
Chapitre 12 : La croisée des chemins
- QUI EST ELINYA ?
Eragon criait à pleins poumons pour parvenir à se faire entendre, luttant contre le vent surnaturel qui s’évertuait à étouffer le moindre petit son qu’il émettait.
- QUI EST ELINYA ? REPONDEZ KORGAN !
La figure dorée restait stoïque, et commençait à se désagréger petit à petit, les particules le composant s’échappant en de multiples tourbillons.
Dans une dernière tentative de désespoir, le Dragonnier s’apprêtait à renouveler sa requête lorsqu’Arya lui prit le bras droit.
- Il ne te répondra pas Eragon, ce n’est apparemment qu’une image du nain de jadis qui devait délivrer son message. Et la réponse à ta question ne faisait sûrement pas parti du texte qu’il s’était engagé à nous faire part. D’ailleurs il ne la connaissait peut-être pas.
Eragon, la mine rabougrie, se résigna devant la logique implacable de son amie. Il semblait si absorbé par le message délivré par le nain irréel qu’il en avait oublié ce qui l’entourait, se concentrant uniquement sur cette dernière information qui l’effrayait. Qui pouvait bien être cette Elinya ? Comme s’il n’avait pas assez d’ennemis comme cela ! La simple idée, inéluctable, d’affronter Galbatorix lui glaçait le sang, alors la révélation qu’une autre figure se dresserait probablement sur son chemin déjà bien assez semé d’embûches à son goût empoisonnait son esprit, se muant en une colère sourde mêlée à une peur grandissante.
- Eragon il faut que l’on sorte vite d’ici, les nains ont besoin de nous à Tronjheim ! Intervint Ordarik devant l’air pétrifié du jeune dragonnier.
« Arya, sais-tu quelque chose ? Un détail, le moindre petit indice ? »
« Je suis désolée Eragon, je suis aussi surprise que toi. Il va nous falloir s’armer de patience avant de découvrir le visage de ce nouvel individu. Pour le moment il faut que tu te reprennes. Prends le cristal ainsi que l’épée. Ton épée, Eragon ! »
Les dernières paroles le sortirent de sa rêverie et il reprit contact avec la réalité. Devant lui se tenait le don de Korgan, ainsi que son épée, Wyrdfelh. Ainsi, luttant contre les vents violents qui semblaient stopper son avancée, Eragon posta une première jambe devant l’autre, puis dans un pénible effort la seconde, et ainsi de suite. Chaque nouveau pas exigeait de lui une énergie considérable. Les vents dorés, qui aveuglaient totalement la vue des quatre personnages, tourbillonnaient autour du piédestal et repoussaient le jeune homme qui tendait au maximum son bras, désirant à ce moment précis qu’il soit extensible à souhait. Quelques centimètres plus loin, franchis avec ardeur et douleur, le visage du jeune homme figurait des éraflures horizontales, faisant couler quelques lignes de sang sur ses pommettes qui prenaient la couleur du liquide chaud. Il voulait hurler, mais il fallait déverser tout son potentiel dans cette dernière tâche. Sa main droite était totalement raide, et après dix minutes de lutte effrénée, son majeur toucha délicatement le pommeau froid de Wyrdfelh qui dépassait de l’orifice du cristal. Instantanément les poussières dorées s’immobilisèrent, tombant à terre dans un ballet léger et fluide. Ce soudain arrêt propulsa le jeune homme vers le piédestal, lui qui imposait à son corps une marche en avant forcée. Il toucha alors l’épée bleue qui miroitait devant lui, et prit de sa main gauche le cristal de Korgan. Ainsi il enferma l’espace argenté de la gaine de la lame, et tira de toutes ses forces pour dégager ce sublime cadeau qu’il venait d’acquérir. Il se retourna vers ses amis, une fierté brillant ardemment dans ses yeux, la lame bleue dans sa main gauche et le cristal dans l’autre.
- On a réussi mes amis ! Leur cria-t-il.
Alors une douleur vive s’empara de la paume supportant sa nouvelle arme, de telle sorte qu’il lâcha malencontreusement le cristal de Korgan sous le coup de la colère. Le nain, la bouche grande ouverte sous le coup de la surprise, le teint blême devant ce spectacle d’horreur, plongea de toutes ses forces vers la position du Dragonnier, pour rattraper in extremis ce joyau qui leur permettrait d’apaiser tous les nains d’Alagaësia. Il s’était cogné férocement la tête sur le piédestal, mais sa joie quant à ce sauvetage héroïque supprimait toues les vives revendications des zones meurtries de son crâne. Puis vint la peur.
Eragon était plié en deux. Il s’était écroulé par terre sous le coup de l’insupportable douleur qui s’imprégnait dans sa paume droite, dans laquelle se logeait Wyrdfelh qui semblait ne pas en vouloir partir. Il aurait dit que le fer était en train de fusionner avec sa peau, cette intrusion flamboyant sa chair. Il sentait tous les détails du pommeau de cette épée, recelant tous les contours et symboles qui l’agrémentaient. Il paraissait à l’agonie, son bras étant dorénavant pris de convulsions. La dragonne n’arrivait pas à se contenir, mais elle fut arrêtée par l’elfe, car elle ne pouvait pas supprimer cette nouvelle menace sans blesser gravement le membre de son compagnon. Ils attendirent ainsi deux bonnes minutes qui parurent une éternité pour Saphira qui ressentait l’ignoble souffrance qui parcourait la main de sa moitié. Puis tout à coup elle s’atténua brutalement, s’annulant finalement lorsque l’épée bleue échappa enfin à l’étreinte involontaire d’Eragon. Le jeune homme haletait, il respirait difficilement, et avec une hésitation palpable, il tourna sa main pour voir les dégâts qu’avait causés cette maudite lame. Il aperçut alors de nouveaux traits qui parsemaient maintenant sa paume, lignes qui semblaient appartenir au pommeau de Wyrdfelh. Il referma légèrement sa main afin de simuler la prise d’une épée, et comprit alors que durant cette opération sa main s’était adaptée avec une parfaite précision aux contours gracieux de l’épée, comme si elle devenait dès à présent le prolongement naturel de son bras. Arya observait aussi cet étrange phénomène, et paraissait complètement stupéfaite par le travail de cette magie totalement inconnue. Elle se dirigea alors vers l’épée, et s’apprêta à la prendre lorsqu’Ordarik intervint, complètement estomaqué :
- Attention Arya, ne la touchez pas, c’est une lame maudite !
- Je ne crois pas maître nain. Durant cette épreuve elle a reconnu et accepté Eragon en tant que maître incontestable.
Elle se tourna alors vers le Dragonnier.
- Prends-la Eragon, ceints-la avec fierté car elle sera l’une de tes meilleurs alliés dans les épreuves futures que tu devras affronter.
L’elfe prit alors le fourreau qui reposait derrière le piédestal, y installa l’épée et l’offrit au Dragonnier, attendant patiemment qu’il daigne la prendre.
Celui-ci hésita quelques instants, mais devant la confiance et la sérénité de son amie, il soutint finalement cette merveilleuse offrande, et tira la lame, SA lame, la faisant luire de toute sa puissance bleutée. Il la faisait tourner délicatement, totalement subjugué par les reliefs parfaits de sa nouvelle compagne. Elle valait bien Zar’roc, voire même sûrement beaucoup mieux. Au premier regard il avait aimé cette épée, il était donc très fier de pouvoir la ceindre sur son côté.
« Bon ça y est, tu as fini de l’observer sur toutes les coutures ? Monsieur accepterait-il que l’on puisse remonter enfin à la surface ? » Lui envoya Saphira pour le sortir de cet état de torpeur admirative.
Il ne répondit pas, mais lança juste un regard mauvais à sa dragonne, vite oubliée par un nouveau phénomène.
Depuis quelques secondes des grains de poussière tombaient ça et là dans la chambre secrète, et cela s’amplifiait à vue d’œil. Dorénavant c’était des petits cailloux mêlés à une atmosphère ocre, épaisse qui se déversait de plus en plus sur les quatre compères.
- REMONTEZ !! VITE, LA GROTTE EST EN TRAIN DE S’EFFONDRER ! Hurla le jeune homme, toute l’angoisse qui l’assaillait résonnant dans la voix.
Le nain n’avait pas attendu ce signal pour s’apercevoir du danger qui les menaçait, et s’aventurait déjà dans le long couloir qui reliait la grotte de Korgan au pied de la voie des anges. Chacun s’aventurait dès à présent dans cet infinissable cylindre, qui semblait s’écrouler sur lui-même au fur et à mesure que le temps s’écoulait. Eragon, Arya et Saphira ne voyaient quasiment plus rien, leurs yeux criant de douleur, les petites particules de roches s’accrochant à leurs yeux fragiles. Ils ne virent pas que le nain avait atteint les premières marches, mais s’aperçurent de la catastrophe qu’il encourait. Les marches blanches se mouvaient en réponse à l’affolement de la pierre alentours. Elles faisaient marche arrière, reprenant leur position initiale. Le nain ne savait plus quoi faire, il ne pourrait certainement pas atteindre le sommet du Puits avant que les dalles de marbre ne réhabilitent leur place d’antan.
- ORDARIK ! REVENEZ, VOUS NE POURREZ PAS GRIMPER JUSQUE LÀ-HAUT, VOUS ALLEZ VOUS TUER !
Eragon criait pour que son ami l’entende, en vain. La chute des éboulis ainsi que le glissement des marches dans les contours du Puits semblaient étouffer le message d’alerte du Dragonnier. Chacun des trois ne pouvait tenter l’ascension, il n’y avait pas assez de temps, il fallait rebrousser chemin et se réfugier dans la petite grotte en espérant trouver un moyen d’échapper à une mort atroce et certaine. Cependant Eragon ne voulait pas abandonner son ami, il ordonna donc aux deux autres de rebrousser chemin, ce qu’elles firent malgré leurs vives contestations. Une poignée de secondes s’écoula, durant laquelle le jeune homme espérait qu’ils pussent tous s’en sortir, mais sa confiance fondait avec les marches qui raccourcissaient à vue d’œil. Puis il entendit un son étrange, leva la tête et aperçut une imposante masse se diriger vers lui. Au dernier moment il la reconnut comme étant le corps du nain, et le rattrapa de justesse sans se rompre le cou sous l’impact. Ordarik paraissait bien frêle, son rythme cardiaque s’emballant sous l’intense effort qu’il avait dû accomplir pour redescendre le plus de marches qu’il avait franchies auparavant. Sans attendre un moment de plus, Eragon le supporta de son mieux pour rejoindre leurs deux amis, toutes deux folles d’inquiétude en ne les revoyant pas revenir. Le Dragonnier dut à la fin rompre par magie les important blocs de pierre qui se dressaient désormais devant eux en créant un bouclier magique, chose difficile à établir aux vues des faibles réserves du jeune homme. Il se sentait faiblir de plus en plus, et dans un dernier effort ils se jetèrent vers leurs deux partenaires, évitant in extremis la lourde roche qui vint obstruer totalement le passage vers l’extérieur.
Eragon semblait tétanisé, jamais ils n’auraient pensé arriver dans une telle position. Il regardait la pierre, pétrifié de peur, qui avait condamné la grotte de Korgan à devenir leur cercueil à tous.
Ils étaient coincés.
- Hum hum hum !
Le nain commençait à étouffer dans cette atmosphère lourde et opaque qui s’emplissait de cendres rocheuses tenaces. Eragon, lui, restait acculé au sol, complètement pétrifié par la sordide fin qui les attendait. Il restait là, le regard vide d’un sublime effroi planté dans l’amas de pierre qui venait de les couper de la sortie de ce cauchemar.
- Garjzla !
Arya tentait de transpercer cet air oppressant de rayons de lumière afin de dénicher une voie d’urgence pour sortir de ce trou à rats. Seulement dès que la boule prit forme dans sa paume elle fut complètement aspirée, explosant dans un retentissement sourd. L’elfe semblait totalement affolée.
- Eragon, réveille-toi, il faut nous aider ! On ne peut pas utiliser la magie ici, je ne sais pas …
Elle s’arrêta devant le visage toujours stoïque de son compagnon.
- Si tu ne te bouges pas les fesses tout de suite je te promets que plus jamais je ne t’autoriserais à m’adresser la parole, un serment en ancien langage soit-il nécessaire !
La menace, aussi effrayante que la colère et la peur qui dominaient Arya, parvint enfin au cerveau du Dragonnier, et celui-ci reçut toutes les requêtes de sa dragonne, de plus en plus enflammée.
« Allez lève-toi tête de mule, ce n’est pas le moment de flâner ! Si tu continues je… »
« Toi aussi tu vas me menacer maintenant ? » Lui rétorqua-t-il sèchement, mettant fin aux rudes jérémiades de sa partenaire.
Il n’arrivait pas à y croire. Ils pourraient tous mourir dans cette grotte inconnue de tous qui semblait peu à peu devenir leur caveau, et la seule chose qu’elle trouve intelligent de dire c’est cette menace ! Non il ne laisserait pas passer cela s’ils arrivaient à s’en sortir. Mais un nouveau phénomène le sortit de sa stupeur actuelle. Une lumière bleutée rayonnait doucement depuis le fourreau de son épée, pour devenir assez aveuglant, tout en émettant dès à présent un son strident à faire hurler leurs tympans. Elle semblait ordonner à son nouveau propriétaire de sortir de son étui pour dominer à elle seule la situation. Eragon empoigna alors son manche argenté, et à peine eut-il fourni le moindre effort à son bras que la lame maintenant vibrante d’énergie s’imposa dans son environnement. Le jeune homme la tenait fermement, mais Wyrdfelh prit une direction incontrôlable, pointant sans ciller un recoin de la grotte alors baignée dans une pluie de poussières. Sans comprendre pourquoi, Eragon suivit l’entreprise de sa nouvelle partenaire, et comme s’il tendait son bras comme un aveugle, il se dirigea vers la position qu’elle indiquait. Au passage il crut avoir poussé légèrement l’elfe qui avait dû se tenir sur sa trajectoire, mais il était tellement concentré sur cette tâche qui pouvait être vitale à tous qu’il ne s’en soucia guère. De toute façon même si cela avait été bel et bien réel cela ferait office de petite vengeance personnelle. Puis soudain il s’arrêta, car son épée maintenant miroitante d’un bleu le plus pur, rappelant les écailles de Saphira, illuminait cette sombre cavité comme le seul espoir qui vacillait dans le cœur du jeune homme, telle une bougie et sa flamme peureuse. Dorénavant il pouvait voir les reliefs du mur qu’il frôlait, et là il aperçut ce petit interstice qui lui avait totalement échappé auparavant. Un petit trou, de la taille exacte de la lame qu’il tenait fièrement, et qui s’était mue avec un semblant de volonté propre, lui faisait face. Ce ne pouvait être une coïncidence. Wyrdfelh l’avait guidé jusqu’ici pour une bonne raison. Alors, sans vraiment comprendre pourquoi, il accompagna son épée jusque dans cet orifice qui avala avec une perfection admirable l’épée lumineuse. Aussitôt la roche cessa de s’ébranler, provoquant un état d’immobilité ahurissant. Les poussières dorées qui s’étaient éparpillés après que Korgan eût délivré son message rayonnèrent de nouveau, s’élevant dans les airs afin de former un agrégat métallique enflant de plus en plus, jusqu’à reformer la sphère d’or liquide qu’ils avaient déjà vue auparavant. Lorsque la toute dernière poussière s’y fut incrustée, la boule fonça à toute vitesse vers la position du Dragonnier, qui l’évita de justesse à l’aide de ses sens aiguisés. La surface rocheuse prit ainsi une teinte jaunâtre, merveilleusement vive, puis par on ne sait quel moyen, devint peu à peu flasque, visqueuse, de telle manière que Wyrdfelh manqua de frapper le sol si Eragon ne l’avait pas rattrapée on ne sait comment, comme si sa main avait été attirée tel un aimant par la gaine argentée de son arme. Les autres s’approchèrent alors, observant avec méfiance ce nouveau maléfice, mais aussi cette épée qui leur paraissait de plus en plus étrange, comme possédant une propre logique dominant celle de son « maître », à croire que leur rôle était inversé. Sans attendre l’avis des autres, pas même celui de sa dragonne, Eragon se lança à corps perdu dans ce miroir de fines vagues, disparaissant de leur vue à tous. Arya accoura au bord de ce qui semblait être un passage. Mais tout le problème résidait dans la destination de cet étrange moyen de communication. Ne voyant pas revenir son ami, elle décida avec ses deux derniers compagnons de tenter l’expérience. De toute façon il valait mieux cela que rester coincés dans les tréfonds morbides d’Orgaramir. L’un après l’autre, cinq bonnes minutes après Eragon, ils franchirent enfin ce portail et pénétrèrent dans l’immense grotte du haut du Puits. L’autre bout du portail était en fait la statue du dragon, qui avait alors étendu ses ailes et levé ses pattes pour montrer son ventre fragile à tous, surface lisse remplissant maintenant parfaitement son office de portail.
- Et bien je croyais que vous alliez vous terrer encore des heures en bas ! Proclama le jeune homme d’un ton acerbe, empli de reproches. L’elfe, ainsi que la dragonne, allaient répliquer lorsqu’il les prit de court.
- Nous devons partir immédiatement, reprenez vos armes et hâtons-nous, nous n’avons que trop tarder. Pendant que vous dormiez dans les sous-sols de la montagne, j’ai pu constater les dégâts de l’ébranlement de la roche. Le passage des airs que nous avons emprunté a été fermé. Apparemment un seul portail ne peut être activé en même temps. Alors …
- Il va falloir engager la voie terrestre, et traverser l’antre des Ormars, finit le nain dans une voix basse, sonnant le glas de son espoir de survie.
- Oui en effet Ordarik. Soyez prudent, et nous arriverons à gagner Galfni, et ainsi nous pourrons atteindre Farthen Dûr. Nous devons y arriver. Une détermination sans faille luisait dans les yeux du Dragonnier. Il semblait confiant, sûr de son entreprise, et cela rassurait en partie ses coéquipiers. Cependant il semblait avoir changé, et sa dragonne ainsi qu’Arya suspectait que Wyrdfelh n’était pas étrangère à cette soudaine prise d’autorité. Ainsi l’elfe ouvrit la bouche pour soumettre cette remarque au jeune homme, une certaine appréhension dans l’esprit. A juste titre.
- Ne t’inquiète pas Arya, je ne vais pas comme tu me l’as fait remarquer t’adresser la parole plus que nécessaire.
La réplique cinglante la frappa de plein fouet, et malgré les sentiments outrés de sa dragonne qu’il ressentait à travers son lien avec elle, Eragon tourna les talons et entama la marche vers le fond du Jardin des Géants. Leurs fidèles lames et autres flèches à nouveau à leurs côtés, tous se frayèrent un chemin dans l’air glacial de la montagne, à l’image de l’ambiance qui régnait entre eux. Leurs pas résonnaient sur les dalles de pierre du Jardin, annonçant subrepticement leur arrivée devant ce passage sinistre. Le nain, l’elfe et la dragonne observèrent du coin de l’œil la voie menant au repaire des Fanghurs, et constatèrent presque avec tristesse ce que leur avait annoncé Eragon, qui continuait sa marche, inflexible. Ils se postèrent donc devant le trou noir du passage terrestre, un vent morbide leur sifflant dans les oreilles. Le Dragonnier se tourna alors vers ses amis, et leur proclama un « Allons-y » un peu plus chaleureux qu’il y avait quelques minutes, bien qu’il ne fut pas très difficile de faire mieux. Malgré cela il glissa très fugacement un petit sourire amical à sa dragonne, chose qu’elle apprécia à sa juste valeur. Ils s’engouffrèrent donc dans les ténèbres qui leur tendait avec avidité ses bras malsains. L’atmosphère dans la caverne aux multiples chemins, tous plus tortueux et pervers que jamais, paraissait quasiment irrespirable. On sentait l’odeur de la mort, celle qui frappe sans prévenir avec férocité et cruauté. Dès leur entrée, Arya et le jeune homme ouvrirent leur esprit pour détecter la position des ours-tigres qui entraveraient leur progression, si ce n’est plus. Mais quelle ne fut pas leur surprise lorsqu’ils s’aperçurent que nulle trace visible de présence de ces animaux ne se dévoilait à leurs esprits pourtant si aiguisés. Arya en sembla inquiète. De même pour Eragon. L’air grave qu’ils empruntèrent n’échappa à personne et sans le vouloir, ils proclamèrent en chœur dans un chuchotement mental :
« On ne peut les repérer ».
L’air gêné par l’union de leur voix, il laissa continuer son amie. Elle le regarda un instant, légèrement reconnaissante, intérieurement contente qu’il daigne enfin lui adresser la parole, et courtoisement de surcroît.
« Soit ils sont absents, ce que je … nous doutons fort – regard vers le Dragonnier en attente d’un hochement de confirmation qui ne tarda pas à venir – soit ils sont capables de nous empêcher de les percevoir, rendant encore plus périlleuse notre traversée.
« Alors nous devons être plus vigilants que jamais, s’ils nous tombent dessus, j’ai bien peur que l’on en réchappe pas cette fois-ci » renchérit le nain, la mine extrêmement soucieuse.
Eragon emboîta le pas, se mouvant avec une extrême attention pour ne pas révéler à leurs ennemis potentiels leur position à travers ce dédale de corridors de plus en plus étroit, jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus que circuler qu’en file indienne. Cependant les ténèbres environnantes entravaient les sens du nain, parfois déconcentrant ses camarades par ses manœuvres souvent bien trop imprécises et abruptes. Arya, Ordarik et Saphira voguaient maintenant dans une immense grotte, parsemée de stalactites de toutes sortes, ne remarquant pas qu’Eragon s’était arrêté quelques mètres avant, en peine réflexion sur une nouvelle information. Sur le mur en face de lui était gravé une peinture très étrange, difficile à percevoir dans ce noir si oppressant. Des monstres aberrants s’y affrontaient dans une cruauté sans pareille, déchirant leurs ennemis pris au piège, condamnés à une mort certaine. Eragon semblait complètement absorbé, envoûté par cette petite fresque qui semblait vivante, comme se déroulant sous ses yeux. Il s’attardait sur le recoin gauche qui contenait un élément assez étrange, une sorte de bâton aiguisé élevé dans les airs lorsque…
« ERAGON !!! »
Ses trois amis s’étaient engagés dans un combat carnassier contre cinq redoutables Ormars, mesurant au moins trois bons mètres chacun. Les griffes pointues de leurs pattes épaisses s’entrechoquaient avec les armes des trois compères, des gouttes de sang pleuvant de tous côtés. Saphira avait alarmé son Dragonnier, la situation virant dangereusement au dramatique. Elle couvrait le nain qui avait subi une grave blessure à la cuisse gauche, le contraignant de battre en retraite derrière Saphira qui se faisait attaquer de toute part. Eragon ne se contenait plus, il utilisa la magie qui coulait encore dans ses veines pour les faire fuir, car il ne savait que trop bien qu’il ne pourrait pas les tuer tous. Cependant leurs ennemis semblaient trop intelligents pour être trompés par sa ruse, ce qui en détériora rapidement l’état du jeune homme. En quelques instants il sentit sa tête vaciller, son état seulement maintenu par sa dragonne, mais cela ne durerait pas éternellement. Saphira ne pourrait résister très longtemps malgré ses capacités gigantesques et la folie furieuse que dégageait l’elfe dans son combat.
Alors, une nouvelle fois, un tintement sonore fit son apparition, en même temps qu’un halo bleu s’échappant du fourreau renfermant la lame du jeune homme. Eragon la prit encore une nouvelle fois, épousant avec une perfection extrême ce pommeau d’argent, son saphir côtoyant sa gedweÿ ignasia, et leva en l’air une Wyrdfelh qui maintenant aveuglait toute la population alentours. Dès son apparition le combat opposant ses deux amies avec les Ormars avait cessé, au plus grand soulagement d’Arya et Saphira qui vacillèrent sous les multiples blessures qui parsemaient leur corps. Soudain, plusieurs consciences inconnues entrèrent en contact avec celle du Dragonnier, lien plus qu’étrange. Il aurait dit que c’était Wyrdfelh qui lui permettait d’entendre ce message sans équivoque.
« Maître, nous sommes à votre service ».
Eragon n’en revenait pas, cela semblait irréel. Avait-il bien entendu ce message ou était-ce son imagination qui lui avait joué des tours ? Non, comment des bêtes aussi dangereuses pourraient être à ses ordres à lui. Cependant force était de constater que les Ormars ne bougeaient plus d’un pouce, fixant avec intensité le Dragonnier.
L’immense grotte dans laquelle ils se tenaient tous s’emplissait de nouveaux arrivants, des nuées d’Ormars se postant dans toutes les directions apparentes.
Wyrdfelh paraissait plus lumineuse que jamais. Eragon sentait un lien très étrange avec elle, et avait le sentiment qu’elle dirigeait la scène de toute sa hauteur. Au fur et à mesure du remplissage des alentours, la lame vibrait de plus en plus, le Dragonnier s’évertuant à la soutenir, à deux mains maintenant, tellement cette entreprise était délicate. Et à cette vibration un son mélodieux résonna dans la caverne, puis dans toutes les cavités creusées dans la montagne maudite. Elle était envoûtante, enivrante, et le jeune homme se laissait avec plaisir soustraire aux soucis actuels pour s’emporter dans cette douce rêverie. Il finit par lâcher prise, et contre toute attente son épée s’éleva encore plus, baignant les alentours d’une lumière bleue chaleureuse, émettant de plus belle ces notes hautes. Eragon permit à son esprit de vagabonder avec les ondes sonores, et la magie qui le transportait s’arrêta au moment où il s’aperçut avec effroi du nombre de leurs congénères qui furent attirer près de leur position, leur bloquant tout issue de secours. Un bon millier d’Ormars s’étaient réunis autour d’eux, tous acculés au sol, attendant patiemment la suite des événements.
Une note alors bien plus haute fit souffrir les tympans des quatre compagnons, hurlant de douleur, soumis à une peur effroyable. Eragon avait la certitude maintenant que Wyrdfelh était la cause de cet attroupement, et que lorsqu’elle cesserait de « chanter », le charme retenant ces ignobles bêtes s’interromprait et alors arriverait vite la fin. Il regarda cet objet maudit, et souhaita ne jamais l’avoir obtenu. Ordarik semblait avoir raison finalement, elle n’apporte que le mal autour de son porteur. Mais pourquoi reposait-elle ici ? Pourquoi Korgan l’avait-il insérée dans son cristal qui était supposé sauver les siens, mission qui devenait impossible avec elle ? Cela n’avait pas de sens.
Et ce qui devait arriver arriva.
L’épée s’arrêta soudainement de briller, tel un phare dans une nuit noire, et retomba lourdement au sol, apparemment sans aucune égratignure. Le jeune homme ferma les yeux, ne sachant que trop bien ce qui allait se passer dans les quelques instants à venir.
Une…Deux…Cinq secondes s’écoulèrent, et toujours rien.
Dix…Ils devaient sûrement s’extasier, les laissant sombrer dans la peur de leur mort certaine.
Une minute s’écoula, et le Dragonnier ouvrit très lentement sa paupière droite. Il s’aperçut alors qu’un seul Ormar se tenait encore devant eux, observant avec une sorte de sourire, si on peut dire ainsi, le groupe des quatre. Il se remit alors sur ses pattes, et Eragon comprit qu’il devait s’agir du chef de la meute, constatant sa taille gigantesque d’au moins six ou sept mètres. Il s’arrêta juste devant lui. Le jeune homme pouvait sentir son haleine, qui contre toute attente semblait assez fraîche pour un tel animal.
« Tu as bien entendu jeune maître, nous sommes à ton service, nouveau détenteur de Wyrdfelh. Il est temps que vous partiez, votre tâche n’est pas achevée ».
« Que…Comment me connaissez-vous ? Et qui êtes vous ? »
Il paraissait horrifié de pouvoir communiquer avec un tel être.
« Ce que je suis importe peu. Seul ce que tu es compte. Sache seulement que nul autre que toi n’aurais pu nous sortir de notre torpeur millénaire. Maintenant va, la sortie est proche, devant toi ».
« Attendez, com… »
« Il suffit. Accepte ceci. Assem Ungorat ».
Il ne comprit pas les dernières paroles de son interlocuteur, mais ne put prendre le temps d’y songer plus longtemps. Il sentait à travers les fibres de son corps un flux d’énergie l’emplir d’une force nouvelle. Il sut alors que l’Ormar partageait son pouvoir avec lui, finalisant le lien qui les unissait désormais.
« Eniat mane se valia »
Le jeune homme ne sut comment il put prononcer ces paroles inconnues, mais cette surprise n’en fut que plus grande en observant le résultat : tandis que Wyrdfelh avait repris sa place dans sa paume droite, au contact de sa gedweÿ ignasia, une douce chaleur, rassurante, s’empara de ses trois amis, et en quelques secondes ils se relevèrent, toutes leurs blessures causées par les innombrables attaques des Ormars ayant disparues. Arya paraissait estomaquée, observant Eragon de ses yeux ébahis, jusqu’à s’apercevoir de la défaillance de son compagnon. Le sort avait consumé toute l’énergie qu’il avait obtenue de son nouvel ami, et ses jambes commençaient à vaciller sous son poids. L’elfe vint rapidement le soutenir, puis le transporta en hâte sur le dos de sa dragonne, revigorée par le puissant sort de son Dragonnier, mais toujours en alerte avec ces bêtes qu’elle n’appréciaient que très peu, malgré l’aide qu’elles avaient offerte à son partenaire. Arya s’appliqua donc à diriger le petit groupe vers la sortie, qui ne mit pas très longtemps à apparaître. Ordarik fermait la marche, la hache bien haute, prêt à agir si les Ormars retournaient leur veste et décidaient de les attaquer par surprise. Soudain ses yeux s’aveuglèrent légèrement. La lumière du crépuscule s’infiltrait doucement dans les replis de la caverne, au grand soulagement du nain.
Ils avaient enfin vaincu Orgaramir.
Saphira glissa son long cou à travers la fente de la sortie, ses pupilles se rétractant au contact de cette soudaine luminosité qui lui avait tant manqué. Elle était heureuse de pouvoir se mettre à l’abri de ce mont ô combien dangereux, mais surtout elle pouvait désormais prendre soin de son Dragonnier et le protéger, chose qu’elle n’avait pu faire lors du duel entre son partenaire et sa version future, mais aussi contre les Fanghurs ou bien dans la grotte des Ormars. Non, cette impuissance ne lui plaisait guère, et elle se promit intérieurement de ne plus laisser quiconque se dresser entre sa moitié et elle-même. Sa méfiance se porta donc naturellement sur cette épée, Wyrdfelh, qui paraissait si étrange. Son nom, « renouveau », pouvait porter bien des sens, bons mais surtout, comme le redoutait Saphira, mauvais.
Le petit groupe traversa ainsi le profond sillon creusé aux abords d’Orgaramir, formant la queue du gigantesque Ormar que représentait la ville naine de Galfni. Ordarik, heureux d’être à l’air libre, conduisait la procession avec un léger sourire aux lèvres, observant tous les petits recoins de la montagne qu’ils avaient empruntés ou même aperçus lors de la recherche de l’entrée de la voie aérienne, comme par exemple le petit à-pic sur lequel se tenaient Eragon et Arya le matin même. Dans son regard marron luisait cette petite touche de triomphe qui l’enhardissait au plus haut point. Alors ils arrivèrent devant l’endroit où se tenait il y avait quelques heures de cela la tente qui leur servit d’abri la nuit précédente. Il constata donc avec une pointe de mécontentement qu’Ârgan avait fait le nécessaire pour effacer toute trace de leur passage dans sa cité.
- Saleté de clan ! Je suis sûr que cet Ârgan a fait exprès de bien refermer l’accès à sa cité, il ne voulait pas que l’on puisse vaincre sa chère montagne et rapporter notre trésor, cela se voyait dans ses petits yeux sournois !
Ordarik enchaînait maintenant de nombreux jurons nains à l’encontre du Durgrimst Ormar, mais aussi envers tous les autres clans qui avaient provoqué ce cataclysme dans l’histoire des nains. Il frappait du pied la gigantesque porte noire, qui ne s’ébranlait pas d’un pouce, se tenant fière et droite, se moquant ainsi de ses tentatives vouées à l’échec.
« Ordarik, attendez nous pouvons… »
Saphira était intervenue afin d’apaiser son ami en lui proposant une solution qui paraissait évidente, mais il semblait bien trop aveuglé par la colère et le ressentiment pour réfléchir calmement. Cependant elle s’interrompit, coupée dans son élan par une inquiétude naissante vis-à-vis du comportement de l’elfe. Arya semblait plongée dans ses pensées, déconnectée du monde réel, ensevelie sous les tracas qui paraissaient la meurtrir. Ce n’est que lorsque ses jambes ne répondirent plus à ses ordres et qu’elle s’affala sur la pierre dure du chemin de la vallée que la dragonne prit le soin de s’occuper de son amie.
« Arya, que se passe-t-il ? Ça ne va pas ? »
L’elfe ne répondait pas aux douces questions de Saphira, ce qui angoissa d’autant plus cette dernière. Elle prit alors les devants et posta son énorme tête devant celle d’Arya avec une telle célérité qu’elle en sortit de sa torpeur, prise de panique en voyant cette masse fondre sur elle telle une comète bleutée. C’est ainsi qu’elle put au grand soulagement de la dragonne communiquer à nouveau avec elle.
« Excuse-moi Saphira j’étais simplement…ailleurs ».
« Apparemment bien loin ma chère, tu ne ressemblais plus qu’à un zombie avant que je sois obligée de te ramener avec nous. Qu’y a-t-il ? »
La question était sans équivoque, Arya tremblait comme une feuille devant le regard quasi inquisiteur de sa camarade qui ne cessait de la fixer. Elle détourna alors le sien, observant la tête penchée les quelques cailloux à ses pieds.
« Ce n’est rien, ne t’en fais pas. C’est juste le poids de devoir réussir coûte que coûte cette mission qui retombe maintenant. Mais je vais me reprendre, ne t’inquiète pas ».
« Le poids de cette mission, bien sûr. Arya, regarde-moi ».
Elle semblait tétanisée, complètement submergée et à la limite anéantie par ce qui la rongeait.
« REGARDE-MOI ! »
Le ton de la dragonne se fit plus sec, mais il fallait à tout prix qu’elle sorte son amie de cette impasse, fut-il nécessaire de la brusquer un peu. Sous cette soudaine requête, l’elfe n’eut d’autre choix que de redresser son visage en direction des iris d’un magnifique bleu azur qui la fixaient toujours aussi intensément.
« Je sais très bien que tu essayes de m’embobiner, mais ça ne prend pas. Il y autre chose derrière tout ça, j’en suis certaine. Tu sais que tu peux avoir confiance en moi Arya, dis-moi ce qui te tracasse, ça te fera du bien ».
« Je…je ne peux pas, je suis désolée Saphira. Pas maintenant ».
« Très bien, comme tu veux. Mais cette discussion n’en est pas finie pour autant ».
La dragonne perçut une once de gratitude dans le regard brillant de l’elfe.
« Maintenant reprends-toi, nous allons devoir survoler la ville, et comme Eragon n’est pas en mesure de nous aider pour le moment, tu vas devoir être plus que vigilante, aux côtés d’Ordarik. T’en sens-tu capable ? »
« Oui Saphira, allons-y ».
L’elfe effaça d’un revers de manche très discret les quelques perles qui stagnaient aux coins de ses yeux, reprit son aplomb naturel et se redressa sur ses jambes délicates, le regard déterminé.
Le nain ne comprenait plus rien. Il avait pesté pendant quelques minutes contre tous ceux qu’il portait comme responsable de cette situation désastreuse, et il vit alors Arya agenouillée à terre, le regard vide, puis la seconde d’après la revoilà avec son assurance quotidienne, un air impassible sur le visage, se rapprochant de lui avec toute la grâce qui la caractérisait.
- Qu… ?
- Ce n’est rien Ordarik, juste un petit moment de panique, je pense que cela est normal après toutes les épreuves que l’on a vécues ensemble. Mais nous devons aller de l’avant maintenant. On va passer par-dessus cette porte et atterrir sur le parvis du château d’Ormar, dans la ville, car Eragon a besoin de repos, ainsi que nous tous. Vu l’heure tardive, nous ne pouvons nous diriger dès à présent vers Farthen Dûr. Nous partirons demain, revigorés par un repos bien mérité, et Saphira n’en sera que plus vive et rapide, pleine d’entrain et d’énergie.
- Mais si on survole Galfni, Ârgan va sûrement nous causer des problèmes, il avait bien spécifié à Saphira de contourner la ville lors de notre arrivée.
- Oui mais cette fois-ci je crois être moins diplomate avec lui maître nain.
Ordarik, assez surpris par les dernières paroles d’Arya, laissait apparaître un sourire dans sa barbe brouillonne. La perspective d’une confrontation entre sa partenaire et ce maudit frère de sang ne lui plaisait que bien trop pour contester cette décision.
- Bon et bien quand partons-nous gente dame ? Interrogea-t-il.
« Hum hum ! »
- Euh désolé, mesdames ! Se rattrapa-t-il en observant l’air faussement offusqué de la dragonne.
« Et bien tout de suite ! »
Saphira attrapa le nain à l’aide de sa patte avant droite et l’envoya directement se loger derrière Arya qui s’était déjà installée sur la selle d’Oromis, maintenant fermement le corps frêle d’Eragon, qui naviguait alors dans les eaux tumultueuses de son subconscient. Le nain eut à peine le temps de se rendre compte de la manœuvre sournoise de la dragonne qu’elle appuya majestueusement sur ses pattes pour prendre son envol, coupant le souffle d’Ordarik qui pourtant désirait protester vivement contre l’indélicatesse de son alliée. Au lieu de suivre les murailles du contour de la cité, elle survola l’immense porte d’onyx pour bientôt faire apparaître son ombre dans les rues déjà sombres, illuminées par la faible clarté des lanternes rouges naines. Les quelques passants vagabondant ci et là en cette heure tardive s’aperçurent de leur présence, et aussitôt l’alarme fut donnée. Une lumière verte, très vive, rayonnait depuis ces lampes, comme à Tarnag lors de l’attaque de Galbatorix. Certains criaient, d’autres pleuraient, tous semblaient pétrifiés de peur. Aussi vite qu’elle le pût la dragonne atteint l’immense place cernée par les obélisques, dont les glyphes l’aveuglaient, la désorientant grandement. Ce ne fut que grâce à l’aide d’Arya qui, ayant ouvert son esprit pour étudier la trajectoire à emprunter, la guidait avec précision qu’ils purent atterrirent avec grande peine, en face du château d’Ormar. Une dizaine de secondes plus tard, le chef en second Ârgan avançait d’un pas rapide vers les nouveaux arrivants, apparemment de très mauvaise humeur, tendance confirmée par les troupes naines qui le suivaient. Arya et Ordarik avaient tout juste eu le temps de toucher le sol nacré qu’il les agressa sans ménagement :
- Non mais avez-vous perdu la raison ? Je vous avais prévenu que vous ne deviez pas vous montrer ici, mais il paraît évident que vous n’avez cure des ordres que je vous donne ! Vous n’avez donc pas plus d’honneur que feu votre père, Ordarik !
La réplique acide cloua sur place la dragonne, outrée par cette remarque désobligeante. Ordarik, lui, semblait assez serein pour la situation, et regardait Ârgan avec une pointe de défi et un soupçon de supériorité.
- Vous vous êtes enfin décidés à abandonner cette quête absurde à ce que je vois. Finalement vous n’êtes pas si idiots que cela.
Arya sentit passer un voile de colère rouge sur son visage. Ses yeux paraissaient aussi meurtriers que les griffes aiguisées de Saphira qui meurtrissaient le sol, prête à bondir sur n’importe laquelle de ces petites créatures.
- Comment osez-vous nous traiter de la sorte ! J’exige en tant qu’ambassadrice elfe des excuses publiques pour cet outrage, ainsi que votre hospitalité cette nuit, jusqu’à l’aube, heure à laquelle nous partirons vers Farthen Dûr.
Le chef ennemi ricana devant les requêtes d’Arya.
- Vous n’avez aucune autorité ici, elfe ou pas, vous avez désobéi à un ordre direct, et vous allez en subir les conséquences.
Les soldats nains avançaient prudemment vers le petit groupe, l’encerclant de piques et de lances terriblement affûtées. Saphira grondait méchamment, mais cela n’avait que peu d’effet, ils avaient dû être préparés à ce genre de réaction.
Alors, à bout de nerfs, Arya convoqua la magie qui coulait encore dans ses veines, et lança un sort qui enverrait ses ennemis, fesses les premières, dix bons mètres plus loin. Ce ne serait pour le moment qu’une intimidation. Cependant elle ne semblait pas avoir prévu la réaction adverse.
Ârgan tenait entre les mains une petite gemme, noire avec des reflets blancs, qui absorba contre toute attente la magie qu’avait libérée l’elfe. Elle aspirait les volutes de fumée vert émeraude, jusqu’à faire apparaître quelques maigres traces vertes dans ce noir si intense. Le propriétaire semblait très satisfait de ce petit effet de surprise en observant l’air interdit qui transparaissait sur le visage de l’elfe.
- Oui en effet ce petit objet est très pratique, ricana-t-il d’un ton plus que victorieux. Je pensais bien que vous n’hésiteriez pas à user de vos dons, ainsi j’ai pris quelques…précautions. Il est vrai que j’ai eu du mal à la retrouver, mais il s’avère que je me suis donné cette peine non sans raison.
- Je…je pensais que les feldanor avaient été tous détruits ! Souffla Arya, à la fois paniquée devant la gravité de la situation et émerveillée face à cette découverte enchanteresse.
- Et bien vous vous trompiez, le chef de mon clan qui côtoyait encore Vrael avait réussi à en cacher un dans notre forteresse.
- Vous devez donc savoir qu’il a un effet limité, et qu’il me serait facile de le saturer, afin de vous châtier comme vous le méritez, lança-t-elle sous le ton du défi, ses narines se dilatant, le regard dur et froid.
- Evidemment j’en ai conscience, mais le temps que vous y parveniez il sera bien trop tard pour nous empêcher d’agir.
Les deux duellistes s’observaient avec fureur, aucun des deux ne désirait lâcher du leste. Cependant il fallait se rendre à l’évidence que malgré toute la félonie qui suintait de cet être, Ârgan avait marqué un point.
Une main rassurante vint alors se poser sur l’avant-bras droit d’Arya, qui eut un mouvement de recul sous le coup de la surprise. Ordarik observa lentement sa camarade, ses yeux reflétant une certaine sérénité, inscrite aussi sur son mince sourire que seul l’elfe pouvait apercevoir de par sa proximité. Alors elle comprit.
- Voyons Ârgan, comment vous adressez-vous à cette dame ? Ne vous a-t-on pas enseigné les bonnes manières ?
La réplique cinglante, emplie de toute l’ironie et la moquerie que pouvait donner Ordarik à sa voie rauque, eut le don d’énerver le chef en second, qui ordonna au plus proche soldat de loger une lame sur la bas de son cou en signe de réponse.
« N’y pensez même pas ! » Intervint alors Saphira, qui faisait luire toutes ses rangées de belles dents extrêmement pointues en direction de ce nain. Ce dernier eut donc un mouvement de recul, hésitant à obéir ou non à Ârgan ou la dragonne. Cette petite diversion fonctionna à merveille.
Ordarik posa à terre le sac qu’il portait sur le dos, plongea sa petite main au fond, et, tout en observant droit dans les yeux Ârgan qui enrageait de plus en plus, le teint du visage virant dangereusement au rouge vif, il sortit le cristal de Korgan dans un geste triomphal, le montrant aux yeux de tous. Ses pétales reflétaient la lumière chatoyante du soleil couchant, prenant une légère teinte rougeâtre, chaleureuse.
Ordarik porta son trésor à bout de bras, tournant lentement autour de lui, observant minutieusement chacun des autres nains, tous empruntant une mine déconfite. Lors de cette révélation, les glyphes des obélisques aux alentours échangèrent leur vert d’alarme en une aura dorée comme nul ne l’avait jamais vu. La légende de Korgan existait donc réellement, et c’était l’une des manifestations que l’on apprenait aux nains dès leur plus jeune âge.
Chacun des soldats abaissa instinctivement leur arme, baissant la tête en signe de respect, mais aussi de crainte, de peur de ne voir s’abattre sur leur tête le courroux du tout puissant roi nain de jadis.
- Impossible…
Ârgan, le teint plus blême que jamais, ne voulait pas croire ce que ses yeux lui révélaient. Il déglutissait avec difficulté, chuchotant des termes que seul lui pouvait comprendre. Devant tous ses meilleurs soldats, mais surtout devant cette elfe, il avait perdu la face, et malheureusement pour lui la partie était bel et bien terminée.
- Mes frères, vous connaissez tous ce que je porte ici. C’est le cristal de Korgan. Le trésor qu’avait caché au plus profond de cette montagne est bien réel, et la lumière qu’émettent ces obélisques sont une preuve indéniable de ce que j’avance. Ce joyau a été confié par Korgan lui-même au Dragonnier Eragon, mais ayant subi maintes épreuves pour sortir victorieux de cette quête, il n’est pas conscient pour le moment. Je parle donc en son nom. Par le pouvoir que me confère cet objet sacré, je deviens le chef incontestable, par intérim, des nains, et donc de cette ville. Rassurez-vous, aucun de vous ne sera châtié pour avoir obéi à vos ordres directs. Tous, sauf vous Ârgan.
Il fit une légère pause, savourant ce spectacle si délicieux.
- Vous trois, conduisez-le dans les geôles, il sera jugé plus tard pour les différents outrages effectués ces dernières minutes.
Aussitôt les trois soldats interpellés agrippèrent les bras d’Ârgan, qui gesticulait dans tous les sens, hurlant sa rage et son désespoir.
- VOUS N’AVEZ PAS LE DROIT ! JE SUIS LE CHEF ICI ! VOUS NE POUVEZ PAS ! LACHEZ-MOI SALES TRAITRES, JE VOUS FEREZ ECARTELES SI VOUS NE M’OBEISSEZ PAS IMMEDIATEMENT ! …
D’un regard Ordarik leur ordonna d’exécuter son ordre, ce que les nains firent sans broncher. Ârgan continuait de faire pleuvoir une suite d’injures, une folie furieuse s’étant emparée de lui.
- VOUS N’ETES QUE DES MECREANTS ! VOUS ETES LA HONTE DE CE CLAN !
- Attendez soldats !
Arya leur avait intimé de s’arrêter. Elle se délectait d’avance de ce qu’elle s’apprêtait à faire.
- Fouillez-le, et donnez-moi le feldinor !
Ils regardèrent avec appréhension Ordarik, qui hocha la tête en signe d’acquiescement. Malgré les torsions extrêmes de l’ancien chef en second, ils parvinrent tant bien que mal à lui extirper la précieuse gemme, recueillie dans la main gauche délicate d’Arya. Elle s’approcha alors du visage du vaincu et lui chuchota à l’oreille d’un ton mielleux, provoquant, empli de toute la satisfaction qu’elle pouvait ressentir à ce moment :
- Ne vous inquiétez pas, elle sera en sécurité auprès de moi...
Cette provocation le mit dans un tel état de rage qu’il tenta de prononcer un mot d’ancien langage pour blesser l’elfe. Sa tentative fut cependant vaine. A peine avait-il ouvert la bouche qu’une onde de choc dorée le frappa en pleine poitrine annihilant toute envie belliqueuse, plongeant la victime dans l’inconscient. Le cristal avait encore une fois démontré sa puissance, imposant crainte et respect à quiconque oserait le défier. Les quatre personnages disparurent alors de la vue d’Ordarik, soulagé par l’issue victorieuse de cette petite bataille.
- Vous deux, faîtes nous préparer un toit sous lequel nous pourrions nous reposer. Pensez aussi à prévoir quelques vivres. Ah oui, j’allais oublier, que des légumes et fruits pour cette dame ainsi que pour le Dragonnier. Apportez de la viande fraîche de qualité pour Saphira, elle…
Il s’interrompit face à l’air circonspect des deux soldats visés.
- Désolé, je ne vous ai pas précisé que Saphira était cette ravissante dragonne.
« Me flattez-vous Ordarik, là, où est-ce mon imagination qui me joue des tours ? »
Il ne répondit que par un franc sourire, bien plus éloquent que n’importe quelle parole.
- Enfin pour vous mes frères restants veillez à signaler sur tous les murs de cette cité que Saphira, Arya et Eragon sommes nos invités de marque et nos amis, et que tout acte malveillant envers l’un d’eux serait considéré comme une attaque envers un autre nain, et sera par conséquent répréhendé avec la plus extrême sévérité. Bien, vous avez vos ordres, maintenant accomplissez vos devoirs !
Aucun ne se fit prier, l’organisation de la collecte de vivres ou bien la transmission de l’information à travers la ville semblait parfaite, d’une rigueur militaire. Deux des membres de la garde de Galfni les accompagnèrent jusqu’à leur résidence pour la nuit, bien que Saphira fut obligée de rester sur le parvis du château, faute de place. Elle confia donc son Dragonnier à trois soldats nains, mais leur petitesse contraignait considérablement leurs mouvements. Arya prit alors les choses en main, et à l’aide de sa magie, souleva le corps inerte du Dragonnier dans les airs, le faisant flotter devant elle sans brusquerie, au grand soulagement des nains qui faisaient peine à voir. Ils entrèrent donc dans une petite auberge, en réalité la plus grande de toute, et s’installèrent avec joie dans leur lit respectif. Eragon fut posé délicatement sur des draps soyeux, et ne perçut qu’un « bonne nuit petit homme » très éphémère. Tous paraissaient éreintés par l’exploit accompli durant la journée. Le lendemain, ils allaient enfin pouvoir en finir avec cette guerre stupide, et sur cette perspective joyeuse, Ordarik se laissa bercer dans les bras de Morphée.
« Tu n’es pas seule Arya ». Saphira lui avait glissé subrepticement ces douces paroles, s’échappant de l’esprit de l’elfe avant qu’elle ne pût s’apercevoir de cette petite intrusion. Ses lèvres s’étirèrent légèrement, son parfum subtil de pin se mélangeant au goût salé de la tristesse.
Une atmosphère sombre, noire, dangereuse. Un bruit de pas résonnant dans le grand hall enveloppé par les ténèbres. Une voix, chuchotante, mystérieuse, envoûtante. Puis cette sphère. Cette marque. Il la connaissait, c’était la sienne. Ce désir ardent d’entrer en contact avec cette surface si froide et pourtant si irrésistible. Cet étrange symbole qui apparut. Puis un éclair aveuglant.
Eragon se réveilla en sursaut, le dos dégoulinant de sueur, son cœur battant à tout rompre, le forçant à réduire son rythme effréné par de petites tapes contre son torse. Malgré son réveil soudain, son esprit réfléchissait à vive allure. Il était sûr de lui. Ce rêve, si étrange, n’était pas qu’un simple fantasque de son imagination féconde. Cela semblait si réel, si profond, si clair malgré l’ambiance glauque dans laquelle il était plongé quelques minutes auparavant qu’il sût que comme pour la bataille des Plaines Brûlantes, il avait une nouvelle fois entraperçu un fragment de son avenir proche. Oui, il en était absolument certain.
« Eragon ? »
« Oui ma belle, excuse-moi de te déranger, rendors-toi, il nous reste deux bonnes heures au moins avant le lever du soleil ».
« Tu ne me déranges jamais tu sais petit homme ».
Il souffla légèrement, sa bouche fine faisant apparaître un sourire délicat.
« Oui enfin sauf quand par exemple tu essayes de draguer un autre de tes congénères ».
Il savait parfaitement que cette petite pique allait faire mouche, ce qui ne manqua pas.
« Oui enfin moi je ne me fais pas rembarrer plusieurs fois de suite ! ».
Il s’y attendait, et avant même que sa partenaire ne lui communique sa pensée il avait préparé sa petite réplique.
« Ce n’est pas étonnant vu ton caractère, personne ne t’approche ! »
Il ricana volontiers, content d’avoir cloué le bec à une Saphira bougonne. Il aimait beaucoup lui fermer son clapet par une fin victorieuse, aux vues des rares fois où cela arrivait.
« Je te taquine ma belle, pardonne-moi. Il faut que je te parle de quelque chose »
« … »
« Oh s’il te plait réponds-moi, c’est important »
« … »
« ssss’illllllll teeeeee plaaaaaaaaaaiiiiiiiitttttttt »
« Oh mais comment veux-tu que je parvienne à te faire la tête ne serait-ce qu’une petite minute avec ce regard de chien battu, c’est de la triche, tu sais ça ! »
« Oui mais tant que ça marche ! »
« Pfff. Bon vas-y je t’écoute, qu’y a-t-il pour te, et donc me réveiller en cette heure si matinale ? »
« Je crois que j’ai eu une nouvelle vision Saphira, comme lors de notre traversée sur l’Az Ragni. Regarde en moi et observe ce que j’ai vu lors de ce rêve troublant »
Alors elle plongea instinctivement dans la conscience de son Dragonnier, à la recherche de cette étrange information. Il la guida pour y parvenir. Et là elle vit enfin ce qui le perturbait. La voix câline, la sphère obscure ainsi que ce signe qui l’hypnotisa, charmée par cette rune sûrement magique.
« Saphira, reviens à moi, maintenant ! Ça suffit ! »
La dragonne sentit une main la tirer de toutes ses forces. Malgré cette attirance extrême, il parvint à ses fins, et fut projeté vers le fond de sa minuscule chambre, sa tête heurtant la fenêtre en forme de hublot, faisant tressaillir la potée de fleurs à l’extérieur.
« Non mais c’était quoi ça ? »
Eragon en avait le souffle coupé. Son rêve piétinait maintenant sur le monde réel, perspective absolument effrayante, d’autant plus que sa moitié avait failli succomber à ce charme ahurissant.
« Saphira, est-ce que ça va ? »
« Oui Eragon, je suis juste un peu…secouée. Cela semblait si réel, si captivant ! »
« Oui et c’est pour ça qu’il ne faut plus que tu y repenses, ma belle, ça pourrait devenir encore plus dangereux ».
« Eragon, il faut absolument en parler à Arya, elle pourrait nous aider. Elle connaît peut-être la signification de cette rune ».
« Non pas question ! »
« …Pourquoi ? »
« Je ne veux plus qu’elle se mêle de ma vie privée. Elle me l’a fait comprendre maintes fois. Elle m’a même menacé Saphira ! Non c’est fini tout ça, j’ai enfin ouvert les yeux, il n’y a aucun espoir entre nous, et c’est mieux ainsi. Il est temps que j’assume les responsabilités que je dois porter, que nous devons porter, et malgré ce que tu peux en penser, nous sommes seuls dans cette tâche ».
La dragonne semblait triste, elle ressentait le cœur amer de son compagnon, et savait que trop bien que rien ne pourrait le faire changer d’avis. Enfin pas pour le moment, l’amertume qui l’emplissait paraissant bien trop influente pour l’instant. Elle n’insista donc pas, bien décidée à ne pas le contrarier, et lui suggéra d’aller se recoucher pour profiter des quelques heures de repos avant le lever du sommeil. Il se replongea donc avec difficulté dans le monde des limbes, tandis que sa moitié, elle, se terrait dans une bulle d’angoisse.
Comme si deux minutes à peine s’étaient écoulées, Eragon se réveilla avec difficulté, les paupières lourdes et l’esprit embrumé des tracas de la veille.
« Il est déjà l’heure ? »Balbutia-t-il à l’encontre de sa dragonne.
« Oui petit homme, nous n’avons que trop tarder à rejoindre Orik. Il est temps d’accomplir ce pour quoi on nous a envoyés ici ».
« Tu as raison ma belle, allons-y ».
D’une humeur plutôt médiocre, il s’affaira tant bien que mal, devant parfois négliger quelque peu son hygiène quasi obsessionnelle. A l’extérieur l’attendait déjà ses deux compagnons, pimpant et enjoués de partir de cette ville décidément peu accueillante. Cependant quelque chose semblait lui échapper.
- Mais où est Ârgan ?
- Je l’ai envoyé directement au cachot après avoir pris l’autorité ici. Il ne nous a que trop mis de bâtons dans les roues et…
- Vous avez agi stupidement Ordarik. Ce n’est pas en cloisonnant les dissidents que nous arriverons à rétablir la paix entre TOUS les nains.
Le teint du valeureux guerrier blêmissait à chaque seconde, à la fois honteux et en colère contre ces réprimandes.
- Capitaine, redonnez tout de suite la liberté au dénommé Ârgan. Et faites-le venir ici le plus vite possible.
Le dit soldat attendait d’un regard inquiet la validation de l’ordre par son congénère. Eragon s’en aperçut, et intervint derechef pour éviter toute confusion.
- Ordarik, donnez-moi le cristal s’il vous plaît.
Ce dernier obtempéra, une petite note de tristesse dans son regard à mesure que son « trésor » échappait à son contrôle, bien qu’il fût indéniable qu’il appartenait au Dragonnier. Le présent passa entre les mains, et voyant ce transfert, le capitaine nain partit instantanément, sûrement en direction des geôles. Le groupe se dirigea donc vers le parvis du château où les attendait Saphira, plus étincelante que jamais.
« Enfin je vais pouvoir retrouver ma liberté dans ces montagnes merveilleuses. Ah si seulement… »
Et encore une fois, il laissa sa moitié déverser en lui tout l’enthousiasme qui la faisait vibrer, le sourire aux lèvres, transmettant de temps en temps un petit hochement de tête en signe d’acquiescement. Puis le capitaine revint, avec un ex-détenu penaud, silencieux, et à vrai dire assez crasseux.
- Ârgan, je suis désolé pour hier, cela était un malentendu. Nous étions tous alors sous pression, et certains de nos choix nous paraissent maintenant indélicats et inappropriés. Il parait évident que seule l’union de tous les frères nains peut les sortir de la crise dans laquelle ils sont plongés. C’est pourquoi je vous donne à nouveau les pouvoirs décisionnaires sur votre cité, cela est votre droit et votre devoir. Espérons que dorénavant nous établirons des rapports plus courtois et amicaux les uns envers les autres.
Ordarik n’en croyait pas ses oreilles. Il l’avait relâché, et avait rétabli son autorité par-dessus le marché. Il allait donc vivement contester lorsqu’Arya le stoppa net de son bras droit, le regard implacable. Sans un mot il avait compris sa partenaire. Ainsi il se tut, laissant la place à un Ârgan assez surpris, si ce n’est plus.
- Et bien je dois dire jeune Dragonnier que vous faites usage de plus de sagesse qu’aucun de nous n’avons pratiqué depuis fort longtemps. Je vous remercie de votre grâce, et ferai le nécessaire pour que le clan que je dirige temporairement vous aide dans la dure tâche qu’est le ralliement de tous mes confrères sous la même bannière.
- Je ne fais grâce d’aucune chose Ârgan, soyez-en sûr. Comme nous tous, vous êtes soumis à des choses qui vous dépassent, et agissez en conséquence, augmentant les chances d’erreur de jugement. J’espère sincèrement que nous pourrons travailler ensemble à construire un avenir meilleur pour les nains.
Sur ce, après une poignée de main plus que symbolique, Eragon tourna les talons et s’élança gracieusement sur le dos de sa dragonne, fière de ce qu’avait accompli son ami.
« Je suis si…wouuuuuuaaahhh ! » laissa échapper Saphira complètement époustouflée.
« J’agis avec calme et logique, c’est tout. C’est la seule et unique solution de ne pas les laisser s’entretuer. Mais je suis content que ça t’ait plu ! » Enchaîna-t-il, un petit sourire en coin.
Devant lui vinrent s’ajouter sur la selle Ordarik, tandis que, toujours sans un mot depuis son réveil aux aurores, Arya s’installa dignement derrière le Dragonnier, s’attachant solidement au buste de ce dernier. En un seul et puissant élan, la dragonne s’envola haut vers le ciel, déployant ses longues et vigoureuses ailes. Encore une fois l’atmosphère se raréfia rapidement en oxygène ; il fallut donc exercer le sort pour faire remonter ces molécules de vie. Cependant la tâche semblait incomparablement plus facile que la dernière fois, surprise dont il fit part à Arya, légère excuse pour la sortir de sa torpeur glaciale.
« Tu as grandi énormément depuis peu Eragon. Tes pouvoirs sont dorénavant le reflet de tes capacités, quelle qu’elles soient. Et je pense que Wyrdfelh n’en est pas étrangère ».
Il dut bien admettre que l’elfe avait raison sur ce point. Son épée l’étonnait de par la puissance qu’elle lui conférait. Il se demandait même comment il faisait pour ne pas la ceindre à son ceinturon avant cette mission. Mais son esprit se détourna très vite, se concentrant sur les remarques blessantes qu’il avait émises à sa dragonne durant la nuit envers Arya.
« Tu sais tu n’es pas obligée de serrer si fort, tu ne vas pas tomber rassure-toi ! » Lui lança-t-il, une note d’amusement légèrement tendu dans son intonation de voix.
« Excuse-moi je n’y faisais pas attention ».
« Arya, qu’y a-t-il, tu es ailleurs depuis ce matin ? »
Cette question l’empoisonnait depuis un bon moment, et son désir d’une réponse franche et sincère augmentait avec la réticence certaine de l’elfe.
« Oh, rien ne t’inquiète pas. Je suis juste un peu fatiguée de tout cela, j’ai hâte que nous soyons enfin revenus à Farthen Dûr et qu’on parvienne à éviter cette guerre stupide ».
La colère rougissait ses joues. Il en avait plus qu’assez.
- NE ME FERAS DONC TU JAMAIS CONFIANCE ???
Il lui avait crié dessus ouvertement, prenant au dépourvu ses trois compagnons, effarés par cette soudaine crise. Il s’était retourné vers celle qui devenait petit à petit l’origine de tous ses maux. Des ses grands yeux noisette il observait avec minutie le moindre sentiment qui transparaissait sur le visage de son amie. Ses veines palpitaient sur ses tempes. Cela n’avait que trop duré.
« Eragon, pas maintenant, il ne faut… »
« Tais-toi Saphira ! »
La réponse acide et abrupte blessa profondément sa moitié, décidant aussitôt de couper tout contact avec son Dragonnier. Il s’en voulu immédiatement, mais le plus important pour l’instant était de clarifier cette situation qui ne l’avait que trop torturé à son goût.
Une profonde tristesse au fond de ses yeux émeraude, elle lui chuchota, la voix tremblotante comme jamais :
« Je suis désolée Eragon ».
Cependant cela n’avait d’effet que de l’excéder d’avantage.
« C’est donc tout ce que tu sais dire ? Que tu es désolée ? Et bien laisse-moi te dire une bonne chose. Tu ne l’es certainement pas autant que moi. Je vais être franc avec toi, à défaut que tu ne le sois envers moi. Tu connais la nature de mes sentiments à ton égard, et ta présence et ton comportement ne sont que pure torture, et me contournent chaque jour un peu plus de mon devoir de Dragonnier et de défenseur des libertés du peuple d’Alagaësia ».
Il réfléchit alors longuement, avant d’ajouter solennellement :
« Après notre arrivée à Tronjheim, je ne veux plus que tu m’accompagnes, ça sera beaucoup mieux pour tout le monde ».
Il se retourna alors, regardant droit devant lui, ses membres vibrant sous la rage qui l’animait. Il fut donc bien trop distrait et aveuglé par ses sentiments douloureux pour remarquer l’unique perle cristalline qui glissa depuis l’œil droit de l’elfe jusqu’à sa joue d’albâtre, pour s’envoler dans le néant, tel l’espoir et le peu de joie qui demeuraient avant cette dispute dans le cœur d’Arya.
Elle avait une envie féroce de pleurer toutes les larmes de son corps, d’extérioriser toute la frustration qui déchirait son âme entre ses devoirs et ses désirs les plus ardents. Durant toute la matinée, elle se mura dans un silence total, perdue dans ses pensées. A vrai dire cela semblait être l’ambiance générale qui dominait le groupe. Saphira paraissait en colère, battant furieusement ses ailes contre l’air glacial des Beors pour faire s’échapper le stress qui l’avait envahie lors de sa brève mais très sèche discussion avec son Dragonnier. Ordarik quant à lui n’osait troubler quiconque l’accompagnait au risque de voir s’abattre sur lui les foudres de la personne dérangée. Enfin, Eragon semblait concentré sur une tâche très importante. Comme les Dragonniers de jadis, il observait de son regard de faucon les moindres recoins alentours, mémorisant tous les détails du paysage. Par ce procédé il lui serait facile d’observer ce qu’il s’y passerait ultérieurement par le sort de vision qu’il utilisait tous les matins et soirs pour s’assurer du « bien être » de son cousin et de sa fiancée. Il étendait donc son esprit de plus en plus profondément, voguant au gré des courants d’air gelé des hautes montagnes. Cette escapade lui permettait de faire le vide, s’échappant des toutes dernières frustrations qui le meurtrissaient encore. Il courait ça et là le long des vallées, caressant doucement le vent frais de la base des monts. Il mettait ainsi cap au nord de Buragh, sur la pointe nord des Beors lorsqu’il sentit une présence accourir derrière lui. Il crut à une pourchasse, il s’enquit donc à recouvrer son enveloppe charnelle le plus vite possible. Mais ce fut bien trop tard. L’autre esprit paraissait bien plus vif, plus précis que le sien, bien qu’il perçût mal la portée de la puissance d’un tel être. Il se prépara ainsi tant bien que mal à la confrontation qui l’attendait.
Il ressentit alors la présence étrangère près de lui, mais une aura dorée l’entourait. Une aura familière.
« Ebrithil ? » Hésita-t-il d’une voix légèrement peureuse.
« Oui Eragon finiarel, c’est bien moi. Je suis heureux que tu m’aies reconnu, je n’aurais peut-être pas pu dialoguer avec toi très longtemps si tel n’avait pas été le cas ».
« Que se passe-t-il maître ? Pourquoi me contactez-vous maintenant ? Y a-t-il un problème ? Maître… »
Eragon semblait affolé, redoutant le pire pour son professeur qu’il admirait tant mais qui malheureusement était déjà très faible en quittant Ellesméra.
« Non Eragon, rassure-toi, je ne suis pas à l’article de la mort ».
La soudaine angoisse qui transperçait le cœur du jeune homme disparut instantanément au son de la voix rassurante, sereine de son mentor. Il n’avait perdu aucune parcelle de son autorité.
« C’est plutôt à toi de me dire ce qu’il se passe. J’ai ressenti depuis mon à-pic le mélange d’une grande détresse et d’une colère que je ne te connaissais pas. Je voudrais que tu m’expliques ce pourquoi j’use mon énergie ».
« Vous ne devriez pas maître, j’ai réglé ce problème ».
« Il s’agit d’Arya n’est-ce pas ? »
« Oui en effet, mais comme je vous l’ai dit, tout est résolu. Beaucoup d’espoirs sont portés en ma dragonne et moi, et nous nous devons de les honorer, en les faisant passer avant tout le reste ».
« Je vois Eragon. Et qu’as-tu décidé ? »
Le jeune homme semblait réticent à l’idée d’évoquer à nouveau ce qui lui déchirait le cœur et l’esprit, mais la question paraissait sans équivoque, exigeant une réponse franche et sincère de sa part.
« Qu’il était plus sage que nous séparions nos chemins une fois Tronjheim atteinte ».
Le fait de le répéter à son maître le meurtrissait plus que jamais.
« Logique, Eragon, et non sage, ne confonds pas les deux ».
« Oui, vous avez raison maître ».
« Cependant tu oublies de considérer un point de vue que tu as peut-être délibérément écarté de ta réflexion. Arya est une alliée très puissante et fidèle, et une guerrière redoutable. Elle t’apporte un soutien considérable lors de tes voyages. Une fois séparés, cette sécurité disparaîtra, mais pas forcément les sentiments qui torturent ton esprit, même s’il est logique qu’ils s’amoindrissent avec la distance entre vous. Je ne prétends pas avoir la réponse que tu cherches tant, mais tu te dois de prendre en compte toutes ces considérations, car ta survie, et donc celle de tous, pourrait bien en dépendre ».
« Je ne l’oublierai pas maître, soyez-en assuré ».
« Je sais que tu y songeras, cela ne m’inquiète pas. Je tenais simplement à te venir en aide tant que je puisse me le permettre ».
« Pourquoi me dites-vous cela ? M’avez-vous menti ? »
Eragon semblait outré que son ebrithil ait pu le tromper en toute impunité, même si cela n’était que pure spéculation.
« Evidemment non Eragon, et je te prie de me traiter avec respect s’il te plaît. Je ne suis certes pas au meilleur de ma forme, mais je peux encore, comme tu peux le voir, venir te chercher au plus profond des Beors. Réfléchis avant d’insinuer quoi que ce soit Eragon, car de tes paroles comme de tes actes peuvent dépendre beaucoup de choses. »
« Excusez mon impolitesse maître. C’est que je m’inquiète de votre santé, et… »
« Je sais que cela te préoccupe, et je t’en remercie ».
Malgré sa forme éthérée, le jeune Dragonnier ressentait la gratitude qu’exprimait son interlocuteur.
« Il est temps que je te laisse Eragon, je suis fatigué par cet effort. J’espère te revoir bientôt sur l’à-pic de Telnaeir. Au revoir ».
Il allait interrompre sa connexion avec son élève lorsqu’il lui glissa à la dernière minute :
« Je tenais tout de même à te féliciter pour la maturité dont tu fais preuve dorénavant. Je suis fier de ce que tu deviens Eragon ».
Le compliment fut le plus merveilleux cadeau que le jeune homme pouvait recevoir. Sous le coup de cette énorme surprise, il lâcha un « merci » assez étrangement articulé, mais l’essentiel de l’information avait été compris, une petite sphère de satisfaction entourant l’aura d’Oromis. Le contact cessa enfin, et il réintégra son corps, soulagé et en même temps troublé par cette entrevue inespérée avec son maître. Il tenta ainsi d’en informer sa partenaire, mais il semblait évident qu’elle ne voulait pas se décider tout de suite à pardonner son Dragonnier si tôt. Il garda donc pour lui cette conversation, car il ne pouvait évidemment pas en parler avec Arya. Ainsi donc la matinée s’écoula au rythme des puissants coups d’ailes de Saphira, jusqu’à ce que le soleil atteigne son zénith. Pour reposer ses membres mis à rude épreuve, ils se posèrent dans un petit vallon afin de reprendre des forces. Ordarik paraissait affamé et enjoué. Il appréciait de plus en plus la compagnie de la dragonne, et la perspective de retrouver les siens mettait son humeur au beau fixe. Les trois autres respectaient le silence imposant de la nature, malgré les tentatives désespérées du nain pour engager une quelconque conversation. Eragon grignota quelques fruits secs fournis à Galfni, tandis qu’Arya s’était écartée, apparemment sans manger quoi que ce soit. En contemplant son départ du groupe, Saphira envoya un regard empli de reproches à son Dragonnier, lequel resta de marbre devant cette provocation. L’immense créature s’en alla donc du petit feu qu’avait embrasé le jeune homme avec sa magie, autour duquel le nain se réchauffait à grande peine.
De son allure pataude, elle approcha de la position reculée de l’elfe, laquelle fut surprise par cette arrivée impromptue.
« Arya, ce n’est que moi, ne t’inquiète pas ».
« Oui, je pense que je n’aurais pas pu te confondre avec Eragon ou Ordarik, Saphira ».
La petite plaisanterie résonnait étonnamment faux dans la voix d’Arya, dont l’expression du visage semblait contenir tout le désarroi qu’elle cachait derrière ce masque.
« Je suis désolée pour ce qu’a dit Eragon tout à l’heure, j’espère qu’il s’en mord les doigts maintenant. Je…je n’étais pas au courant, et… »
« Tu n’as besoin de t’excuser de quoi que ce soit, tu n’y es pour rien. Et Eragon non plus. Il fait seulement ce qu’il pense être juste ».
La dragonne ne savait plus que faire ni que dire devant le désarroi de l’elfe.
« Arya, j’imagine que ce que tu dois endurer devient insupportable, mais comme tu as pu le voir Eragon a mûri d’une façon exceptionnelle, il pourrait comprendre si tu lui parlais… »
« Mais je ne peux pas Saphira ! » Hurla-t-elle.
La dragonne se fit donc plus douce que jamais.
« Garder ce secret va te ronger de l’intérieur et te détruire Arya, et je ne peux pas te laisser faire. Tu sais, je t’aime beaucoup, et je ne veux pas te perdre ».
Loin des yeux indiscrets du nain et du dragonnier, cette dernière éclata en sanglot, aux côtés d’une Saphira larmoyante, mais devant rester forte pour soutenir son amie.
Elle lui glissa ainsi dans un chuchotement :
« Parle-moi Arya, ça te fera du bien de te confier. Nul ne peut supporter un tel fardeau seul ».
L’elfe, les yeux rougis par le dernier flot de larmes, observa la dragonne, son esprit déchiré entre le soulagement de se confier à elle et la peur qu’Eragon ne le découvre.
« Eragon n’en saura rien, je te le promets. S’il l’apprend ce ne sera que de ta bouche.
Vel eïnradhin iet ai Skulblaka ».
Arya fut surprise de cet engagement solennel en ancien langage. Elle portait déjà une confiance toujours croissante envers sa nouvelle complice, mais aujourd’hui elle scellait leur amitié à jamais. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas ressenti une telle connivence. Elle mit donc de côté ses dernières réticences et se dévoila enfin, un poids se logeant sur l’estomac.
« C’est que j’ai peur du comportement d’Eragon, Saphira… »
« Comment cela ? Tu sais tu serais assez étonnée de t’apercevoir qu’il est très compréhensif ».
« Oui, sauf à mon sujet. Toi et moi savons quels sentiments il nourrit à mon égard, et…cela me devient de plus en plus difficile de le rejeter afin de ne pas le dévier de son destin ».
« Tu veux dire que… ? »
Saphira paraissait bouche bée devant cette révélation.
« Oui Saphira, je l’aime depuis notre première rencontre, et même bien avant. C’est peut-être la raison qui a fait que j’ai envoyé l’œuf te portant près de lui ».
Elle fit alors une pause devant le regard surpris mais aussi compatissant de sa nouvelle confidente.
« Il a dû te dire le morceau de la prophétie de Blagden qu’il m’a arraché à Tarnag, lors de ma crise ».
« Oui en effet Arya, et je dois dire que cela l’a plus chamboulé que je ne l’aurais cru ».
« Oui j’imagine. A cette époque, je pensais être amoureuse de Faölin, mais il ne partageait pas mes sentiments, n’éprouvant qu’une profonde et sincère amitié pour moi. Notre relation n’a jamais évolué dans ce sens, mais il était la personne en qui j’avais le plus confiance. Il m’avait rejeté avec tact, m’expliquant qu’il ne m’était pas destiné. Peut-être avait-il compris la prédiction de Blagden que je m’étais empressée de lui avouer, trop perturbée par cette révélation si mystérieuse. »
Sa voix s’évaporait à mesure que le souvenir de son ami disparu ressurgissait du plus profond de son esprit.
« Et il avait finalement raison. Lorsque j’ai touché ton œuf, tu m’as fait prendre conscience de ma vraie nature, de mon destin, en me dévoilant mon vrai nom ».
Elle observa encore une fois les yeux bleus intenses de la dragonne qui la fixait d’une manière solennelle, ses sentiments partagés entre la fierté de ces confidences, la surprise de ces réponses insoupçonnées et le pincement au cœur de ne pouvoir aider son Dragonnier à comprendre cette situation plus que délicate, si ce n’est tragique.
« Je m’appelle Emaülyna. Ce qui signifie… ».
« …Le cercle » termina la dragonne.
Saphira paraissait stupéfaite, incrédule. Elle ne comprenait pas pourquoi ce nom la troublait tant. A vrai dire elle avait du mal à ressentir le trouble de son amie. Que pouvait signifier ce mot si banal pour Arya. Mais surtout pourquoi ne percevait-elle pas le sombre côté de ce petit mot ? Elle demeurait dans un flou total.
Son regard croisa alors celui de l’elfe, qui observait la réaction de son amie, attendant dans l’angoisse l’éclair de lucidité qui frapperait bientôt son amie. Et ce moment vint plus tôt que prévu. La dragonne perçut dans ses yeux émeraude, complètement sous le choc, toute la portée d’un tel nom, totalement horrifiée.
« Oh non ! » chuchota-t-elle, l’air interdite. « Je suis si désolée Arya ».
Quelques petites gouttes de diamants roulèrent sur les joues écailleuses de la dragonne, accompagnant celles de l’elfe dans le silence glacé de la montagne, si oppressant.