
Les trois acolytes courraient à vive allure le long de cet interminable boyau, à l’intérieur d’Helgrind. Roran fermait la marche, sa nature humaine moins rapide que le sang elfique, mais, animé par une haine folle, il maintenait un faible écart avec eux. Saphira trépignait d’impatience à l’extérieur, labourant le sol noir de coups de griffes ravageurs, jurant à tout va contre ce chien de Jormündur, celui qui les avait tous trahis.
- Arya, je n’arrive pas à contacter Trianna, comment… ? Cria Eragon.
- Il faut sortir Eragon ! Le bouclier de Jormündur doit arrêter nos tentatives de communications avec les Vardens, répondit-elle d’une voix teintée d’une colère froide, réservée, mais probablement couvant un volcan au bord de l’explosion.
En à peine dix minutes, le Dragonnier fonça tête baissée vers l’illusion de surface qui donnait accès à l’extérieur, suivi de près par l’elfe, sautant tous deux sur une Saphira entourée par un voile fin de fumées noires, accompagnant le silence mortel de la montagne par des rugissements furieux à travers le petit matin. De toute façon, les Ra’zacs n’étaient pas là, Eragon laissa donc sa moitié extérioriser son ressentiment envers le chef en second des Vardens. Une petite minute plus tard, Roran arriva quelque peu essoufflé, mais sauta devant le Dragonnier d’un seul coup, la colère qui l’animait semblait lui avoir donné des ailes.
Sans attendre une seconde de plus, la dragonne s’envola avec puissance en direction du sud, une insatiable envie de brûler tout ce qu’elle voyait aveuglant ses pensées.
« Calme-toi, Saphira, économise tes forces jusqu’au jour, très proche je te le promets, où nous allons tous les réduire en cendres ! »
« J’ai hâte de leur rompre le cou à ces sales charognards ! », ajouta-t-elle, hors d’elle, lâchant encore quelques gerbes de flammes.
- Eragon, préviens Trianna afin que Nasuada soit mise au courant de la situation. Je vais faire de même auprès de Vanir, et nous aviserons tous ensemble de l’attitude à adopter face à cette trahison.
- Très bien.
Ils ouvrirent tous deux leur esprit à la recherche de leurs amis, à des lieux d’où ils se tenaient, au Surda. Les sentiments bouillonnants en eux ne les aidaient pas dans leur tâche, bien au contraire. A plusieurs reprises, le jeune homme dut reprendre contact avec son corps avant de s’y échapper de nouveau et tenter de toucher l’âme de celle qu’il désirait atteindre. Constatant son manque apparent de concentration, Saphira fit fusionner son esprit avec celui de son Dragonnier, lequel vit ses yeux arborer un bleu intense, et aussitôt il parvint à côtoyer l’esprit de la dirigeante du Du Vrangr Gata. D’une voix mi-humaine mi-dragon il lui indiqua, implacable :
« Trianna, rejoignez immédiatement la reine s’il vous plait. »
« Je discutais justement avec elle à l’instant. Qu’y a-t-il Tueur d’Ombre ? » S’inquiéta-t-elle.
« Retransmets à l’identique le contenu de mon message à Nasuada. Nous avons été trahis. Jormündur est à la solde de Galbatorix ».
Les mots semblaient s’être coincés dans la gorge de la sorcière lorsqu’elle dût les retransmettre à sa suzeraine. Livide, elle y parvint avec difficulté, pour accomplir son rôle d’intermédiaire entre eux deux.
« En es-tu certain, Dragonnier ? Notre reine en est atterrée, mais elle doit être… »
« C’est absolument clair, il n’y a pas de doute possible. Il nous a tous vendus à Galbatorix. Que pense faire Nasuada maintenant ? »
Quelques secondes d’attente interminable.
« Elle est très inquiète. Galbatorix doit posséder des renseignements très précis sur notre situation. Comme vous le disiez avant de partir pour Helgrind, il va vouloir frapper les Vardens une fois pour toutes. Il doit savoir que les villes de l’ouest sont faiblement gardées, la majorité des forces armées se situant ici, à Cithri, et dans la capitale. Vous devez rentrer maintenant, il nous faut nous replier, et… »
« Je ne peux pas revenir auprès de ma reine, Trianna. Je sais où se cache ce chien de Jormündur. Il commande les Ra’zacs. Nous nous dirigeons tout droit vers leur repaire, près d’Eoam, afin de les tuer tous autant qu’ils sont ! »
Autres secondes de réflexion.
« Eoam… Notre reine y a vécu petite. C’est là-bas qu’elle a rencontré Jormündur, et fui sa mère, Falana, corrompue par le cristal volant. »
« Le cristal volant ? »
« Oui, Tueur d’Ombre. Sur la plus haute colline de Beirland, assez éloignée de la ville même d’Eoam, se tient un immense cristal, duquel s’échappe une atmosphère malsaine et étouffante. Jormündur a dû être contaminé là-bas, et y installer sa base. Nous comprenons mieux maintenant pourquoi ces rapaces attaquaient Dauth. C’est la ville la plus proche des îles surdanes, ils s’y fournissent en chair humaine, semant au passage mort et destruction, en attendant que… C’est un piège, Dragonnier, vous ne devez pas y aller ! »
« Nous étions déjà partis pour les combattre quand nous nous sommes dirigés vers Helgrind. Je ne peux faire autrement que de me rendre là-bas. Nous serons les plus prudents possible. Trianna, suggérez à notre reine de se replier vers la capitale surdane. Arya, Saphira et moi pensons que le roi va vouloir contourner Cithri en attaquant par l’ouest. Il va vouloir faire tomber Aberon en premier, puis il remontera pour encercler la citadelle et anéantir les Vardens, sans échappatoire aucune. »
« Très bien Dragonnier, Nasuada va étudier cette option immédiatement, mais elle ne peut… »
« Sans vouloir manquer de respect à ma reine, Trianna, c’est l’unique recours qui nous est offert. Arya vient à l’instant de discuter de cette situation délicate avec les elfes qui vous accompagnent, et tous, sans exception, pensent que c’est l’unique solution valable. Il vous faut sonner la retraite, ou nous serons tous perdus… »
Eragon ressentait l’intense frustration qui faisait vibrer tout l’être de la sorcière, ainsi que le mécontentement que lui transmettait sa suzeraine.
« Trianna, ne vous méprenez pas, je ne souhaite absolument pas usurper la place de Nasuada, mais nous sommes tous au pied du mur, et devons réagir immédiatement avant qu’il ne soit trop tard ! »
Le Dragonnier sentit d’autres esprits s’approcher du sien. Les elfes étaient arrivés auprès de la reine.
« Très bien Dragonnier, tu as gagné, nous allons nous replier vers Aberon, mais nous ne pouvons pas laisser Cithri se faire prendre, du moins pas facilement. Un contingent restera en formation ici, pour défendre la ville en même temps que pour nous prévenir de l’attaque de l’Empire, si toutefois il ne passe pas par l’ouest. »
« Tenez-moi au courant de tous les événements de ces prochains jours, Trianna. Vous savez où chercher, aussi nous ne devrions pas avoir de mal à entrer en contact. S’il vous plait, assurez-vous de la sécurité de la reine, s’il lui arrivait malheur, les Vardens ne s’en remettraient probablement pas. »
« Nous ferons de notre mieux, Tueur d’Ombre. Soyez prudents…et vengez-nous ! »
Légèrement soulagé, et quelque peu amusé des dernières recommandations de la sorcière, Eragon recouvrit en un instant son enveloppe charnelle, tandis qu’Arya en faisait de même.
Saphira voguait toujours vers le sud, portée par les alizés. Ses trois cavaliers restaient muets comme des tombes, plongés dans leur propre réflexion. La haine et la colère bouillonnaient en eux, prêtes à exploser à tout moment. Cette cascade tumultueuse les absorbait tellement qu’ils en oublièrent de s’arrêter pour déjeuner, les soucis du corps étant alors négligeables. Il leur fallait arriver à Eoam, et vite. La dragonne se donnait entièrement pour y parvenir avec la plus grande célérité, mais il leur faudrait néanmoins deux jours pour y parvenir. Aussi, quand les rayons du soleil se firent moins puissants, les quatre voyageurs, mais surtout Saphira qui paraissait épuisée, décidèrent de faire une halte pour la nuit, installant rapidement leur campement avant de manger puis de s’endormir dans un silence oppressant, prémisse de ce qui les attendait le lendemain.
Le réveil fut rude au petit matin. Pour la deuxième nuit consécutive, ils n’avaient dormi que quelques heures, et cela s’en ressentait sur l’humeur générale. Chacun enfila de nouveau sa tenue de combat, et affûta sa lame pour faire passer le temps, Saphira ayant besoin d’aller chasser avant d’engager le combat, lors de leur arrivée à Eoam, prévue pour la fin d’après-midi. Eragon en profita alors, plus soucieux que jamais, pour visionner les endroits proches du Surda qu’il connaissait, afin de savoir si des troupes ennemies se déplaçaient. Il invita Arya à faire de même, mais ils ne trouvèrent rien de particulier. Si c’était le cas, Galbatorix devait faire en sorte de masquer l’avancée de ses hommes par sa magie. Au bout d’une petite heure, Saphira réapparut dans leur petit coin de verdure, un peu avant Feinster, et ils reprirent promptement leur voyage. Même à travers leur douce étreinte, le Dragonnier pouvait sentir une pointe d’angoisse qui s’accaparait de sa compagne.
« Ça va Arya ? » S’inquiéta-t-il.
« Oui Eragon, mais disons que cela pourrait aller mieux. Je n’aime pas l’idée de nous jeter dans la gueule du loup. Mais nous n’avons pas le choix. Promets-moi d’être prudent surtout, ne fais pas de choses inconsidérées, il ne faut pas que l’on te perde…que je te perde… » Finit-elle par avouer, ses yeux brillants de larmes.
« Je te le promets à une condition, lui sourit-il bien qu’elle ne pût voir qu’une petite partie de son visage. J’accepte si tu me fais la même promesse », continua-t-il d’une voix doucereuse.
Comme elle aimait le faire de plus en plus, elle lui déposa un baiser sur le cou en signe d’acquiescement, ce qui parvint à embaumer légèrement son esprit, déjà tourmenté par sa mission.
« Je te le promets » se dirent-ils à l’unisson.
Grâce à la volonté de fer de la dragonne, ils aperçurent la silhouette des îles lorsque le soleil était au plus haut dans le ciel, et, peu à peu, ils découvrirent les hauts rochers violentés par une mer des plus sauvages. Le bruit d’une écume ravageuse leur parvenait aux oreilles, et ils ne mirent pas très longtemps pour observer un gigantesque tourbillon qui aspirait tout ce qu’il pouvait en son cœur, condamnant ses victimes à une mort inexorable.
- L’Oeil du Sanglier, dit Roran tout haut de sorte que tous puissent l’entendre.
- Qu…quoi ! C’est ça que vous avez franchi avant d’arriver au Surda ? C’est là-dedans que vous avez semé les sloops de l’Empire ? Interrogea le Dragonnier, incrédule.
- Oui c’est bien lui, je m’en souviendrai toute ma vie je crois. Nous étions désespérés, et par chance nous n’avons pas été aspirés au fond. Nous avons vu les bateaux ennemis se briser contre les pics au centre du tourbillon, et nous avons prié pour ne pas subir le même sort. Je dois dire que je n’en reviens toujours pas que l’on s’en soit sorti indemne.
- Je suis vraiment… Commença Eragon.
- …Admirative, finit Arya, provoquant un léger sourire à Roran. Je comprends maintenant quel être d’exception vous êtes, ce dont je ne doutais pas auparavant pour être parvenu à supporter Eragon durant sa jeunesse.
- Eh ! Maugréa-t-il, le rouge lui montant aux joues.
La petite taquinerie les emporta tous quatre dans un moment fugace de franche camaraderie, soudain le cœur léger. Mais la réalité les frappa bientôt de plein fouet, apercevant la plus grande île, Beirland, avec à son point culminant un scintillement nacré, terni par une aura malsaine. Le Cristal volant d’Eoam les accueillait à bras ouverts, avide de les corrompre comme il l’avait fait avec la terre elle-même. L’île paraissait tout sauf hospitalière ou rassurante.
Dans un rayon d’un kilomètre environ, aucune plante ne survivait dans cette atmosphère âcre. La plus infime parcelle de terre était recouverte d’un sable jaunâtre, disparaissant peu à peu en s’éloignant de cette source malfaisante. Des buissons similaires à ceux que l’on rencontrait dans le désert du Hadarac parsemaient le paysage de-ci de-là, leur feuillage se faisant un peu plus épais à mesure qu’on se rapprochait d’Eoam, à l’autre bout de l’île. Une seule bâtisse apparaissait en contrebas, toute en bois, pourrie par les caprices du temps. Elle semblait inhabitée depuis longtemps. Les quatre compagnons pouvaient apercevoir au loin la silhouette des habitations blanchies à la chaux, évitant au maximum d’approcher la pierre malfaisante qui devait étinceler la nuit tel un phare.
Saphira atterrit difficilement sur la terre brûlée par le soleil, laissant ses trois cavaliers descendre de sa selle pour examiner de plus près ce fameux cristal.
- Ne le touchez pas, cela pourrait être dangereux. Rappelez-vous que nous sommes probablement attendus, prévint une Arya à nouveau très soucieuse, mais conservant son sang-froid.
Chacun tourna assez rapidement autour de l’immense pierre scintillante, et ne put constater que rien ne semblait la perturber.
- Je crois que, comme à Helgrind, il y a une protection magique qui nous empêche d’avancer plus avant, conclut le Dragonnier.
- J’en ai bien peur, oui, affirma Arya.
- Jormündur ! Cria Eragon, pensant que c’était le même mot de passe qu’à la montagne noire. Néanmoins rien ne semblait se passer. « Je pouvais toujours essayer ! » Tenta-t-il de se justifier devant l’air mi-amusé mi-désolé qu’empruntaient l’elfe et son cousin.
Arya et Eragon tentèrent ainsi de percer les défenses de l’entrée du repaire des Ra’zacs, prononçant des formules en ancien langage usuellement utilisées pour ouvrir certaines cachettes. Mais malgré tous leurs efforts, la pierre restait implacable. Elle ne s’ouvrait pas à ses visiteurs.
- On n’y arrivera jamais ! Pesta Eragon, à bout de nerfs.
Roran, quant à lui, restait un peu à l’écart des autres, assis sur le rebord de la falaise, les cheveux ébouriffés par le vent marin, observant les yeux dans le vide la mer se déchaîner contre les parois rocheuses. Il aiguisait sa flamberge dans un lent va-et-vient pour extérioriser l’impatience qui le rongeait.
Pendant des heures, ils cherchèrent le moyen de pénétrer dans le gigantesque diamant, en vain. Eragon tenta de la toucher avec le bout d’un bâton, et, n’obtenant aucun résultat à sa tentative, il s’essaya, malgré les avertissements de sa compagne, à toucher du bout des doigts la surface parfaite de la pierre. Elle était douce et froide, mais il ne ressentit rien de particulier lors de ce contact. La nuit pointait le bout de son nez tandis qu’ils désespéraient de trouver la solution à leur énigme. Saphira discutait avec Roran de son enfance avec son Dragonnier, prétextant vouloir en apprendre plus sur lui avant qu’elle ne chamboule sa vie. Mais Eragon se doutait bien qu’elle voulait lui faire penser à autre chose qu’à sa fiancée, et il lui en était infiniment reconnaissant. A court d’idées, le Dragonnier et l’elfe s’écartèrent du cristal dans l’espoir de prendre du recul. Doucement, ils s’allongèrent côte à côte sur le sable fin, les jambes pendantes dans le vide, observant le soleil mourir au loin, la lune et les étoiles s’affichant avec plus de netteté. Ils laissèrent le calme nocturne s’emparer de leurs esprits, tandis que le cristal restait toujours imperturbable, revêtant une légère teinte bleutée, en accord avec le ciel au dessus d’eux. Le jeune homme entourait Arya de son bras droit tandis que l’autre jouait avec son épée, Wyrdfelh, contemplant avec émerveillement la perfection de ce précieux trésor. Les fines écritures argentées au cœur de la lame reflétaient la lumière de la lune et éclairaient leurs deux visages comme les petites lucioles féeriques du lac elfique Röna.
Tout à coup, Arya releva la tête, arrêta brusquement les mouvements de son compagnon. Elle semblait être sortie d’une longue et intense réflexion, et Eragon n’attendit pas longtemps pour entendre sa conclusion.
- Eragon, regarde ton épée !
- Euh…et que dois-je regarder ? L’interrogea-t-il, ne comprenant pas où elle voulait en venir.
- Sa lumière. Exactement du même bleu que celui émis par le Cristal volant. Et maintenant, regarde le ciel. Ça ne te dit rien ?
Le Dragonnier tourna la tête afin de mieux apprécier le spectacle stellaire, et après mûre réflexion, il le trouvait tout ce qu’il y avait de plus banal.
- Mais fais un effort enfin ! Tu te rappelles la grotte où était cachée ton épée, celle-là même où on a entendu le premier message de Korgan ?
Il commençait à comprendre. La solution était là, sous leur nez, et il n’avait rien vu.
- Il y avait un ciel dessiné sur le plafond de la grotte. Je croyais que c’était une vision du ciel depuis Tronjheim, mais en fait, c’est exactement celui qu’on regarde actuellement ! Arya, tu es géniale ! S’empressa-t-il de la gratifier, les yeux pétillants d’un espoir retrouvé.
Eragon se releva d’un bond, et la tête en l’air, il tourna autour du cristal à la recherche de quelque chose. Roran et Saphira le regardaient faire, sans trop vraiment comprendre son comportement. Puis il s’arrêta net.
« Là », murmura-t-il, scrutant maintenant intensément la grande pierre, en haut de laquelle était apparu un mince reflet de la carte stellaire au-dessus de lui. Après quelques secondes pendant lesquelles son cœur s’était emballé, excité par cette nouvelle étincelle d’espoir, quelques formes apparurent à l’intérieur de la structure cristalline, pour finalement montrer aux yeux de tous l’image de ruines recouvertes de poussière, avec en arrière plan une tour imposante, aux reflets sombres. Elle semblait avoir subi une attaque dévastatrice, qui avait détruit la partie la plus haute de l’édifice.
- Mes amis, nous y sommes enfin. Le portail est ouvert, et nos ennemis doivent probablement nous y attendre. Allons-y.
Saphira, Arya et Roran s’approchèrent du Cristal volant, et en même temps, ils s’avancèrent légèrement et marchèrent dans l’inconnu, la peur au ventre.
Ils pénétrèrent de l’autre côté avec une appréhension teintée d’une once d’excitation, tous curieux de ce qu’ils allaient y voir. Et le spectacle auquel ils furent soumis les satisfit d’une manière dérangeante. Ils avaient mis pied dans une cité apparemment morte. Partout où ils posaient leurs yeux, il n’y avait que désolation. Ils se trouvaient dans la base d’une ville très importante. La majorité des pavés, d’un blanc maculé d’une couche de poussière noirâtre, semblait brisée. Les bâtisses ressemblaient à celles des humains du nord, et aucunement à celles des Surdans. D’une conception assez raffinée, elles étaient constituées de briques ou de pierres, rarement de bois. Toutes accolées les unes aux autres d’une manière concentrique, elles exaltaient la magie que leur inspirait ce lieu. Des marches nacrées allaient vers le centre de la ville, comme les artères d’un cœur humain. En son sein gisait une gigantesque tour blanche, brisée à plus de vingt mètres de sa base. Originellement, elle devait mesurer une bonne centaine de mètres, surplombant majestueusement les alentours, mais elle avait subi un sort funeste des plus horrifiants. De la pierre brisée de-ci de-là suintait une aura malsaine, comme si l’âme de la tour avait été damnée, condamnée à errer sans fin dans cette cage. Lentement, les quatre compères s’éloignèrent du cristal à l’intérieur de la ville qui faisait connexion avec celui sur la colline d’Eoam. Tous leurs sens en alerte, ils observaient les moindres détails de la citadelle avec angoisse. Tout semblait avoir été dévasté par une attaque surpuissante, brisant la tour et consumant les magnifiques constructions que la ville recelait. Pas un mur qui n’était fissuré, voire effondré. Pas une vitre qui n’était brisée. L’atmosphère insoutenable de ce lieu macabre emballait leurs cœurs, quelques larmes désirant s’échapper de leurs yeux en réponse à cette complainte pourtant inaudible qui les meurtrissait. Jamais ils n’avaient ressenti pareille douleur pour une chose qui leur était pourtant inconnue.
Ils contournèrent une fontaine asséchée, puis empruntèrent alors les larges marches menant dans la cité, avec à leur sommet l’entrée de la haute tour. Avec solennité, ils les gravirent prudemment, leurs épées pointe en avant, prêts à affronter toute éventualité. Après quelques minutes de marche, ils parvinrent devant les immenses portes de la tour, d’une dizaine de mètres de haut, l’une d’elle s’étant effondrée en partie, l’autre étant quelque peu détachée de ses gonds. Un trou béant s’était créé entre elles, pouvant laisser passer n’importe quel visiteur dans l’enceinte de la tour, y compris Saphira. Le noir de sa pierre contrastait avec les épaisses écritures en marbre blanc, accompagnées sur les bords par quelques frises dorées et autres fioritures argentées des plus magnifiques. Ils tentèrent de décrypter la signification du message incrusté dans la pierre, première information qu’ils pouvaient obtenir sur leur nouvel hôte. Apparemment, c’était écrit en ancien langage. Devant l’air interrogateur de Roran, Eragon lui traduisit ce qu’il pouvait comprendre.
- Il est écrit : « Ici gît Urhir Ivandor, la cité des… Partez, étrangers, ou… ». Le reste est trop abîmé ou détruit pour pouvoir être traduit.
Prudemment, ils pénétrèrent à l’intérieur de la tour, pour constater de plus belle le gigantisme des lieux. Elle faisait au bas mot cinquante mètres de rayon. Ils voyaient sur les côtés deux longs couloirs qui faisaient le tour de l’édifice pour se rejoindre à l’autre bout. Ils donnaient accès à de nombreuses pièces, mais les quatre amis continuèrent tout droit, s’avançant vers le cœur. De hautes colonnes en spirale jaillissaient du sol nacré pour se perdre dans la voûte à ciel ouvert, détruite par un cataclysme ravageur. Des éboulis parsemaient cette nef ici et là, tandis qu’un vestige de trône siégeait impérieusement. A ses côtés, neuf autres sièges recouverts de velours sombre, empoussiérés par l’âge, l’accompagnaient en forme d’arc de cercle. De nombreux portraits agrémentaient les murs monotones, bien que beaucoup aient été mutilés par les pierres qui s’étaient jetées sur eux. Derrière les fauteuils raffinés s’élançait un escalier en spirale d’une incroyable beauté. Tout en cristal, il donnait au bâtiment une exquise touche de perfection. Les minces colonnes qui le supportaient, à l’intérieur comme à l’extérieur de la spirale, contrastaient, de par leur marbre blanc tâché de gris, avec la transparence des marches de l’escalier en colimaçon. Emprunter cette voie devait provoquer une sensation de légèreté quasi magique. Les habitants de ce lieu devaient avoir l’impression voler pour atteindre le sommet, et ainsi s’extasier d’une vue exceptionnelle sur toute la cité et ses alentours. Néanmoins, ce n’était plus possible dorénavant. Des pierres maculaient l’escalier, lui donnant une consistance grossière et difforme, altérant l’éclat et la transparence des marches. Elles semblaient à jamais meurtries, comme pleurant leur magnificence d’autrefois. Les quatre comparses observaient cet étrange spectacle d’un joyau des temps anciens détruit par une puissance qui leur était inconnue. Leurs yeux étaient posés avec ébahissement sur la formidable fresque dessinée au sol, représentant un blason comportant une sorte de bouclier d’or et d’argent avec une sphère ténébreuse située plein ouest, tandis qu’une épée lumineuse déchirait un point du blason au sud.
Et soudain, sans crier gare, une voix glaciale les interpella :
- Tiens, tiens, tiens ! Mais quelle bonne surprise ! Notre cher Dragonnier, accompagné de sa petite amie et de son pitoyable cousin sont venus nous rendre visite ! Quelle délicate attention, n’est-ce pas ?
Jormündur se tenait derrière eux, à l’entrée de la tour, les portes noires lui donnant une envergure des plus démoniaques. Il était accompagné par les deux Ra’zacs. Il avait emprunté une voix mielleuse emplie d’une cruauté et d’une démence qu’Eragon et ses acolytes ne lui connaissaient pas. Le chef en second des Vardens savourait pleinement l’air effaré et haineux qu’ils affichaient tous, Saphira grognant lourdement contre les nouveaux arrivants, ce qui fit échapper un petit rire à leur nouvel ennemi.
- J’avoue que je suis légèrement déçu, Eragon. Je pensais que tu allais comprendre bien plus tôt mon petit manège, et donc me rejoindre avant aujourd’hui. Peut-être étais-je déjà trop en contact avec ces maudits rebelles pour croire à ta formidable puissance !
- Où est Katrina ? Exigèrent de concert Eragon et Roran.
- Oh, comme c’est touchant, le pieux chevalier sur son cheval blanc qui vient délivrer sa bien-aimée des griffes d’un vilain méchant ! – rires – Ne vous inquiétez pas, elle n’est pas morte, j’ai patienté jusqu’à votre arrivée, pour achever sa misérable vie devant vos yeux une fois que vous serez à ma merci, ce qui est évidemment inéluctable…
- Espèce de…
Eragon avait retenu son cousin, hors de lui, de se jeter sur Jormündur, lui sommant de se maîtriser et de reculer légèrement.
- Pourquoi, Jormündur ? Pourquoi nous avoir tous trahis ? Cracha un Eragon haineux.
- « Pourquoi ? » ajouta-t-il, riant maintenant de bon cœur, allumant un léger feu dans ses pupilles noires. Mais parce que vous êtes trop stupides pour croire ne serait-ce qu’un instant pouvoir vaincre Galbatorix ! Tu n’es même pas la moitié de ce qu’étaient les Dragonniers qu’a combattus et vaincus notre roi ! Mais ton arrogance sans pareille, exaltée par celle de ces couards d’elfes, t’aveugle devant ce qui est pourtant une évidence. TU-N’AS-AU-CU-NE-CHANCE-CON-TRE-NO-TRE-ROI ! Néanmoins il t’accorde sa clémence, aussi as-tu encore le choix, et je tiens à le préciser, cela vaut uniquement pour ta dragonne et toi : la reddition, ou la mort.
Observant les yeux de son rival s’injecter de sang comme un démon sorti d’outre-tombe, Eragon comprit la vraie nature de son adversaire. Devant l’éclair de lucidité qui frappait le Dragonnier, Jormündur l’encouragea avec maints sarcasmes à développer ses idées :
- Oui…oui, c’est ça, tu y es presque. Regarde bien, et vois ce qui est devant toi. Tu as eu de la chance la première fois, mais cette fois-ci cela ne sera pas le cas…
- Tu…tu es un Ombre, souffla-t-il, effaré.
- Tu en auras mis du temps à comprendre, pitoyable Dragonnier. Dans ma grande bonté je te laisse deux minutes pour décider de ton sort, et si tu prends la bonne décision pour vous deux, ce sera bien suffisant pour faire tes adieux à ta dulcinée et ton raté de cousin ! S’exclama-t-il dans un rire démoniaque à glacer le sang. Ses deux acolytes se mirent en réponse à émettre des sifflements stridents qui violentaient les tympans des quatre partenaires.
- Wyrdfelh sera heureuse de te faire subir le même sort qu’à ton ami Durza, j’en suis sûr ! Défia le Dragonnier.
- Et bien soit, puisque tu en as décidé ainsi, vous allez tous mourir ici. Enfin, au moins en partie…
Jormündur laissa tomber de ses épaules sa longue cape rouge sombre, empoignant fermement sa longue épée au pommeau noir incrusté de noyaux argentés, en harmonie avec la couleur de sa lame. Les Ra’zacs firent de même en menaçant les autres de leurs lames entièrement noires, comme si elles étaient le prolongement de leur bras. Ils claquaient du bec avec ferveur, pendant que le groupe d’Eragon se tenait prêt à engager le combat. Le Dragonnier avait ordonné à sa dragonne de rester en retrait, en attendant l’arrivée, inéluctable, des Lethrblakas, à moins qu’elle n’ait l’occasion de lâcher un jet de flamme, ou un lancé de queue ou griffes sur leurs ennemis sans que les siens ne soient touchés. Sans la moindre pensée, Arya avait compris qu’il s’occuperait de l’Ombre, tandis que le plus grand des Ra’zacs serait son duelliste, Roran devant en découdre avec le plus petit des deux.
- Attention, c’est un combat à la loyale, sans magie, sinon je m’en mêle, et Katrina mourra instantanément, menaça Jormündur.
Un silence malsain régnait dans l’immensité de la pièce. Chacun des trois groupes se sentait comme seul au monde. Ils ne faisaient plus attention aux autres. Uniquement à leur adversaire. Et le combat s’engagea.
Eragon fondit en un éclair sur un Jormündur assez étonné de cette manœuvre. Le Dragonnier devait à tout prix prendre de court l’Ombre pour avoir le dessus, aussi usa-t-il de tous les subterfuges qu’il connaissait pour vaincre son ennemi. Les épées s’entrechoquaient de toute part, les étincelles ainsi créées donnant une vie nouvelle à cette tour pourtant en ruine depuis très longtemps. Le Dragonnier tentait parfois de viser le cœur de son rival, seul moyen pour l’éradiquer de ce monde, mais ce dernier semblait bien trop malin et rapide pour se faire prendre au piège. Il acculait le jeune homme vers une immense colonne en marbre, leurs lames dessinant des figures étranges dans l’air. Le ballet de chocs allait et venait, le temps semblant s’être figé. Wyrdfelh s’efforçait de vaincre l’épée adverse, tentant de toucher la tête pour aussitôt redescendre vers la poitrine, trajectoire arrêtée par l’autre qui essayait plus que jamais de rompre le cou d’Eragon. Ce dernier profitait autant qu’il le pouvait de son environnement, soulevant de petites pierres du bout de ses pieds afin de déconcentrer son duelliste, ou bien tournoyant autour de la colonne derrière lui afin de sauter gracieusement au-dessus de son ennemi, tout en l’attaquant férocement avec son épée. Les trois partenaires ne semblaient pas faiblir, car ils avaient un avantage certain sur leurs adversaires : au fil du combat, les esprits d’Eragon et d’Arya s’entretissaient de plus en plus, jusqu’à atteindre celui de son cousin, profitant d’une connaissance parfaite de son environnement et de ce qui se passait avec ses deux amis.
Sans le vouloir, Arya et Roran se rejoignirent près du magnifique escalier de cristal, bientôt dos à dos pour affronter les coups d’estoc des Ra’zacs qui rutilaient de joie, heureux de pouvoir enfin s’entraîner avec des adversaires à leur niveau. Néanmoins il paraissait de plus en plus évident que le plus petit d’entre eux, le duelliste de Roran, semblait moins vif que l’autre. L’elfe devina rapidement la cause de cette faiblesse : il portait une vilaine blessure à la cuisse droite, information sont elle fit part aussitôt à son partenaire. Elle aurait aimé lui détruire cette partie du corps instantanément par magie, mais elle n’osait le faire de peur des représailles de l’Ombre. Aussi combattirent-ils tous les deux comme des furies. Les faiblesses du cousin d’Eragon était compensées par une Arya plus puissante que jamais, frappant frénétiquement son ennemi, exigeant de Roran de se baisser alors qu’elle tournoyait aussitôt sur elle-même, pointe en avant, faisant reculer leurs ennemis, permettant à son ami de reprendre son souffle.
Au bout d’un quart d’heure de combat, les deux clans se disputaient toujours, et aussi bien Roran que son adversaire faiblissait de minute en minute. Arya faisait tout ce qu’elle pouvait pour l’aider, mais le plus grand des Ra’zacs devenait plus féroce que jamais, la forçant à s’occuper intégralement de lui si elle voulait survivre. Roran, semblait possédé par un démon, combattant avec fébrilité l’autre Ra’zac. Mais le temps jouait contre lui, et ce qui devait arriver ne tarda pas très longtemps. Roran avait sorti son marteau de son flanc gauche et combattait avec ferveur de ses deux bras, mais l’épuisement était proche, et son duelliste parvint à profiter d’une faille chez son rival pour lui asséner un vilain coup à l’épaule droite, qui lui fit lâcher son épée sous la violence de l’impact avec son os apparemment fracturé. Arya s’était retournée dans un mouvement désespéré pour sauver la vie de son partenaire, et parvint à planter sa lame dans la cuisse droite du Ra’zac, lequel poussa un hurlement de douleur inhumain, maudissant l’elfe de l’avoir meurtri à un endroit déjà fragilisé par une ancienne blessure. Aussi le plus grand des deux voulut en profiter pour achever Arya, et tout se déroula à une vitesse fulgurante.
Eragon, s’apercevant de la menace de mort qui planait sur sa compagne, jeta dans un geste désespéré Wyrdfelh en direction du grand Ra’zac, sa lame brillant d’un bleu le plus intense qui soit. Elle se planta instantanément en pleine tête de celui-ci, instillant dans l’air une odeur âcre, accompagnée d’un sifflement suraigu comme dernier soupir. Au même instant, un violent éclair vert émeraude inonda la salle, aveuglant totalement ses occupants. Roran était entré le temps d’une seconde en transe, absorbé par une puissance inconnue et immensément puissante, et lança plus rapidement que sa condition d’homme ne le lui permettait son marteau en direction de Jormündur. Ce dernier, après avoir hésité lorsqu’il ne voyait plus rien, s’apprêtait à porter le coup de grâce au Dragonnier, affichant un sourire machiavélique qui se mariait très bien avec le regard de braise qu’il portait sur Eragon. Il n’aperçut donc pas le marteau jeté vers lui, et l’arme favorite de Roran frappa violemment le pommeau de l’épée de l’Ombre, la projetant au sol à quelques pas de lui, son poignet se retournant dans un craquement dont le son trahissait la douleur qui envahissait son membre meurtri.
Comment, il ne le savait pas, mais instinctivement, comme si la nature lui intimait un ordre formel, Eragon se retourna, son bras droit tendu vers l’arrière, faisant face à Jormündur qui venait tout juste de perdre son arme. Aussitôt, Wyrdfelh se détacha d’elle-même du corps sans vie du Ra’zac, virevolta dans les airs pour planter sa garde dans la paume droite du Dragonnier, sa gedweÿ ignasia lui picotant alors légèrement la main. D’un mouvement vif, il mit en joug l’Ombre qui n’avait pas eu le temps de comprendre quoi que ce soit à ce qui se déroulait devant ses yeux. Il ne sentit que la pâle froideur de la lame bleue sur son cou, lui arrachant un sourire mauvais.
- Et bien, Dragonnier, il se pourrait que je t’aie légèrement sous-estimé. Je vois que ton bon à rien de cousin est capable de se défendre. Néanmoins ne crois pas que ce soit terminé.
Aussitôt, un rugissement à faire pâlir la mort retentit dans toute la tour, vrillant leurs tympans, les obligeant à battre légèrement en retraite. Jormündur en profita pour s’échapper de l’emprise du Dragonnier, ainsi que le dernier Ra’zac de celle d’Arya, la cuisse droite de la créature toujours meurtrie, un liquide noirâtre écoeurant perlant sur toute sa jambe.
« Ah, enfin ! Je vais pouvoir m’amuser moi aussi ! Allez, tous en selle ! » S’écria Saphira, qui s’impatientait de pouvoir en découdre avec ces oiseaux de malheur.
Roran s’appuya sur l’elfe pour rejoindre rapidement la dragonne et monta très vite sur son dos, rejoint par Arya et enfin par Eragon tout au devant de la selle, prêt à poursuivre le combat. Saphira décolla aussitôt, tandis que Jormündur convoqua la magie qui coulait dans ses veines pour s’envoler vers l’un des rapaces volants. Seul le dernier Ra’zac resta au sol, pestant contre son maître, ses parents ne pouvant pas venir le chercher à cause d’une Saphira plus féroce que jamais.
Des jets de flammes jaillissaient de toute part dans le ciel d’Urhir Ivandor, lui conférant un jeu d’ombres et de lumières qui la rendait encore plus menaçante qu’auparavant. L’utilisation de la magie par Jormündur a annoncé l’avènement de cet art chez tous les magiciens présents. Des éclairs bleus, verts et rouge sombre éclairaient le ciel nocturne tel le travail d’un maître artificier, dont les très rares membres de cette confrérie donnaient à l’occasion au souverain de l’Alagaësia un aperçu de leurs savoirs faire. Eragon sentait un pouvoir immense couler en lui, s’échappant de sa main droite, exalté par la puissance de sa fidèle épée Wyrdfelh. Avec elle, il se sentait invincible, indestructible. Elle avait sauvé sa compagne alors que le plus grand des Ra’zacs menaçait Arya, s’empalant dans la tête de ce dernier sans qu’il ne l’impose à son arme. Il en était certain maintenant, elle devait posséder une sorte d’âme, qui le protégeait aux moments les plus délicats, sinon désespérés, même s’il ne parvenait pas à entrer directement en contact avec elle.
La sauvagerie avec laquelle Saphira et Eragon attaquaient leurs ennemis était époustouflante. La dragonne virevoltait en tous sens, fonçant en tournoyant sur elle-même vers le Lethrblaka bientôt rejoint par son engeance, Jormündur ayant couvert le rapatriement de ce dernier par une explosion de magie pure, faisant reculer la dragonne, légèrement déstabilisée. Roran avait les jambes solidement accrochées aux sangles de la selle, et semblait hors d’état de combattre. Sa blessure le faisait atrocement souffrir, et ses pensées étaient toutes dirigées vers la santé de Katrina, qui pouvait mourir à tout moment, selon le bon vouloir de l’Ombre. Les deux camps s’affrontaient sans relâche, mais sans réelle avancée. Malgré le fait qu’elle soit seule, son imposante stature et sa souplesse hors pair permettait à la dragonne non seulement d’échapper aux pièges des deux rapaces volants, mais également de les attaquer sans vergogne. Néanmoins, après quinze longues minutes de lutte acharnée, elle se fit plus lente, ébrouée par les quelques éraflures qui parsemaient son corps. Il leur fallait en finir, et vite. Jormündur protégeait toujours ses alliés par une défense magique considérable, même si quelques sorts proférés par Arya roussissaient leurs corps de temps en temps.
« Eragon, je vais créer une diversion. Tu m’enverras à ce moment-là sur le Lethrblaka avec le Ra’zac », lui indiqua l’elfe, le regard dur.
« Quoi ? » Objecta-t-il, ahuri.
« Si nous ne tuons pas ces maudits rapaces maintenant, ils nous auront par l’usure. Le voyage qu’a fait Saphira pour venir ici a épuisé une partie de ses réserves d’énergie, tu dois le sentir. Elle ne tiendra pas très longtemps face à ces deux prédateurs. Il nous faut au moins en abattre un. »
« Et…et comment comptes-tu t’y prendre ? Tu oublies qu’ils sont protégés par le pouvoir de Jormündur… »
« Comme ta dragonne, il doit fatiguer, les sorts qui les atteignent sont de plus en plus nombreux, même s’ils sont encore trop amoindris avant de les toucher. Si nous le déconcentrons, je parviendrais à leur niveau, et ce sera à ton tour de me couvrir autant que tu le pourras le temps que j’accomplisse ma tâche. »
« Arya, je…je n’aime pas ça du tout. »
« Je sais. Moi non plus, mais c’est la seule solution, ou nous finirons par tous mourir ici. »
« Très bien, alors tiens-t… »
- GARJZLA ! Hurla-t-elle, ne prenant pas même le soin d’écouter son amant.
Une gigantesque boule de lumière entoura aussitôt leurs ennemis, ne s’attendant pas à un sort si banal, et inoffensif de surcroît. La lumière ainsi créée les aveugla tous, mais le Dragonnier ainsi que Saphira n’en furent pas dupes. Cette dernière plongea instantanément vers la sphère scintillante de couleur émeraude, échappant à la vigilance de leurs adversaires, pour ressortir de l’autre côté, près d’eux, faisant jaillir un flot de flammes immenses. Eragon proféra aussitôt avec angoisse : « Rïsa », faisant léviter sa compagne avec une célérité croissante, se concentrant intensément jusqu’à ce qu’elle parvienne, épée pointe en avant, sur le dos du Lethrblaka ciblé. Le soleil artificiel cessa de luire, et Jormündur, une rage de dément dans les yeux, s’aperçut du subterfuge. Il tenta avec la plus extrême violence de faire descendre Arya de sa monture d’emprunt, une aura rougeâtre l’entourant à mesure qu’il dépensait sans compter le pouvoir qui sommeillait en lui. Eragon s’efforçait quant à lui de bloquer toutes les tentatives de l’Ombre tandis que Saphira repoussait tous les assauts du rapace volant en jouant des griffes et de la queue. Eragon et Jormündur rentrèrent même en contact le temps d’une seconde éphémère, leurs épées en profitant pour faire jaillir quelques étincelles de leur étreinte vigoureuse. A l’autre bout de l’aire de vol de la cité, Arya se battait corps et âme avec le dernier Ra’zac, encore vif malgré sa blessure sanguinolente à la cuisse. Elle s’appuyait contre la colonne dorsale de l’effrayante monstruosité qui ne lui offrait qu’un appui très instable, se contorsionnant en tous sens pour l’éjecter, tentatives néanmoins affaiblies par son rejeton qui ne devait pas passer lui aussi par-dessus bord. Animée d’une flamme ardente, elle se battait comme une diablesse, ne lui laissant aucun répit, et son acharnement commençait à porter ses fruits, son rival, très déstabilisé, commençant à montrer des signes de fatigue. Elle lança alors son épée pour la énième fois contre celle du Ra’zac, mais elle sentit cette fois la défaillance de ce dernier, aussi appuya-t-elle violemment la garde de sa lame contre le poignet droit du rapace, lequel siffla de rage, mais aussi de douleur, tandis que son arme éraflait sa monture, lâchant un sifflement suraigu, sa lame tombant finalement vers le sol. Aussitôt elle poussa d’un coup d’épaule son adversaire, qui en tomba à la renverse, parvenant à s’agripper in extremis à la créature volante en plantant ses petites griffes dans la chair de l’animal, lequel exprima sa souffrance par un hurlement à glacer le sang. Arya lança alors son regard perçant vers celui du Dragonnier, et esquissa un léger sourire, avant de planter son épée incurvée dans la chair du Lethrblaka, le décapitant en partie. Et elle tomba.
- ARYA ! S’époumona le Dragonnier, horrifié.
Saphira fit aussitôt volte-face et plongea vers le corps gracieux de l’elfe qui ne faisait plus qu’une avec la caresse féline de la nuit. Eragon paniqua en voyant son amour se rapprocher dangereusement du sol sombre de la cité, tandis qu’à une dizaine de mètres d’elle l’oiseau mort était irrémédiablement attiré par le parterre nacré de la tour, le dernier Ra’zac, toujours en vie, incapable de se sortir de ce pétrin.
Plus que vingt mètres.
La dragonne accéléra comme si les démons de l’enfer la poursuivaient, ses ailes le long de son corps, le vent hurlant à leurs oreilles. Roran s’accrochait autant qu’il le pouvait à la selle, ainsi qu’à son cousin, lequel demeurait figé, encourageant sa partenaire. Il devait y croire.
Dix mètres.
Saphira ouvrit ses larges ailes et se retourna alors qu’elle approchait le corps d’Arya, qui ne répondait plus aux appels mentaux du Dragonnier. Elle avait dû consommer toute son énergie, et se laissait aspirer par le néant en contrebas. La dragonne se glissa en-dessous d’elle, en position horizontale, et parvint à la rattraper au vol grâce à un coup de patte délicat, sans heurt ni accroc. Elle se retourna aussitôt, et tous s’aperçurent alors du danger de la manœuvre. A la vitesse où elle allait, la dragonne risquait de s’encastrer de plein fouet dans la tour de la citadelle.
Cinq mètres.
Saphira tenta de freiner, déviant sa trajectoire en reprenant de l’altitude, en vain. Ils allaient trop vite. Ils étaient trop lourds. Cette ruine serait leur tombeau.
C’est alors que le Dragonnier se retrouva dans un état de transe inhabituelle, où nul, pas même Saphira, ne pouvait le rejoindre. Ses yeux couleur noisette virèrent à un bleu gris serti d’une couronne verte, et il prononça des mots qui lui étaient inconnus jusqu’alors, Wyrdfelh pointée vers la tour :
- En elemi’at mana Urhir Ivandor.
Il ferma les yeux, laissant son énergie nouvelle, à moitié étrangère, s’écouler le long de son bras pour jaillir tout autour de son épée dont les écritures luisaient anormalement.
Et ils passèrent.
Grâce à ce sort, la partie la plus haute de la tour brisée dansait telle une ombre, translucide. La matière n’était devenue qu’air le temps d’une seconde éphémère. La dragonne pénétra ainsi dans la tour, sans dommage, et entreprit sa remontée, battant furieusement des ailes pour adopter avec difficulté une position verticale et sortir par le sommet de l’édifice. Eragon avait perdu dès l’instant où ils furent à l’intérieur son état second, et observait, médusé, ce qu’il avait accompli sans le vouloir réellement. Il avait lui-même créé une illusion, à l’instar de l’extrémité du dôme des Fanghurs, à Orgaramir. La paroi sombre de la tour avait repris le même aspect qu’auparavant, et c’est avec dégoût qu’il vit le Lethrblaka à demi décapité, gisant près de l’escalier de cristal. Un sang noirâtre et visqueux s’échappait des nombreuses blessures qui parsemaient son corps, infligées par Saphira et les pierres qui avaient tranché sa chair lors de l’impact. Néanmoins, il ne vit nulle trace du Ra’zac restant. Il allait vite s’apercevoir de ce qui s’était passer pour ses adversaires.
Ne pouvant plus rien pour l’effrayant rapace volant, Jormündur avait convoqué sa magie pour attirer le dernier Ra’zac à lui, malgré ses sifflements d’horreur en apercevant le vide en-dessous de lui, uniquement retenu par les chaînes invisibles de son maître. Cette procédure, assurément délicate, avait dû lui demander une attention absolue, et la perspective que la dragonne s’encastre dans la tour lui laissait à penser qu’il n’avait plus à se préoccuper d’eux. Aussi, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il vit en face de lui les quatre compagnons. Un rictus mauvais s’établit sur ses lèvres lorsqu’il aperçut l’elfe s’échappant légèrement de la patte avant droite de la dragonne, qui ne mit pas longtemps pour la remettre sur sa selle, son Dragonnier recevant sa belle avec une extrême délicatesse. Arya avait sombré dans l’inconscience, un liquide poisseux s’échappant à flots de son bras droit. Dans sa chute, elle avait dû heurter une des griffes de l’oiseau déchu, coupant en partie son artère brachiale, la vidant dangereusement de son sang. Rapidement, il déchira un pan de ses vêtements pour faire un garrot près de l’épaule afin de stopper l’hémorragie. Malgré son effroi de la voir dans un si piteux état, il n’en était pas moins admiratif. A elle seule elle avait vaincu un Lethrblaka et mis à mal un Ra’zac, qui se cachait maintenant dans l’ombre de son maître.
Les deux camps se fixaient intensément, court intermède dans leur rixe mortelle. Chaque monture paraissait mal en point, Saphira, tout comme le dernier Lethrblaka, supportant maintes blessures. Tous deux semblaient hors d’haleine, exténués par leur course poursuite incessante. Alors, Jormündur, ses yeux gonflés d’un feu démoniaque, fit signe à sa monture de redescendre au sol, tendance suivie par le Dragonnier et Saphira. L’issue de la bataille se jouerait au sol, l’un contre l’autre. Comme lors de la bataille des Plaines Brûlantes, Eragon allait affronter en combat singulier son rival, et cette perspective l’angoissait terriblement, car il ne se sentait pas la force, tout comme contre Murtagh, de pouvoir lutter très longtemps.
« Tu vas y arriver, Eragon, je suis avec toi » souffla Saphira.
Roran lui fit une petite tape sur l’épaule, grimaçant de douleur, et prenant une inspiration plus douloureuse que jamais, le Dragonnier s’ébranla pour sauter à terre. Jormündur en avait fait de même, attendant patiemment que son adversaire prenne place dans cette zone reculée de la cité. Une grande arche en marbre blanc siégeait au centre de la place, empoussiérée et ébréchée par les débris lors de la destruction de la cité. Ses pieds prenaient les traits de personnages humains, magnifiques statues à la gloire des héros de cette cité d’autrefois. Certains pavés avaient été arrachés du sol, pierres que l’on retrouvait fichées dans le mur d’enceinte de la ville. Alentour, quelques bâtisses faisaient grise mine, les pots en terre cuite ainsi que la terre elle-même étant abandonnés de toute trace de végétation. Les portes branlantes claquaient lugubrement de temps à autre, conférant une note des plus sinistres à cet instant.
- Et bien, je dois dire que tu m’as impressionné, Dragonnier. Je ne pensais pas que tu allais survivre jusqu’ici, il faut croire que ta dragonne ne t’a pas choisi pour rien finalement… Susurra l’Ombre d’une voix sournoise, emplie de cruauté. Néanmoins, Eragon ne répondait pas à la provocation, préférant rester concentré sur le combat qui allait indubitablement arriver.
- Mais malheureusement pour toi, ça ne te suffira pas. Ton pitoyable frère a eu la faiblesse de t’abandonner la dernière fois, mais je ne ferai pas cette erreur. Mon roi m’a demandé de te ramener à lui. Quant à l’état dans lequel tu t’agenouilleras devant lui, ce sera selon mon bon vouloir. Et je compte bien m’amuser un peu avant de te traîner jusqu’à la salle du trône, crois-moi !
La fureur qui faisait vriller ses tempes empoissonnait la raison du Dragonnier, tenant fermement Wyrdfelh par sa garde, prêt à l’affrontement. Jormündur s’en aperçut et s’en esclaffa de vive voix.
- Oh, j’ai eu mon compte de bruits de ferraille pour aujourd’hui, et j’en ai assez de jouer avec toi. On va passer aux choses sérieuses, et maintenant ! S’extasia Jormündur
Eragon venait de comprendre, horrifié, ce qui allait se passer. Comme il l’avait toujours redouté, un duel de magiciens l’attendait, et ses réserves plus que limitées en énergie lui faisaient craindre le pire. Il ne restait en effet plus qu’un seul joyau qui contenait du pouvoir, les autres ayant servi pour protéger Arya ou pour acculer l’Ombre derrière ses défenses. Il ne se sentait pas de taille pour se mesurer à lui, mais il n’eut pas le temps de réfléchir plus longtemps. A peine Jormündur avait-il achevé son monologue qu’une aura noire commença à l’entourer. Il se préparait à lancer ses forces mentales à l’assaut du Dragonnier, lequel s’efforçait de renforcer autant qu’il le pouvait les défenses de son esprit. Saphira avait fusionné avec sa moitié pour lui venir en aide, mais elle devait alors protéger son âme autant que celle de son ami, l’Ombre pouvant toucher alors l’un pour atteindre l’autre.
Puis il attaqua.
L’explosion de magie qui les atteignit était d’une force inouïe. Jamais ils n’avaient connu pareille violence lors d’un contact mental, et la déferlante d’énergie qui s’abattait sur eux les acculait derrière leurs retranchements, leurs premières barrières ayant cédé sous la force de cet impact démentiel. Tel un gigantesque bélier, l’Ombre frappait sans cesse le refuge de leurs esprits, ne leur laissant aucun répit. Jormündur ceinturait sans aucune faille les forces vitales d’Eragon et Saphira, ne leur laissant aucune chance de fuite, encore moins de contre-attaque. Il les dominait de toute sa puissance, jubilant devant ce spectacle. Plus qu’un petit effort, et il pourrait s’introduire dans les fissures qui ne tarderaient pas à apparaître. Le Dragonnier sentait ses forces l’abandonner, tout comme sa connexion avec la dragonne faiblir. Arya ne pouvait pas lui venir en aide, et Wyrdfelh lui était absolument inutile. Il ferma alors les yeux autant que son esprit.
Tout était fini.
Jormündur broya les derniers filaments de résistance et s’empara de l’esprit du Dragonnier, celui-ci s’amenuisant comme peau de chagrin. Eragon ne parvenait plus à discerner les sensations les unes des autres. Tout n’était qu’une malfaisance cruelle et sans pitié. Il se blottissait au fond de son âme, bien que vulnérable à toute attaque. Tel un enfant inconsolable, il cherchait désespérément la trace de sa moitié, dont le silence le saisissait d’effroi. L’extase que devait ressentir son rival n’allait probablement pas s’en arrêter là. Il avait le pressentiment que le pire était à venir. A juste titre.
- Mes fidèles serviteurs, j’ai une dernière requête à vous soumettre, indiqua l’Ombre à ses sous-fifres près de lui.
- Oui, maître, nous ssssssssssssssommes à votre service, répliqua le dernier Ra’zac, non sans peine, à cause de ses multiples blessures.
- Ces charognards vous auront meurtris à jamais, j’en suis navré. En tuant les deux derniers mâles de votre espèce, ils vous ont condamnés à l’extinction. Aussi, ai-je besoin de vous pour venger cet affront.
- Tout ccccccccccccccce que vous voudrez, siffla le valet, à nouveau animé d’une flamme de désir vengeur.
La conscience de Jormündur engloba alors l’être entier du Ra’zac ainsi que celui de son dernier parent vivant, puis, sans prévenir, préleva toute la force vitale de ses compères, absorbant jusqu’au plus petit souffle de vie en eux, leurs deux corps tombant raides morts instantanément. Très minutieusement, il tria les informations qu’il avait obtenues, puis, avec un sourire des plus cruels, il rassembla ce qui allait lui servir pour punir le Dragonnier. Il lança impitoyablement ses trouvailles, gravitant autour de son âme, sur l’esprit du jeune homme. Tout son être hurla de douleur, bien que son corps ne pouvait le retransmettre autrement qu’à travers ses muscles raidis par la souffrance qu’il endurait, maintenu en position de fœtus sur le sol. Jormündur avait, dans sa créativité démoniaque, convoqué les souvenirs de ceux ayant péri sous la férule de ses hommes de main, leurs âmes éthérées criant de désespoir et de vengeance, réclamant un repos salutaire. Persécuté, tiraillé en tous sens, Eragon hurlait intérieurement de douleur, comme si on brûlait à vif la moindre parcelle de son corps. Chaque âme en peine le traversait et lui soumettait les douleurs atroces qu’elle avait subies lors de sa lente agonie aux mains des Ra’zacs. Il s’était perdu dans le regard d’une jeune fille égorgée sans sommation, comme si son propre cou s’était ouvert sur-le-champ. Un autre filin de souvenir le transperça, celui d’un négrier de Dras-Leona, paralysé par le souffle putride de ses ravisseurs. Il sentit une lame profondément enfouie dans son ventre, faisant déverser ses viscères hors de son corps tandis qu’il aspirait pour la dernière fois une goulée d’air. Un homme emprisonné dans un cachot glauque, infesté de vermines, dont les mains avaient été brisées par les coups de becs rageurs des Ra’zacs, suçant jusqu’à la dernière goutte de moelle contenue dans ses os. Il agonisait à petit feu, soumis à un interrogatoire cruel, amputé à chaque fois d’une partie de son corps au moindre refus de coopération. Eragon n’avait plus aucune conscience de lui-même, il était à la fois un rien abyssal et l’ensemble de ses victimes, supportant chacun des sévices de ces âmes meurtries comme si elles étaient les siennes. Le Dragonnier disparaissait peu à peu pour ne devenir qu’une victime comme les autres. Il allait être consumé par l’amertume de ces formes disparates, à leur tour bourreaux contre leur gré. Il remontait le temps, depuis les premières victimes jusqu’aux plus récentes, et les dernières volutes d’effroi prirent définitivement possession de lui. Il se revoyait chez lui, à Carvahall, observant les deux rapaces jubiler tandis qu’il hurlait de douleur. Il sentait tout son être brûler de l’intérieur. Il les implorait d’arrêter, les assurait qu’il ne savait rien. Et ils recommençaient. Le liquide s’écoulait pour tomber sur son ventre, s’étalant jusqu’à sa jambe droite, lui arrachant de nouveaux cris. Les larmes coulaient à profusion sur ses joues ridées, rougies par la violence de la douleur. Il suppliait ses bourreaux de le croire, mais surtout d’en finir. Il n’avait pas la force de résister plus longtemps. Mais ils le laissaient agonir là, en silence, dans les débris de sa bâtisse ravagée, seul. « Ccccccccce n’est pas grave, nous trouverons ton misérable neveu, et ta résistance lui en coûtera un dur châtiment, vieux chien galeux ! ». Eragon était en fait devenu son oncle Garrow. Il avait subi la torture des Ra’zacs lorsqu’il s’était échappé au dos de Saphira. Malgré les affres de son corps à demi brûlé par l’huile de Seithr, Eragon reprenait quelque peu conscience de son identité en ayant vécu les derniers instants de celui qui l’avait élevé comme son propre fils. Une tristesse infinie emplissait son cœur, criant de désespoir, et bientôt de haine, rongé par une soif de vengeance insatiable. Il allait devenir comme ces âmes errantes, à jamais condamnées à hurler vainement de désespoir et de vengeance. Son être se décomposait en fins lambeaux qui se répandaient dans le néant absolu.
« Tu es celui que j’aime, Eragon ».
Une voix féline caressa tout son être, redonnant forme et force à l’esprit du jeune homme. Arya s’était introduite en lui comme le souffle de la brise en été. Comment, il ne le savait pas, et ne s’en souciait guère à dire vrai. Elle lui insuffla une vie nouvelle, mais bientôt ternie par une peur sans nom. En s’exposant ainsi, elle devenait une proie facile à l’appétit carnassier de l’Ombre. L’elfe émit alors un cri suraigu de douleur, signe qu’il ne s’était pas trompé. Elle était assaillie par les esprits qui l’avaient torturé.
« Nooooooooonnnnnnnnnnnnn ! » Hurla mentalement le Dragonnier.
Mais son corps ne répondait plus aux ordres qu’il lui dictait. Roulé en boule à quelques mètres de l’Ombre, il n’avait plus aucune force pour combattre son ennemi qui allait tuer son amour, très fragilisée par ses précédents combats. Il allait la torturer devant ses yeux, sans pouvoir lever un seul petit doigt pour l’en empêcher.
Un murmure, plus faible que la perception légère du souffle du vent faisant résonner doucement les parois rocheuses d’une grotte.
Eragon semblait entendre quelqu’un psalmodier des mots incompréhensibles au loin. Une voix féminine paraissait vouloir entrer en contact avec lui, aussi mit-il toute sa volonté pour s’agripper à cette sensation disparate, en vain. Elle avait disparu, laissant place à un désespoir sans fin. Son esprit devait lui jouer des tours.
Un chuchotement plus intense, empli d’une once de magie.
Une mélodie à la fois dangereusement puissante et incomparablement envoûtante s’approchait de lui et tentait de nouer un lien entre eux deux. Il étendit son esprit dans sa direction, s’efforçant de renforcer, sinon de maintenir, cette lueur d’espoir. Il s’abandonna entièrement à cette mystérieuse inconnue qui tentait d’interférer dans les événements récents, sans prendre la précaution de connaître ses intentions.
Alors, une décharge d’énergie pure le traversa et s’empara de lui aussi facilement que d’un pantin. Ses yeux brillaient à nouveau d’un éclat bleu-gris avec une teinte verte, et, leurs efforts combinés dans un unique but, Eragon et cette mystérieuse personne parvinrent à créer une brèche dans les défenses de l’Ombre et s’y infiltrer sans état d’âme. Le jeune homme, accompagné de son nouvel ange gardien, s’accrochait de toutes ses forces à Jormündur, lequel se débattait comme un diable pour recouvrer sa liberté. Le Dragonnier avait installé un pont de magie avec son adversaire, et il devait s’en servir pour le mettre à bas. La femme cessa peu à peu d’influencer le jeune homme à mesure que Saphira, complètement bouleversée, retrouvait son ami, fusionnant totalement avec lui. Déterminé, puisant sans vergogne dans l’énergie que lui offrait sans retenue sa dragonne, il maintint ce lien avec Jormündur, lequel paniquait de plus en plus, et vint y chercher ce dont il avait besoin. Malgré sa réticence à la faire souffrir, il s’approcha de l’esprit d’Arya, l’investit totalement, sans douceur, afin d’attirer le plus rapidement possible à lui les âmes damnées qui l’avaient torturé avant de s’en prendre à l’elfe. Il leur imposa sa volonté, dorénavant maître de la situation, et elles s’engouffrèrent dans le lien de magie qui unissait le Dragonnier à l’Ombre. Elles se déversèrent avec avidité dans la conscience de Jormündur, ne faisant alors plus attention au Dragonnier, uniquement dictées par leur haine viscérale pour cet être responsable en partie de leurs maux. Vidée de toute présence étrangère, Arya s’écroula aussitôt, gisant sur le sol, inerte. Malgré l’alarmante situation de sa bien-aimée, Eragon devait achever une fois pour toute ce combat. Il se releva avec difficulté, puis avança, un pied devant l’autre, vers son ennemi qui déversait l’intégralité de son pouvoir dans l’unique but de rompre ce lien, et ainsi de reprendre le contrôle des événements. Wyrdfelh profondément ancrée dans sa paume scintillante, Eragon mangeait centimètre après centimètre la distance qui le séparait de Jormündur, plus concentré que jamais à garder le contact avec l’Ombre malgré sa répugnance qu’il lui inspirait, et aussi sa douleur. La torture à laquelle était soumise son ennemi s’échappait de façon erratique à travers ce pont et le touchait en ricochet, mais il pouvait le supporter. Il le devait. Il ne fallait pas qu’il échoue. Pour les peuples libres. Pour Saphira. Pour Arya.
Puis la flamme rougeoyante du mal s’effaça des yeux de l’Ombre. Eragon avait planté profondément sa lame bleutée, en plein cœur, perforant le corps de l’Ombre. Aussitôt, l’atmosphère ténébreuse disparut, engouffrée dans l’âme noire de celui qui possédait le corps de cet humain. Il allait mourir à cause du parasite qui l’avait consumé à petits feux. Attristé, le Dragonnier observa Jormündur agoniser, ses yeux marrons emplis de larmes, injectés de sang.
« Dis…dis-moi que…que tu ne l’as pas guérie, Eragon. S’il te plait… » Souffla-t-il douloureusement alors qu’un liquide rouge vif s’écoulait de sa bouche, éclaboussant l’armure du jeune homme.
« De quoi parles-tu ? » S’inquiéta-t-il, redoutant le pire.
« Elva. Elle est derrière tout ça… »
Incapable de s’accrocher à la vie plus longtemps, ses paupières tombèrent pour la dernière fois sur ses yeux maintenant vitreux. Jormündur était désormais mort, mais il avait, à travers ses dernières paroles, ouvert une petite fenêtre derrière laquelle se cachait une effrayante vérité. Eragon s’écroula au sol, berçant le corps de son adversaire déchu, pleurant toutes les larmes de son corps. Il ne voulait pas y croire. Ce n’était qu’un cauchemar, duquel il ne parvenait pas à sortir. Il avait lui-même créé son propre bourreau. En la bénissant, elle avait dû capter l’âme noire du chef en second des Vardens, et elle s’en était imprégnée avidement, ne pouvant empêcher cette possession de son corps et de son âme. En la guérissant, il lui avait donné les moyens de contrôler parfaitement les émotions des autres, sans en souffrir, pouvant à loisir distiller sa malfaisance aux personnes autour d’elle en modifiant leurs perceptions. Eragon restait tétanisé. Il avait façonné lui-même l’arme de son ennemi.
La nuit noire plongeait dans les ténèbres les plaines ocres en face de la grande citadelle de Cithri. Deux gardes somnolaient sur les remparts de la cité, veillant à leur manière sur l’imposante porte en bois massif donnant accès à la place fortifiée. Ils étaient protégés par de hautes murailles, observant l’extérieur par des meurtrières à côté desquelles étaient disposés des flèches et des arcs prêts à servir. Des flambeaux illuminaient le sol poussiéreux sur une zone de dix mètres devant la porte. Une silhouette sortit alors de l’ombre, encapuchonnée dans un voile sombre, son châle grisâtre mettant en valeur ses atours généreux. D’une démarche assurée, elle s’approcha de l’immense porte sertie de barres métalliques, dans laquelle un petit carré de bois devait servir comme ouverture pour communiquer avec le soldat de garde, la nuit. Elle frappa alors trois fois, une voix rauque lui sommant de s’identifier, avant d’écarquiller les yeux de surprise en ouvrant le loquet.
Eragon reprenait difficilement conscience de ce qui l’entourait. Son esprit, mêlé passionnément avec celui de Saphira, réfléchissait à une allure ahurissante aux conséquences que tout cela impliquait. Elva se rendait droit sur Nasuada, ce qui la mettait en danger de mort. Pensant que lui et sa dragonne étaient hors d’état de nuire, elle pouvait maintenant se débarrasser de la reine quand elle le désirait, et réduire au silence tous les rebelles. Avec du recul, il paraissait maintenant évident qu’Elva avait monté de toute pièce la fausse tentative d’assassinat de Nasuada par le groupe de la Main Noire, sauvant comme prévu la reine, entrant aussitôt dans ses bonnes grâces. Il fallait réagir, et partir d’ici au plus vite pour sauver ce qui pouvait l’être encore.
« Saphira, ressors vite par le cristal et préviens Trianna aussitôt ! »
Ses pupilles se dilatèrent et le Dragonnier engouffra une grande goulée d’air. Il constata alors avec horreur qu’Arya gisait au sol, inconsciente. Paniqué, il lâcha le corps de l’Ombre pour rejoindre sa belle, craignant le pire pour elle, ne s’apercevant même pas que son cousin avait disparu, ni de la tempête de poussière provoquée par le départ de sa dragonne.
Roran s’était engouffré dans la tour brisée. L’odeur pestilentielle qu’émettait le Lethrblaka gisant au sol atteignant ses narines, lui donnait des haut-le-cœur.
Il s’engouffrait dans les pièces qui ceinturaient l’édifice, dans l’espoir fou de retrouver sa bien-aimée. Il inspecta pièce après pièce, les fouillant minutieusement. Il arrivait à l’autre bout de la tour lorsqu’il fut bloqué par une porte fermée à clé.
- KATRINAAAAAA ! Hurla-t-il.
Rien. Un silence absolu.
- Réponds-moi, s’il te plait, chuchota-t-il, les larmes lui montant aux yeux, découragé.
C’est alors qu’un faible murmure parvint à ses oreilles :
- Roran, aide-moi.
La voix de Katrina anima l’esprit du jeune homme d’une nouvelle étincelle de vie. Elle était là, juste derrière cette porte, tout près de lui. Revigoré, il tenta à plusieurs reprises de défoncer la porte avec son épaule gauche, manquant de la luxer lors de sa dernière tentative. Sa douleur à son autre épaule ne s’en faisait que plus ressentir, les impacts brutaux avec la porte résonnant sur l’ensemble de son corps épuisé. Mais la dernière barrière qui le séparait d’elle ne cédait pas, vile provocatrice.
- Je reviens, mon amour.
Il s’éloigna alors de la porte au pas de course, rejoignant le centre de la tour, près du Lethrblaka mort. Arrivé sur place, son cœur battant la chamade, il tourna la tête dans tous les sens, et aperçut enfin ce qu’il recherchait. Son marteau, qu’il avait jeté sur l’Ombre pour sauver son cousin, gisait près de l’aile droite de la créature. Aussi vif que l’éclair, il la contourna pour récupérer son arme de prédilection, et retourna sans tarder devant l’antre de sa belle.
- Roran, aide-moi.
- Je suis là, Katrina. J’arrive.
Avec une folie furieuse, il fit résonner son marteau contre la porte en bois, qui se révéla toujours résistante face à l’assaut de Roran. Son visage se crispait de douleur à chaque coup, mais il ne bronchait pas. Après cinq minutes de lutte acharnée, quelques craquements se firent entendre, conférant d’autant plus de hargne au jeune homme, jusqu’à ce qu’un monceau de bois soit arraché à la porte. Aussitôt, il agrandit le trou jusqu’à faire apparaître un orifice assez grand pour s’y glisser. Il l’enjamba, et la vit, sa bien-aimée, attachée au mur par des fers au niveau des chevilles. La pièce était quasiment nue, un petit renfoncement se cachant au fond, dans l’ombre.
- Katrina !
Il accourut auprès d’elle et des larmes de joie s’écoulèrent d’elles-mêmes sur ses joues. Elle semblait souffrir, mais était bel et bien vivante. Il s’assit auprès d’elle et la prit dans ses bras, Katrina se blottissant contre sa poitrine de manière absente, Roran la pressant tendrement contre lui. Ils restèrent ainsi durant de longues minutes, savourant ce moment tant attendu. Il la berçait tout contre lui, lui chuchotant des mots rassurants au creux de l’oreille.
Délicatement, comme s’il touchait un objet précieux pouvant se casser à la moindre brusquerie, il la libéra de son étreinte chaleureuse pour contempler son visage, caché par ses cheveux hirsutes. Sa peau, ternie par la saleté et la poussière, avait un teint cireux. La vitalité qui l’animait autrefois semblait l’avoir abandonnée, ce qui crevait le cœur du jeune homme d’une lance impitoyable.
- Je suis là maintenant, tu es sauvée, lui murmura-t-il amoureusement.
Elle semblait absente, les yeux dans le vide. Elle commença alors à se balancer d’avant en arrière, machinalement, et prononça :
- Roran, aide-moi.
- Je suis là mon amour, ne t’inquiète plus. Que t’arrive-t-il ? Lui répondit-il, décontenancé.
Elle ne répliqua pas, exaltant l’angoisse de son fiancé. Soudain, elle lui dit toujours de la même voix aiguë, exprimant une peur non feinte.
- Roran, aide-moi.
Ce dernier contempla Katrina d’un regard horrifié.
- C’est bon, mon cœur, ils ne reviendront plus, lui dit-il, en la secouant légèrement.
Nouvel instant de silence pesant.
- Roran, aide-moi.
Elle continuait de se balancer, le regard vide, émettant uniquement ces trois mots, comme si elle ne pouvait plus faire que cela.
- Mon dieu, que t’ont-ils fait ?
Saphira vola quelques instants à travers la cité jusqu’à apercevoir l’éclat bleuté du cristal qui la renverrait à l’extérieur. Elle devait prévenir elle-même les Vardens du danger qu’ils encouraient, et alors elle reviendrait chercher ses compagnons à l’intérieur d’Urhir Ivandor. Sans aucune retenue, elle plongea aveuglément dans l’immense diamant, prête à ressortir de l’autre côté, chaque seconde étant précieuse. A son contact, le cristal, tel un mur indestructible, la repoussa violemment contre les bâtisses non loin, qu’elle écrasa sous son poids. Saphira gisait là, sa tête reposant tout près de la fontaine asséchée qu’ils avaient aperçue à leur arrivée, inconsciente. Ils étaient tous coincés dans les murs de la cité.
- Et bien, vous ne reconnaissez plus votre reine ?
- C’est que…je croyais que vous étiez en route pour Aberon…je pensais que…
- Vous n’êtes pas payé ici pour penser, mais pour obéir aux ordres. Ouvrez-nous, garde !
Il semblait légèrement troublé. L’ombre du voile donnait un aspect assez étrange au visage de la femme, mais sa peau noire ne pouvait donner lieu à aucune erreur.
- Ou…oui, bien sûr, ma reine, répondit le garde, tout penaud. OUVREZ LA PORTE !
Dans un cliquetis métallique, de lourdes chaînes tirées par des contrepoids gigantesques glissèrent dans les rouages pour faire pivoter les portes vers l’intérieur, laissant entrevoir la cité. Alors, au loin, un contingent de soldats apparut, hommes armés lourdement, mais n’affichant aucune armoirie. Les gardes observaient le spectacle d’un œil inquiet, mettant un arrêt à la procédure en cours.
- Que faites-vous ? Dit la reine d’un ton glacial, qui mit le garde en chef au défi de répliquer.
- Ma…ma reine, qui sont ces hommes, et que font-ils ?
- Ce sont les renforts envoyés par Jormündur. Il a convaincu Tábor de lutter ensemble contre notre roi. Plus de dix mille soldats rejoignent nos rangs aujourd’hui, et d’autres suivront. Faites-les entrer à l’intérieur des murs de la cité, ils sont éreintés par le voyage.
- Avec grand plaisir, ma reine. Nous festoierons en l’honneur de leur courage ! Répondit-il, un grand sourire aux lèvres.
Le soldat fit signe de continuer la manœuvre, tandis que les nouveaux arrivants avançaient d’une marche militaire impeccable, rentrant petit à petit dans l’enceinte des murs de Cithri. Il y avait de lourds combattants munis de flamberges, d’autres avec des haches, et à la fin des archers plus légers. Sans crier gare, ces derniers tendirent leurs arcs, munis rapidement de flèches, et tuèrent sans sommation tous les gardes présents en cette nuit.
- Allez-y, fiers sujets de votre roi, tuez-les tous, soyez sans pitié avec ces chiens de rebelles ! Intima Undora, se dévoilant sous un jour plus maléfique que jamais, déversant sa cruauté dans tous ses hommes de main pour leur insuffler sa propre soif de sang. QU’ILS MEURENT TOUS !