Le Puits Sacré

Chapitre 10 : le Puits sacré

 

      Eragon n’arrivait pas à croire qu’un nouveau Dragonnier, jusqu’alors inconnu de tous, se tenait face à lui. Mais le plus incroyable, et terrifiant en fait, était que lui aussi désirait le combattre. Comme s’il n’avait pas déjà assez à faire avec Galbatorix et Murtagh ! Le jeune homme ne devait pas plier : il lui fallait réussir ce duel, un nombre considérable de vies dépendant de lui dorénavant, sa dragonne figurant en tête de liste. Les deux hommes se mirent à tourner l’un autour de l’autre, observant avec minutie le moindre geste, la moindre tentative de l’adversaire. Aucun son ne venait perturber leur concentration. Ils effectuaient des pas de côtés, croisant adroitement leurs jambes, tel un chat, pour parfaire leurs mouvements dans un art martial que seuls les maîtres pouvaient accomplir. La lame bleue du Dragonnier adverse reluisait sous les faibles rayons de soleil qui pénétraient dans cette enceinte, conférant à son porteur un certain avantage : elle mettait en garde quiconque croiserait son chemin. L’autre porta son arme en hauteur, pointe en avant. Ses mains se joignaient sur le pommeau d’argent et de saphir de l’épée, bombant son épaule gauche, prête à déverser toute la puissance qu’elle acquérait durant cet intermède. Eragon quant à lui attendait patiemment que la partie adverse engageât le combat, tout en exerçant une pression considérable de sa main droite sur le bout de sa petite flamberge, alors siège de la concentration, mais aussi de l’appréhension qui croissaient en puissance dans l’esprit du jeune homme. Cela dura trente minutes, trente longues minutes durant lesquelles aucune tentative ne semblait émerger de cette masse de pouvoir. Ordarik s’en impatienta, et dans un mouvement assez brusque, il rompit le mince équilibre qui le retenait : il s’appuyait sur le haut de sa hache pour contempler le spectacle, et son soutien fut soudainement rompu par le décalage éphémère de sa double lame. Il s’affala donc la tête la première dans l’herbe gelée. Cela sortit quelque peu Eragon de sa concentration, ce qui était bien suffisant pour son redoutable ennemi. Il s’engouffra dans la brèche, et le combat débuta. Le jeune homme n’eut tout juste le temps de parer le coup diablement puissant de son adversaire que ce dernier enchaîna avec des attaques prodigieuses, défiant parfois l’attrait de la gravité. Chacun parait l’épée sanguinaire de l’autre, multipliant les bottes et autres coups spéciaux pour prendre le dessus sur son adversaire. Derrière le voile violacé les maintenant hors de l’épreuve que subissait seul Eragon, Saphira, Arya et Ordarik assistaient à ce spectacle phénoménal, hors du commun. Leur appréhension grandissait au fur et à mesure que le temps s’écoulait, car il savait qu’Eragon avait consommé une grande partie de son énergie contre les Fanghurs, et qu’il aurait du mal à tenir contre cet ennemi si redoutable durant des heures encore. De l’autre côté du voile les combattants s’évertuaient à abattre leur adversaire en employant tous les coups, même les plus perfides, pour atteindre leur but. Eragon avait la curiosité de lire l’inscription sur la lame bleue ennemie, mais cela semblait impossible dans ce ballet d’entrechocs et de petites étincelles. Les deux personnages se faisant face paraissaient de force identique : l’un balança son arme dans le flanc droit de l’autre, celui-ci évitant in extremis la blessure meurtrière pour mieux frapper à son tour au niveau du cou, manœuvre disgracieuse et futile, car l’autre s’accroupit alors à temps. La lame bleue alla donc s’enfoncer dans la cuisse gauche d’Eragon lorsque celui-ci effectua une pirouette magistrale vers sa droite tout en redressant et attaquant de nouveau. On aurait cru que l’un lisait dans les pensées de l’autre, anticipant de ce fait ses mouvements, annihilant toute chance de victoire. Le duel ne se jouait apparemment qu’au niveau de l’endurance. Eragon savait donc qu’il fallait surprendre l’ennemi.

      Chacun semblait porter un coup à la tête de l’adversaire d’un mouvement brusque du bras gauche, pour au dernier moment s’époumoner « Thrista vindr » en faisant reluire d’un éclat argenté leur Gedweÿ Ignasia de leur paume droite, créant de ce fait un gigantesque mur d’air entre leurs corps, liés par un simulacre d’étreinte. Ils s’en retrouvèrent propulsés aux extrémités de l’aire de combat.

      Saphira était de plus en plus inquiète, piétinant le sol maintenant lacéré par ses griffes, émettant un grognement meurtrier envers celui qui tentait de tuer son compagnon. Sa fureur était d’autant plus grande que son désarroi fleurissait avec son impuissance, des fumées noires et denses s’échappant de ses narines.

      Eragon se releva lourdement, son énergie disparaissant à vue d’œil. Comment son rival avait exactement eu la même idée que lui ? Mais surtout comment le défaire ? L’autre fonça à une vitesse hallucinante – en ayant sûrement utilisé un sort de projection – sur lui, l’assénant de coups, le forçant à parer à chaque fois de justesse. Son rival semblait plus énergique que jamais. Il faisait tourner sa lame avec célérité de telle sorte que les trois spectateurs ne voyaient qu’une spirale bleue argentée aspirer l’espace entre les deux combattants. La flamberge paraissait de plus en plus lourde dans la paume d’Eragon, qui accusait le coup, maudissant ces satanés Fanghurs qui étaient responsables de son état. Dans une dernière danse endiablée, les deux lames s’entrechoquèrent et l’ennemi pivota sur sa jambe droite et donna un coup d’épaule puissant dans le torse du jeune homme, lui coupant momentanément la respiration. Sous la violence du choc, il en fut projeté à l’arrière, lâchant son arme, s’étalant lourdement sur la pierre dure du Jardin des Géants. Son ennemi ne lui octroya aucune manœuvre de défense : à peine Eragon avait relevé la tête qu’il sentit sous sa gorge la froideur de la lame bleue qui le mettait en joug. Son rival le dominait de toute sa hauteur, prêt à porter le coup de grâce à Eragon. Il pouvait maintenant lire les fines rainures sur la lame formant des caractères d’une calligraphie remarquable. L’épée se nommait Wyrdfelh, ce qui signifiait « renouveau » en ancien langage, ce qui piqua d’autant plus sa curiosité au sujet de son adversaire. Saphira s’agitait en tout sens devant cette situation plus que critique. Il fallait qu’elle aide son Dragonnier à sortir de cette posture plus que fatale. Avec l’énergie du désespoir, elle fonça de tout son poids vers son compagnon. Et donc vers l’écran qui la retenait de déverser toute sa fureur sur celui qu’elle considérait comme son ennemi juré. Elle avait pris un élan important et s’encastra sur le voile translucide de tout son flanc, provoquant un retentissement sonore aussi puissant que le tremblement du sol qui s’en suivit.

- SAPHIRA !!!

      Eragon, mais aussi l’autre Dragonnier crièrent à pleins poumons, une déchirante angoisse dans la voix, le nom de la dragonne qui venait de retomber lourdement au sol, projetée à plus de dix mètres de l’écran magique tellement elle l’avait généreusement chargé en énergie lors de son précédent brasier. Elle avait émis un dernier gémissement avant de sombrer dans l’inconscience, totalement mise à bas par cette dernière épreuve. Le petit stratagème de Saphira fonctionna à merveille, et même plus encore : l’autre Dragonnier s’était ébranlé sous la surprise de cette intervention, et Eragon, une rage folle s’immisçant en lui en observant sa dragonne se déchirer contre la paroi immuable d’énergie le séparant d’elle, en avait profité pour reprendre le dessus sur la situation. Il avait repris son épée et avait surpris son adversaire par sa soudaine fougue, et l’acculait de coups, le forçant à battre en retraite. Malgré leur lien rompu momentanément, on aurait cru que la conscience de Saphira s’était déplacée vers celle de son Dragonnier, assouvissant enfin toutes les pulsions de vengeance qu’elle avait accumulées pendant la dernière heure. Cependant l’adversaire avait repris son assurance et le duel s’équilibra de nouveau, laissant place encore une fois à une danse d’épées s’entrechoquant pour mieux se repousser encore et encore.

      Pourquoi lui aussi avait-il été pris de panique lors de l’éphémère moment de folie de la dragonne ? Est-il lié d’une quelconque manière à elle pour s’être ainsi laisser déstabilisé ? Les questions se bousculaient dans sa tête, cherchant à comprendre la manière d’agir de son rival, ce qui l’aiderait probablement à déceler ses points faibles. Comme le lui avait appris son maître Oromis, il lui fallait être logique. Tout en parant la pluie d’épées qui s’abattait sur lui, et en déclanchant en réponse des contre-attaques non moins fulgurantes, une cascade de raisonnement se déversait dans son esprit, effleurant du bout des doigts la vérité sur la nature de l’adversaire. Il avait une épée qui s’appelait « renouveau ». Il se répéta inlassablement les maigres vers qu’il avait obtenus au sujet de l’épreuve qu’il tentait de réussir avec brio pour leur extirper leur sens profond, si caché. Tandis qu’il manipulait avec force et célérité son épée, son regard se porta sur l’emblème sur le heaume du Dragonnier, et il lui semblait flou, comme masqué pour ne pas révéler la nature de celui qu’il protégeait. Il concentra alors toute son attention à souffler sur ce voile pour enfin percer à jour ce mystère. Après avoir récité une énième formule en ancien langage pour rompre ce sortilège – effet qui était néanmoins dangereux vu sa réserve d’énergie qui fondait comme une glace au soleil – il parvint à ses fins, hors d’haleine, et un éclair de lucidité traversa son esprit. La solution était si évidente finalement !

      L’autre Dragonnier se mua alors dans une position statique, observant la lucidité nouvelle d’Eragon. On voyait dorénavant bien la marque sur son heaume : un marteau serti de douze petites étoiles, emblème du Durgrimst Ingeitum. Arya, encore assez fragile, esquissa un sourire en voyant ce spectacle : elle semblait avoir compris bien avant Eragon ce qui se tramait, et paraissait satisfaite que ce dernier rayonnât enfin toute la sagesse et la logique qui sommeillaient en lui.

      Les deux Dragonniers se tenaient face à face, aucun ne cillait, ils respectaient avec majesté ce moment solennel. L’homme en armure porta Wyrdfelh à sa main gauche, et de la droite commença à défaire le heaume qui entravait son visage. Eragon semblait maintenant serein, prêt à apporter un point final à cette épreuve que, il le savait maintenant, il avait réussi. Il affrontait devant lui, comme Kargan le lui indiquait, son destin, c’est-à-dire une image future de lui-même. La pièce de fer tomba à terre dans un petit bruit sourd, et les traits fins d’Eragon apparurent sur le visage de son adversaire, l’air altier, à la limite princier, un petit sourire pincé sur les lèvres.

- Tu as dorénavant embrassé totalement ta destinée Elu, dit-il avec exactement le même timbre de voix que le jeune homme.

Il porta alors son épée à la lame bleue en l’air, en position verticale, et coura vers Eragon avec une détermination sans faille. Le jeune homme s’était agenouillé face à son autre lui-même, et avait baissé la tête face à l’homme qui pourtant le menaçait d’une mort imminente. Quelques secondes s’écoulèrent, poussières d’éternité, et la rayonnante Wyrdfelh effleura le sommet de son crâne.

« Ton épée illusoire deviendra quand l’épreuve de force tu passeras ».

A ce contact, la lame, tout comme l’être la soutenant avec dignité et fierté, se transforma aussitôt en des volutes de fumées bleues argentées, qui enveloppèrent le Dragonnier comme pour le bercer dans une tendre étreinte. Ce dernier se releva et, vu de l’extérieur, le voile de brume semblait s’amoindrir en pénétrant l’espace au centre – autrement dit en s’absorbant dans le corps et l’esprit d’Eragon. De légères poussières subsistèrent avant d’être aspirées par le Dragonnier, à demi conscient de ce qu’il se passait réellement. Et il s’écroula.

      Dans un craquement sourd, le voile violacé s’effondra sur lui-même, laissant la voie libre pour ses compagnons de le rejoindre. Ordarik s’avança délicatement de la position de la barrière, et toucha avec précaution de sa hache l’espace qu’elle occupait. Dans un souffle de soulagement, il lâcha son arme et avala de ses petites jambes la distance qui le séparait d’Eragon, inquiet sur son état de santé, mais surtout curieux de connaître le fin mot de l’histoire. Depuis la mise à bas du casque de son ennemi, un air ahuri s’était installé sur son visage, croyant que ses yeux ne lui avaient joué un mauvais tour en voyant double. Arya quant à elle marchait délicatement derrière le nain, un franc sourire aux lèvres.

- Eragon, ça va mon petit ?

Ordarik le secouait comme un pommier pour qu’il reprenne connaissance. Même si la technique était assez rudimentaire, pour ne pas dire rustre, le nain tentait de le réveiller car il s’inquiétait véritablement pour lui, ainsi que pour sa dragonne.

- Attendez Ordarik, laissez-moi essayer s’il vous plait.

Arya s’était assise près du visage du jeune homme, et avait gratifié le nain d’un sourire amical avant de le remettre en arrière plan. Elle prit le visage d’Eragon dans ses mains, libéra son esprit de son enveloppe charnelle et tenta de pénétrer délicatement l’esprit du Dragonnier. Celui-ci était embrumé dans un voile épais de confusion et de fatigue, qu’il fallait percer pour atteindre le cœur. L’elfe s’efforça à ne pas user de sa magie pour parvenir à ses fins, elle chantonna de douces suppliques pour apaiser l’esprit brouillé d’Eragon, l’invitant à entrer dans la danse qu’elle lui proposât. Après quelques instants où tous les sentiments se mélangeaient, Arya parvint à attirer Eragon à elle, et ensemble ils sortirent de leur rêverie et ainsi revinrent au monde réel. Le jeune homme ouvrit douloureusement les paupières, et elle lui murmura alors :

- Et bien nous sommes quittes maintenant mon cher Eragon !

Le regard radieux qui illuminait les yeux du jeune homme fit place très rapidement à une angoisse fulgurante.

- SAPHIRA !!

Il dut s’y reprendre à deux fois pour arriver à se relever, et il marcha, puis, quand ses jambes le lui permirent, il accoura vers sa dragonne encore allongée de tout son long sur l’herbe fraîchement réchauffée par le soleil.

« Saphira, ma belle, je suis là maintenant, c’est fini. S’il te plaît réponds-moi, je t’en supplie. Reviens à moi, je suis de retour et je ne t’abandonnerai plus jamais ».

Il mêlait à sa voix une teinte de douloureuse supplique que lui conféraient les quelques larmes qui coulaient sur ses joues. L’attente d’une réponse ressemblait à de la pure torture.

« Merci ma belle pour ce que tu as fait, si ça n’avait pas été le cas… »

« Oui je sais je sais, qu’est-ce que tu deviendrais sans moi hein ? » Gourmanda-t-elle son Dragonnier, une immense joie rayonnant dans son cœur.

Le jeune homme lui agrippa alors le cou, trop heureux de la retrouver. Après une ou deux minutes ou personne n’osait interrompre ces retrouvailles, il la lâcha et lui notifia :

« Tu aurais pu quand même me répondre avant, j’avais l’air de quoi moi ! »

« Oui mais ça n’aurait pas été si drôle aussi ! »

Enfin il se retrouvait, et ils seraient ensemble à jamais, prêt à affronter les épreuves en une seule et même entité.

- Bonjour Saphira, je suis contente que tu ailles bien. Nous devons avancer, une autre étape nous attend avant d’atteindre ce que nous recherchons, et nous devrions y aller le plus vite possible.

- Oui tu as raison Arya, allons-y.

Il grimpa sur le dos de sa dragonne, et ensemble ils allaient découvrir les autres surprises que leur réservait Korgan. Saphira dut pousser légèrement la hache au fin fond du parterre de dalles de pierre pour s’immiscer au cœur d’Orgaramir. Ils pénétrèrent tous les quatre dans un tunnel ayant pour seule lumière l’éclat que projetaient les yeux des Géants qui parsemaient leur chemin. Tous comme les lanternes naines en alerte, elles procuraient une ambiance verte, surnaturelle, conférant une perspective des plus surprenantes. Le bas du corps des Géants était bercé par les ténèbres, tandis que le haut montrait fièrement les contours gracieux et majestueux de leur visage et celui des alentours. Le groupe admirait encore et encore la superbe architecture de ce lieu hors du commun, lorsqu’une deuxième statue de taille humaine, la même que la précédente, portant elle aussi un petit écriteau, apparut à l’extrémité du chemin. Elle était postée devant une étrange structure circulaire en créneau. Ce devait être le fameux Puits dont parlait la légende de Korgan. Ils s’approchèrent donc du parchemin de pierre, tous leurs sens mis en alerte vu ce qui s’était passé la dernière fois. Quatre vers étaient ainsi inscrits dans la pierre :

Toi Elu qui est parvenu jusqu’au Puits

Le plus grand pouvoir devra être réuni

Pour ouvrir la voie des anges meurtris

Et recevoir enfin ce qui t’a été promis

 

      La fine équipe se dispersa et chacun observa avec un profond sentiment de respect et d’humilité le Puits à proprement parler, mais aussi ce qui l’entourait. Le sommet de cet iceberg, dont on ne pouvait voir le fond, même pour la vue si aiguisée de l’elfe, ressemblait au chapeau d’une tour d’une château : tout en créneaux, son diamètre mesurant cinquante mètres à vue d’œil. L’intérieur de ce gigantesque boyau menant au cœur sombre d’Orgaramir ne semblait pas moins majestueux : les contours, tous polis avec une minutie d’orfèvres, étaient constitués d’une pierre sombre, froide, comme les remparts de Galfni la Recluse. En fait tout comme elle, elle mettait en garde quiconque ne possédant pas le droit d’y pénétrer et de réclamer ce qu’elle protégeait qu’elle serait implacable quant au sort qu’elle leur réserverait. Aucune prise, aucune irrégularité n’apparaissait. Mais plus étranges encore, des dalles de marbre blanc figuraient ça et là sur la paroi lisse, et vu de haut – ce que Saphira faisait d’ailleurs – on aurait cru que ces pierres de prime abord assez saugrenue dans ce lieu constituaient une sorte de spirale d’ivoire qui plongeait jusqu’aux abysses de la montagne, lieu qu’ils devraient sûrement atteindre. La dragonne détourna promptement le regard, car cette vue avait un effet hypnotique sur l’esprit, attirant inlassablement sa future victime. La caverne qui portait en son sein le Puits possédait une architecture non moins démesurée. La lumière émise par les Géants dans le couloir reliant la grotte au Jardin n’éclairait que le bas de la structure, de telle sorte que nul ne pouvait connaître avec certitude la hauteur du plafond de la cavité.

      « Garjzla »

      Arya avait concentré une infime partie de son énergie dans sa paume gauche pour révéler aux quatre compagnons les contours probablement titanesques de cette fresque vivante. Cependant elle ne s’attendait pas à un tel choc.

      A peine avait-elle émis cette boule vive couleur vert émeraude qu’un énorme flash de lumière aveuglant emprisonna chacun des quatre compères dans un espace sans vie. Les rayons d’une puissance inouïe s’étaient imprimés sur leur rétine, criant de douleur, les mettant tous à terre. Arya diminua au strict minimum la puissance de cette lumière, et ils purent après une bonne minute d’adaptation contempler les contours voluptueux du reste de cette immense cavité qui auparavant restait plongée dans les ténèbres. La surprise fut si violente et étonnante que le nain mais aussi les trois autres émirent un petit cri strident d’ahurissement, vite amplifié par cette structure grandiose. Le plafond ressemblait à un dôme constitué d’une multitude de facettes réfléchissantes, tels des diamants d’une pureté incomparable accolés les uns aux autres. Ils étaient tous bouche bée devant ce chef d’œuvre. Chaque pierre paraissait orientée différemment de telle sorte qu’un faible rayon de lumière pénétrant dans la salle se retrouvait réfléchi dans toutes les directions, éclairant de ce fait les moindres recoins de la grotte. Eragon pensa qu’Orik, son ami qui l’avait sauvé des eaux du lac Kostha-Merná, aurait apprécié ce spectacle tout simplement magique. Dans les quatre points cardinaux de l’espace ainsi révélé, se dressait quatre sublimissimes statues. Chacune représentait une des races présentes en Alagaësia : celle au nord portait les traits d’un magnifique dragon, un peu moins volumineux que Saphira, sa croupe acculée au sol. Il se tenait telle la posture d’un chat, ses pattes avant bien tendues. Ses ailes étaient légèrement entrouvertes, et on pouvait constater encore une fois le grand art de cette sculpture. Les veinules qui sillonnaient habituellement la fine membrane des ailes d’un dragon consistaient en des traits fins de marbre blanc, tandis que le reste, d’une pierre sombre, voluptueuse, suintait la puissance qui coulait dans les veines de chaque congénère de cette espèce. Son regard, dur, ne cillant jamais, observait le centre du Puits avec fermeté. Il était l’un des Gardiens séculaires de ce lieu sacré. Celle à l’est était à l’effigie d’un homme grand, musculeux, le regard fier et droit. Il ceignait un fourreau dans lequel logeait une imposante flamberge sur sa hanche gauche – les statues étant toutes de la taille normale d’un membre vivant de l’espèce considérée. Sa paume correspondante épousait parfaitement le pommeau finement ornementé de l’épée, tandis que le bras droit adoptait une position avancée, la paume face en l’air, comme pour réclamer un dû aux nouveaux visiteurs. D’ailleurs les deux autres statues empruntaient la même position de ce bras, comme exigeant une offrande à la hauteur de leur mission qui était de veiller sur le repos de ce lieu secret. De l’autre côté du dragon se tenait l’elfe, un arc fin et un carquois empli de flèches accrochés à son dos, tandis qu’une dague légèrement recourbée reposait dans son fourreau au niveau elle aussi de sa hanche gauche. Son bras gauche portait deux doigts à ses lèvres, comme les elfes ont coutume de le faire lors des courtoisies introductives. Ce soudain semblant de douce chaleur faisait nettement contraste avec les yeux de fer de l’elfe, dont les contours du visage, aussi parfait que ceux d’Arya, durcissaient son regard, porté vers le centre du Puits. Enfin à la dernière extrémité figurait un nain dans toute sa splendeur : son visage était perdu dans une barbe épaisse, brouillonne, qui tombait jusqu’au niveau de sa taille ; il portait une épaisse cotte de maille qui lui couvrait tout ou presque son fort poitrail jusqu’à quasiment les genoux ; des bottines d’apparence rustique agrémentaient ses pieds menus. Sa main gauche supportait une hache à double lame de telle sorte que l’un des deux rasoirs semblait trancher la peau de pierre qui la supportait. L’autre, évidemment, se tenait droite comme celle de l’elfe et de l’homme, attendant elle aussi un don des visiteurs.

      Durant dix bonnes minutes, chacun passa d’une statue à l’autre, contemplant tous les moindres détails, complètement absorbé par ces formidables sculptures. Eragon se replaça alors près de l’entrée de la grotte, observant le Puits, le regard fuyant. Il fallait rallier le bas au plus vite, et d’après les dires d’Ordarik, cette seconde épreuve nécessiterait d’être logique. Avec l’aide de ses trois partenaires, ils devraient sans mal  pouvoir ouvrir la voie et en finir avec cet endroit si peu accueillant. Les autres rejoignirent alors le Dragonnier, et pour faciliter la communication entre eux quatre, ils décidèrent d’un commun accord de parler par télépathie – chose qu’Ordarik avait appris durant son voyage au dos de Saphira, et qu’il appréciait grandement dorénavant. Eragon commença alors leur réflexion :

« Bon maintenant que nous sommes parvenus jusqu’ici, il nous faut résoudre cette énigme pour aller jusqu’au cœur d’Orgaramir. Il y a tout autour du Puits quatre statues, une pour chacun d’entre nous. Avez-vous une idée de ce qu’elles demandent comme offrande, vu la position de leur main droite ? »

« Il nous faut réfléchir sur le sens des mots de Korgan, Eragon, tu as vu qu’ils renfermaient le secret de la réussite lors de la dernière épreuve » répondit Arya.

« Oui tu as raison Arya. Alors, on devra réunir le plus grand pouvoir pour accéder au Puits. Qui dit réunir dit union de forces différentes. Je pense que chacun ici aura son rôle à jouer, car sinon le grand pouvoir qu’un Dragonnier et son dragon partage aurait suffi je pense » ajouta Saphira.

« En effet ma belle. Mais alors qu’est-on sensé déverser comme pouvoir ? Je ne crois pas que nous puissions accomplir des merveilles en terme de magie aux vues des réserves en énergie qu’ils nous restent… ».

Eragon se releva alors, et se dirigea vers la statue humaine. Après une infime seconde d’hésitation, il posa sa main sur la paume ouverte de la pierre, espérant qu’il se passe quelque chose. En vain.

« Quoi ? Il faut bien essayer quelque chose non ? » Répondit-il en voyant l’œil moqueur de sa dragonne.

« Korgan était le nain fondateur de Tronjheim, et donc aussi instigateur de la paix entre les différentes factions naines. Etant donné que mon peuple a toujours gardé sa neutralité envers la caste des Dragonniers, j’imagine que je devrais être le premier à agir » interrompit Ordarik.

« J’en étais arrivée à la même conclusion maître nain. D’ailleurs la position de la statue naine est assez révélatrice : elle est en face du dragon, tandis que l’elfe et l’humain supportent ses côtés, symbole de leur liaison particulière. Si vous le permettez Ordarik, j’aimerais étudier avec vous la statue qui vous est dédiée afin de trouver des indices quant à son fonctionnement ».

« Mais volontiers dame Arya ».

Les deux amis – combinaison assez étrange d’ailleurs – s’installèrent autour de leur sujet d’étude, laissant Eragon vaquer à ses…occupations. Il se sentait vexé du comportement de l’elfe. A cause de son initiative, assez puérile certes, elle l’avait écartée de leur réflexion.

« N’en sois pas blessé petit homme, tu sais bien comment elle peut parfois se comporter quand l’issue de ses actes est d’une importance capitale. N’en tiens pas rigueur, et va les aider ».

Avec un bougonnement en signe d’acquiescement, il se dirigea vers les deux autres afin lui aussi de déceler le moindre signe leur indiquant la marche à suivre. Il mit de côté ce petit intermède, et sembla dorénavant pleinement dévoué dans la recherche de la solution. Arya et Ordarik partageaient des bribes d’informations, mais il ne se laissait pas distraire par leurs élucubrations. Son regard se portait sur les trois statues humanoïdes à la fois, constatant leurs points communs mais surtout leurs discordances, celle du dragon étant nettement à part. Une sombre pensée vint effleurer alors son esprit, et il entra aussitôt en contact avec sa moitié, se dirigeant vers elle :

« Qu’y a-t-il ma douce ? Pourquoi es-tu si triste ? »

« Oh ce n’est rien Eragon, ne fais pas attention… Reste concentré car… »

« Ne dis pas de sottises Saphira, tu passeras avant toute chose et tu le sais bien ! » Coupa-t-il. Il renchérit alors, se faisant plus doux, attentionné :

« Raconte-moi, s’il te plaît… »

« C’est que…C’était tellement dur de te voir combattre sans que je ne puisse intervenir ! J’ai cru…J’ai cru… »

« Calme toi ma belle, je suis toujours là, à tes côtés, et ça ne changera jamais ». Il lui caressait de sa main droite sa joue gauche – gigantesque par rapport à la taille de la paume d’Eragon – la délivrant de toutes les craintes qu’elle avait pues contenir jusqu’alors.

« Si seulement j’avais pu détruire ces maudites haches lorsqu’elles nous ont séparés, je… »

« Les haches… Mais oui bien sûr ! Tu es géniale Saphira ! »

Il lui sauta au cou pour la remercier de l’éclair de lucidité qui venait de traverser son esprit. La dragonne, quelque peu surprise, paraissait totalement abasourdie, d’autant plus que c’était elle qui avait provoqué cela sans le savoir ! Elle le pressa donc de lui révéler sa découverte, mais elle allait vite le découvrir à mesure que le Dragonnier accourait vers la statue naine pour vérifier sa thèse.

- Alors vous n’avez toujours pas trouvé la solution à vous deux ? Ironisa Eragon envers l’elfe et le nain, non sans une note de moquerie et une petite pointe de vengeance.

- Non en effet. Mais peut-être nous apporteras-tu tes lumières ? Renchérit alors Arya, quelque peu agacée par le ton qu’empruntait son ami.

- Evidemment !

Il se plaça alors face à la statue, prêt à débuter sa grande démonstration.

- Vous voyez la hache du nain, elle est identique à celles qu’on a pues voir lors de la première épreuve. Ce sont elles qui ont enclenché son mécanisme, et c’est cette hache qui va donc nous montrer la voie vers le Puits. Elle semble couper la main du nain. Autrement dit, elle lui fait verser du sang, symbole de son courage. Qu’est-ce qui pourrait justifier de notre « pureté » mieux que notre propre sang ? On doit juste en verser un peu, c’est-à-dire se « meurtrir » comme le disait Korgan, sur les mains des statues, et un mécanisme apparaîtra sûrement.

Arya, après quelques brefs instants de réflexion, esquissa un sourire à l’encontre du jeune homme.

- Voyons cela, et si tu as visé juste alors on pourra te féliciter pour ta logique, et ( elle baissa d’un ton pour que lui seul ne l’entende ) je te présenterais, peut-être, mes excuses pour t’avoir quelque peu laissé de côté tout à l’heure…

Eragon n’eut pas le temps de répondre qu’elle s’éloignait déjà vers la statue de l’elfe, tandis qu’Ordarik faisait de même avec son congénère de pierre. Il se posta devant l’homme inerte, et ensemble ils entaillèrent leur paume droite, faisant reluire un liquide chaud sur leur peau, et collèrent l’un après l’autre, le nain en premier comme convenu, leur main sur celle de pierre pour y verser un peu de ce liquide. A travers ce don ils offraient chacun un peu d’eux-mêmes, les mettant tous à l’épreuve pour connaître enfin la vérité sur leur droit d’accès au cœur de la montagne. Quelques gouttes de sang gisaient maintenant sur la main de pierre de chacune des statues, et tous retenaient leur souffle en attendant la sentence de la roche. Une…deux…Cinq secondes s’écoulèrent sans qu’aucun son ne vint troubler ce moment solennel. Dix…La tension qui régnait sous la voûte de diamants atteignait alors son paroxysme.

Et la roche absorba le sang.

Un intense rayonnement troubla alors le sommeil éternel des trois statues de pierre. Leurs yeux s’illuminèrent d’une couleur correspondante aux offrandes, vert émeraude pour l’elfe, noisette clair pour l’humain et marron foncé pour le nain, débordant de vitalité et de pouvoir. Le cœur des trois acolytes battait à tout rompre, sentant l’issue de cette quête arriver à son terme. C’est alors que Saphira entra dans une transe que nul autre ne pouvait contrer, pas même Eragon, malgré les suppliques reflétant tout d’abord toute l’inquiétude puis la détresse qu’il ressentait face à son impuissance. Il savait que le processus était en marche et que rien ne pourrait maintenant l’ébranler, mais il se devait de tenter de la contacter.

La dragonne s’approcha de sa statue, en prit la même posture et commença à émettre un cri clair, pur, émettant toute la tristesse, le désespoir, l’amour et bien d’autres sentiments encore qui sommeillaient en elle. Elle faisait vriller tous les sens de ses camarades, se mettant complètement à nue, tandis que les globes de lumière des autres sculptures rayonnaient de plus belle. Comme précédemment, le dôme la réfléchissait dans tous les sens de sorte que leurs yeux soient aussi inertes que leur ouïe. Après une longue minute qui ressemblait à de l’agonie pour le Dragonnier, quelques perles cristallines s’échappèrent des yeux saphir de la dragonne, s’écoulant sur la tête de son homologue de pierre. Comme pour les autres, ses yeux se mirent alors à briller d’un bleu saphir comme ceux de Saphira, et l’intensité lumineuse de la pièce chuta instantanément. Tous purent constater que les quatre Gardiens semblaient regorger d’une vie nouvelle, observant un unique et même point : le Puits.

Soudain, un liquide doré coula sur les statues depuis les yeux lumineux, empruntant des petites rainures, totalement symétriques, qui parcouraient délicatement le corps pour rejoindre le niveau du sol. Eragon put constater alors qu’une très fine tranchée linéaire, identique aux petites rainures parsemant leur corps, reliait chacun des pieds des statues au centre du Puits. Le liquide doré se déversa lentement sur le sol qui s’égayait maintenant d’une lueur joyeuse. Au bout d’une minute, il atteint enfin le bord du Puits, et se déversa jusque dans les abysses de celui-ci. Le spectacle dura environ cinq bonnes minutes, durant lesquelles personne n’osait troubler cet instant si étrange et si extraordinaire. Puis le flot cessa, et les yeux de pierre reprirent leur immuable dureté. Le Puits se mit alors à se vriller, faisant trembler les parois de la grotte. Les pierres blanches qui parsemaient l’intérieur du Puits se mouvaient en direction du centre, révélant peu à peu un immense escalier en colimaçon d’un blanc immaculé incomparable.

- la voie des anges, souffla Eragon.

- Oui la voie des anges, aussi blancs que ces pierres. Encore une fois tu avais raison… Lui dit subrepticement Arya.

- Et… ? Commença à s’impatienter, avec un petit sourire narquois, le jeune homme devant l’hésitation de l’elfe. Celle-ci lui renvoya un franc sourire tout en rejoignant avec grâce le sommet du passage qui était apparu.

« Pfff, tu es vraiment une mauvaise joueuse ! »

« Redis-le encore une troisième fois et je t’étripe sur place ! »

« Encore faudrait-il que tu arrives à me toucher… »

C’est dans cet état d’esprit assez léger que tous descendirent les marches géantes, Arya en tête et Saphira terminant la procession. Au bout de trente minutes de marche, durant lesquelles l’excitation de leur future découverte avait laissé place à une frustration grandissante, mêlée à un étourdissement maladif, Saphira leur ordonna de s’arrêter, au grand plaisir du nain qui devait quasiment sauter une à une les marches laiteuses à causes de leur gigantisme.

« Une barrière magique nous empêche d’atteindre le fond du Puits. Je pense que nous tournons autour d’un escalier sans fin ».

« J’en ai bien peur, oui » ajouta Arya.  « Nous avons dû oublier de faire quelque chose pour terminer notre tâche. D’ailleurs cela semble logique. Nous avons enclenché le mécanisme qui a fait apparaître le début de la voie des anges. Il en faut donc sûrement un autre pour matérialiser sa fin ».

Chacun se laissait divaguer dans les méandres de son esprit dans une recherche effrénée de la réponse tant convoitée.

« Attendez, vous vous rappelez qu’Eragon a trouvé la solution de la première énigme grâce à la hache du nain de pierre ? » Interrompit Ordarik avec un sursaut d’enthousiasme.

« Oui bien sûr. Et à quoi cela nous avance-t-il ? » Répondit le Dragonnier d’une voix très calme.

« La posture du dragon de pierre a permis à Saphira d’activer sa statue comme nous avons pu le faire. Il reste donc sûrement à étudier les positions de l’elfe et de l’homme pour comprendre la marche à suivre afin de pénétrer au cœur du Puits. »

« Vous avez raison Ordarik, et je crois que je commence à percevoir la solution à notre problème » glissa délicatement Arya dans l’esprit de ses compagnons de sorte que tous l’écoutent attentivement. Alors elle reprit son raisonnement :

« L’elfe porte deux doigts à ses lèvres, signe de courtoisie mais aussi de profond respect entre les membres de ma race. L’humain quant à lui tient fermement le pommeau de son épée. Rappelez-vous qu’il nous faut avoir le cœur pur et maintenant l’esprit droit pour pénétrer dans la chambre de Korgan. En signe de respect à ce lieu sacré, nous devons je pense déposer toutes nos armes au pied du Puits et s’élancer dans l’inconnu totalement désarmés, à nus ».

L’idée de l’elfe ne fut pas très populaire – la mine déconfite du nain en était la preuve vivante en songeant à remonter la voie – aucun n’aimait partit à l’aveuglette sans aucune arme sinon ses poings. Cependant ils n’avaient pas vraiment le choix, et ils décidèrent alors de remonter la spirale blanche pour y déposer une dernière offrande. Il ne leur fallut que cinq petites minutes pour recouvrer la surface, preuve sans faille qu’un sortilège agrémentait le terrible escalier. Avec un pincement au cœur, ils n’épargnèrent aucun semblant d’arme : épées avec leur fourreau, hache, dagues soigneusement cachées dans les bottines, arc et flèches munies de leur carquois mais aussi les gants de fer d’Ordarik qu’Eragon rêvait autrefois de porter lorsqu’un compagnon nain les lui avait montrés lors de son transit sur l’Az-Ragni. Seule Saphira ne versa aucun tribut, ce qu’elle n’hésita pas à signaler à son Dragonnier.

« Tu vois moi j’ai déjà mes propres armes à ma naissance… »

« Ah ah, vas-y moque toi bien. Mais moi au moins j’arrive à me faufiler un peu partout, tandis que toi… »

« Je te rappelle que tu es désarmé maintenant, alors ne me tente pas ! »

Elle lui chatouillait le bas de sa nuque du bout d’une de ses griffes lorsqu’il se retourna pour lui faire face, lui valant dans sa précipitation une petite écorchure.

« Et mais ça fait mal tu sais ! » Lui dit-il d’un air râleur, tout en apportant sa paume gauche sur le lieu du délit.

La dragonne s’approcha alors encore de son compagnon et le regarda de ses grands yeux bleus tel un chat battu pour se faire pardonner. Eragon tentait de ne pas plier, en vain.

« C’est bon tu as gagné, arrête de me regarder comme ça ! » La gourmanda-t-il de sa voix désormais câline.

Il se dirigea alors vers les dalles de marbre blanc comme l’avait déjà fait Arya et Ordarik, et sentit sa moitié lui lécher délicatement la minuscule plaie qu’elle venait de lui faire. Son cœur s’emballa dans une folle frénésie sous cette délicate attention. Leur relation mûrissait à chaque seconde écoulée.

Tous se mirent alors en route pour atteindre les profondeurs d’Orgaramir et obtenir le don de Korgan. Durant dix minutes, ils foulèrent les marches de la voie des anges d’une allure assez pressée, une violente excitation mêlée à une appréhension toujours croissante à mesure qu’ils s’enfonçaient. Tout en dévalant les marches, Eragon leur fit part d’une nouvelle compréhension du message de Korgan :

« Vous vous rappelez que pour ouvrir cette voie il nous fallait réunir le plus grand pouvoir ? On a versé chacun notre sang, à part Saphira bien sûr, ce qui a prouvé notre valeur. Mais pas seulement… »

« Comment cela ? » Interrompit le nain.

« Vous avez trouvé maître nain qu’il fallait activer la statue de votre homologue en premier, et sur cette observation judicieuse, j’ai entrevu la suite de la solution, en versant un peu de notre sang sur les mains, avec un peu d’aide, même si involontaire, de Saphira. Celle-ci alors comprit comment activer le dragon de pierre, ce qui a fait apparaître la voie des anges. Et c’est Arya qui perça à jour le mystère de la fin de l’escalier ».

« Et… ? » S’impatienta le nain, qui savait déjà fort bien tout cela.

« Et c’est en s’entraidant tous que l’on a pu passer avec brio cette épreuve. Non seulement nous étions unis de corps via notre sang, ou nos larmes pour Saphira, mais aussi d’esprit dans notre collaboration. Et c’est en cela que résidait le plus puissant des pouvoirs dont nous disposions » termina l’elfe, regardant avec une fierté et un respect immenses le Dragonnier.

Sur ce ils continuèrent leur avancée, tous muets, plongés dans leur propre réflexion, et la spirale prit alors fin.

      Le sol de cornaline qu’ils foulaient résonnait de leur pas assuré. Le tunnel dans lequel ils pénétraient semblait immensément long, très froid, sommeillant depuis des millénaires dans les ténèbres d’Orgaramir. La boule de lumière d’Arya suffisait à envelopper l’équipée d’un halo chatoyant les guidant jusqu’à la chambre secrète de Korgan. Tous appréhendaient le moment fatidique qui s’annonçait, la gorge serrée. Ils avancèrent précautionneusement dans le long boyau cylindrique jusqu’à ce qu’une porte noire, massive, arrête leur progression. Un marteau et ses douze étoiles l’entourant étaient gravés au centre de celle-ci, mais aussi tous les symboles à l’effigie des douze autres clans qui gravitaient autour du centre. Ils savaient qu’ils touchaient enfin au but, et tel un seul homme, ils emboîtèrent le pas pour frôler la dernière gardienne du trésor tant convoité. A ce doux contact, la pierre s’ébranla, et très doucement, les deux battants pivotèrent pour laisser passer les quatre compagnons. Le spectacle qui les attendait à l’intérieur s’annonçait sublime. La grotte dans laquelle ils pénétraient ne semblait pas très importante, peut-être le quart de celle contenant les quatre statues qui veillaient sur le Puits. Son dôme ne réfléchissait pas la lumière, mais il offrait une vue non moins spectaculaire. Il représentait un ciel crépusculaire, peut-être celui vu depuis Tronjheim, avec toutes les étoiles scintillant parmi cette masse gris bleu qui conférait à ce ciel artificiel cette petite touche d’éternité. En dessous de cette fresque grandiose se tenait l’objet de toutes les convoitises : sur un piédestal tout de marbre blanc, situé pile à la verticale de l’étoile la plus brillante, Aiedail, lévitait un cristal imposant, dans lequel reposait une magnifique épée à la lame bleue.

« Wyrdfelh » pensa instantanément Eragon en l’apercevant, son cœur palpitant vigoureusement sous sa cage thoracique.

Le cristal, d’une transparence inégalable, prenait la forme d’une fleur de lotus, dont les pétales, disposés avec une minutie des plus spectaculaires, s’entrecroisaient sur des étages de plus en plus haut jusqu’au sommet, pour finalement y laisser un orifice d’environ dix centimètres de diamètre dans lequel venait se logeait le pommeau de l’épée. Le bas de ce diamant, qui lévitait à quelques pouces de son socle, formait une tige fine, pointue, qui se développait en montant un peu en une quinzaine de pétales formant la base de ce chef d’œuvre. L’épée, qui était bel et bien Wyrdfelh, semblait identique à celle utilisée lors du combat entre les deux « versions » d’Eragon, à la différence près qu’elle illuminait la pièce d’une lumière bleue, comme la robe soyeuse de Saphira, diffusée par la surface polie du cristal. Sur le pylône le soutenant le liquide doré qu’avaient émis les quatre gardiens du Puits empruntait les rainures parsemant la pierre blanche, comme les veines de Saphira peuvent agrémenter la fine membrane de ses ailes. Il semblait mu par une tierce volonté, échappant à l’attraction de la gravité, jusqu’à  se réunir au centre du sommet du piédestal en une sphère d’or gonflant au fur et à mesure que le liquide venait l’alimenter. La boule enflait de plus en plus, jusqu’à ce que la pointe du cristal effleure sa surface. A ce moment précis, elle implosa sous formes de filaments gazeux, étincelles dorées qui tourbillonnèrent à une vitesse ahurissante autour du cristal dans tous les sens avec une traînée de poussières d’or. Certaines de ces comètes se rencontraient, créant des jeux de lumière époustouflants, tandis que d’autres éclataient d’elles-mêmes, faisant pleuvoir des petites particules dorées dans la zone centrale de la cavité. Aucun d’entre eux ne semblait pouvoir bouger, complètement pétrifié par l’émerveillement total qui s’emparait de leur cœur. Les étoiles microscopiques augmentèrent leur cadence, accomplissant des figures de plus en plus complexes dans l’espace qui se faisait toujours plus restreint tandis qu’ils retenaient tous leur souffle. Puis dans un bouquet final, le cœur de la sphère, qui fondait à vue d’œil, se volatilisa en un bon millier de trajectoires dorées qui toutes se croisèrent entre le groupe et le cristal, donnant vie à leur point d’impact à une forme tout d’abord étrange, puis qui ressembla peu à peu à un visage nain, joyeux, comme éclairé à jamais par la vie artificielle qui l’animait. Ordarik devint livide en reconnaissant cette figure, pliant le genou en signe de révérence : Korgan, le fondateur de la capitale naine et l’instigateur de l’harmonie entre les clans se tenait devant lui. Ou du moins une image de lui.

Dans un vrombissement sonore durant lequel la forme éthérée semblait aspirer tout l’air environnant, le maître des nains de jadis parla d’une voix grave, solennelle :

Aujourd’hui le destin semble être une nouvelle fois indéfiniment tracé

En vous tenant devant moi, représentants des peuples libres d’Alagaësia.

Ce temple, érigé dans le plus grand secret, porte en son cœur l’objet convoité

Pour assurer paix et prospérité à l’union des peuples qui s’ébranla.

Dans leur grande clairvoyance, la sagacité des Anciens eut une nouvelle fois raison

En dressant ce monument pour vous guider jusqu’à moi

Et ainsi entendre cet avertissement qui renferme mon ultime mission :

Soyez toujours sur vos gardes, et méfiez vous d’elle, l’impitoyable Elinya.

 


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