, sa poitrine s’appuyant maintenant lourdement contre le torse du jeune homme, Enoah fermait les yeux pour accroître ces nouvelles sensations qui la transcendaient, donnant lieu d’accord tacite à Murtagh de continuer ses caresses ô combien délicates. Euphorique, il glissa sa main calleuse sur la peau soyeuse du ventre de sa compagne, lui provoquant des frissons délectables alors qu’elle comprit en filigranes que les doigts du Dragonnier, malgré leur trajectoire chaotique, remontait bel et bien vers des zones toujours plus sensibles. Il était bientôt temps. Elle lui mordilla le lobe de l’oreille tout en frôlant les muscles saillants de ses pectoraux, puis de ses abdominaux, avant d’appliquer une légère pression afin de le laisser retomber lentement sur le dos, le jeune homme se laissant volontiers faire. La main toujours sur le ventre chaud de Murtagh, elle le fixa intensément, comme pour immortaliser ce moment de pure félicité avant de lâcher la bride à ses émotions.

      Ou bien le contraire.

      D’un sourire complice apparut un regard impérieusement moqueur. Enoah se tint en un bond parfaitement droite, observant de haut sa victime.

- Nous allons être en retard à la fête, mon époux, conclut-elle, fière de sa manœuvre sournoise, s’évaporant derrière le auvent pour arranger sa tenue légèrement désordonnée, lui lançant un clin d’œil quelque peu coquin avant que sa tête ne disparaisse derrière la tenture.

 

      - Mess…Junius, dame Rymak, enfin vous voilà ! Nous sommes tous très heureux de vous voir parmi nous ce soir. Vous n’allez pas le regrettez, je peux vous l’assurer. Comble du bonheur, le temps est très clément. Quelle belle soirée en perspective !

Le propriétaire de leur auberge, d’habitude assez taciturne, rayonnait de joie à l’idée de festoyer avec tous ses amis, anciens et nouveaux. Des enfants surexcités couraient en tous sens, pour la plupart sertis d’une longue cape brune, dans un pourpoint vert foncé. Les adultes portaient quant à eux une toge dont la couleur variait d’un individu à l’autre, passant de l’auburn à une teinte presque noire. Comme les abeilles parfaitement ordonnées qui gravitent autour de leur ruche, ils s’affairaient encore de-ci de-là, peaufinant les derniers détails de leur représentation. Quelques tables avaient été érigées sur l’espace vert protégé par l’ombre des chênes. Des miches de pain fraîches côtoyaient des viandes encore fumantes, entourées d’une variété impressionnante de condiments et autres herbes aromatiques, encensant l’atmosphère ambiante de parfums envoûtant agréablement les sens. Un imposant cercle de pierres blanches, parfaitement polies, avait été tracé sur l’herbe coupée pour l’occasion, suintant bientôt la rosée nocturne. Tout autour était disposé sur des chaises, des bancs ou bien sur le sol la population franchement atypique mais très joviale de cette communauté. Murtagh et Enoah n’en revenaient pas de la quantité de personnes venues pour l’occasion. Où ce village cachait-il toutes ces têtes ? Un mystère de plus… Ils allèrent s’asseoir, sous l’insistance de leur hôte, sur un banc assez confortable, tout près de la délimitation calcaire. L’astre rouge du crépuscule magnifiait l’éclat du lac Leona, sa brillance s’ajoutant à l’éclat feutré des torches installées tout autour de l’assemblée. Bientôt, les jeunes gens se réunirent à l’intérieur du cercle, déposant au préalable un baiser sur l’une des pierres du contour, rite auquel tous se plièrent. Un murmure s’invita sur l’ensemble des spectateurs, annonçant l’imminence du spectacle. Enoah profita du fait que son « époux » ait alors tourné la tête pour glisser sa main frileuse dans celle de son compagnon, ce qui le fit sursauter légèrement, avant de croiser son regard avec toute l’intensité des sentiments qui battaient en eux, déclaration silencieuse qui n’échappa à leurs plus proches voisins. Soudain, alors qu’enfants et adultes étaient allongés à l’intérieur du cercle, un homme se releva de toute sa hauteur, dominant impérieusement cette peuplade. Sa stature d’apparence assez frêle, les épaules voûtées par le poids de l’âge, il n’en paraissait pas moins l’âme dominante de la « tribu ». Ses yeux noirs parcouraient tout l’espace avec une vivacité effrayante, semblant sonder jusqu’à la plus profonde couche de l’âme des participants, sensation qui fit frissonner le jeune Dragonnier, d’autant plus exacerbée que le vieil homme s’arrêta quelques secondes sur lui. Au plus grand soulagement de « Junius », il rompit enfin le silence :

- Mes chers frères, nous sommes ici réunis pour fêter, comme chaque année en ce jour saint, notre guide, Austurus, qui nous a tous sauvés d’une mort misérable et inéluctable en nous offrant cette terre qui nous comble tant. Bien qu’ayant péri peu de temps après notre traversée, il y a des siècles de cela, il est parvenu à instiller en nous la graine de son infinie sagesse, et en moi, son descendant direct, une infime parcelle de sa magie.

Enoah et Murtagh sursautèrent au son de ces dernières paroles. Ce vieillard avait une aura magique, le Dragonnier en était dorénavant sûr. Mystique, même. Cela devait expliquer pourquoi il l’avait fixé si longuement. Des gouttes discrètes se formèrent au sommet du dos du jeune homme, son cœur battant la chamade, méfiant. Comme en réponse à ses craintes, Enoah serra plus fort la main de son amant, lui indiquant qu’elle avait parfaitement compris de quoi il en retournait.

« Thorn ? S’il te plait, réponds-moi, c’est important ! »

« Qu’y a-t-il jeune maître ? »

« Cesse de rompre notre lien, je n’aime pas du tout cela. De plus il se passe des choses étranges ici. Nous aurons peut-être besoin de ton aide pour fuir. Tu peux voler de nouveau ? »

« Oui, s’il le faut. Je n’irai pas aussi vite qu’avant, mais au moins nous aurons la sécurité des cieux à notre service. »

« Très bien, tiens-toi prêt dans ce cas. »

- Il est temps pour nous que le don d’Austurus fasse une nouvelle fois son œuvre !

Les paumes levées vers le ciel, le vieux sage fit tressaillir lentement ses lèvres afin de délivrer sur ces terres sacrées un mirliton inaudible à l’assemblée. Après une vingtaine de secondes de silence solennel, les enfants tout de vert vêtus se mirent à s’ébrouer comme des feuilles encore timides. Bruissant autour de lui, ils coordonnaient parfaitement leurs mouvements, comme dirigés par une force extérieure qui tirait les ficelles de ce spectacle. Leurs sensations soudain accrues, le « couple » s’étonna de l’étrangeté de cet instant, comme si une entité supérieure entrait en contact avec tous les participants, tel un chef d’orchestre. Agror se dirigea alors vers le lac en face du soleil mourant, comme s’il flottait sur le sol maintenant bien humide. Fermant les yeux et cherchant au plus profond de lui-même une énergie mystérieuse, il invoqua son don dont il avait hérité, et les fit ainsi apparaître. Des dizaines et des dizaines de petites étincelles lumineuses, blanches ou bleues, jaillissaient des eaux ou des méandres de la forêt, scintillant de joie pour s’approcher de leur maître. Son corps se mit rapidement à briller d’une flamme nouvelle, ses yeux animées d’une force vitale inconnue de tous mais pourtant bien réelle. Il était possédé par son lointain ancêtre, Austurus lui-même, comme il l’avait indiqué des siècles auparavant à ses héritiers. Le souffle coupé, Murtagh observa le ballet des individus dans le cercle de pierre s’activer plus énergiquement, les uns tournant autour des autres, se contorsionnant pour adopter des positions ahurissantes, hors du commun. Bientôt, une base quasi noire et épaisse s’établit un peu en retrait, les corps s’imbriquant les uns dans les autres, de nouveaux adultes grimpant sur ce socle humain avec une aisance déconcertante pour certains membres assez âgés. Avec une vitesse fulgurante, une sorte de colonne de toges brunes savamment froissées s’érigea pour donner vie à une espèce de…tronc, mis à part les globes oculaires des individus qui brillaient maintenant comme ceux de Agror, qui assistait, extatique, à la construction de cet édifice atypique. Des hommes montèrent encore plus haut, se tenant on ne savait comment, puis d’autres commencèrent à bourgeonner dans toutes les directions à partir de ce sommet, maintenus presque en l’air. Il n’y avait plus de doute. Une magie ancestrale et puissante opérait en ces lieux. Enoah et Murtagh témoignaient un émerveillement croissant pour cette féerie exceptionnelle. Toutes les parcelles de leur peau frissonnèrent lorsque le tronc commença à émettre un chant cristallin d’une pureté à pleurer de joie, emplissant le cœur de leurs admirateurs d’une paix entière, pleine. Dès ce signal, les enfants, toujours moutonnant dans le cercle de pierre, s’agrégèrent à la base du monticule d’aspect naturel pour s’affranchir de la gravité et atteindre les sommets des branches humaines, donnant vie à ce gigantesque arbre à l’aide de la couleur feuille de leur tenue. Le chant se fit de plus en plus fort, les lumières surgies des tréfonds du lac habitant chacune des parties de cette architecture scintillant toujours plus. Sautant et s’agrippant sur n’importe quel support, les « enfants », s’il s’en agissait encore, partaient en tout sens, comme si chacun savait parfaitement où se placer. Bientôt le sommet de l’arbre apparaissait, le son aigu se faisant plus poignant, laissant l’assemblée au bord des larmes. Des larmes de pur bonheur. Qui, au plus grand étonnement des deux amoureux, brillèrent aussi fortement que les diamants incrustés dans cet arbre majestueux. Agror s’approcha alors du tronc, le caressa longuement, amoureusement. Les voix devenaient de plus en plus insoutenables, orchestrant les palpitations cardiaques de l’assemblée. Agror s’accrocha à « l’écorce » et monta jusqu’à la première branche, qui restait décalée des autres. Il s’y assit confortablement, sans se soucier de la nature de son support, une jambe pendante dans le vide, se tenant l’autre genou dans son bras gauche. Alors, des entrailles même de cette vie à la fois artificielle et naturelle, il fit jaillir une épée courte en bois, remarquablement conçue, ornée de symboles indéchiffrables. De sa main inoccupée il leva cette arme invraisemblable jusqu’au niveau de ses yeux, et aussitôt toutes les lumières qui habitaient l’arbre convergèrent vers elle, la rendant presque aveuglante, comme les yeux du sage, maintenant d’une blanche pureté. En parfaite symbiose avec son environnement, il laissa retomber son bras, l’arme pointe en bas, puis il annonça d’une voix étrange, caverneuse, comme sortie d’outre-tombe :

- Aujourd’hui je me retrouve devant vous à travers le sang de mon sang, pour vous apporter mon soutien, comme je le fis jadis. Comme à chaque procession, une vérité sera annoncée à l’un de mes parents. Mon enfant, entendez-moi, et suivez mon conseil.

Un silence de mort régna instantanément sur l’assemblée. 

- Murtagh, fils de Selena et de Morzan, arrière petit-fils de Miramaïl, mon frère, entends-moi, et suis mon conseil. Cherche la Sanghenr. La pierre de sang. Cherche-là dans le domaine du Dernier, et d…

La voix se mourut instantanément, comme si la vie s’était éteinte elle-même. L’édifice s’écroula peu après, à la manière d’un château de cartes, les uns s’affaissant sur les autres. Des cris d’agonie et des hurlements de désespoir fusèrent de toute part. La mort, dans sa plus cruelle conception, avait rompu le charme.

Murtagh restait pétrifié, sonné. La même phrase tournait en boucle dans sa tête. Des larmes s’échappèrent de ses paupières pourtant fermées sans contrôle. Une seule et unique image s’imposait dans l’esprit du Dragonnier. Il revoyait sa mère, agonisant sur son lit de mort, son père à son chevet, lui tenant fébrilement la main. Le jeune garçon épiait ses parents, retenant ses larmes, alors qu’il voyait son père si étrangement tendre. Puis le dernier souffle de sa mère. « Trouve la Sanghenr, Morzan. Elle seule peut nous sauver ». Et elle s’en alla à tout jamais. 

 

- Murtagh, réagis enfin !

Des pleurs de femmes ordonnant vainement à leurs enfants de se relever s’ajoutaient aux beuglements de colère des hommes qui ruaient en tous sens, tentant de dégager puis de transporter les blessés vers « l’infirmerie » de fortune qui n’était en fait qu’une grande zone d’herbes recouverte d’une toile brune.  Paniquée, Enoah tentait de sortir le jeune homme de sa torpeur. Il le fallait, la situation commençait à dégénérer.

- Murtagh, regarde-moi. Regarde-moi, je t’en supplie ! Je suis là, avec toi, tout va bien. Parle-moi, je peux t’aider. On pourra faire face ensemble, je ne t’abandonnerai pas…

Malgré toute sa fierté et son orgueil, elle ne put empêcher ses yeux de briller puis de pleurer d’effroi. Elle n’avait jamais vu son amant dans un tel état. Il semblait… anéanti. Et elle avec.

- Thorn a besoin de toi… J’ai besoin de toi… finit-elle par avouer, ne sachant plus que faire.

Elle avait maintenant le visage du jeune homme dans ses mains, le berçant pour faire tarir ces perles si douloureuses à son âme autant qu’à son cœur.

Autour d’elle, tout semblait irréel. L’envoûtement magique encore présent quelques minutes auparavant avait cédé à une atmosphère funeste, l’odeur du sang inondant toutes les sensations des personnes alentour. Des corps jonchaient entièrement la surface intérieure délimitée par le cercle, certains affichant des membres contorsionnés hors de la normalité.

- Murtagh… continua-t-elle d’implorer, alors qu’il restait toujours aussi absent.

- QU’AVEZ-VOUS DIT ?

Une voix forte et menaçante sonna à l’oreille de la jeune femme, des sillons marquant verticalement son visage, tandis que ses yeux bleu gris reflétaient parfaitement toute la crainte qu’ils tentaient de cacher.

- COMMENT L’AVEZ-VOUS APPELÉ, FEMME ? Gronda l’homme, qui lui prit violemment le poignet, la faisant basculer à l’arrière pour se retrouver finalement face contre terre, permettant à son agresseur de mieux les contempler tous les deux.

Relevant la tête, pétrifiée de peur, elle s’aperçut que la main velue qui l’avait repoussée n’appartenait à personne d’autre que Rulnus Ignasio, dont le regard brillait d’une soif inextinguible de vengeance pour les siens qui venaient de périr à cause de la magie. Alors, elle comprit ce qu’elle avait provoqué. Le cataclysme qu’elle avait déclenché, que rien ne pourrait arrêter. Elle avait appelé son compagnon par son véritable prénom, révélant à ses plus proches voisins qui était le réel destinataire du message d’Austurus. Et, par extension, le parfait coupable de cette tragédie.

- SILENCE ! Hurla maître Ignasio, cristallisant la scène, paralysant chaque individu. Le temps lui-même semblait avoir lui aussi retenu son souffle, attendant fébrilement la sentence du présent homme fort de la situation.

- Mes amis, ce qui s’est passé aujourd’hui est un drame pour notre peuple. Jamais, depuis notre arrivée en ce lieu, une telle tragédie n’avait eut lieu. L’horreur de la vue de nos proches morts sur le sol égale notre effroi face à la panique puis au silence d’Austurus lorsqu’il voulut nous délivrer son message. Pourquoi, alors que chaque année il nous prodigue ses conseils à l’un des nôtres, s’est-il interrompu de cette façon si catastrophique ? Pourquoi avoir parlé de façon si énigmatique alors que d’habitude il nous oriente sur des préoccupations plus terre à terre, telles la bonne période pour la semence de nos champs ou la fécondité de nos troupeaux ? Pour quelle raison le destinataire nous semblait inconnu, alors qu’Austurus pensait qu’il était lui aussi l’un de nos semblables ? Mes frères, réservons nos pleurs pour plus tard, lorsque le responsable de ce gâchis aura payé pour tous ces innocents meurtris. Regardez-le, cet usurpateur, il nous a tous trompés, cachant sa véritable identité pour profiter de l’aide de notre ancêtre à son insu.

Pointant de l’index le visage vide du Dragonnier, tous les regards se fixèrent sur lui, une lueur démente, sanglante dans leurs yeux. Chacun attendait impatiemment que leur nouveau chef annonce le verdict.

- Il se moque bien de ce qu’il a provoqué, il a obtenu son information et ne daigne même pas observer le désastre qu’il a provoqué. Allons-nous le laisser impuni de ses crimes ?

- NONNN ! Répondit haineusement la foule qui se faisait plus dense, plus compacte autour de leur proie.

- La mort de notre vénéré Agror, descendant direct d’Austurus, ne doit-elle pas être repentie ?

- OUIII ! Continua-t-elle avec plus de vigueur.

- La ruse contre Austurus lui-même ne doit-elle pas être expiée, alors que tant des nôtres gisent encore dans leur sang ?

- QU’IL PAYE DE SON SANG !

- Non, laissez-le, il n’y est pour rien, scanda Enoah, le teint livide, se jetant devant Murtagh, les bras en croix, le protégeant futilement de son corps.

Elle avait retrouvé quelque peu sa hargne caractéristique, même si ce geste semblait désespéré.

- Voyez-vous cela, sa complice tente de le protéger ! Comme c’est touchant ! Et que comptes-tu faire contre nous tous, petite sotte ? Lâcha insidieusement Rulnus, passant au tutoiement pour appuyer encore un peu plus son dégoût pour les deux jeunes gens. Emparez-vous d’elle ! Cria-t-il.

Aussitôt, Enoah s’empara du petit poignard qu’elle avait savamment caché dans sa poitrine, tandis que plusieurs individus s’approchaient d’elle, une ou deux armes à la main.

- Allez ma jolie, tiens-toi tranquille si tu ne veux pas qu’on t’embroche ! Annonça un homme d’aspect assez malsain, qui s’empara bientôt d’un des poignets d’Enoah alors qu’elle repoussait un autre ennemi sur le côté opposé.

Rapidement, elle fut submergée puis maîtrisée. Parcourue de spasmes incontrôlables, elle implorait la clémence de leurs bourreaux, mais c’était peine perdue. Ils restaient sourds à ses plaintes, tout comme Murtagh, toujours profondément enchaîné dans ses peurs d’autrefois réveillées par le message d’Austurus. Rulnus Ignasio tira alors sa lame de son fourreau, une épée droite et de facture assez commune, son métal crissant contre son étui. Apparemment, l’hôtelier ne devait guère user souvent sa lame, bien que la menace contre le jeune Dragonnier n’eut jamais été aussi fatale. Le sang coulait déjà lorsqu’il frotta doucement sa courte épée contre le cou du jeune homme, laissant tout loisir à l’assemblée de profiter de la vue du liquide poisseux coulant sur sa gorge. Et malgré tout, Murtagh restait stoïque, happé dans le néant de son chagrin.

      Murtagh s’était réfugié dans l’un de ses rares souvenirs heureux avec sa mère. Sa main droite dans les cheveux de son fils, Selena murmurait à l’oreille du petit garçon une mélodie douce et rassurante, flambeau de tout l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre. Ses grands yeux bleus observaient le visage de sa mère, contemplatif et serein. Il aurait toujours voulu rester ainsi, assis sur ses genoux, insouciant et joyeux.

- Il est temps d’aller se coucher, Murtagh.

- Non, encore une histoire maman. S’illll te plaiiiiit. Raconte m’en encore un peu sur les Dragonniers. Juste un peu.

- Il est déjà tard, mon cœur. Va dans ton lit. Je te rejoins tout de suite, et je t’en raconterai une dernière.

Les yeux brillants de reconnaissance du petit garçon, très précoce pour son âge, faisaient écho à la joie sur le visage de Selena. Qui l’observait toutefois avec une note d’amertume et de chagrin difficilement dissimulable. C’était peut-être l’une des dernières fois qu’elle verrait son fils.

- Murtagh, réveille-toi, je t’en prie ! Ils vont nous tuer ! Thorn, fais quelque chose, ou ton Dragonnier périra ! Gémit Enoah, tremblant des pieds à la tête.

- Tue-le Rulnus, tue-le ! Venge tous ceux qui sont morts à cause de lui ! S’époumona une femme qui brandissait le visage blafard d’un jeune enfant, probablement le sien, ses yeux irrémédiablement fermés.

- Oui, mes frères, l’heure est venue pour ce traître de payer pour ses crimes.

Lentement, Rulnus Ignasio éleva son arme dans les airs dans un mouvement calculé, théâtral, s’apprêtant à frapper d’un coup sec et précis pour faire s’échapper la tête de Murtagh de son tronc.

Une seconde.

Rulnus observait le condamné dans les yeux, s’amusant légèrement de l’immobilité du supplicié. Peut-être leur ancêtre, dans sa grande sagesse, était parvenu a punir l’âme de ce damné, attendant de ses descendants d’achever le travail en s’occupant du corps.

Encore une autre.

Une lueur de détermination inébranlable brilla dans ses yeux.

Il allait frapper.

Il donna toute la force nécessaire à son bras pour fendre les airs aussi bien que, l’espérait-il, la chair.

Puis plus rien.

A quelques pouces seulement de la peau déjà rougeoyante de Dragonnier, le métal avide de sang s’arrêta net, comme bloqué par un mur infranchissable. A cet instant précis, les yeux du jeune homme s’étaient refermés, pour s’ouvrir à nouveau très lentement, faisant apparaître des globes entièrement rouges. La fente des pupilles n’était dorénavant plus circulaire, mais ovale. L’iris virait au vermillon alors que, là où devrait se trouver le blanc de l’œil, un rouge plus pâle dominait toute la surface visible. Une fureur intense vibrait dans ce regard. Un regard de braise. De haine. Une envie de meurtre.

- Vous le payerez tous de votre sang, sales chiens d’humains. Vous allez connaître le courroux d’un dragon qui ne connaît ni pitié ni compassion pour ceux qui menacent son Dragonnier, annonça Murtagh de sa voix grave, ténébreuse, inhumaine, reflétant une froideur calme qui cachait un orage des plus dévastateur.

Thorn était enfin parvenu à briser les défenses mentales érigées autour de son Dragonnier, la menace de leur mort à tous les deux amplifiant sa volonté ainsi que ses facultés. Prenant entièrement contrôle du corps de son ami, il lui fallait d’abord les sauver tous les deux, Enoah et lui, puis punir tous ces vauriens, avant de venir les chercher pour fuir ce maudit village. Au loin, un rugissement féroce coura dans les airs, prémisse de la vengeance promise par Thorn, annonçant la débandade effrayée de la foule qui s’était avidement massée près des deux jeunes gens.

      Aussitôt, une aura malsaine entoura Murtagh-Thorn, déversant sa magie sur tout ce qu’il pouvait atteindre. Bien entendu, Rulnus fut la première cible de sa rage, tout de suite pris à la gorge par une main invisible et sournoise, prenant un temps qui s’étirait en longueur pour faire agonir le sujet. Les hommes et les femmes tombaient les uns après les autres, rejoignant dans la plupart des cas ceux déjà tombés lors de la chute de l’arbre, tandis que des hurlements de douleur saturaient l’atmosphère ambiante, témoin vivant de l’abomination sans nom du carnage.

      Allongé confortablement dans son lit aux draps soyeux, Murtagh attendait impatiemment Selena, son attente rapidement terminée lorsque la silhouette de sa mère, ses cheveux longs cascadant librement sur son dos, franchit puis referma la porte de sa chambre. Un candélabre à la main, elle s’avança vers la couche de son fils, tandis que le jeu d’ombres et de lumières créé par les bougies creusait par certains endroits et adoucissait à d’autres la peau pourtant lisse du visage de Selena, ce qui amusa grandement le petit garçon.

- Bon, tu as gagné, mais c’est la dernière, Murtagh, après il faut dormir.

- Oui maman, promis ! Assura ce dernier d’un ton enjoué qui ne convainquit en aucun cas Selena, la commissure de ses lèvres s’étirant légèrement, trahissant son amusement face à l’espièglerie de son fils bien-aimé.

- Très bien, alors écoute-moi attentivement mon chéri.

      Thorn continuait son massacre, Rulnus Ignasio toujours aux prises avec les mains invisibles qui tantôt lui serraient vicieusement le cou, tantôt lui redonnaient un peu d’air afin de recommencer un nouveau cycle de torture. Ce dernier n’essayait même plus de crier ou de se débattre, son unique souci étant de ne pas sombrer dans l’inconscience pour avoir une chance de s’en sortir vivant. Le cercle était dorénavant brisée, la majorité des pierres ayant volé tels des projectiles endiablés vers les fuyards, les assommant définitivement ou non. Ses hurlements de rage vibraient de plus en plus fort dans le ciel à mesure qu’il se rapprochait physiquement de son compagnon. Enoah, elle, restait pétrifiée, ahurie. Elle regardait Murtagh, horrifiée, tuer par la simple pensée tous ces malheureux. Elle savait que le dragon écarlate était derrière tout cela, mais son dégoût n’en demeurait pas moins grand. Jamais, ô grand jamais elle n’aurait ne serait-ce qu’imaginé toute la colère et la démence qui pouvaient ravager l’esprit du dragon. A genoux sur le sol humide, elle restait à l’écart du jeune homme, impuissante. Elle avait bien trop peur qu’il ne s’en prenne également à elle, incapable de la séparer des autres gens, bien que l’envie s’insinuait peu à peu en elle. Pourquoi ne partagerait-elle pas leur supplice au lieu d’accompagner un être si odieux ? Etait-ce pour cela qu’elle avait pris tant de risques ? Pour voir des innocents, même s’ils avaient voulu aveuglément les tuer, mourir de la main d’un lâche, un ennemi invisible et aussi implacable de la mort ?

      - Il y a bien longtemps, bien avant que notre terre soit gouvernée par Galbatorix…

- Notre roi, notifia Murtagh, tout content de sa remarque intelligente.

- Oui, c’est cela, notre roi. Il existait donc un autre peuple. Une très ancienne civilisation, très sage et avancée.

- Ça veut dire quoi « avancée », maman ?

- Et bien, ces personnes étaient très intelligentes et pouvaient construire des choses fabuleuses. Comme de beaux châteaux, des cathédrales.

- Comme celui du roi ? S’enquit-il rapidement.

- Oui, si tu veux. Ces personnes occupaient une très vaste région, où la terre était toujours fertile et amicale.

- Fertile ?

- Elle donnait beaucoup de nourriture aux gens qui la traitaient avec respect. Et c’est ce qu’ils faisaient. Ils vivaient tous en paix avec les autres êtres vivants, c’est-à-dire les animaux. Les elfes et les nains n’habitaient pas encore en Alagaësia.

- Ils doivent vraiment être très vieux alors aujourd’hui ! Interpella Murtagh, les yeux écarquillés par cette information.

- Malheureusement, ils ne doivent plus être de ce monde mon chéri. Ils n’étaient pas immortels.

- Les elfes ne leur ont pas appris avec leur magie ?

Selena se retourna pour bien vérifier que personne ne venait par ici.

- Mon poussin, je t’ai dit que ce peuple a existé bien avant les elfes.

Elle rapprocha alors son visage de celui de l’enfant, bien emmitouflé dans ses draps. Les yeux bleu gris de la mère rencontraient très intimement ceux complètement bleus du fils.

- Les elfes sont immortels car ils utilisent une magie spéciale mon cœur. Un peu comme les Dragonniers.

- Comme papa ?

- Non, pas tout à fait. C’était le cas avant la Chute du dernier d’entre eux, dans sa forteresse.

- Vrael ?

- Oui, c’est cela.

- Mais papa est pourtant un Dragonnier, non ? S’interrogea Murtagh, un peu perdu.

- Oui…enfin, oublie ça, ce n’est pas très important.

Laissant de côté cette interrogation, son esprit vif repassa derechef à l’attaque :

- Pourquoi ce peuple n’utilisait pas la magie pour vivre plus longtemps et aider les autres ?

Heureuse qu’il change de sujet de conversation, elle répliqua de sa voix gracieuse :

- Et bien, à leur époque, ce peuple n’en usait pas. En fait, la magie…

Des bruits de bottes résonnèrent dans le long couloir nu de pierre sombre. Quelqu’un arrivait.

- La magie quoi, maman ? Chuchota-t-il, comprenant la soudaine peur que trahissait le visage de sa mère, mais néanmoins trop curieux pour opter pour la voie de la prudence.

- Elle…elle n’existait pas, finit-elle par lui avouer, faisant émerger un pléthore de question dans l’esprit de Murtagh, qu’elle dût endiguer au plus vite.

- Il arrive mon cœur. Il est temps.

- Oui tu as raison.

Selena se releva, l’observant se lover dans son lit, puis leur regard se croisèrent tendrement, avec une petite note de rite secret qui avait du s’établir bien longtemps déjà.

      Pendant que cette même scène se déroulait dans la tête du Dragonnier, Enoah se tenait devant lui, ses yeux bleu gris implacables le tenant en respect, tandis que ses pieds restaient stoïques au niveau du sol. La fureur de Thorn le rendait aveugle, il s’en prenait à quiconque faisait montre de s’opposer à lui, quel qu’il fût. Peut-être même s’attaquerait-il à elle si elle osait lever le petit doigt. Mais il fallait qu’elle fasse. Il ne restait plus qu’une lueur d’espoir pour ramener Murtagh à lui avant que tout ne s’achève.

      Selena et Murtagh échangèrent leur regard, l’enfant hochant la tête en signe d’acquiescement.

      Enoah ouvrit la bouche avec angoisse.

- Assem Ungorat, murmurèrent de concert Murtagh et Selena dans leur monde intemporel, et Enoah dans la réalité.

Le jeune homme vacilla, perdu entre ces deux espaces-temps, le même regard impénétrable lui déchirant les entrailles. Ses yeux se révulsèrent, son corps fut pris de convulsions. Puis le calme. Il rouvrit difficilement les yeux, et observa le visage d’Enoah penché sur le sien, tremblante de peur et de soulagement.

- Oh, Murtagh, tu es enfin revenu ! Merci Feudor, murmura-t-elle plus pour elle-même que pour son compagnon.

- Feudor ? Que…

- Dépêche-toi, arrête Thorn, il est devenu fou furieux ! Il tue tout ce qui bouge depuis qu’on a voulu s’en prendre à toi. Moi y compris. Il faut que ce carnage cesse, tu m’entends ! Hurla-t-elle.

A peine remis de ses émotions, Murtagh plongea dans le canal qui le reliait à son dragon afin de le rassurer et de le calmer, mais il ne trouva qu’une tempête dévastatrice à laquelle il avait du mal à résister. Il ne l’avait jamais vu dans un tel état.

Bientôt, la robe écarlate de Thorn déchira le ciel pour s’abattre violemment sur le sol, les corps alors en proie d’être écrasés de tout son poids volant en tout sens par l’attraction de la magie de Murtagh. Il ne voulait pas qu’on profane encore un peu plus tous ces êtres disparus. Ne cherchant même pas à analyser la situation, le dragon cracha une magnifique gerbe de feu, qui, à sa grande surprise, fit ricochet contre un miroir invisible et lui roussit quelques écailles.

- Thorn, calme-toi, c’est moi, Murtagh. Je suis là, je vais bien. Je suis désolé pour le feu, mais tu ne m’as pas laissé le choix.

Le dragon regarda d’un œil méfiant le jeune homme, comme s’il ne le reconnaissait pas. Alors, le frère d’Eragon fit scintiller comme jamais auparavant sa gedweÿ ignasia pour attester formellement qu’il était bien ce qu’il prétendait être. Et enfin, Thorn se calma.

« Murtagh, c’est bien toi ! Oh, si tu savais comme j’ai eu peur ! Ces sales cafards ont bien failli t’avoir, et… »

« Thorn, qu’est-ce qu’il t’a pris ? Pourquoi avoir tué tous ces pauvres gens ? Pourquoi tout ce sang pour rien ? »

« Pour rien ? POUR RIEN ! Ils allaient vous écorcher vifs, ta femelle et toi, et toi tu m’accuses de t’avoir secouru ? » Hurla mentalement le dragon, abasourdi par l’ingratitude de son Dragonnier.

«  Tu aurais pu simplement leur faire peur… Mais les tuer… »

« Au cas où tu l’aurais remarqué, nous sommes en guerre, Murtagh. Non seulement contre les ennemis mais aussi les amis du roi. Une seule règle existe en ces temps-là : tuer ou être tué. »

Devant l’air effaré de son compagnon, il enchaîna d’une froideur glaciale.

« Ne traînons pas ici, le roi aura vent bien assez tôt de ce qu’il s’est passé ici. Montez-vous ? » Lâcha le dragon, implacable, comme si une réponse négative ne l’émouvrait pas le moins du monde.

« Laisse-moi le temps de guérir ceux qui peuvent l’être, ainsi que toi, et nous… »

« Je n’ai pas besoin de toi, merci, coupa Thorn, tranchant. Je vais chasser pendant une heure. Passé ce délai, je m’en irai depuis cette place, avec ou sans vous. »

Puis il s’envola, laissant derrière lui une traînée de terre qui s’était jusqu’alors accrochée aux pattes du dragon.

 

      Durant l’heure impartie, Murtagh s’affaira du mieux qu’il pût à soigner ceux qui pouvaient l’être, constatant presque avec soulagement que Rulnus Ignasio avait survécu, n’ayant subi que des déboîtements aisément réparables au niveau d’une épaule et d’un genou. Mais pour la majorité des victimes, leurs maux semblaient irréversibles. Personne ne le menaça plus, ayant tous peur de ce qu’il pourrait leur faire à présent.

      Cependant, dans leur détresse, certains l’imploraient de venir en aide à leur enfant gisant au sol, comme si les pouvoirs d’un Dragonnier, personnage mythique qu’ils avaient enfin tous reconnu en Murtagh, pouvaient braver la mort elle-même. Déambulant derrière lui, Enoah restait assez proche en signe d’encouragement mais pas trop de peur de le provoquer, comme si elle avait peur que son état précédent ne reprenne le dessus. Elle contemplait, horrifiée, le tas de cadavres qui gonflait de minute en minute. Elle ne pouvait pas comprendre le geste de Thorn. Elle ne le voulait pas. Mais surtout, elle n’osait imaginer le rôle de Murtagh, celui qu’elle aimait, dans ce carnage.

      Etait-il d’accord avec les actes de son dragon ? Y avait-il même participé en tout état de cause ? L’image de la folie meurtrière de Morzan persistait dans sa mémoire telle une ombre menaçante mais toujours présente, oppressante. Rassemblant tout son courage, elle parvint à se rapprocher de lui alors qu’il s’était penché sur une femme d’âge mûr, ensanglantée sur tout son côté droit.

- Mu…Murtagh, que… dit-elle derrière lui, sa main tremblotante sur son épaule droite.

- Une heure, coupa-t-il sans douceur. Je n’ai qu’une petite heure pour essayer d’en sauver le plus possible. Rassemble nos affaires et attends-moi près des arbres le temps que Thorn revienne, continua-t-il en regardant durement la jeune femme, s’étant retourné pour lui donner ses ordres.

      Blanche comme un linge, elle ne se le fit pas dire deux fois et s’écarta de lui promptement. Elle semblait soulagée, même si son ventre lui nouait l’estomac plus que jamais. Murtagh paraissait accablé par ce qu’avait accompli son dragon, mais sa rudesse envers elle, qui avait tenté de le défendre au péril de sa vie, l’avait blessée. Pire, la froideur de ses directives engendrait un gouffre entre eux qui s’élargissait à vue d’œil tandis que toutes les dernières visions d’horreur s’accumulaient dans son esprit.

      Le doute se répandait en elle tel un venin surpuissant. Connaissait-elle assez cet homme pour lui faire confiance ? Serait-elle capable d’affronter son lien étroit avec le dragon ? Pour l’instant, seules les recommandations de son ami, son mentor à la capitale, la rassuraient un peu. Mais il ne faisait aucun doute que lors de leur prochaine rencontre, elle lui demanderait des comptes…

      Comme prévu, Thorn arriva à l’heure dite, avec plus de délicatesse que son entrée en scène précédente.

« Alors, êtes-vous prêts ? » demanda-t-il à son Dragonnier, toujours aussi distant.

« Oui, bien sûr, j’ai pu faire ce qui devait l’être. Tu es sûr que tu ne veux pas que… »

« Non, c’est bon. Allons-y » trancha Thorn, ne comprenant toujours pas la réserve de son ami, humeur d’autant plus accentuée par le regard accusateur qu’il devinait sous le masque d’indifférence qu’affichait Enoah.

« Thorn, laissons de côté pour l’instant cette tragédie et réfléchissons à ce que nous a révélé Austurus. Il nous a dit de chercher la Sanghenr dans le domaine du Dernier. En fouillant dans mes souvenirs, je… »

« Oui, je sais Murtagh. Après que tu aies repris possession de ton corps j’ai eu l’occasion d’avoir un petit aperçu de ce qui t’avait tant chamboulé. Allons à Utgard, la forteresse de Vrael. Peut-être est-ce notre seule chance de nous débarrasser du roi. »

« Oui, notre unique chance… » Murmura le jeune homme, songeur.

      Les heures s’allongèrent inlassablement tandis que Thorn s’efforçait de maintenir une allure assez élevée. Les quelques champs quelque peu verdoyants firent rapidement place aux terres arides au sud de la vallée de Palancar, ajoutant l’inconfort de la chaleur à l’impression de malaise régnant entre les trois compères.      

      Depuis qu’elle s’était accrochée au torse de Murtagh, Enoah n’avait pas pipé mot une seule fois, observant d’une manière absente le paysage monotone en contrebas. Elle préférait se vider l’esprit plutôt que de le combler d’une angoisse pourtant vicieusement attirante. Et ce n’est pas le jeune homme qui allait s’en plaindre, devinant le trouble dans lequel elle devait se trouver. Mieux valait attendre d’être en sécurité au sol pour ouvrir les hostilités.

      Bientôt, alors qu’une matinée de vol sans interruption commençait à le fatiguer, le dragon aperçut un petit groupe de buissons qui cherchaient désespérément à se cacher dans l’ombre du voisin. C’était les premiers depuis quelques heures.

« Il faut nous arrêter, j’ai les ailes engourdies et ma blessure me fait mal. Il y a des buissons là-bas, vous allez pouvoir vous y restaurer. »

« Très bien. Nous repartirons quand tu seras prêt, répondit le Dragonnier d’un ton neutre. Je t’avais bien dit de me laisser regarder ta blessure » se dit-il alors pour lui-même.

      Un grognement fit alors écho depuis les entrailles de la gigantesque créature pour notifier à son cavalier qu’il avait parfaitement entendu sa pensée, chose qui arracha un sourire au Dragonnier.

La chaleur était étouffante, la terre très sèche. Le vent, bien que faible, faisait virevolter quelques grains de poussière qui tentaient d’agresser inlassablement les yeux de leurs visiteurs.

- Skölir vindr.

Aussitôt l’atmosphère devint calme, plus accueillante.

- Reïsa du adurna, continua-t-il.

L’eau jaillit alors du sol comme par enchantement, maintenue par le contact invisible du pouvoir de Murtagh.

- Enoah, peux-tu remplir nos gourdes d’eau s’il te plait ? Je meurs de soif.

      Sans répondre, elle s’empara de leurs deux gourdes et les remplit jusqu’au goulot. Lui tendant d’une main la sienne, elle se précipita alors pour boire plusieurs gorgées d’une eau fraîche qui lui semblait être un véritable délice. Si somptueuse que quelques gerbes d’eau échappèrent à son contrôle et se déversèrent sur le haut de sa poitrine, fraîcheur soudaine qui semblait ne pas lui déplaire. Et à Murtagh non plus. Ayant remercié sa compagne en prenant la gourde qu’elle lui tendait, le spectacle qu’elle lui offrait ne lui était pas indifférent.

- Tu vas rester planté là ou tu vas te bouger un peu ? Maugréa-t-elle en s’apercevant de l’effet qu’elle produisait sur lui, la mettant de mauvaise humeur.

      Aussitôt, elle lui tourna le dos pour se diriger vers les fontes accrochées à la selle de Thorn pour y dénicher de quoi manger, donnant, d’une mine renfrognée, sa part au Dragonnier. Gênés tous les deux, ils n’ouvrirent plus la bouche une seule fois, pas plus que leurs esprits. Par peur de la réponse qu’elle obtiendrait, elle resta silencieuse et froide. Lui n’osait pas la regarder, au risque de faire une nouvelle bourde. Ainsi que pour maintenir ce statu quo qui faisait régner une paix entre eux qui pourrait se briser fatalement si elle commençait à le juger.

     Voilà quelle était sa plus grande angoisse : qu’elle le rejette, elle, qu’il avait appris à aimer comme jamais il ne l’aurait imaginé. Durant toute sa vie il s’était forgé ce caractère taciturne, sombre et solitaire. On pouvait bien le juger, il n’en avait cure, car ces personnes lui étaient indifférentes. Mais si elle le repoussait maintenant, toutes ses motivations voleraient en éclat.

      Aussi c’est dans ce climat très tendu qu’ils reprirent leur voyage vers le nord, la mise au point inévitable et probablement destructrice les étouffant comme une épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes.

      Il leur fallut attendre toute une journée pour que cette attente éclate enfin. Thorn s’était posé près d’un bosquet, à quelques heures maintenant de leur destination finale, et s’était absenté pour « aller chasser ». S’étant déjà nourri peu de temps auparavant, il ne faisait aucun doute qu’il voulait s’écarter de Murtagh autant que d’Enoah, pressentant le début des hostilités. A juste titre.

      Un petit feu crépitait au centre de leur campement, léchant la chair rosée d’un lapin fraîchement chassé puis tué, embroché sur un piquet, émettant un fumet qui mettait l’eau à la bouche au Dragonnier.

- Que s’est-il passé là-bas ? Articula à brûle-pourpoint Enoah avec difficulté.

Sachant pertinemment ce qu’elle avait en tête, il n’avait d’autre choix que de l’affronter. 

- Es-tu sûre de vouloir en parler ? Après tout tu devras peut-être ensuite m’abominer comme tu portes mon père en horreur, comme la plupart des gens, insinua-t-il.

- C…comment sais-tu ? Souffla-t-elle, pour le moins surprise.

- J’ai vu dans tes yeux ce dégoût que tu réserves aux personnes que tu répugnes. Tu m’as regardé ainsi. Veux-tu connaître la vérité au risque de me ranger dans cette catégorie ? Questionna-t-il froidement, haussant légèrement le ton, ce qui glaça le sang de la jeune femme.

Hésitant quelques secondes, elle persévéra cependant dans sa quête de vérité.

- Savais-tu ce qui allait se passer lors de la fête ?

- Bien entendu ! Et comment l’aurais-je su ? Je suis Dragonnier, pas voyant ! Je n’avais jamais mis les pieds dans ce foutu village, ni ne connaissais tout ce qui tourne autour de cet Austurus. Crois-tu que cela m’a amusé de voir tous ces morts la nuit dernière ? S’insurgea-t-il, ne s’attendant pas à cette question-ci.

- Je…je ne sais plus Murtagh. Tu paraissais si…indifférent. Si…

- Comment ont-ils su ?

- Pardon ?

- Comment ont-ils eu connaissance de mon vrai nom ? Pour eux je m’appelais Junius il me semble…

Honteuse, elle baissa la tête pour lui répondre.

- Tout est ma faute. J’étais paniquée en te voyant pleurer alors que tu ne réagissais plus. Je ne pensais plus aux autres. Je…

- Je comprends, murmura-t-il tout en prenant le visage de la jeune femme dans ses mains calleuses pour la regarder dans les yeux.

      Là, à cet instant précis, elle eut enfin toutes les réponses à ses questions. Elle n’avait qu’à lire dans le regard du jeune homme ce qu’elle recherchait. Y apercevoir toute la tristesse qu’il avait ressentie lorsqu’il s’était rendu compte du carnage qu’il avait involontairement causé. Toute la colère à l’égard du comportement de son dragon et le déchirement que provoquait ce manque de compréhension. La solitude qu’il ressentait face à la froideur et le mutisme de la jeune femme. En bref, un isolement insupportable.

      Aussitôt, ils plongèrent dans les bras de l’autre, retrouvant en un clin d’œil leur intime relation et un réconfort primordial, vital. Murtagh passa une main dans les cheveux de sa compagne, maintenant sa tête contre son épaule tandis qu’elle évacuait son trop plein d’angoisses, pleurant tout son soûl. Il resta là, la tête bien droite, les yeux dans le vide, la rassurant du mieux qu’il le pouvait, attendant patiemment qu’elle se calme. Au bout de quelques minutes, ses hoquets se firent de plus en plus rares jusqu’à disparaître complètement.

- J’ai eu si peur de te perdre, avoua-t-elle, ses yeux bleu gris encore brillant.

- Je sais, répondit-il tout simplement.

Les mots semblaient superflus, inutiles.

      Sans attendre la demande d’Enoah, Murtagh commença alors à raconter ce qui lui était arrivé, à décrire les abîmes dans lesquels il avait sombré. Pour la première fois de sa vie, il dévoila les moments privilégiés et rares qu’il avait passés avec sa mère.

      Il commença par les souvenirs qui avaient ressurgi le plus récemment. Ceux de sa jeune enfance, où sa mère lui racontait des histoires qui l’émerveillaient à chaque fois. Il n’omit aucun détail, et en fut le premier surpris. Sa mère lui avait toujours dit que leur formule consacrée, « Assem Ungorat », leur permettait de garder leurs secrets bien en sécurité. Lui révéler sans gêne était une preuve supplémentaire qu’il pouvait faire confiance à la jeune femme…

      Les sensations qu’il avait éprouvées lors de cette étrange fête remontaient à la surface avec puissance. Enoah serrait la main du jeune homme pour le rassurer, ses yeux très similaires à ceux de sa mère jouant le rôle de baume salvateur pour Murtagh. Bientôt, il en vint au passage qui l’avait fait basculer dans son passé. La voix d’Austurus résonnait dans sa tête, transcrite par les mouvements de sa bouche, puis celle de sa mère sur son lit de mort, dont les dernières phrases furent les plus difficiles à prononcer, tels des coups de couteaux s’acharnant sur de vieilles blessures encore suppurantes.

- Thorn est d’accord avec moi. La Sanghenr doit être à Utgard, cachée dans la forteresse de Vrael. Chef des Dragonniers en son temps, et dernier obstacle de Galbatorix, qui sait quel pouvoir en sa possession il a pu cacher pour que le roi ne mette la main dessus.

- Et tu crois que toi, tu pourras ? Interrogea Enoah calmement, mais néanmoins anxieuse.

- Je ne sais pas. Mais c’est le dernier espoir qu’il me reste pour rompre les serments qui me lient à Galbatorix.

La voix de Selena hantait encore l’esprit de Murtagh, les mêmes scènes tapissant son âme, toujours présentes en bruit de fond. Aussi remarqua-t-il un détail qui lui avait échappé.

- Enoah, où l’as-tu appris ? Demanda-t-il d’un ton légèrement accusateur.

- De quoi parles-tu ? Répondit-elle, apeurée, libérant sa main de l’emprise de celle du jeune homme qui commençait à la serrer un peu trop fort.

- Qui t’a appris les paroles qui m’ont fait revenir près de toi ? Seuls ma mère et moi les connaissions !

- Je…un…un ami me les a dites… Bredouilla-t-elle.

- Un ami ? Qui ?

- Je n’ai pas le droit de te le dire ! Il m’a fait promettre, Murtagh ! Il m’a simplement dit que si jamais tu risquais de sombrer dans une folie qui te consumerait, ces mots pourraient t’aider à ressurgir dans la réalité. Je ne m’en souvenais pas avant… Ils me sont revenus en tête quand j’étais terrifiée !

- Pourquoi ne peux-tu pas me révéler son identité ? Pourquoi as-tu remercié Feudor ?

Il la bombardait de questions pour lui faire avouer ce qu’il voulait savoir. Il avait été déjà trahi bien trop de fois pour ne pas risquer d’être pris maintenant.

- Je…

Elle ne savait plus que dire. Elle avait été imbécile. Et imprudente. Mais avait-elle seulement eu le choix ?

- C’est lui qui t’a révélé ces deux mots, n’est-ce pas ? Je ne savais pas qu’il y avait un chat-garou à la capitale. Oui, je connais cette espèce, j’en ai rencontré un lors de mon bref séjour dans les montagnes des Beors, ajouta-t-il promptement devant l’air incrédule d’Enoah. Que t’a-t-il appris d’autre ?

Tétanisée, elle ne pouvait aligner deux mots correctement. Il réfléchissait à toute vitesse et tirait des conclusions ahurissantes mais bel et bien réelles.

- C’est lui qui m’a cachée lors de ton évasion. J’ai vécu pendant des mois dans des pièces secrètes du château, me remettant lentement de la disparition de mon père et de la tienne. Mon seul brin de gaieté était de te savoir libre, mais le prix à payer me paraissait encore très élevé. Alors, Feudor, sous sa forme « humaine », m’a relevée et appris quelques petits trucs qu’il connaissait, par exemple l’art de préparer des potions et autres mixtures. Comme celle qui a fait exploser le verre ou les murs à Dras-Leona.

- A ce que je vois il a fait du bon travail, nota-t-il, parvenant à faire sourire sa confidente.

- Oui, je m’acharnais au travail pour oublier la peine qui m’emplissait le cœur. Peu à peu je suis devenue une experte dans ce domaine, ainsi que dans l’art de fureter. Quand ce n’était pas lui, j’allais fouiner un peu partout quand j’en avais l’occasion. C’était mon seul lien avec le monde extérieur. C’est là que j’ai surpris une conversation. Undora, l’Ombre, parlait avec le roi d’un guet-apens tendu à ton frère. Je n’ai pas tout saisi, mais apparemment il s’agissait d’un message laissé à Helgrind pour le prévenir.

      A mesure qu’elle continuait son récit, Murtagh devenait de plus en plus livide, son estomac se nouant impitoyablement.

- Mon dieu, qu’ai-je fait ! S’indigna-t-il, la tête dans ses mains.

- Quoi ? Qu’y a-t-il ?

- C’est moi qui ai fourni le message pour Eragon ! Le roi m’a fait faire ce qu’il voulait ! Et maintenant j’ai envoyé moi-même mon propre frère à l’abattoir !

- Murtagh, Eragon n’est pas sans défense ! C’est un Dragonnier lui aussi, et il n’est pas seul non plus ! Il s’en sortira, tu verras !

- Et qu’en sais-tu, hein ?

- C’est vrai, tu as raison, je n’en ai aucune idée. Mais crois-tu qu’il est dans ton intérêt de penser au pire ? Nous avons encore une mission à accomplir. Nous trouverons peut-être le moyen de vous libérer Thorn et toi, et alors tu pourras aller l’aider. Raccroche-toi à cette idée. Convaincs-toi qu’il va bien…tout comme je me suis raccrochée à celle que tu étais toujours vivant quand j’étais cloîtrée à la capitale, impuissante…

      L’émotion était à son comble. Ils partageaient les mêmes doutes,  les mêmes peines mais aussi les mêmes joies. Chacun était pour l’autre la bulle d’oxygène qui leur permettait de survivre une seconde de plus.

      Irrésistiblement, leurs visages meurtris par tant de peine se rapprochèrent. Leurs souffles s’accélérèrent, tandis que leur environnement disparaissait peu à peu, engouffré dans un néant uniquement comblé par la présence de l’autre. Tandis que Murtagh se laissait tomber à terre sur le dos, Enoah le suivit en s’allongeant sur son torse, pressant dans des caresses passionnelles ses mains mouillées par ses larmes sur ses muscles saillants. Ses doigts remontant jusqu’aux épaules, leurs lèvres se touchèrent alors avec délicatesse, presque avec appréhension, comme si c’était la première fois qu’ils se rencontraient vraiment. Aucune brusquerie, aucun mouvement abrupt ne venait troubler cette étreinte soyeuse, où rien ne comptait davantage que l’instant présent. Toute pensée s’évaporait au profit des sensations que leur corps leur fournissait, électrisé au contact de l’autre. Ils s’attachaient à exalter un plaisir ô combien rare en ces temps sombres, mais si délicieux quand il apparaissait. Enivré d’amour et d’envie sans borne, Murtagh entraîna sa partenaire pour reprendre le dessus et se faisant plus entreprenant, il délia quelques nœuds du corsage de la jeune femme. Elle se mit à gémir doucement en sentant ces mains traverser ses vêtements, et elle l’encouragea d’autant plus à aller de l’avant. Bientôt, l’un et l’autre, réchauffés par des caresses de plus en plus soutenues, s’effeuillèrent lentement, profitant intensément de ce délice charnel si longtemps convoité, désiré. Une odeur de brûlé l’extirpant de cet état de grâce, Murtagh se releva péniblement pour constater les dégâts sur la carcasse de l’animal au-dessus du feu. Sa chair était déjà bien noircie, mais il n’en fut guère ému. Il avait faim, certes, mais pas de cette nourriture-ci. Il dégagea la pique du feu et la jeta au loin sans l’ombre d’un regret. Il dévora ensuite des yeux sa belle, qui le provoquait avec son regard de braise, impatiente de sentir leur peau se toucher et leur langue s’entremêler. Amusé, il la fit attendre quelques instants supplémentaires, la mettant au supplice, jusqu’à ce que, à bout de patience, elle lui ordonne de revenir prêt d’elle :

- Voilà, tu es content, tu as eu ta petite revanche ! Viens, maintenant, j’ai envie de toi !

Sans se faire prier, il la rejoignit pour ne plus se séparer d’elle et ils se consumèrent de passion, se fondant avidement l’un dans l’autre. Leurs âmes chantant à l’unisson, tandis que la lumière des flammes célébrait leur union tout au long de cette nuit sans nuage.

 

      « Il serait bon de partir bientôt, jeune maître »

      Murtagh leva ses paupières pour les refermer aussitôt, un trop plein de rayons lumineux venant s’écraser contre ses rétines. Apparemment le soleil s’était levé depuis quelques heures, et lui autant que sa compagne n’avaient rien remarqué. Il se sentait bien. Terriblement bien. Comme s’il s’était enfin réveillé d’un mauvais rêve.     

      Enoah s’était collée contre son flanc droit, le bras puissant du Dragonnier la maintenant fermement, lui offrant volontiers la chaleur que lui fournissait son corps. Il la regardait avec des yeux émerveillés, contemplant la tranquillité sereine du visage assoupi d’Enoah. Pour rien au monde il n’aurait voulu l’extirper de son sommeil réparateur. Pas même la toucher, de peur de la briser comme de la porcelaine. Voilà, il y était. Il savait comment il se sentait. Heureux, tout simplement.

      Sentiment sans nul doute grisant, mais il lui fallait briser cet enchantement pour continuer de marcher vers son destin. Aussi, avec un pincement au cœur, il posa sa main sur la joue non cachée de la jeune femme, laquelle sursauta légèrement à ce contact, ouvrant faiblement les yeux. Elle sourit au Dragonnier lorsqu’elle croisa son regard. Elle aussi rayonnait de bonheur.

- Nous devons partir, mon cœur.

      Ses lèvres s’élargirent de plus belle. C’était la première fois qu’elle l’entendait parler avec autant d’affection, d’autant plus que ce petit nom lui était destiné. Malicieuse, elle se leva aussitôt, emmenant les quelques « draps » qu’ils avaient emmenés avec eux, cachant sa nudité aux yeux de Murtagh. Au contraire de lui.  

      Rouge comme une pivoine, il alla derechef s’habiller le plus vite possible, sous les légers esclaffes d’Enoah qui s’amusait de la situation. Elle enfila rapidement ses vêtements, habile malgré les tentures qu’elle tenait d’un bras, puis aida son compagnon à ranger le camp et à effacer leurs traces.

« Merci, Thorn. »

« Et de quoi ? » S’étonna le dragon, toujours un peu bougon.

« D’avoir respecté un tant soit peu notre intimité. Je t’en suis beaucoup reconnaissant. Merci d’être toujours à mes côtés, même quand nous sommes un peu fâchés. »

Voyant que son compère ne répondait pas, Murtagh comprit ce silence comme un bon présage.

« Je sais que nous ne sommes pas d’accord sur certains points à propos de la fuite du village d’Austurus. Néanmoins, je te comprends, continua-t-il sous le regard intéressé du dragon écarlate. Si tu n’avais pas réussi à prendre le contrôle de mon corps, ils n’auraient pas hésité un instant à nous tuer, Enoah et moi. Même s’il ne méritait peut-être pas cette punition, je te remercie de nous avoir sauvés. »

« Tu es mon Dragonnier, Murtagh. Mon ami, et…ma conscience, même si parfois tu pars un peu trop au quart de tour ! Tu es ainsi, et c’est aussi pour cela que je t’ai choisi » confia Thorn, ému.

« Alors n’en parlons plus, tu veux ? Il faut que nous restions unis si nous voulons avoir une chance de réussir à Utgard. Tu t’en sens capable ? »

« Oui, je le crois. Pour toi. Pour nous. Et…pour elle. »

Murtagh avait du mal à contenir toute l’émotion qui le submergeait. Que deviendrait-il s’il perdait son dragon, si compréhensif, si attentionné, si loyal ?

      Il lui flatta l’encolure par quelques petites tapes, tandis qu’Enoah finissait d’accrocher les fontes sur la selle du dragon, tâche qu’elle avait voulu à tout prix accomplir elle-même.

- Ce n’est pas parce que nous sommes ensemble que je dois te laisser tout faire maintenant ! Je ne suis pas en sucre et je ne vais pas me casser ! Lui rétorqua-t-elle lorsqu’il lui proposa de le faire à sa place.

      Pour la première fois, il la laissa monter à l’avant, sautant agilement derrière elle, non sans arrière pensée. Aussitôt que Thorn eût pris son envol, il passa ses bras contre l’abdomen d’Enoah, lui suggérant sans mot dire de reposer sa tête contre son épaule, position qu’elle adopta instantanément. Quoi de mieux qu’un vol avec sa dulcinée dans ses bras pour apprécier au maximum les plaisirs de la vie ?

 

      Au bout de trois ou quatre heures, durant lesquelles Enoah mit un terme à sa froideur envers Thorn, surtout pour soulager Murtagh, l’ombre de la forteresse des cieux appaut devant eux. Sombre, triste, elle semblait pleurer éternellement le trépas de son maître.

      S’approchant prudemment, ils virent les contours d’une large cour ovale creusée à même la roche, probablement à l’aide de la magie. Tout autour, des piques acérées régnaient sur le paysage, dominant impérieusement tous les alentours. De petites meurtrières figuraient ça et là sur les parois externes, chassant paresseusement les ténèbres des entrailles de la citadelle. Très austère d’aspect, sans aucune fioriture, statue ou autre fresque héroïque, l’endroit ressemblait plus à une cachette d’un ermite inconnu de tous qu’à celle du chef tout-puissant des Dragonniers de jadis. A dire vrai, ce caractère très spartiate était la dernière chose à laquelle Murtagh s’attendait.

      Thorn survola alors les dents pointues de la montagne pour se positionner au-dessus de la grande place de pierre noire à peine travaillée. Il lui fallait employer toute sa souplesse et sa dextérité pour parvenir à se stabiliser puis se laisser descendre verticalement, afin de ne pas croiser le chemin des gardiennes farouches du temple. A observer tout le mal que se donnait le dragon pour fouler le sol, Murtagh en conclut rapidement que c’était en fait la cachette idéale.

      Uniquement accessible par la voie des airs, peu repérable dans la masse écorchée de la Crête, elle donnait une protection parfaite à son locataire. L’unique voie de transit exigeait une maîtrise de soi impressionnante pour la traverser, quelques crocs impitoyables ayant eu la malice de pointer obliquement vers le centre de l’ovale. Tout avait été fait pour assurer la sécurité de Vrael et de ce qu’il y cachait.

      Malheureusement pour lui, ces mesures n’avaient apparemment pas suffi. Galbatorix était parvenu jusqu’à lui et l’avait vaincu. Une peur sournoise s’immisçait dans les entrailles de Murtagh, ayant enfin mis pied à terre après quelques frayeurs pour son dragon, à mesure qu’il fixait l’entrée grisâtre du domaine de Vrael.

      Et si le roi était parvenu à briser les défenses internes du sanctuaire ? Et si son unique espoir n’était que chimère, cendres envolées en fumées depuis longtemps disparues ? Le doute se répandait en lui tel un venin insurmontable.

- Il est temps, Murtagh, allons-y, entrons à l’intérieur. Si Austurus t’a dit que la Sanghenr était à l’intérieur, elle doit probablement s’y trouver.

      Elle avait deviné l’angoisse qui dominait son compagnon. A travers leur nouveau lien, de toute autre nature que celui le reliant à Thorn, elle l’avait compris, puis tout de suite rassuré.

« Enoah a raison, Murtagh. Voyons enfin ce qu’il en est de cette Pierre de Sang » communiqua le dragon, partageant l’avis de la jeune femme, même si l’ombre de l’échec le minait de plus en plus.

      Tous trois marchèrent alors vers les ténèbres du cœur de la Crête, les deux humains précédant Thorn, fermant la marche, tous ses sens en alerte. Bientôt la chaîne de montagne cacha le soleil pourtant haut dans le ciel, disparaissant comme peau de chagrin dans la froideur de ce monument tombé dans l’oubli. L’ouverture large donnant accès à l’intérieur grossissait démesurément devant leurs yeux. Carrée, sans rondeur pour adoucir ses angles, elle pouvait avaler des créatures d’au moins trois au quatre fois la taille de Thorn, sinon plus. Après un petit temps d’arrêt en signe d’hésitation, Murtagh se décida enfin à marcher vers l’inconnu.

      Sa paume le picota légèrement tandis qu’une boule de lumière rouge et vive s’engouffrait dans le néant, révélant les détails de l’entrée de l’édifice. Ou plutôt l’absence de détails. Les murs étaient tous nus, sans gravure ni ornement. Juste noirs. Les trois compères traversèrent un long couloir qui s’enfonçait dans la montagne, uniquement éclairés par le pouvoir de Murtagh, alors que la froideur des lieux semblait aspirer leur force vitale ainsi que leurs espoirs comme une sangsue assoiffée.

      Une évidence planait au-dessus d’eux à chaque seconde : c’était la cachette ultime de Vrael, elle devait donc pouvoir le protéger en cas d’intrusion, avec des mécanismes retors et pervers qui auraient tôt fait de neutraliser un ennemi trop téméraire. Même s’ils n’avaient a priori pas été efficaces contre Galbatorix. Sauf si…Vrael avait été trahi par l’un des siens.

      L’horreur de cette pensée, ainsi que la certitude de sa véracité glaçaient d’effroi le jeune homme, et son dragon par extension. L’idée que l’un des plus proches amis de Vrael ait pu le vendre à Galbatorix lui donnait presque la nausée.

      Au bout d’un certain moment, dont il ne pouvait percer le décompte, cette atmosphère angoissante leur faisant perdre toute notion du temps, ils arrivèrent dans un hall carré gigantesque donnant accès à plusieurs directions. En plein centre s’imposait un pilier cylindrique d’au moins trois mètres de diamètre, peut-être plus, les tailles réelles des formes alentour étant flouées par les effets optiques induits par la flamme surnaturelle. Alors que Murtagh ne détectait près d’eux aucune forme de magie agressive hiberner en attendant leur prochaine victime, il s’approcha de l’immense colonne pour y apercevoir, à sa grande surprise, des marques nettes et pourtant, il le devinait, très anciennes.

      Comme envoûté, il rapprocha sa paume scintillante pour mieux distinguer les contours de la trace, révélant au centre un ovale nervuré en tout sens, ceinturé par trois autres un peu plus ronds, enfermant la marque centrale dans un triangle parfait, implacable. Les ovales externes étaient les premières formes colorées qu’il apercevait depuis leur entrée dans la forteresse. Toutes pâles, l’une arborait un bleu nuit profond, tandis que la suivante affichait un vert pastel et la dernière un rouge légèrement effacé. Charmé par ces symboles, il tendit la main pour toucher la couleur vermillon, un pouvoir étrange engourdissant jusqu’aux bouts de ses doigts. Son souffle trahissant une angoisse mêlée d’excitation, il sentait déjà palpiter une magie ancestrale et puissante à travers la paroi rocheuse. Plus qu’une seconde ou deux, et il serait fixé.

- Murtagh, viens par ici !

      Enoah lui agrippa le bras et le tira en arrière, l’entraînant sans ménagement vers une salle mitoyenne du grand hall. Ils la traversèrent au pas de course, contournant une longue table rectangulaire finement travaillée qui trônait devant un âtre gigantesque, dont le conduit devait ressurgir on ne savait où dans la chaîne montagneuse.

      Enfin ils pénétrèrent là où elle voulait le conduire. Les appartements privés de Vrael. Tout comme le reste de l’édifice, tout était extrêmement sobre. Ou plutôt, avait été sobre. Un capharnaüm démentiel régnait dans cette pièce de taille assez modeste. Il ne restait rien de la grandeur d’antan des meubles et des quelques décorations, tout avait été méticuleusement fouillé puis souillé. Enoah lâcha alors la manche de Murtagh, lequel tentait de repartir irrémédiablement dans l’autre sens, attiré par le pylône du hall central.

- Murtagh, que t’arrive-t-il ? Lui demanda-t-elle alors qu’elle retint pour ne pas qu’il s’échappe à nouveau.

- Je ne sais pas. C’est…étrange. J’ai le sentiment d’avoir besoin d’y aller…de le toucher…

- Murtagh, méfie-toi de la magie ici, c’est peut-être un piège. Pense un peu à Thorn. Pense un peu à moi.

- Oui, tu as sûrement raison, murmura-t-il sans conviction.

- Aide-moi à chercher dans ce fouillis quelque chose qui pourrait nous aider. Dis à Thorn de veiller sur nos arrières.

- Il le fait déjà tu sais…

- Il n’empêche, c’est étrange que tout soit sans dessus dessous ! On a dû vouloir récupérer quelque chose ici. Mais quoi ?

      Obéissant, il l’aida à relever un bureau écroulé, une étude presque calcinée, un lit coupé en deux, reposant maladivement au sol parmi une myriade de tentures verdâtres ternies par le travail inexorable du temps. Quelques morceaux de verre se promenaient ça et là dans la pièce, reflétant désagréablement la boule d’énergie qui flottait au-dessus de leurs têtes. Des milliers de parchemins se déversaient depuis les alvéoles brisées autrefois suspendues au-dessus du magnifique bureau en épicéa. Une écriture fine et délicate se laissait deviner par les quelques rayons de soleil qui parvenaient à percer la nuit de la chambre, l’ouverture vers l’extérieur étant trop oblique pour laisser l’astre de vie s’y engouffrer à loisir. Couchés sur le papier des caractères d’un dialecte inconnu pour la jeune femme égayaient les morceaux de papier parfois déchirés. De l’ancien langage, assurément.

      Plus rien ne reposait sur les murs froids de la pièce. Tout avait été brisé pour les dénuder sauvagement. Une seule personne avait pu profaner impudemment le lieu de recueil du chef des Dragonniers : Galbatorix. Il devait être à la recherche de quelque chose. La Sanghenr, Murtagh était prêt à le parier.

      Il devait faire cesser cette mélodie qui lui susurrait de revenir près de son dragon, à côté des marques sur le pilier. Aussi décida-t-il d’emprunter le balcon pour s’éclaircir les idées à l’aide de la bise glaciale qui fouettait les hauteurs de la montagne. Se protégeant les yeux de ses mains, s’étant habitué à l’obscurité de la caverne, il contempla hébété la nature environnante. Il avait vraiment la sensation de dominer le monde depuis son piédestal.

      Il longea le passage à l’air libre et constata, surpris, que des marches recouvertes de lichen menaient à une position plus avancée, sans doute le lieu de méditation de Vrael lorsqu’il venait ici. Curieux, il les gravit une à une, laissant Enoah dans la pénombre de la chambre, pestant de temps à autre contre sa récolte infructueuse d’informations. Un petit tertre d’herbes l’attendait patiemment en haut, aussi incroyable que cela pût lui paraître.

      Comment le végétal avait-il pu atteindre aussi abondamment ce coin reculé de la Crête ? Encore une étrangeté du lieu, sans doute. En face de lui, une stèle anguleuse et polie s’appuyait contre le mur de roche derrière elle, se fondant dans la paroi dans une épouse parfaite. Intrigué, il s’approcha d’elle, et ressentit soudain le même attrait que pour le pilier du hall central. Interloqué, une petite trace apparut sur la pierre. Trois ovales entourant un quatrième plus prononcé. La marque. Enoah n’étant plus là pour l’aider à résister à cet appel, il plaça directement sa paume sur la trace, qu’il recouvra totalement, pour entendre alors un craquement sourd secouer la roche.

      La stèle vibra, s’illumina d’un rouge aveuglant pour se désintégrer intégralement, faisant apparaître un trou béant derrière elle. Une salle secrète se profilait depuis cet orifice.

      Sans hésitation, Murtagh se jeta dans l’ouverture, devant courber le dos pour pouvoir progresser. Il commençait à apercevoir une sorte de piédestal sur lequel tombait un puissant faisceau de lumière. Les palpitations de son cœur se faisant quasiment douloureuses, il approcha de l’autre bout du tunnel pour enfin se redresser de toute sa hauteur, contemplant sa trouvaille.

      La fin semblait proche. Il allait bientôt pouvoir être libre. Déterminé, il s’empara du morceau de parchemin jauni avec précaution, lisant avidement les conseils avisés du grand Dragonnier.

 

      La tradition et le devoir se perdront avec moi. Alors que les Dragonniers vivent la période la plus sombre de l’histoire, la promesse ancestrale de protéger la Sanghenr demeure aujourd’hui ma priorité absolue. Moi, Vrael, dernier chef des Dragonniers, ai fait tout ce que je pouvais pour la maintenir en sécurité. Galbatorix, le traître à son sang, viendra bientôt ici. Il ne faut pas qu’il la trouve, encore moins qu’il apprenne son existence. Aussi la scellerai-je avec les trois derniers œufs de dragon qui perdureront jusqu’à ce que l’âge des Dragonniers refleurisse à nouveau. Seul l’un des trois pourra s’en emparer, pour à son tour, en tant que chef des Dragonniers, la protéger au péril de sa vie. Ma mort sera le dernier rempart contre l’avidité de Galbatorix. Il ne pourra jamais approcher du don de Miramaïl. Jamais.

                                                               Vrael.        

 

      Les mains de Murtagh tremblaient toutes seules alors qu’il avait fini sa lecture depuis quelques instants. C’était tout bonnement incroyable. Impensable. Les trois derniers dragons, veillant sur la Sanghenr. Vrael mort pour assurer la sécurité de la pierre. Lui, un des héritiers de la pierre. Destiné à la protéger, tout comme Vrael. Elle devait être inestimable. Un trésor d’une puissance infinie. Austurus n’avait pas menti. Il était probable qu’elle soit capable de le délier de ses serments. Austurus…le frère de Miramaïl ! Murtagh et lui serait donc parent ! Peut-être était-ce pour cela qu’il entendait la pierre lui murmurer des choses à travers la paroi du pilier central ?

      Tout cela s’embrouillait dans sa tête, encore sous le choc. Et il n’allait pas avoir le temps de digérer toutes ces précieuses informations…

« Murtagh, reviens vite, il se passe quelque chose ici… »

« J’arrive tout de suite. »

      Le jeune homme dévala les marches trois à trois, manquant tomber à la renverse et pénétra dans la chambre de Vrael, Enoah le dévisageant, inquiète. Un puissant faisceau vermillon traversait la salle à manger, depuis le hall central.

- Qu’est-ce que… ?

- Viens, je sais comment atteindre la Sanghenr ! Lui répliqua-t-il tout en lui prenant la main pour le suivre dans sa course folle vers son dragon, et sa liberté.

      Il était si absorbé par sa quête qu’il en lâcha insouciamment la lettre de Vrael. Il n’en avait plus besoin de toute façon, tout était gravé dans sa tête, et celle de Thorn par extension. Il la ramasserait et la brûlerait une fois tout terminé.

      L’ouverture vers le hall central baignait dans une lumière rouge puissante, irradiant tout le reste. Les deux amants tentaient de rejoindre le centre, mais ils furent bientôt obligés de fermer les yeux, les radiations lumineuses devenant presque insupportables pour leurs rétines.

« Thorn, peux-tu toucher le symbole rouge sur le pilier ? » Questionna le jeune homme, haletant.

« Oui, je crois, jeune maître. »

      Le dragon tendit le cou, la puissance terrible de l’énergie lumineuse lui chauffant les écailles. Retenant les cris de douleur qui commençaient à le submerger, il fit un dernier effort, et toucha enfin la cible du bout du museau. Aussitôt le noir redevint souverain, puis un bruit de coulissement résonna dans toute l’immensité de la salle. La surface externe s’enfonçait vers le bas, mettant à jour une autre couche de pierre. Cette dernière s’enfonçait dans le plafond lorsque la première s’était fait avaler toute entière par le sol. Peu à peu le trésor si convoité se révéla aux yeux émerveillés des trois complices.

      Trois coussins ocre vides, le creux que formaient les œufs encore présent, en entouraient un autre, légèrement plus haut, maintenant quant à lui une petite pierre ovale. De la taille d’un poing, elle était, à la plus grande surprise de Murtagh, aussi transparente qu’un diamant. Une petite chaînette dorée traversait la matière en se reposant sur le tissu, attendant sagement que l’un des trois ne vienne la passer autour de son cou. La surface de la pierre brillait comme un soleil miniature, vibrant écho de l’espoir qui palpitait dans le cœur de Murtagh. Ils y étaient enfin.

      Fébrilement, le jeune homme tendit la main pour attraper le collier. Soufflant de soulagement lorsqu’il l’atteignit sans heurt, il brandit alors la magnifique pierre comme un trophée. Il s’étonna de voir que l’une des faces du trésor était parfaitement plane, tandis que le reste s’éparpillait en une myriade de petits miroirs étincelants.

- Enoah, ça y est, on a réussi ! S’exclama-t-il, radieux, prêt à sentir les effets du cristal une fois la chaîne passée autour du cou.

- Et bien, et bien, qu’avons-nous là ? On s’est perdu dans des endroits réservés aux grands ? Sonna une voix sombre, caverneuse, inhumaine.

      Murtagh se pétrifia instantanément. Enoah, elle, observait le nouveau venu, médusée. Un peu en retrait du jeune homme, elle se rapprocha de lui. Elle voulait lui donner silencieusement sa force en même temps que quérir sa protection. Galbatorix en personne se tenait face à eux. Seul, et toujours aussi arrogant.

      Thorn gronda fortement dans le hall, faisant vibrer les murs alentour, ce qui ne provoqua qu’un plus large sourire à leur ennemi de toujours.

- Je crois que tu joues avec des choses qui te dépassent, Murtagh. Donne-moi la Sanghenr maintenant, je ne voudrais pas que tu te blesses. Tu peux encore m’être utile…

      Vomissant sa rage, Thorn jeta alors une gerbe de feu surpuissante sur le roi, transformant en charnier la zone ciblée. Après deux minutes de véritable enfer, où même les murs présentaient des signes de surchauffe, seule une petite bulle restait claire et silencieuse, la fumée n’osant pas pénétrer cet abri stérile. Galbatorix souriait alors plus franchement. Un sourire moqueur, et victorieux.

- Crois-tu qu’un dragon de ta trempe peut rivaliser avec moi, pauvre idiot ? Lança-t-il à Thorn, se délectant de l’effet de sa tirade sur son rival.

      Aussitôt, le compère de Murtagh tenta de reproduire une attaque identique, mais le roi sembla ne pas vouloir en décider ainsi. Il fit pivoter rapidement ses doigts longs et fins en direction de Thorn, lequel couina de surprise lorsqu’il se sentit étouffer par la fumée qu’il dégageait, tandis qu’il lévitait sans contrôle à quelques mètres du sol.

- Dis à ton petit chien de se calmer, tu veux bien ? Sourit le roi d’un ton provocateur en direction de Murtagh.

- Qui…qui êtes-vous ? Osa intervenir Enoah, morte de peur.

- En voilà des manières jeune fille. Ne reconnais-tu pas ton roi, à qui tu dois allégeance et fidélité ?

- Je ne reconnais aucun maître. Vous n’êtes pas Galbatorix. Je connais sa voix. Qui êtes-vous ? Continua-t-elle, reprenant quelque peu contenance.

- Je vois que ta copine est plus intelligente qu’elle n’en a l’air, Murtagh. Dommage que nous n’en ayons plus besoin pour nos projets, elle m’aurait beaucoup amusée, j’en suis certaine.

      Aussitôt le roi, ou la personne ayant son apparence, l’envoya à l’autre bout de la pièce, près de l’entrée de la salle à manger. Elle se cogna fortement la tête contre la roche et retomba au sol, sonnée. Du sang s’écoulait depuis le sommet de son crâne, mais elle n’était pas inconsciente. Uniquement paralysée par une force implacable et cruelle.

- Si tu ne me donnes pas cette pierre tout de suite, ta chérie mourra instantanément. Tu ne pourras pas la sauver, et toi non plus. Mais tu peux lui éviter d’ignobles souffrances que, crois-moi, je me ferais un plaisir de lui infliger.

- Répondez à sa question d’abord ! Qui êtes-vous ? Pourquoi me traquer ainsi ? Ne pouvez-vous pas me laisser en paix ? Hurla Murtagh, incapable de choisir entre sa possible liberté et la vie de celle qu’il aimait.

- Oh, et puis pourquoi pas ! Vous ne serez plus là pour me trahir de toute façon. Ta chère et tendre avait bel et bien raison, je ne suis pas Galbatorix. Tu es une humaine très perspicace, Enoah. Néanmoins je n’avais plus besoin de modifier ma voix ici. Cette époque est révolue, notifia-t-il à l’encontre de la jeune femme, laquelle demeurait aussi froide que le marbre.

Les trois amis ne comprenaient rien à ce charabia. Quoi de plus logique…

- Le pauvre a rendu l’âme il y a bien longtemps, continua leur étrange visiteur. Je l’aimais beaucoup, plus que n’importe qui. J’ai cherché partout l’un des trois pour toucher la Sanghenr, sais-tu ? Et tu y viens de ton propre chef, et me l’offre sur un plateau d’argent par-dessus le marché ! Ironique, non ? Je pensais tout d’abord y trainer de force Eragon, ton cher frère, mais il a fallu que tu en décides autrement. C’est donc toi qui vas payer les pots cassés !

- Qui – êtes – vous ? Répéta Murtagh, irrité, tandis que Thorn demeurait toujours près du plafond et Enoah loin de lui, tous deux prisonniers du pouvoir de son adversaire. Si Galbatorix n’est plus, pourquoi Shruikan vous aurait-il obéi toute ces années durant ? D’ailleurs, où est-il ?

- En sûreté, ne t’inquiète pas pour lui. Je vois que, comme ton misérable père, tu ne vois pas la vraie nature des gens. Vous autres, humains, êtes si pathétiques. Vous ne méritez pas votre place sur cette terre, et encore moins de partager nos vies, cracha la mystérieuse personne.

      Devant l’air hébété de Murtagh, le visage de Galbatorix se crispa en une espèce de rire.

- Il est vrai que je me suis efforcée de cacher ma vraie nature. Au début pour tenter de sauver ma peau et me venger de ceux qui m’ont trahie. Je les ai tous pourchassés, ces ignobles Dragonniers traîtres à leur sang. Ils ne voulaient pas m’aider. Me comprendre. Je ne voulais pas mourir !

- Mais de quoi parlez-vous enfin ! Hurla le jeune homme, excédé.

- Aussi vif d’esprit que son père, souffla-t-elle, mi-exaspérée, mi-amusée. Je m’appelle Elinya, et je suis, ou j’étais, comme il vous plaira, la véritable dragonne liée à Galbatorix. Celle-là même qui a été massacrée par ces chiens d’Urgals, alors que tous mes congénères, mes amis, m’avaient laissée tous tomber.

- Impossible… Répondit Murtagh, incrédule.

- L’amour que nous partagions mon Dragonnier et moi était trop fort pour qu’il me laisse partir. Il ne s’en serait jamais remis. Aussi décida-t-il de faire un échange, son ultime acte d’amour pour moi. Nos âmes ont été dépossédées de leur enveloppe charnelle, s’épousant parfaitement, dans un univers parallèle intime, à nous seuls. Puis, après une dernière étreinte, nous avons recouvré la chair de nos corps. A la différence près qu’il s’était enfermé dans mon corps mourant, et moi dans le sien, encore en pleine santé. Il s’en est allé quelques secondes plus tard, me laissant seule au monde.

Une petite larme s’écoula de l’œil droit du roi. Jamais Murtagh ne l’en aurait cru capable.

- Je me devais de survivre. Pour lui. Sa mort ne devait pas rester vaine. J’ai tué tous ces mécréants qui nous avaient irrémédiablement blessés, et je me suis cachée dans une grotte pour pleurer tout mon soûl la disparition de celui qui partageait ma vie. Mais le corps de Galbatorix devenaitt bientôt trop étriqué pour moi. Je le sentais défaillir à certains moments, et, avec les années, cela n’allait pas en s’améliorant. Il perdait en contrôle ce qu’il gagnait en pouvoir à mesure que je me développais. Car, je te le rappelle, un dragon ne cesse de grandir…

      Je devais trouver une solution. Investir une enveloppe plus importante. Plus adaptée. J’ai demandé aux autres de me confier un nouvel œuf, même si ma motivation première leur était omise. Dans leur orgueil et leur aveuglement, ils m’opposèrent à l’unanimité un refus. Quelle bande d’idiots ! Ne pouvaient-ils pas comprendre ? La guilde des Dragonniers pourrissait depuis la base. Les dragons donnaient trop de pouvoirs à leurs humains, vaniteux qu’ils étaient ! Il fallait que j’arrête toute cette mascarade !

      En secret, j’ai pu introduire ma magie dans un œuf de dragon destiné à un jeune elfe. Une fois qu’il a pu l’ouvrir, j’ai réussi à m’emparer de ses deux âmes encore immatures. Je dois dire que cela a été plus facile que je ne l’espérais ! Finalement j’avais à disposition un dragon pour m’empêcher de me mourir dans l’enveloppe de mon véritable Dragonnier, bien qu’il ait dû m’obéir jusque-là sous la contrainte.

      Elinya serra alors le pommeau de son épée et en ressortit une fine lame blanche et noire. Folkvnir luisait d’une aura malsaine, ténébreuse, exaltée par le grand diamant noir incrusté dans la garde de l’épée. De la pierre semblait émaner une complainte mortifère à glacer le sang.

- Les pierres sont des outils vraiment intrigants. Après plusieurs recherches, je suis parvenue à me procurer celle-ci. Une gemme très particulière. Le pivot central de mon plan. Murtagh, j’ai l’honneur de te présenter le Dragonnier véritable de Shruikan ! Ou plutôt son âme, notifia-t-elle avec un sourire proche de la démence tandis qu’elle montrait face en avant la pierre de Folkvnir à Murtagh.

- Vous…vous êtes folle à lier.

- Pense ce que tu veux, Murtagh. Toujours est-il que j’avais atteint mes objectifs. Néanmoins, je me suis vite aperçue que ce lien artificiel entre le corps de Galbatorix et Shruikan était trop instable. Le dragon m’obéissait uniquement sous la menace. Il avait conscience de ma présence et me portait en horreur, même s’il ne tentait rien d’hostile lorsque je le maitrisais. Mais cela détruisait petit à petit le corps de mon bien-aimé, même si le processus en était ralenti.

      Alors, désespérée, j’ai tout tenté pour faire disparaître l’âme de drgaon afin d’occuper toute la place. En vain. Et alors que j’allais atteindre à ma vie, un heureux hasard a fait naître en moi un nouvel espoir. La Sanghenr, Murtagh ! Epatante, n’est-ce pas ? L’entends-tu te murmurer à l’oreille ? Moi, j’en suis incapable. Pour l’instant. J’ai cherché pendant longtemps un moyen de m’échapper de ma condition… Tu as sans doute entendu parler de la Chute comme un combat immoral, cruel et sans pitié, non ?

- Evidemment, je…

- Evidemment, tu as avalé ce que j’ai bien voulu faire croire à tout le monde ! Coupa Elinya, contente d’elle. La réputation de Galbatorix a dû être un peu salie pour garder mon existence secrète, ainsi que ma volonté première. Je devais mettre la main sur cette pierre des miracles. Aussi j’ai combattu les Anciens, à l’aide de mes « fidèles » disciples, en quête d’informations qu’ils me refusaient. Capturés, je ne les ai toutefois pas tués sans leur donner de chance. A eux tout comme à toi, je leur ai expliqué mon désespoir de survivre, et leur ai demandé leur aide afin de m’aider. Ils auraient pu me rejoindre, et bâtir de nouvelles fondations pour notre Ordre, mais non ! Ils étaient si têtus qu’ils m’ont craché à la figure ! Je n’avais pas d’autre choix que de les éliminer, comme on supprime les branches malades d’un arbre pour qu’il refleurisse. Même si certains m’ont été plus utiles que d’autres… Oh, je parle, je parle et tu dois t’ennuyer mon pauvre ! Il est temps pour toi de faire un choix, Murtagh : la Sanghenr ou Enoah. La liberté ou ton amour.

      Le regard du jeune homme oscillait entre la pierre dans sa main et Enoah, toujours étendue à quelques mètres de lui, leurs regards se noyant l’un dans l’autre peut-être pour la dernière fois. Avec douleur, Enoah tentait de former des mots sur ses lèvres. Murtagh comprit aussitôt leur signification.

      Des braises mourantes caressaient le visage de sa belle, blottie tout contre lui. Les étoiles au-dessus de leur tête leur offraient un spectacle magnifique, célébrant à la perfection leur union nouvelle.

- Murtagh, promets-moi quelque chose ?

- Et quoi donc ?

- Promets-moi que quoi qu’il arrive, tu te battras pour être libre. C’est le seul moyen pour que tu te pardonnes toutes les atrocités que tu as été obligé d’accomplir. Rien d’autre ne doit compter plus que ça. Y compris moi. Quoi qu’il advienne.

- Mais…

- Murtagh, c’est important. Je ne supporterais pas de devenir un jour le frein dans ta quête de liberté. Promets-moi, s’il te plait.

- Très bien, tu as ma promesse, Enoah.

- Je t’aime, Murtagh.

- Moi aussi je t’aime.

      Une perle coula depuis son œil droit. Il avait pris sa décision. Il le fallait. Le devait. C’était le seul moyen de se sauver. Et peut-être de la sauver.

      Une détermination sans faille fit lever ses bras pour faire passer le collier autour de sa tête, et la pierre se plaça autour de son torse. Tout allait se jouer en une fraction de seconde.

      Mais, apparemment, ce ne fut pas le cas.

      Elinya, au lieu d’attaquer aussitôt Enoah puis lui-même dans une lutte mortelle, rit à gorge déployée, extatique. Son visage crispé n’augurait rien de bon.

- Enfin ! Jamais je n’aurais cru y arriver ! Tu sens cette gêne s’implanter dans ton cœur, n’est-ce pas ? Tes poumons te font mal, et ta tête semble bouillir de l’intérieur ? Je savais bien que tu allais choisir la pierre. Au moins ta petite trainée aura su juste avant de mourir que tu ne l’aimais pas plus que ce caillou. Tu as signé ton arrêt de mort, Murtagh. Tes jambes tremblent, aurais-tu du mal à te contrôler ? Nouveau rire. L’enveloppe de Galbatorix est défaillante, il m’en fallait une autre, comme je te l’ai dit. Et ce sera la tienne, Murtagh ! Oui, ton dragon et toi serez mon nouveau refuge, le plus puissant de tous ! Seul un Elu se sacrifiant à la Sanghenr de son propre gré a le pouvoir nécessaire de me recevoir pleinement. Le peuple croira à la mort de Galbatorix et verra en toi leur messie !

Elle laissa quelques secondes ses pénétrer ses paroles avec toute leur violence destructrice dans l’esprit de Murtagh, interdit.

- Regarde, la pierre commence à virer au rouge, s’implantant plus profondément dans ton torse, aspirant toutes les fibres de ton âme ! La sanghenr prend enfin vie ! Bientôt, comme le pauvre Dragonnier de Shruikan, vous deux n’existerez plus qu’à l’état de pierre ! Et ce bientôt, c’est maintenant !

      La folie de la magie ravagea alors la notion de temps à l’intérieur de la caverne.

      Elinya lança un violent éclair blanc en direction d’Enoah, avant que le corps du roi ne tombe au sol. Le sort, inondant la salle d’une lumière aveuglante, vint frapper contre un mur doré, bouclier surgi de nulle part, tandis que Murtagh et Thorn s’effondrèrent sur le sol, pris de convulsions incontrôlables. Galbatorix gisait par terre, inerte, ses yeux vitreux observant la scène avec une indifférence sereine. Il était mort.

      La Sanghenr perdait de plus en plus sa transparence, virant bientôt au rouge sang tandis que Murtagh criait à la mort, sa voix étouffée par les hurlements atroces de Thorn. Chaque cellule de leur peau semblait bouillir d’elle-même, comme soumis à un feu exterminateur à l’intérieur de leur corps. Aliénés, ils s’engouffraient malgré eux dans la roche cristalline que le jeune homme portait au torse. Désespérément, il tentait toujours de s’en séparer. En vain.

      Enoah reçut de plein fouet une onde de choc suite à la désintégration du maléfice sur le bouclier d’or qui lui avait sauvé la vie. Ignorant les plaintes de douleur de tous ses membres, elle tenta de porter secours à Murtagh, bien que cela paraissait futile. Elle fut néanmoins agrippée puissament au bras par un petit homme replet, à la crinière roux et or. Feudor.

- Vite, partons d’ici, ou elle nous tura tous les deux !

- Mais…Murtagh…

- On ne peut plus rien pour lui, Enoah ! Dépêche-toi !

      Des sillons de larmes lui brouillant partiellement la vue, elle se releva péniblement pour suivre le chat-garou qui l’emmenait vers la salle à manger puis la chambre. Elle vit au passage la lettre qu’avait laissé tomber Murtagh avant de faire apparaître la Sanghenr. Dans un effort surhumain, elle tendit la main pour la prendre au passage, entrainée encore plus rapidement par le petit homme.

      Un silence oppressant vint alors lui glacer le sang, ses poils se hérissant d’effroi.

- Vite, elle va… Balbutia Feudor, essoufflé.

      Un violent rugissement fit alors trembler jusqu’aux fondements de la forteresse, les frictions entre les roches éparpillant une poussière ocre et étouffante dans toutes les pièces. Un cri d’exaltation. Elinya avait fini par atteindre son but.

- Elle va s’apercevoir que tu n’es plus là, Enoah ! Cours !

      Alors qu’ils pénétraient à vive allure sur le balcon des appartements de Vrael, la lumière du jour mit en relief les contours de son mentor. Le sang qui ruisselait sur tout son côté droit enflamma encore un peu plus le désespoir qui consumait Enoah. Malgré sa démarche claudicante, et son apparente douleur au côté, Feudor n’en demeurait pas moins rapide, lui imposant de la suivre, avec rudesse s’il le fallait.     

      Arrivés au niveau du tertre, ils empruntèrent le chemin caché derrière la stèle disparue pour se diriger vers la salle au piédestal, lorsqu’un cri de fureur surgit des entrailles de la terre. Elinya savait pour la tentative de sauvetage d’Enoah par le chat-garou, même si cette dernière ignorait comment elle allait pouvoir se sortir vivante de ce guêpier. Et elle s’en moquait bien. Elle se sentait totalement perdue.

      Enfin ils parvinrent devant le petit monolithe sur lequel reposait maintenant une boule complètement noire, opaque. Feudor fredonna quelques vers de mirliton qu’elle ne comprit pas, et une marque jaunâtre apparut sur la surface de la sphère. Plusieurs croissants de lune s’entrecroisaient pour former un symbole complexe et probablement puissant. La paume de Feudor luisait elle aussi de cette même marque.

      Il lança alors un sort puissant vers l’arrière, mur doré imprenable tant que le chat-garou lui fournissait de l’énergie, ce qui ne durerait plus très longtemps.

- Je te tuerai de mes mains, sale garce ! Jura Murtagh-Elinya au dehors, qui dépensait sans compter ses pouvoirs pour briser cette ultime protection.

- Enoah, écoute-moi ! Pose ta main droite sur le symbole lumineux sur le globe ! Il faut que tu t’en sortes ! Que tu préviennes les autres de ce qui s’est passé ! Enoah, fais-le en souvenir de Murtagh !

      Dans un sursaut de volonté, elle apposa sa main sur l’endroit indiqué. Feudor en fit de même sur la marque à l’autre bout de la sphère, et des lumières argentées commencèrent à entourer de toute part la jeune femme. Elle atteignait rapidement une autre dimension, aspirée dans un monde entre le Tout et le néant, grâce au pouvoir de Feudor, qu’elle sentait toujours présent en face d’elle. Jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’il se consumait rapidement, puisant dans ses dernières ressources la force d’envoyer la jeune femme en sécurité, tandis qu’Elinya s’acharnait à interrompre son action en lui faisant subir les pires tortures qui soient.

      Puis plus rien.

      Un noir total.

      De la chair brûlée empestait l’air de la pièce confinée dans laquelle elle avait atterri. Feudor s’était sacrifié pour lui porter secours. Mais il n’avait pas pu sauver son cœur de la noyade.

      Murtagh avait disparu. A jamais.

      Tout était fini.

 


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