Lorsque le passé rejoint le présent

Chapitre 13 : Lorsque le passé rejoint le présent

 

      Sur les plaines désertiques reliant la capitale à Dras Leona, à la lueur du soleil couchant, un joyau de couleur rubis magnifiait le ciel de la lumière qu’il rayonnait. Il ne faisait nul doute que Murtagh et son dragon, Thorn, exhalaient la joie de vivre, si heureux de se retrouver à nouveau en liberté. L’astre de vie, qui surplombait l’horizon avec le teint délicat que prend une pièce de cuivre ancienne leur semblait si doux qu’ils mirent quelques heures à y croire. Oui, ils étaient enfin libres ! La chaleur qui irradiait la moindre parcelle du visage du Dragonnier lui donnait du baume au cœur, soignait ses plaies mieux que n’importe quel sort de guérison. Il n’avait plus ressenti cela depuis la caresse fiévreuse de sa mère, Selena, lui soutenant de ses mains ses joues humidifiées par les quelques larmes qu’il n’avait pu contenir, lui transmettant un dernier regard, mélange subtil d’une confiance absolue en son fils et d’une terrible peur en observant l’ombre de son mari qui restait stoïque, écarté de la scène. Puis elle s’en fut. Une douleur sourde lui meurtrissait alors le cœur, mais il savait dès lors que sa mère ne subirait plus les affronts et autres accès de rage de son père. Qu’elle reposait maintenant en paix. Qu’elle était fière de lui, jusqu’au bout. Et il se jura qu’il en serait toujours ainsi. C’est donc sur cette note d’espoir qu’il voyageait aux côtés de son ami, sous la demande express du roi afin de calmer les ardeurs de Tábor, voguant dans l’espoir secret de trouver un moyen de rompre ses chaînes et de retrouver la dernière famille qu’il lui restait, son frère, Eragon. Ensemble, il pourrait vaincre ce tyran, et redonner un nouveau souffle à l’âge des Dragonniers. Ensemble…

« Oui c’est un beau rêve, Murtagh, mais le chemin est encore long et semé d’embûches avant que nous y parvenions. Je sais que c’est ton vœu le plus cher, et assurément le mien aussi. Mais si tu veux survivre aux épreuves qui nous attendent, il faut rester lucide. Pour le moment, faisons ce que nous a ordonné le roi, et avertissons Eragon du danger qu’il encoure en laissant ce vil traître de Jormündur agir à sa guise au sein des Vardens. On avisera par la suite, si nous en réchappons. »

      Le jeune Dragonnier sentait que son compagnon n’adhérait pas totalement dans son entreprise périlleuse de sauver son frère. Aux yeux de Thorn, cette idée paraissait absolument farfelue, les mettant tous deux en danger sans justification valable à ses yeux. Cependant, il percevait le désir qu’éprouvait son Dragonnier. Cette nécessité d’accomplir quelque chose de bien dans sa vie semblait primordiale, voire même vitale pour lui. Ainsi, malgré toutes ses réticences, il le suivrait dans n’importe quelle voie qu’il emprunterait. Il se devait d’être avec lui, tout simplement.

« Je sais que tu n’es pas très enjoué de faire ça pour mon frère. Mais c’est important pour moi ».

« Je sais Murtagh, et c’est pour cela que je t’accompagnerai où que tu ailles, quoique tu décides. Contre vents et marées nous nous dresserons toujours ensemble contre nos ennemis ».

Un petit sourire s’esquissa sur les lèvres du brun. Il avait enfin retrouvé la complicité qu’il partageait avec son dragon, si ce n’est plus. Les souffrances endurées et l’éloignement du château avaient au moins eu cela de bon !

      C’est donc dans cet état d’esprit enveloppé d’une gaieté sans faille qu’ils mirent pied à terre le long d’une petite rivière qui coulait non loin d’eux. Plusieurs animaux, dont des daims et des sangliers, s’étaient écartés de cette source pure nécessaire à la vie en entendant les battements d’ailes de l’immense créature, qui représentait à leurs yeux une menace bien trop dangereuse pour se risquer à attiser son courroux en restant immobiles. Tout autour du sillon créé par l’eau poussait ça et là une végétation exotique assez dense. Murtagh n’aurait donc pas de mal à se rassasier avec des fruits peu communs à la cour du roi, comme des bananes, des grenades ou encore des noix de cocos. D’ailleurs ces dernières lui résistèrent assez longuement pour l’exaspérer jusqu’à le forcer à rompre la coque par magie, l’aspergeant de lait sous la force de l’explosion.

« Ah, la patience et toi… »

« Ah ah ah ! C’est ça, moque-toi bien. Continue ta chasse et laisse-moi me débrouiller, tu me déconcentres ».

Il savait qu’il avait mis le feu aux poudres. A juste titre.

« Ah et bien maintenant ça va être ma faute ! Non mais quel toupet ! Et… »

Murtagh laissait son dragon écarlate continuer ses réprimandes, bougonnant, exprimant son mécontentement en lançant de temps en temps des jurons assez peu courtois. Il semblait pris de fou rire. Cela ne lui était pas arrivé depuis une éternité. Son mal de ventre, ainsi que les quelques larmes de joie cessèrent lorsque Thorn s’aperçut du subterfuge, faussement outré du comportement de son compagnon. Il décida donc de se concentrer sur la chasse aux sangliers, fort mécontent du mauvais tour que lui avait joué son Dragonnier, sans lui laisser le plaisir de ressentir sa frustration légèrement amusée.

      Le jeune homme se mit donc en quête de quelques branches de bois afin d’allumer un feu. Il aurait très bien pu les convoquer par magie, mais il prenait un réel plaisir à accomplir cette tâche, unique moment de détente et de plaisir depuis son retour au château du roi. S’adonner à ce petit travail lui permettait d’oublier un temps soit peu ses objectifs et ses craintes. Ainsi, au bout d’une demie heure il revint près de leur campement – si l’on peut dire ainsi, car uniquement constitué d’un drap et d’une couverture chaude comme seules parures pour la nuit – les bras chargés de brindilles, de petits rondins de bois, mais aussi de quelques fruits du cocotier. Il ne voulait pas en rester là, cela ferait bien trop plaisir à son dragon qui n’attendait certainement qu’une occasion pour railler son ami et ainsi accomplir sa petite vengeance.

Aussi déposa-t-il ses trouvailles au centre d’un cercle de pierre. Il embrasa le bois en prononçant le sort de feu, brisingr, aussi facilement que de se moquer de son dragon, et recommença sa bataille avec la corne de la noix qui résistait tant bien que mal à ses assauts. Des perles de sueur commencèrent à goutter depuis la base de ses cheveux, s’étalant indélicatement sur son front. Il s’assura donc avec la plus extrême vigilance que Thorn ne se trouvait pas dans les parages, et éclata doucement l’écorce du fruit à l’aide de sa magie. A peine avait-il porté le doux liquide à ses lèvres en signe de victoire que le dragon écarlate mugit d’une voix railleuse :

« Même une noix te résiste ! Et dire que tu es Dragonnier, laisse-moi rire ! »

Le jeune homme accepta la petite vengeance sans broncher. C’était de bonne guerre après tout !

« As-tu bientôt fini ta partie de chasse ? Mon ventre crie à tout rompre, et à vrai dire je comptais sur toi pour… »

« Ben voyons, il faut que je te livre un gibier maintenant ! »

« Oh, ne fais pas ta tête de mule s’il te plait ! »

« … »

« Bon d’accord je m’excuse de m’être moqué de toi. Satisfait ? »

« Mouais… Bon tu veux quoi ? Daim, sanglier, biche… ? »

« Euh…tu oublies que je ne suis pas un dragon, je ne suis pas si vorace ! Non, un lapin me suffirait amplement ».

« Pfff, petit joueur ! »

Et sur cette franche camaraderie, ils entamèrent une agréable soirée à discuter de choses et d’autres. Thorn avait insisté pour cuire un deuxième lapin, soit disant qu’un petit digestif ne lui serait pas du luxe, ce qui fit bien rire Murtagh. Le ventre bien plein, il se roula en boule près de celui tout lisse du dragon, et sombra peu à peu dans l’inconscient, enveloppé par cette chaleur si rassurante. Ils semblaient ne s’être jamais sentis si heureux de leur vie.

      Les images défilaient dans la tête du dragonnier. Certains souvenirs réapparaissaient plus nets que jamais.

Il se revoyait enfant, dans leur demeure près d’Urû’baen, cueillant les plus belles fleurs qu’il pouvait couper dans leur magnifique jardin dont les fragrances subtiles se mélangeaient à faire tourner la tête. Le regard émerveillé de Selena lorsqu’il lui donna le bouquet, une immense fierté dans le regard.

Puis une autre pensée vint abruptement supprimer la dernière, sans relation apparente. Eragon et lui semblaient pêcher au bord d’un lac, qu’il ne reconnut pas d’ailleurs, sur une petite barque, partageant un moment de tranquillité avec son frère. Tout y paraissait si serein, si parfait.

Il s’émerveillait devant cette complicité avec cet être qu’il aimait tant, mais qui devait probablement le haïr.

Puis une bagarre puérile entre les deux personnages, Murtagh parvenant à mettre à l’eau son frère, s’esclaffant de rire sous l’œil penaud mais amusé d’Eragon. Il lui tendait la main afin qu’il remonte au sec. Ce dernier la prit, et son visage se transforma subitement en une énorme face, toute noire, écailleuse.

Le rêve avait pris un nouveau tournant, plus effrayant, plus alarmant.

Murtagh désirait couper le lien qui le retenait à cette odieuse créature, lorsque cette dernière s’ébroua, prononçant d’une voix caverneuse et menaçante :

« N’OUBLIE PAS CE QUE TU AS VU LA PREMIERE FOIS ! MUUUURTAGH ! »

La voix s’accompagna à la fin des énormes yeux noirs de la bête qui fixait dangereusement ceux du dragonnier, le remplissant d’effroi. Sous la peur de ce contact avec ces deux terrifiants globes, Murtagh reprit soudainement conscience, le cœur battant la chamade, de la sueur lui collant les cheveux sur son front tout moite. Ses poils s’étaient hérissés partout sur son corps, tous ses sens mis en alerte. Une nouvelle fois, l’avertissement de Shruikan le mettait en garde. Il fallait en tenir compte, car il pressentait la menace qui le guettait à chaque instant, sans pouvoir la distinguer.

     

« Qu’y a-t-il Murtagh ? »

« C’est encore ce rêve. Cet avertissement de Shruikan qui hante à nouveau mon sommeil. Je sens que c’est important, mais je ne parviens pas à déceler la petite étincelle qui me permettrais de comprendre ».

« Il faut que tu te remémores tout ce que tu as perçu dans l’esprit si noir de cette malfaisante Undora ».

Quelques petits filets noirs s’échappaient de ses narines à l’égard des souvenirs douloureux des moments passés en compagnie de l’Ombre.

« Mais j’essaye Thorn, je ne fais que ça ! Mais je ne comprends pas ce qu’il y a d’assez important pour me faire paniquer de la sorte ».

« Je sais jeune maître. Nous saurons bien assez tôt ce qu’il adviendra de tout cela, alors rendors-toi et ne laisse plus ces pensées pénétrer ton esprit ».

« J’essaierai » répondit-il d’un ton maussade.

Avec difficulté, les bras de Morphée resserrèrent leur étreinte autour du jeune homme, ne lui procurant qu’un sommeil agité sous cette tente rougeâtre que constituait la fine membrane de ses ailes.

      Les yeux tiraillés de douleur, plus fatigués que jamais, Murtagh se leva complètement ahuri par cet apparent manque de repos. L’avertissement de Shruikan semblait le vider de toute son énergie, toute sa volonté et gaieté de la veille. Seul un teint dur et froid transparaissait sur son visage. D’un accord tacite, les deux compagnons s’accordèrent à ne plus revenir sur cet intermède, voulant profiter au maximum de ces « vacances » comme aimait le sous-entendre le dragon écarlate. Ainsi, dans un silence de plomb, Murtagh rassembla rapidement le peu d’affaires qu’il avait éparpillées près de leur couche, monta le paquetage sur le dos de sa monture et ils gravirent le ciel en direction de la cité de Dras-Leona. Durant cette escapade en plein air, il somnola de temps en temps, malgré les quelques acrobaties que s’évertuait à faire Thorn pour extérioriser l’immense joie qui le faisait tressaillir dans cette étendue sauvage.

      En quelques heures les contours abrupts de la cité apparurent, surmontés de la pierre noire, malfaisante, de Helgrind. Depuis la ville, les citoyens qui grouillaient à cette heure-ci de la journée dans les rues, qui s’étouffaient les unes des autres, n’apercevaient qu’un point rouge scintillant dans le ciel, lorsqu’ils daignaient regarder de leurs yeux cupides plus haut que les montres et autres richesses des passants.

      Les deux compères s’appliquèrent donc à éviter d’être vus, par les passants d’abord, mais surtout par les Ra’zacs. Il ne fallait pas qu’ils les voient s’il voulait avoir une chance de poser son message à l’abri des regards indiscrets.

« Thorn, il faut que j’y aille à pied. Et seul ».

« Non mais tu es fou, s’ils te repèrent, je ne donne pas cher de ta peau. Tu crois que je vais te laisser courir ce risque ? »

« Pourtant il le faut bien, ce serait encore plus risqué si tu m’accompagnais ! »

« Et tu as un peu pensé à moi s’il t’arrivait malheur ? Eragon de ci, Eragon de là, ça pour penser à lui, tu n’es pas avare, mais lorsqu’il s’agit de notre survie, de MA survie, cette fois-ci cela parait bien secondaire à monsieur ! »

Murtagh n’avait jamais vu son dragon aussi en colère contre lui. Il savait qu’il n’appréciait guère cette mission, mais le voir s’énerver ainsi  le déstabilisa énormément. Il dut bien se rendre compte que l’avis de son partenaire, et surtout son soutien, semblait être devenu vital pour lui.

« Je suis désolé Thorn, je comprends ton point de vue, mais… »

« Si tu tentes de partir sans moi, ne t’attends pas à me revoir lors de ton retour ».

La voix cassante et rugueuse du dragon rouge exhalait la rage et la tristesse qui l’animait. L’ultimatum était clair, sans équivoque. Pour Murtagh, le choix paraissait cruel, sans réponse valable : Eragon ou Thorn ?

Ce dernier déposa sans délicatesse son passager sur le terre ferme, et repartit promptement se déchaîner contre le bosquet touffu non loin de là pour se défouler contre les pauvres arbres le composant, à défaut de le faire sur sa tête de mule préférée que constituait Murtagh. Malgré les suppliques de son Dragonnier, il coupa tout lien avec lui, le laissant choir dans ce dilemme.

Le soleil avait déjà parcouru une bonne partie de sa course hebdomadaire lorsqu’il se décida enfin à réapparaître devant lui, apparemment plus calme, mais toujours aussi cinglant.

« Alors qu’as-tu décidé Dragonnier ? Vas-tu m’abandonner ou me laisser t’aider ? »

Vue sous cet angle, la solution paraissait toute trouvée. Mais la peur qui le rongeait, celle de perdre son dragon si les événements prenaient une tournure catastrophique, semblait plus forte que tout autre raisonnement, aussi logique fut-il.

« Murtagh, en attendant la nuit nous pourrions rester quasiment invisible dans l’obscurité. Et tu ne devrais pas en avoir pour très longtemps là-haut, non ? Tu ne dois que la déposer pour qu’Eragon la perçoive, et on s’en irait une fois cette besogne accomplie. Même s’il nous repérait, ils n’auraient pas le temps de réagir que nous serions déjà partis. Et crois-tu vraiment qu’ils oseraient s’attaquer à nous ? Penses-tu que le roi l’accepterait ? »

Le dragon débitait son discours avec une vitesse ahurissante, ne lui laissant aucune possibilité de réponse. Ce dernier resta donc muet, assez penaud devant les propos raisonnés de son ami.

« …Alors, qu’en dis-tu ? »

« Ah ça y est, tu as fini ? »

« Tu veux me provoquer c’est ça ? Si c’est comme ça… »

« Non attends ! »

Le dragon suspendit son élan, ses pattes toujours bien plantées dans le sol.

« Merci » chuchota-t-il, sa voix étranglée par les quelques hoquets de chagrin, mais aussi de joie, qui l’envahissait.

Thorn le laissa donc déverser sur son cou, vigoureusement enserré par les bras musclés du jeune homme, la terrible tristesse qui s’était accumulée depuis toutes ces années. La mort de sa mère, la haine de son père, l’amitié perdue avec Eragon, qui devint soudainement un frère, puis la torture, physique et mentale, à Urû’baen. Même pour lui, qui cachait avec tant d’habileté ses sentiments aux autres, c’était dorénavant trop lourd à porter. Il avait craqué, enfin, et Thorn, malgré le désespoir qu’il ressentait à travers son lien avec le jeune homme, en était satisfait. Il se confiait totalement à lui, établissant une relation quasi fusionnelle entre eux. Il fallait qu’il l’aide. Grâce à lui, il serait en paix. Enfin, autant que possible.

« Murtagh, il faut nous préparer à notre projet de ce soir. Il nous faut être les plus furtifs et rapides possibles. As-tu tout préparé ? Fais-moi le voir de plus près s’il te plait ».

Le jeune homme obtempéra sans broncher, et déposa le collier près des yeux rougeoyants du dragon, observant minutieusement l’objet qui pendait de la petite chaîne.

« Jormündur – traître. C’est simple mais efficace. En voyant ça, il saura que cela vient de toi. Il comprendra peut-être ainsi le sort qui nous a été réservé, et il cherchera ainsi à nous délivrer de cet usurpateur ! »

« Oui je pense que ça ira. Je ferai un petit trou dans la pierre dure, de telle sorte que lorsqu’il ouvrira son esprit sur les alentours, ce qu’il ne manquera assurément pas de faire, il décèlera avec aisance l’irrégularité non naturelle que j’aurais créee. Il pourra donc la sortir avec un peu de magie. J’espère seulement qu’il ne sera pas trop tard ». 

« Malheureusement ce ne sera plus de notre ressort, nous avons déjà fort à faire pour éviter ces maudits Ra’zacs, puis avec Tábor ».

« Oui tu as raison. Attendons que la lune domine le ciel de son croissant discret pour nous aventurer au sommet de Helgrind ».

Le dragon acquiesça d’un petit hochement de tête.

« Thorn ? »

« Oui, qu’y a-t-il jeune maître ? »

« Merci. Merci d’être là, avec moi ».

Le dragon ronronnait de contentement, si heureux de toucher cette osmose nouvelle avec son compagnon. Ils restèrent donc là, silencieux, à profiter de cet instant de complicité qu’ils n’avaient encore jamais ressenti. Bien qu’il semblait pressé d’accomplir cette tâche qu’il considérait comme un devoir, il désirait plus que tout que ce moment dure une éternité.

      A la limite du nouveau jour, ils se décidèrent enfin à passer à l’acte. Tous deux tendus, ils s’envolèrent doucement dans les airs, contournant avec prudence le regard inquisiteur de la grande cathédrale de Dras-Leona. Thorn battait lentement des ailes, minimisant de fait le son qu’elles émettaient. Il leur fallait prendre le maximum de précaution.

« Murtagh, étouffe le bruit que je produis avec ta magie, je pourrais voler plus vite comme ça ».

« Oui bonne idée ! »

Le brun psalmodia quelques mots en ancien langage et le dragon semblait à nouveau pouvoir accélérer sans se préoccuper des brassements d’airs de ses membres puissants, même s’il se méfiait tout de même du danger qui pouvait venir de toute part. Chacun n’osait respirer dans cette atmosphère malsaine, de peur de réveiller les démons qui dormaient encore ici. En quelques minutes, Helgrind apparaissait plus menaçante que jamais. Sa pierre, plus noire que la nuit même, montrait des écueils sanguinaires, dans l’espoir d’apprivoiser des victimes potentielles. Elle surplombait toute la vallée, et les deux compagnons durent monter bien haut dans le ciel afin de pouvoir observer les sommets de la montagne, à la recherche de l’entrée du domaine des Ra’zacs. Seuls des pics acérés, tranchant comme des rasoirs, figuraient dans cet espace oppressant. Une flèche, plus haute que toutes les autres, d’une couleur cendre à faire pâlir un mort, attirait inexorablement les visiteurs vers elle, prête à leur lancer son courroux. Murtagh ne voyait dorénavant plus que par elle, envieux de rejoindre cette vile tentatrice. Heureusement il en était tout autre pour Thorn.

« Murtagh, réveille-toi, ce n’est que tromperie ! »

Aucune réaction. Le dragon devait donc ralentir son allure, déviant légèrement sa trajectoire, au grand mécontentement du Dragonnier.

« Mais qu’est-ce que tu fais ! L’entrée est par là ! Allez remets-toi comme il le faut voyons ! »

Le dragon ressentait toute l’exaspération dans la voix de son ami.

« Tu es sous l’emprise d’un charme, jeune maître. Reprends tes esprits ! »

Dès lors il mugissait tous deux comme des bêtes en furie, d’esprit à esprit.

« Mais tu es stupide ou quoi, les Ra’zacs n’ont pas de capacités magiques ! Fais ce que je te dis, je te l’ordonne Thorn ! »

« TU QUOI ? ».

Murtagh avait dépassé les bornes, exaltant la colère qui animait peu à peu son compère.

« Tu n’as aucun ordre à me donner, humain » reprit-il avec toute la défiance qu’il pouvait procurer à sa voix. « Tu es sous l’emprise d’un sort, et je comptes bien t’en délier. Crois-tu que j’ai tort ? Que nous ayons parcouru tout ce chemin pour nous diriger droit dans la gueule du loup ? »

Le jeune homme ne savait plus que faire ni que dire, perplexe devant les arguments du dragon.

« As-tu pensé à Eragon, ce qu’il deviendrait si nous échouions à cause de cette duperie. As-tu réfléchi à ce que je deviendrais, moi ? »

La soudaine peur qui violentait l’âme de Thorn fit reprendre pied Murtagh, comme le rideau vient s’abattre à la fin d’une pièce de théâtre. Sous leurs yeux ébahis, l’immense tour noire semblait se contorsionner, devenant peu à peu flou, translucide. En quelques instants, la froideur qu’elle inspirait s’évaporait comme neige au soleil, laissant apparaître une grande place ovale à sa base.

« L’entrée des Ra’zacs » chuchota Murtagh, subjugué par cet art qui avait failli le détruire.

« Et bien tu en as mis du temps à te reprendre. Qui avait raison finalement ? » Interrogea le dragon, enchanté par sa victoire sur l’entêtement de son ami.

« On ne peut pas dire que j’avais tort vu que j’étais sous l’emprise d’un sort. Je n’émettais donc pas d’avis de mon propre chef. Tu avais raison, certes, mais j’étais, disons…neutre ».

« Tu as vraiment un sale caractère ! » Renchérit aussitôt Thorn, bougonnant contre la pirouette de son partenaire, qui ne savait que trop bien qu’une mauvaise foi apparente le titillerait un temps soit peu.

« Il va falloir te poser Thorn, si… »

« Attends Murtagh, il nous faut résoudre le problème de cette magie noire. Comment peux-tu savoir qu’il n’y a pas d’autres tours qui tenteraient de nous neutraliser, voire pire ? »

« Oui tu as raison. Je vais observer s’il y a des indices qui nous permettraient d’en détecter. Il y en a toujours si tel est le cas » Enchaîna-t-il en ressentant la protestation de son partenaire qui allait surgir prochainement.

Le Dragonnier ouvrit ainsi son esprit sur les contours de la montagne maudite. Galbatorix l’avait formé à détecter toute forme de vie, apprentissage indispensable à tout Dragonnier qui se respecte, car vital dans les batailles. Il fut ainsi étonné de n’observer aucun signe de vie. Toute trace de végétation avait disparu, comme interdite par ce monument naturel, lui conférant une teinte encore plus lugubre qu’il n’avait pas encore perçue. Il s’attacha donc à scruter minutieusement les contours des parois rocheuses, en quête du moindre détail d’un autre piège. A son grand soulagement, tout paraissait normal. Enfin autant qu’on peut l’espérer dans un tel endroit.

      Avec la plus extrême prudence, ils descendirent en arcs de cercle dans le creux qu’avait laissé derrière elle la flèche imaginaire, n’émettant plus aucun son. Ils s’étaient imprégnés du silence de mort qui régnait ici. Dans un dernier effort, Thorn gonfla ses ailes afin de toucher délicatement le sol glacé de la montagne, ses griffes rétractées pour ne pas crisser sous ce contact fort déplaisant. Les contours des environs demeuraient dans le noir le plus total. Murtagh devrait se risquer à éclairer grâce à sa magie les reliefs des parois abruptes pour repérer l’antre des ces sales chiens.

Doucement, il murmura « Garzjla », et une petite boule de lumière rouge, chaleureuse, se dressa sur la paume de sa main droite. Il marcha lentement en direction d’un bord de l’ovale de ce parvis, étouffant au maximum l’écho de ses bottes de cuir de qualité. Soudain, sans prévenir, il rencontra douloureusement la pierre malfaisante de Helgrind, le déstabilisant, manquant de justesse de le faire tomber.

« Fais attention quand même ! Je n’aime pas du tout cet endroit. »

« Oh j’aimerais bien t’y voir toi ! »

« Et bien ça ne pourrait pas être pire vu ton allure gauche. Et encore heureux que tu n’aies pas gémis ! »

Son dragon grondait contre l’inattention de son Dragonnier, lequel reprit sa besogne avec appréhension. Il leva haut sa main pour voir ce qu’il recherchait, et tourna tout autour de la place. Quelques gouttes de sueur perlaient sur son front, témoins de la nervosité qui l’animait. Et au bout de quelques minutes, ayant presque inspecté, en vain, tous les contours de la montagne, il s’arrêta, à la fois ébahi et horrifié par cette vision d’abomination qu’il n’attendait absolument pas. Il recula légèrement, et accentua la lumière vers ce qu’il pointait, désirant affiner sa perception du mal qui le rongeait.

      Face à lui, un gigantesque symbole, de plusieurs mètres de haut, était gravé dans la pierre, de la façon la plus menaçante imaginable. Un immense oiseau, dont les couleurs de la pierre et les ombres créées par la sphère de lumière lui conféraient une malfaisance inouïe, un mal absolu. A cette vue, Murtagh frissonna d’horreur, son esprit glacé par l’effroi de cette découverte. Ce n’était pas un oiseau, mais comme il l’avait deviné un Lethrblaka, qui déchirait de ses impitoyables serres la pierre tout comme le cœur de ses victimes. Il avait découvert l’antre de ses ennemis, mais pas seulement. Cette rune noire, il ne la connaissait que trop bien. Celle-ci le hantait depuis de nombreuses nuits maintenant. Il l’avait déjà vu sur le sceau de cire de l’espion du roi au sein des Vardens. Celui de Jormündur. C’était donc lui qui avait positionné le piège magique qui avait failli l’emporter sur sa volonté. Il fallait à tout prix alerter son frère du danger qui le menaçait à chaque instant.

Car Jormündur, le chef en second des Vardens, était aussi le maître des Ra’zacs.

 

Tandis qu’un vent de mort les martelait de coups, Murtagh se sentit paralysé par cette vision d’horreur. Ses yeux dans le vide, il semblait en transe, ressassant à une vitesse hallucinante des pensées profondes qui s’offraient à lui sous un nouveau jour. Les paroles de Shruikan, aussi sombres et graves que la situation plus que délicate dans laquelle ils se trouvaient, son dragon et lui, résonnaient dans sa tête comme emplies d’un sens nouveau, un éclair de lucidité dans les yeux. Enfin il touchait ce qu’il lui montrait ces dernières nuits. Une nouvelle fois les secrets volés à Undora se dévoilaient devant lui.

La petite cabane à Eoam. Les punitions infligées à sa fille en réponse aux dures conditions de vie. Puis ce charme. Cet envoûtement. Le cristal volant d’Eoam, source de tant de mystères, mais aussi de malheur. La transformation de Falana en Undora. Puis les relations avec le cristal, et ce moment, là… Les yeux écarquillés de surprise, une boule au ventre, il comprit enfin l’avertissement du dragon noir. Il fallait agir, et vite.

Et ce qu’ils redoutaient finit par arriver.

Un son glacial déchira l’atmosphère lourde de la montagne noire. L’épouvante figea le Dragonnier sur place, horrifié, ses bras parcourus de tremblements incontrôlés.

« LES RA’ZACS ARRIVENT MURTAGH !!! VITE, IL FAUT Y ALLER !! »

« Thorn, j’ai compris pourquoi Shruikan me harcèle dans mes songes. Il faut aider Eragon à contrer Jormündur avec ce que je viens d’apprendre, sinon… »

« ON N’A PAS LE TEMPS, IDIOT QUE TU ES ! ILS VONT NOUS DEVORER TOUT CRU SI ON NE S’ECHAPPE PAS DE CE GUÊPIER MAINTENANT ! »

« Attends j’en ai pour une minute, il faut que je lui dise qu’il est à Eoam, en train de fomenter contre sa reine ».

Sous la peur qui le tiraillait, Murtagh prit tant bien que mal le support de son message dans ses mains fiévreuses, et commença laborieusement son travail, bien qu’étant très imprécis face à ce stress angoissant.

Un autre cri strident.

Le jeune homme voulait se boucher les oreilles, mais il fallait finir sa tâche à tout prix.

« TU VAS DONC NOUS ABANDONNER A EUX POUR SAUVER LA MISE A TON FRERE, A SUPPOSER QU’IL PARVIENNE JUSQU’ICI ? »

« TAIS-TOI THORN ! »

Il paraissait très déconcentré pour terminer son ouvrage. Ses mains moites, ses soubresauts incontrôlables ainsi que les gouttes de sueur froide qui perlaient depuis la base de ses cheveux jusqu’à s’infiltrer dans sa barbe naissante lui obscurcissaient la vue, mettant à mal son jugement.

Encore un autre, beaucoup plus proche.

Le dragon s’agitait dans tous les sens, pris de panique, étranglé entre son désir furieux de fuir devant ces adversaires redoutables et son devoir envers Murtagh. Il ne pouvait l’abandonner, aussi décida-t-il de l’aider dans sa tâche, dans l’espoir, absolument fou se disait-il, de leur échapper tout en ayant accompli leur mission.

« Murtagh, concentre-toi, tu as inscrit dessus Eoam, bien, maintenant occupe-toi du sort. Moi je m’occupe du trou ».

Sans attendre la réponse de son partenaire, qui ne vint pas d’ailleurs, il s’attacha à créer un petit interstice en forme de cône, bien que le moment n’était pas propice à effectuer un travail d’orfèvres.

Soudain, l’immense symbole du Lethrblaka s’anima de vie, une lueur verte, si démoniaque qu’on eut crû qu’elle aspirait toute vie alentours, resplendissait de son aura morbide dans les globes qui constituaient les yeux de l’immonde créature. Murtagh avait cessé ses mouvements, ses pensées. Il semblait hypnotisé par cette rune maléfique, attendant patiemment l’arrivée de ses bourreaux.

« MURTAGH ! BATS-TOI SI TU VEUX SURVIVRE ! POUR ERAGON ! POUR MOI ! »

Une vague de dégoût l’immergea alors, lui faisant remonter de la bile jusque dans sa bouche. Dans un frémissement incontrôlable, il articula avec effort :

« J’ai presque fini Thorn, plus qu’un mot et on y va, et…»

Un bruit retentissant explosa leurs tympans, leur arrachant un cri des plus effroyables qu’ils ne pussent s’imaginer de pouvoir hurler. Tout dans ce son suraigu les alarmait de leur position intenable. Ils allaient bientôt être découverts.

« VITE, METS-LA DANS LE TROU MURTAGH ! »

« ET APRES QU’EST-CE QU’ON FAIT ? »

« ON PRIE POUR QU’ILS SOIENT ASSEZ BÊTES POUR TOMBER DANS LE PANNEAU, OU SINON JE DONNE PEU CHER DE NOTRE PEAU… »

Le jeune homme vit luire son objet entre les mains d’une lumière rouge vive, chaleureuse, signe qu’il avait enfin achevé son ouvrage, et courut à en perdre haleine vers le trou qu’avait fait son dragon dans la paroi rocheuse non loin de l’immense paroi écorchée du démon de pierre.

Thorn accourut à l’opposé de cette dalle verticale, complètement affolé pour son Dragonnier et pour lui-même.

« VITE SINON ON NE POURRA PAS… »

D’un coup, après un autre sifflement plus intense et horrible que les derniers, attestant de la très grande proximité des Ra’zacs, tout le symbole se mit à rayonner cette note verte. Un vert de mort.

Murtagh courait sans reprendre son souffle vers son dragon, lequel se concentrait avec une extrême anxiété jusqu'au moment où la pointe d’un Lethrblaka devint à peine visible, haut dans le ciel.

« Que le reflet de ma peau devienne pierre pour que leurs yeux les trompent en cet instant éphémère ».

Thorn avait formulé ce sort en ancien langage aussi rapidement que le lui permettait les pulsions effrénées de son cœur. A la dernière parole, son Dragonnier s’était jeté vers son cou, l’agrippant in extremis, puis se vit propulsé en arrière en même temps que la tête du dragon basculait à l’arrière, ses écailles de devant jouant le rôle de trompe-l’œil, s’évertuant à les masquer. Ils étaient devenus invisibles, se fondant dans la masse noire des alentours. Plus aucun des deux compères n’osait ni respirer, ni n’ouvrir l’œil. Ils étaient face à un mur, à l’opposé de la marque sur la paroi, ne pouvant apercevoir ce qu’il s’y passait. Ils ne pouvaient que patienter, attendre que leur chute ou leur victoire ne s’impose d’elle-même.

Ils ne remarquèrent donc pas que l’un des Ra’zacs, sur sa monture, avait franchis la pierre illuminée comme on traverse un voile d’eau, sans égratignure. L’autre, cependant, s’était arrêté sur la place ovale, permettant à sa monture de rejoindre son partenaire. Quelque chose semblait l’avoir troublé. Il reniflait l’air, ne pouvant s’empêcher d’émettre des sifflements que les deux compères, toujours camouflés mais néanmoins à la merci de n’importe quelle attaque, s’empressèrent d’étouffer en serrant les dents pour ne pas exprimer leur dégoût. Le Ra’zac, plus que méfiant, observait de ses yeux de faucons la place, en quête du moindre indice suspect. Il fit quelques pas, l’arme à la main, vers leur position, l’air toujours circonspect. Murtagh était parvenu à se retourner légèrement, s’apercevant avec horreur de l’avancée plus que dangereuse de leur adversaire. Son regard mortifère s’accentuait à mesure que ses pas résonnaient vers eux. Leur bouclier d’invisibilité ne leur conférait malheureusement pas la capacité d’être aussi légers et intouchables que l’air. Leur énergie fuyait d’eux à une vitesse ahurissante, se concentrant pour préserver leur maigre avantage face à cette immonde créature. Leur sort semblait maintenant scellé. Dans quelques secondes, ils allaient être découverts, puis attaqués et tués par ces maudites créatures. Pire, capturés et emmenés, les poings liés devant le roi.

« Thorn, je suis désolé, tout est de ma faute ». On sentait toute la peine que ressentait le Dragonnier, se culpabilisant de les avoir menés à leur perte, maintenant inévitable.

« Pardonne-m… ». L’esprit de Murtagh commençait à s’embrumer, ses yeux s’amusaient à le duper, le monde tournant tout autour de lui, et bientôt, très bientôt, il en serait de même pour son dragon. Jamais ils n’avaient osé proférer un tel sort. Ce dernier les consumerait probablement jusqu’à la mort.

« Ce n’est rien jeune maître, au moins…on est res…té…ensem…ble »

- Que fais-tu ? Ccccccccccccccccccccce n’est pas l’heure de ssssssssss’amuser. 

      L’échine du jeune homme se tendit, son esprit attiré par ce soudain rebondissement, pris au piège entre le mur et son dragon, observant ahuri l’immobilité du Ra’zac pourtant à quelques centimètres d’eux. Il n’avalait plus aucune bouchée d’air. Son visage devenait de plus en plus rouge, la tension plus forte que jamais. C’était l’instant de vérité, là où tout allait se décider.

      Dans un regard de mécontentement, leur proche ennemi jura, puis se détourna d’eux pour rejoindre doucement, toujours très méfiant, son congénère qui était ressorti de la dalle de pierre. Ce dernier ne semblait pas les avoir vus, et donc paraissait mécontent de la lenteur de son partenaire. Il devait sûrement préparer quelque chose, mais cela importait peu pour le moment.

« Thorn, tiens bon, ils sont bientôt partis… »

Le corps de son dragon commença à être parcouru de petits spasmes qui faisaient vriller ses écailles devenues caméléons, conférant une sorte de vie étrange à la pierre qu’il semblait représenter. Cependant Murtagh parvint à le calmer en lui prodiguant les dernières réserves d’énergie dont il disposait. C’était lui qui se sentait mal dorénavant, alors que les muscles saillants du dragon rouge se calmaient peu à peu. Le premier Ra’zac repassa à travers l’icône noire et verte, et l’autre lui emboîta le pas.

Ils pouvaient enfin souffler.

Mais avant qu’il n’ait pu se relâcher entièrement, leur ennemi passa la tête au-dehors, vers leur position, afin de déceler dans un ultime espoir pour lui, une ultime peur pour eux, l’origine de son trouble. Thorn était parvenu à maintenir son effort qu’il pensait ne plus avoir à fournir en le voyant disparaître devant ses yeux. L’angoisse d’avoir été mis à découvert par imprudence, durant ces quelques secondes, lui meurtrissait le cœur, emballé dans une course effrénée.

Puis la tête hideuse s’évapora dans la montagne, l’œil mauvais, et l’aura blafarde verte se volatilisa, redonnant à la pierre son noir malfaisant si intense.

    Le dragon rompit brusquement le flux de magie qui diminuait comme peau de chagrin, soulagé de s’en être tiré, extrêmement éreinté par cet exploit, mais surtout encore très inquiet de leur posture. Son Dragonnier n’était plus qu’à moitié conscient, et il fallait se sortir de ce pétrin, quitter cette tour maudite aussi vite et loin que ses ailes ne le lui permettraient. Mais il ne s’en sentait plus la force. Il désirait plus que tout s’abandonner dans les bras de Morphée.

« J’ai confiance en toi mon frère ».

Murtagh lui avait glissé ces délicieuses paroles avant de céder aux appels du monde des songes. Le dragon, malgré sa fatigue physique, se sentit revigoré par ce cri du cœur, si bouleversant pour lui. Au même titre qu’Eragon, son compagnon le considérait dorénavant comme son frère, quelqu’un d’indissociable de sa vie. Avec une détermination hors du commun, il posa gauchement son « frère » sur sa selle, et en appuyant de toutes ses forces sur ses pattes arrières, il parvint à s’envoler et surmonter les pics adjacents, avant de piquer du nez, volant très bas, touchant parfois la cime des arbres, jusqu’au lac tout proche et les grottes qu’il cachait. Là-bas ils pourraient enfin se libérer et apprécier leur victoire durement gagnée. Il plongea tête baissée vers une cavité protégée de tous, et atterrit lourdement sur la pierre dure et froide, mais pourtant si réconfortante par rapport à l’épreuve précédente. Aussitôt il se laissa submerger par son subconscient, cédant aux rêves réparateurs tant attendus.

 

      Ce n’est qu’en début d’après-midi, lorsque le soleil parvint enfin à percer l’obscurité de la face ouest de la montagne au bord du lac, que Murtagh se réveilla enfin. L’eau clapissait non loin d’eux, et les reflets du soleil sur ce liquide avaient percuté ses paupières, ordonnant au jeune homme de se replonger dans le monde réel. Comme à son habitude, il se leva lourdement et s’étira doucement pour ne pas faire renaître la souffrance de la marque de son épée sur son dos. Après quelques coups de main bourrus sur les cheveux afin de les dompter un temps soit peu, il se dirigea de son allure pataude vers le rideau d’eau qui les protégeait du monde extérieur pour en verser un peu dans ses paumes rêches, puis dans sa gorge si sèche. Ses jambes parvenaient avec difficulté à le supporter. Son ventre criait famine. L’énergie qu’il avait dépensée la veille était telle qu’il aurait aimé engloutir un daim entier, comme son dragon en temps normal.

« Donc ce sera deux daims pour déjeuner ! »

La voix à la fois douce et rauque de son ami le fit quelque peu sursauter, tandis qu’il sortait de ses rêveries pour le rejoindre.

« Oh je pensais ça pour plaisanter, tu sais bien que je suis incapable d’avaler tout ça, je ne suis pas aussi vorace que toi ».

Thorn souleva son visage fatigué vers son compagnon. Ses yeux ne semblaient pas encore remis des souffrances de la veille, mais il tenait à converser avec lui. Cela paraissait comme le meilleur des remèdes.

« Merci Thorn pour hier, sans toi je crois que… »

« C’est terminé Murtagh, on est parvenu à nos fins. Dans la douleur certes, mais nous avons vaincu ! Nous ne sommes plus qu’un à présent, et tu auras toujours mon soutien à tes côtés. Tu sais, je…»

« Tu ?... »

« Je…je t’aime Murtagh. Je sais que je ne te l’ai jamais dit avant, mais c’est que… je n’ai pas l’habitude…et… »

« Et moi aussi je t’aime Thorn »

Le jeune homme se déplaça vers le fond de la grotte avec entrain et enlaça délicatement le col de son dragon. Quelques gouttes de bonheur s’échappèrent des yeux rouges de la magnifique bête, tombant contre l’omoplate droite du jeune homme.

Enfin, tout comme son frère et sa dragonne, Saphira, ils fusionnaient.

      Son bras lui procura alors quelques picotements, puis une sensation de bien-être l’envahit peu à peu. Il recouvrait son énergie par ce nouveau lien avec sa monture, jusqu’à en déborder, à en rutiler de joie. Les pleurs de son ami, comme par magie, le rassasiaient plus que nécessaire, bien plus que tout repas qu’il aurait pu ingurgiter. A son plus grand étonnement, il se nourrissait de l’amour qu’il partageait ensemble.

« C…comment ? » souffla-t-il en ressentant cette puissance couler dans ses veines.

« Je ne sais pas Murtagh, c’est sûrement encore l’une de ces manifestations mystérieuses que provoque l’un de ma race ».

Totalement éberlué, le jeune homme observa ses grands yeux de feu autant que les membres de son corps qui resplendissaient d’une énergie nouvelle.

« Merci…merci de m’avoir choisi Thorn » lui chuchota-t-il à l’oreille.

« Mais c’est un plaisir mon cher ! » répondit-il de son air malicieux.

Après un instant unique où les émotions s’entremêlaient dans le cœur et l’esprit des deux complices, Murtagh sortit de sa torpeur si délectable et déclara d’un ton enjoué, à voix haute :

- Bon, et bien si nous allions montrer qui commande à ce Tábor ! Qu’en dis-tu ?

« Je me demandais quand tu allais enfin te décider ! »

Sur ce, le jeune homme grimpa avec souplesse sur la selle du dragon écarlate, lequel accoura vers la sortie de la grotte avec enthousiasme, jusqu’à s’appuyer sur les rebords mouillés pour prendre un envol majestueux, dominant de toute sa splendeur la nature environnante.

 

      Les écailles encore trempées par la douce cascade d’eau fraîche reflétaient la lumière comme un joyau brut dans le ciel. Le soleil caressait la peau des deux compères, emplis d’une joie fébrile. Thorn accomplissait des figures acrobatiques qui lui valurent d’abord quelques réprimandes de la part de Murtagh, ses entrailles n’appréciant que moyennement d’être tournées dans tous les sens, puis un franc fou rire de ce dernier, ne pouvant plus contenir cette impression de liberté si enivrante, si délicieuse. Le dragon s’amusait à traverser les quelques nuages alors présents, les fines gouttelettes d’eau trempant les vêtements de son compagnon, lui valant de nombreux frissons, symbole du triomphe de la manœuvre de Thorn. Au bout de quelques minutes de cette ivresse délectable, Dras-Leona apparut, son ombre sinistre toujours présente derrière elle. Bientôt, très bientôt il leur faudrait recouvrer leur habit de missionnaire du roi.

      Ce n’est que lorsqu’un garde cria à pleins poumons qu’un Dragonnier approchait que la panique s’empara de la cité. Certains y voyaient là un présage de mauvais augure, d’autres un signe de soutien de la part du roi en personne, en envoyant son propre bras droit. Mais tous, sans exception, semblaient troublés par cette arrivée si inattendue, et les rumeurs les plus farfelues commencèrent leurs ravages dans les moindres recoins de cette sombre place forte de l’empire. Tábor ne mit donc pas longtemps à apprendre la nouvelle de son conseiller. Un homme grand et mince, une calvitie apparente, les yeux, joues et mentons flasques, fatigués par le temps. L’intendant de la cité fulminait, outré par le comportement de son supérieur direct  de ne pas le prévenir de ses décisions le concernant. Il fustigeait son majordome de cette infamie, criant à qui voulait l’entendre qu’il ferait repartir ce Dragonnier de pacotille comme il était venu, un bon coup de pied aux fesses. Mais comme tous le savaient ici, ce n’était encore une fois que paroles dans le vent, gémissements d’un petit roquet qui aurait tôt fait de rabattre son caquet lorsque l’émissaire du roi arriverait au seuil de son domaine. C’est pourquoi aucun ne répondit, un insaisissable sourire au coin des lèvres.

      Le dragon s’était posé dans un tumulte de cri, infligeant de lourds dommages aux dalles de pierre. Une petite tornade de poussières les enveloppa alors, les cachant des yeux abusés des passants, jusqu’à confirmer leur crainte une fois leurs yeux à nouveau rétablis : la justice du roi avait frappé aux portes de leur cité. Dignement, le regard noir, insondable, le jeune homme marcha la tête haute jusqu’aux appartements privés du dirigeant, évidemment au centre du quartier doré de Dras-Leona. Une place ronde dominée par une fontaine luxuriante faisait face à son domaine. Il semblait le seul ici à posséder le privilège d’une vue agréable dans ce monde vicié, sournois. Ses bottes résonnaient avec fracas sur le sol de pierre blanche, annonçant son arrivée imminente. Il se posta devant l’immense porte dorée de Tábor, fermement gardée par un garde à la musculature impressionnante, bien que la sienne fusse correctement développée comme l’exige sa condition de Dragonnier.

- Je dois être reçu par votre maître, soldat. Laissez-moi passer ! Ordonna-t-il d’un ton sans équivoque, une lueur menaçante dans les yeux.

- Je vous prie de m’excuser, monseigneur, mais il serait préférable que vous attendiez ici que je vous annonce auprès de mon maître, car…

Murtagh ne lui laissa même pas le temps de terminer son discours tremblotant. Sa réputation l’avait sûrement suivi, et cela l’amusait légèrement.

- Rïsa !

Par une simple impulsion de sa volonté, le jeune homme avait soulevé le gardien, l’immobilisant dans une angoisse viscérale face à ce maléfice.

- Ne vous donnez pas cette peine, je vais lui faire la surprise. Vous pouvez disposer !

Il l’envoya paître quelques mètres plus loin, la face la première. Sans même un égard pour les souffrances qu’il lui avait causées, il poussa violemment la porte du domaine de Tábor, ses cheveux noirs s’ébouriffant sous la force de l’impact. Les nobles présents furent tous figés sur place, regardant alternativement avec appréhension le nouvel arrivant et leur chef. La tension croissait dans cette atmosphère étouffante d’encens, jusqu’à atteindre son paroxysme avec l’avancée de Murtagh vers son rival du jour.

- Et bien, vous ne souhaitez plus la bienvenue à l’émissaire du roi. Votre roi, ajouta-t-il mesquinement, se délectant des ravages que causaient ses paroles empoisonnées sur l’esprit du dirigeant. Son teint, pourtant pâle d’habitude, prenait une teinte rougeâtre des plus pitoyables, reflet de la colère qui bouillonnait en lui.

- Excusez mon impolitesse messire, mais votre entrée imprévue m’a légèrement déboussolé.

- Bien sûr, bien sûr…

Murtagh adorait profiter de sa position, et un petit sourire en coin trahit son contentement face aux lèvres pincées de l’homme qui se retenait de l’étriper face à cet affront, même s’il n’en était nullement capable.

Tábor congédia d’un geste assez ingrat de la main les quelques gens encore présents, qui sortirent par la petite porte de la salle de réception, mécontents de ne pas assister à cette humiliation si ardemment désirée dans leurs rêves les plus fous. D’un regard insistant, il s’assura que tous eussent pris la poudre d’escampette avant d’entamer les discussions plus « sérieuses » avec son invité.

- Et bien que me vaut le plaisir de votre venue, Dragonnier ?

- Je pense que vous le savez fort bien, Tábor. Et mon arrivée n’est sûrement pas un plaisir pour vous, ajouta-t-il d’un ton acide, l’air provoquant. Il laissa agir ses quelques mots, avant de reprendre de plus belle devant cet homme complètement hébété :

- Mon roi est mécontent de votre comportement, Tábor, et il vous somme d’y remédier, ou des mesures drastiques s’imposeront d’elles-mêmes.

Son interlocuteur eut du mal à refaire surface, mais il reprit contenance, et invita Murtagh à s’asseoir en face de son bureau, tandis qu’il alla s’asseoir sur son fauteuil de chef de la ville, glissant subrepticement un doigt sous l’imposante surface de chêne massif.

- Avez-vous eu vent de rumeurs comme quoi la reine des Vardens, Nasuada, chercherait à rallier à sa cause les villes de l’Empire voisines du Surda ?

- Oui bien évidemment, mais je ne pense pas qu’elle oserait envoyer un émissaire à mon encontre, aussi courageux soit-il.

- Il est clair que vu la position stratégique de cette ville, mon roi ne supporterait aucun manquement à l’allégeance de Dras-Leona. Et donc de la vôtre.

- Que sous-entendez-vous ? Que je fomente contre mon roi ? Je pourrais très bien considérer cela comme un affront et vous le faire payer très cher, et…

- Rïsa !

La surprise fit perdre la parole à Tábor. Il désirait appeler sa garde personnelle contre cette attaque, s’étant habitué à être le tout-puissant dans sa cité. Mais ici l’humiliation n’en serait que plus grande, les rumeurs quand à cette terrible leçon de pouvoir n’enfleraient que bien trop rapidement. Les yeux emplis de colère et de peur, il attendit que l’assaillant prenne la peine de lâcher sa prise. Son orgueil devrait patienter quelques minutes encore.

- Ecoutez-moi bien Tábor, au moindre signe de non obéissance, au plus infime soupçon de félonie, le roi se chargera lui-même de venir vous retirer vos pouvoirs dans cette cité, et fera en sorte que plus jamais on oublie le sort qu’il vous réserverait. Me suis-je bien fait comprendre ?

Il avait employé le ton le plus menaçant possible, mêlant légèrement à sa voix celle de son dragon. Une totale défiance régnait dans ses orbites, exigeant une soumission totale. Il ne cillait pas, attendant avec une détermination sans faille que le chef de la ville détourne son regard comme un petit chiot apeuré.

- Tiens tiens tiens, mais qui voilà, cccccccccccc’est notre cher petit Dragonnier, qui sssssssssss’amuse à fouiner où bon lui semble à ccccccccce que je vois.

Sans un seul bruit, les deux Ra’zacs avaient pénétré la salle par la petite porte arrière. L’assurance de Murtagh s’effondra aussitôt, une crainte et un dégoût s’emparant de tout son être. Il lâcha Tábor dans un bruit sourd, et ce dernier s’effondra sur son bureau qui ne bougea pas d’un pouce. Il observait ses deux nouveaux adversaires, le terrible souvenir de la veille ancré dans son esprit.

Le dirigeant remplaça ainsi sa peur qui le tiraillait par un contentement non dissimulé.

- Merci d’être venus aussi vite, mes fidèles partenaires. J’imagine que cette prise-là devrait vous plaire…

- Oh que oui sssssssseigneur ! Vous pouvez être rassssssssuré, on va sssssssssssss’en charger. Sssssssssssi vous voulez bien nous laisssssssssser…

- Oui, bien sûr. Et surtout, agissez discrètement, je ne veux pas que toutes les ménagères du coin soient au courant de vos faits et gestes.

- Comme à chaque fois que vous faites appel à nous, Tábor. Allez maintenant, on sssssssssssse charge de lui.

Murtagh n’en croyait pas ses yeux. Ce chien avait appelé à la rescousse les Ra’zacs, qui, il ne savait comment, lui obéissait. Une vague de haine l’envahit à travers son lien avec Thorn, qui fulminait de ne pas être près de son Dragonnier, lequel tentait de le calmer tant que la situation ne se détériorait pas. Il tenta de dissimuler sa crainte, parlant de façon impérieuse :

- Que faites-vous ici ? Vous vous postez à l’encontre d’une mission hautement importante émise directement du roi. Déguerpissez avant que…

- Et que ssssssssommes nous à votre humble avis ô puissant Dragonnier ? Railla le plus petit d’entre eux. Nous sssssssssommes nous aussi ssssssssous les ordres de Galbatorix. 

Le second reprit alors la parole :

- Mais dans notre domaine privé, votre roi ne demeure plus notre ssssssssupérieur. Ausssssssssssi en aucun cas vous n’aviez le droit d’oser pénétrer dans notre montagne, Helgrind. Tu croyais peut-être que tu étais parvenu à nous duper sur notre propre territoire ? Que tu es pathétique !

Ce dernier ne laissa pas le temps à Murtagh de laisser transparaître sur son visage l’effroi qui le meurtrissait. Malgré leurs efforts, son dragon et lui avaient été découverts :

- Maintenant tu vas être gentil et nous dire poliment ccccccce que tu faisais à traîner près de chez nous avant que nous ne devenions méchants, sale petite vermine, susurra le plus petit d’entre eux.

- Il va vous falloir user plus que ces intimidations minables pour obtenir ce que vous exigez ! Cracha le Dragonnier, plus provoquant que jamais, Zar’roc à nouveau dans sa paume droite, rutilant de joie en arborant cette couleur rouge sang. Attaquez si vous osez, bande de chiens galeux, je me ferai une joie de vous éradiquer une bonne fois pour toute d’Alagaësia, les plus atroces punitions de mon maître ne pourraient jamais faire disparaître le plaisir que j’aurais eu à vous couper la gorge.

Dans un crachement de venin, les deux assassins sortirent leur lame noire et sautèrent avec une agilité hors du commun vers la position du Dragonnier. Sa tâche n’était pas mince à faire, mais son regain d’énergie quelques minutes auparavant l’enorgueillissait, fustigeant son dragon de rester en position malgré les jurons qu’il lançait à leur égard. Murtagh enchaînait les courbettes et autres pirouettes les plus excentriques afin de tenir bon face à ses redoutables adversaires. Une pluie d’étincelles s’abattait dans la salle de l’intendant, le jeune homme s’obligeant à effectuer des coups puissants et parfois sournois pour les repousser, sinon les affaiblir.

« Je vais défoncer cette maudite porte si tu ne viens pas tout de suite Murtagh ! » Hurla le dragon avec une hargne sans pareille.

Cependant il ne pouvait se laisser distraire par sa monture, quelques petites éraflures parsemant sa tunique d’un rouge poisseux tout au long de son corps. Malgré sa fougue, son agilité et sa créativité, il ne parvenait pas à surpasser ses ennemis décidément très habiles au combat rapproché. Son épée avait déjà entaillé à plusieurs reprises leur chair putride, mais cela n’avait d’effet que d’accentuer leur ardeur au combat.

« Thorn, tu es toujours partant pour cette idée de détruire la porte ? Ou le toit, à ta guise… » Glissa-t-il à son dragon avec une note de détresse, mais aussi avec un pincement au cœur qui lui froissait son ego.

« Ahhhhhhhhhh, enfin, je vais les écorcher vifs ces misérables vermisseaux, et… »

Au même moment, coupant les réflexions de dragon, la baie vitrée ovale fut brisée dans un fatras d’aiguilles de verre et de petits sons carillonnants. Une lame. Une dague, toute simple, mais terriblement affûtée. Un petit vent qui frôla son tibia. Puis un cri de douleur ignoble. Un susurrement à faire pâlir la mort. Ce goût acre dans la bouche.

Le plus petit des Ra’zacs se tenait à terre, un couteau d’un somptueux reflet métallique planté dans l’une de ses cuisses, cherchant à l’arracher de son corps. La diversion était miraculeuse, elle permettait à Murtagh de reprendre son souffle, bien qu’incapable de bouger, ne comprenant pas ce qu’il se passait, Thorn n’y étant pour rien. Il ne vit donc pas apparaître à ses côtés une jeune femme plutôt robuste, les muscles assez développés. Ses jambes étaient longues et supportaient sans mal le reste de son corps, tout aussi charmant. Ses formes gracieuses allaient de pair avec ce visage à la fois dur et fin. Ses cheveux châtains étaient attachés à un bandeau noir enserrant sa tête, mais l’un d’eux tombait délicatement devant ses yeux bleu-gris, mêlés d’une teinte verte. Le jeune homme paraissait très intriguée par elle. Son habit de cuir et sa cape foncée lui laissaient penser qu’elle pourrait être chasseuse. Une chasseuse de prime ? Il n’eut cependant pas le loisir de vagabonder à ses pensées lorsqu’il reçut un coup violent à l’épaule. Elle l’avait fortement poussé pour lui éviter une attaque plus que dangereuse des lames ennemies qui recommençaient leur danse.

- Tu vas te bouger un peu oui ! Gronda-t-elle à son encontre. En plus d’être empoté tu vas te laisser défendre par une femme ?

Il ne répondit pas, bien que vexé dans son orgueil, ne devant se préoccuper que de repousser leurs attaques toujours aussi impitoyables, bien que le petit s’affaiblissait à chaque instant. Il était parvenu à retirer la lame de sa cuisse, et il goutta le sang noirâtre qui coulait dessus en signe de provocation absolue, désirant plus que tout la mort de la nouvelle arrivante. Il s’en fallut donc de peu pour qu’elle ne se le voit planté dans son abdomen, Zar’roc bifurquant sa trajectoire vers un coin reculé de la pièce, ravagée par la bataille.

- Oh oui vous allez nous le payer sssssssssssssssssssssale humaine ! Crachèrent-ils à l’encontre de la mystérieuse femme.

- Il faut prendre la retraite, on ne va pas y arriver ici, c’est trop confiné, indiqua-t-il avec panique à sa nouvelle partenaire.

- Attendez, encore quelques instants…Tenez-bon, dites à votre dragon de venir au jardin, vite !

Sans la moindre parole, le dragon écarlate se dirigea vers le lieu cité, mugissant de colère, crachotant des gerbes de feu.

- Trois…

Ils s’évertuaient à parer les coups d’estoc pour mieux en accomplir, effectuer une sorte de danse dans sa forme la plus dangereuse.

- Deux…Prépare-toi Dragonnier à les repousser au fond de la pièce à mon signal.

Sans comprendre pourquoi, il savait qu’il n’avait pas d’autre choix que d’obéir. Il se sentait plus faible qu’avant, bien qu’il semblait sûr de convoquer sa magie lorsqu’il le désirerait.

- Un…Maintenant Murtagh ! Cria-t-elle.

Avec un étonnement croissant à l’égard de la jeune femme, il fit briller sa paume droite et hurla « Rïsa », envoyant valser les deux immondes créatures au fond de la pièce.

- BBBBBBBBBBBBOOOOOOOUUUUUUUUUUMMMMMMM !!!!!!

Une explosion spectaculaire réduisit en miette tout un côté du domaine de Tábor, ensevelissant la position des Ra’zacs, et menaçant les deux compères d’un plafond qui s’effritait de plus en plus, une poussière ocre se mêlant à l’air environnant.

- Oups, j’ai eu la main un peu lourde sur la poudre de Merxès ! Dit-elle d’un ton amusé à l’encontre d’un Murtagh hébété, immobile.

Elle lui prit donc le col de sa chemise brune et le poussa avec fermeté vers la baie vitrée, très ébréchée, pour se diriger vers les jardins.

- Tu vas de dépêcher un peu espèce d’andouille, ou tu préfères peut-être croupir ici avec eux ?

Ces insultes… Ce ton acerbe… Ces reproches… Dans une lointaine zone de sa conscience, ces mots ne lui étaient pas inconnus. Familiers, même.

- Mais bouge-toi un peu ! Cria-t-elle, telle une folle furieuse.

Elle s’immobilisa alors devant la petite source d’eau qui délimitait le jardin, pétrifiée. Des gardes arrivaient de tous côtés, des lances affûtées à leurs mains, ainsi que de lourdes armure. Et derrière la voie était dorénavant sans issue. Ses yeux glissaient d’un chemin à l’autre, désespérée par cette issue tragique à son plan pourtant si étudié.

- Mais où est ton satané dragon Murtagh ! Il devait nous rejoindre, et…

- Ne l’insulte pas tu veux ! Répondit-il assez méchamment. Il est en chemin, il sera là d’une minute à l’autre.

- Mais il est trop tard, même s’il atterrit, les autres sont trop nombreux pour pouvoir les éviter, sans compter ces satanées vipères qui risquent de nous retomber dessus dans peu de temps. Elle secouait Murtagh comme un pommier pour bien lui faire comprendre son désarroi, tandis que lui cherchait minutieusement dans son esprit le nom de cette personne, qu’il connaissait, il en était certain maintenant, vu qu’elle connaissait son nom elle aussi.

- Tu me fais confiance ? Lui demanda-t-il, une pointe d’amusement dans la voix.

- Ai-je le choix ? Rétorqua-t-elle, soudain peureuse devant cet étrange sourire.

Alors tiens-toi bien à moi, entoure tes bras autour de mon torse, et fermement si tu tiens un temps soit peu à ta vie.

Celle-ci s’exécuta sans broncher, et le Dragonnier se concentra un infime instant, les gardes n’étant plus qu’à deux bons mètres d’eux, pour s’écrier :

- Rïsa !

Il utilisait couramment ce sort contre les personnes récalcitrantes, mais jamais, ou très peu, sur lui-même. Avec une maîtrise de soi extrême, il étreignit la jeune femme et sentit ses pieds léviter. Les gardes hurlèrent à l’hérésie, les lances pointe en avant prêtes à être jetées sur les deux fuyards dans un ultime essai de les apprivoiser. En vain. Le jeune homme était parvenu à les éviter en s’envolant avec une vitesse toujours plus vertigineuse. Ses yeux avaient pris une teinte rouge feu. Son dragon avait fusionné avec lui, lui conférant force, précision et détermination en ce moment crucial. Les deux humains filaient maintenant à toute vitesse dans le ciel, gagnant rapidement de l’altitude. Le vent déchirait leurs tympans, leurs vêtements. La femme dépérissait d’effroi en contemplant le vide en-dessous d’elle, tandis que le Dragonnier semblait toujours implacable, ne déviant pas de sa trajectoire en cloche. Puis ils atteignirent la flèche de leur parcours en décélérant, pour finalement retomber de plus belle. Le sort de projection n’accomplissait plus son travail, les deux acolytes tombant dans le vide la peur au ventre.

- FAIS QUELQUE CHOSE MURTAGH, ON TOMBE !!! S’efforça-t-elle, tremblante, de crier malgré le vent qui étouffait ses paroles.

Elle fermait ses paupières avec ardeur. Elle ne voulait pas voir ça, cette fin lui semblait bien trop horrible pour la regarder arriver, inévitablement. Murtagh, lui, avait le visage inexpressif, la mâchoire fermée, les yeux perçants.

Puis un point brillant approcha de leur position, furetant loin derrière eux. Thorn connaissait leur position et dirigeait en partie l’opération de sauvetage qu’il menait de concert avec le Dragonnier. Il prenait de l’altitude en battant furieusement des ailes, rugissant comme une bête sauvage des plus meurtrières, puis piqua du nez en rangeant ses ailes le long de son corps, rejoignant bientôt les deux évadés avec une célérité époustouflante. La comète rouge s’apprêtait à rencontrer le poids mort des deux compagnons, et dans un coup de patte gracieux et ferme, sans aucun dommage, il rattrapa les deux jeunes gens à la lisière de la forêt, près de la cime des arbres. Dans ses pattes musclées, la mystérieuse femme avait le souffle coupé, son cœur palpitant d’horreur contre cette folie qu’elle avait entreprise. Mais le danger n’était pas écarté. Le dragon gonflait ses ailes avec intensité, s’efforçant de ne pas céder face au vent qui les torturait. Il lui fallait se redresser afin de ne pas s’effondrer dans la clairière en contrebas, qui l’attirait comme un aimant. Sa chute diminuait en intensité. Il se sentait faiblir, son angoisse allant de pair avec celle de ses passagers, maintenus dans ses griffes, à mesure que le pré devenait de plus en plus important à leurs yeux, comme grossi à la loupe chaque seconde écoulée. Plus qu’une dizaine de mètres avant l’impact. Il lui fallait absolument redresser la barre s’ils voulaient survivre.

- Noooooooooonnnnnnnnnn ! Cria la jeune femme devant l’impuissance d’une telle créature face à la force de la gravité qui les condamnait à une mort certaine.

Dans cette valse de désespoir, l’esprit de Murtagh fit un écho de cette déchirante déclaration. Complètement abasourdi, il n’arrivait pas à y croire. Empruntant une voix bégayante, toute tremblotante, il lui chuchota d’un air ahuri :

- Enoah, c’est toi ?

 


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