Le secret de la maison d'Ûndin

Chapitre 8 : Le secret de la Maison d’Ûndin

 

      - On ne va pas y arriver Saphira ! Cria à pleins poumons Eragon.

« Nous n’avons pas le choix petit homme, c’est l’unique moyen pour rejoindre le fils d’Ûndin à temps ».

Elle se connecta alors à l’esprit d’Arya en même temps.

« Concentrez-vous seulement sur votre objectif : faire monter l’air pour que vous et moi puissions respirer là-haut. Je fais tout mon possible pour voler le plus rapidement. Accrochez-vous bien ! »

      Les quelques nains encore conscients sur le sol de cornaline de la cité de Tronjheim observait la scène, médusés. Orik voyait ses semblables à terre, balayés par la puissance destructrice de la princesse elfe. Mais c’était l’entreprise de ses trois amis qui l’effrayait le plus. Jamais, oh grand jamais, un Dragonnier n’avait pu pénétrer, et encore moins ressortir du dôme de Farthen Dûr. Les dents de glace à l’extérieur étaient plus acérées que jamais, et elles n’apprécieront sûrement pas l’intrusion d’inconnus parmi elles. Arya s’était occupée de communiquer avec Vanir et les autres dignitaires elfes, leur indiquant la situation plus que délicate dans laquelle ils se trouvaient. Il fallait que les elfes pressent le pas pour aider Orik à maintenir une paix, même précaire, entre les nains, usant s’il le fallait de la magie liée à l’ancien langage.

      Maintenant, Eragon et Arya concentraient toutes leurs pensées, toute leur énergie à maintenir un niveau d’oxygène minimum pour que les deux compères, mais surtout Saphira, ne commencent à subir le courroux des hautes cimes. La dragonne accéléra ses mouvements, battant l’air de toutes ses forces. Eragon l’encourageait et l’enorgueillissait avec des paroles douces et rassurantes telles que « Montre leur ce que veut dire célérité » ou encore « tu y es presque ma belle », malgré une note évidente de peur envenimant le cœur du jeune homme.

      Le spectacle était à couper le souffle. Du bas de la cité, on aurait dit qu’une comète, d’un bleu nuit scintillant à la lumière de l’aube, allait percuter de plein fouet le disque blanc immuable du sommet de la montagne. Saphira se rapprochait de plus en plus de la sortie, exigeant un peu plus d’efforts à fournir, de par ses puissants coups d’ailes mais aussi de par l’énergie qu’elle transmettait à son Dragonnier pour maintenir le niveau d’oxygène au-dessus du seuil critique de l’inconscience. Son ombre devenait gigantesque sur le sol nacré, symbole vivant de l’effroi qui les emprisonnait tous. Cette ombre les dévorait un par un, leur extirpant toute volonté de crier, de bouger…de penser. Le sort de tous, ici à Tronjheim, mais aussi dans toutes les cités naines, se jouait en ces quelques instants qui échappait à l’emprise du temps. Arya transmit alors à ses deux amis que Tarnag se situait à l’opposé de la direction qu’ils prenaient. Saphira devrait faire demi-tour une fois à l’air libre pour s’y rendre, et rapidement si possible. Elle acquiesça dans un grondement sourd, ce qui en disait long sur son actuel état d’esprit. Elle donna encore quelques battements d’ailes, et son museau sentit enfin l’air pur des hautes montagnes. Ils avaient réussi.

 

      La dragonne leur ordonna alors de bien s’accrocher. Elle virevolta en une poignée de secondes, son corps maintenant à la verticale. Elle devait user de tous les mouvements que Glaedr lui avait enseignés pour échapper aux parois aiguisées des montagnes. Elle pivotait avec grâce et célérité, l’air froid venant s’écorcher sur ses écailles. Elle décrivit alors un arc de cercle d’un demi-tour, son corps tournant sur lui-même pour que ses passagers ne soient pas plus attirés par les cimes en contrebas que par elle. Elle se redressa, et mit le cap vers Tarnag, fière de l’exploit qu’elle venait d’accomplir. Son sentiment de triomphe s’estompa vite, remplacé aussitôt par celui d’une crainte grandissante, lorsqu’elle s’aperçut ce qui était arrivé à ses deux voyageurs. Arya avait lâché prise lors de sa pirouette, et Eragon avait dû se jeter pour la rattraper. Il avait la tête vers le bas, ses jambes le maintenaient à sa monture en serrant vigoureusement le bas de son cou. La dragonne n’avait même pas perçu cet enserrement, ainsi que l’affolement d’Eragon et ses innombrables messages d’alerte qu’il lui avait envoyés.

« Saphira, aide-nous s’il te plaît. Saphira tu m’entends ? »

« Oui Eragon, désolé, j’étais trop concentrée sur ma tâche. Tenez bon, je vais essayer de trouver un terrain assez plat et de l’air respirable pour nous poser».

Son message parvint à Eragon, mais pas à Arya. L’elfe avait bâti autour d’elle un mur magique infranchissable. Son visage n’avait pas bougé d’un cil, il exprimait toujours l’intense effort de concentration qu’elle s’efforçait de fournir, un halo vert émeraude l’entourant légèrement. Elle était suspendue dans le vide, maintenue par l’unique force d’Eragon. Sa main droite s’agrippait au poignet droit de l’elfe. C’était l’une des rares fois où leurs peaux entraient en contact, et cela l’émouvait au plus haut point. Elle semblait tout simplement parfaite, malgré leur position plus qu’incongrue. Eragon restait là, subjugué par cet instant aussi intense qu’inattendu. Son regard se posait sur le visage de la femme qui, de son côté, semblait ne pas accorder le moindre intérêt à son « sauveur ».

 

      « Tu vas m’écouter oui ou non ? »

Il avait fallu vingt bonnes minutes à Eragon pour sortir de sa douce rêverie. Saphira avait dû employer la manière forte en lui lançant une petite attaque mentale en plein dans cette zone de l’inconscient, non sans ironie et malice.

« Et mais ça va pas, tu veux me tuer ou quoi ? » balbutia-t-il.

« Ah, enfin ! Si monseigneur Eragon veut bien m’accorder un peu de son précieux temps au lieu de rester bouche bée devant « sa » ravissante petite elfe, cela me serait un grand honneur ! »

La réplique piqua au vif le Dragonnier, son visage virant au rouge.

« Cela fait dix minutes qu’Arya est tombée dans l’inconscient et »

« Qu…Quoi ? » s’alarma-t-il.

Eragon porta son regard à nouveau vers l’elfe, et s’aperçut enfin que le corps qu’il retenait était inerte. Son cœur s’emballa, une douleur lui ceignant le cœur.

« Saphira, pose-toi vite, il faut l’aider, je t’en supplie ».

« Du calme petit homme. Elle s’est elle-même mise dans un état second, comme lorsque nous l’avons trouvée à Gil’ead pour ralentir le poison en elle. Je vous ai dit il y a une quinzaine de minutes que j’avais aperçu une surface plane et peu haute à une demi-lieue d’ici. Alors elle s’est assurée d’avoir emmagasiner autour de nous assez d’air pour y parvenir, et s’est écroulée sous le poids de l’effort qu’elle a dû fournir à Tronjheim et avec nous. Mais tu devais encore rêvasser » le gourmanda-t-elle.

Eragon lança un regard assassin à sa monture en réponse à ses moqueries.

Il reprit peu à peu pleine conscience de leur situation et s’aperçut que son bras s’était engourdi et que le sang lui venant à la tête lui procurait un mal de chien. Il allait s’en plaindre quand Saphira le coupa :

« Vous devez peser une tonne tous les deux ! Et par-dessus le marché tu essayes de m’étouffer ! »

Elle pouffa de rire ( enfin, comme savent le faire les dragons ) à sa petite blague, et gratifia son Dragonnier de son œil azur empli de malice.

« Ça y est tu as fini de te payer ma tête ? » lui lança-t-il, un franc sourire au bord des lèvres

« Oui oui c’est bon »

Saphira pensa pour elle :

« N’empêche, c’était quand même bien drôle de le voir la bouche ouverte à contempler l’elfe comme un gamin bave devant une sucrerie ! Un Dragonnier dans une telle posture sur son dragon, on aura tout vu ! »

« Je t’ai entendu Saphira »

« Oups ! » se réprimanda-t-elle.

« Tu aurais dû me voir tout à l’heure, quand je suis sortie de la caverne, j’ai dû slalomer entre les dents des montagnes des Beors, m’engouffrant dans les profondes vallées, mais heureusement assez larges pour moi, pour économiser notre air. Cette sensation d’intense liberté me revigore entièrement. C’est un excellent terrain d’entraînement. Et de chasse aussi, et… »

Eragon laissait parler sa dragonne, ressentant toute l’excitation qui bouillonnait en elle. Cependant il lui fallait la couper :

« Dis-moi, on est encore loin pour se poser. Mon bras est très engourdi, et je m’inquiète quand même pour Arya. La dernière fois qu’elle a dû avoir recours à une telle extrémité, c’était pour échapper à une mort certaine ».

« Ne t’inquiète pas petit homme, nous y serons dans quelques instants. Tiens bon jusque là ».

Et la dragonne redonna un puissant coup d’aile pour augmenter se vitesse de pointe. Eragon tentait de ne pas trop bouger l’elfe, même si sa position très inadéquate ne l’y aidait pas. Saphira se balançait vers la droite, puis soudainement vers la gauche pour éviter de s’encastrer dans la paroi vicieuse de la montagne.

Elle piqua alors, étendant ses ailes le long de son corps pour gagner en vitesse. Arya était maintenant presque à l’horizontale sous l’effet de ce plongeon. Elle les gonfla pour amortir la chute, et ses puissantes pattes arrière s’aggripèrent sur la surface circulaire tandis que ses membres avant avaient déchiré la paroi montante du pic montagneux, la dragonne imposant son autorité de toute sa hauteur sur la nature. Elle s’abaissa alors délicatement, de telle sorte que l’elfe puisse s’allonger sans choc sur la terre ferme. Elle fut cependant un peu moins douce avec son compagnon, qui dégringola du cou de sa monture, se recevant le dos plaqué au sol.

« Merci bien ! » lui signala-t-il, non sans ironie.

Il se releva aussitôt, bringuebalant son bras meurtri dans tous les sens pour faire partir la douleur qui envenimait tout son membre durant ce voyage très inconfortable, pour finalement s’accroupir près du corps inerte d’Arya. Il aurait tellement aimé s’immiscer dans ses pensées et la réconforter, la choyer, autant qu’elle le méritait pour leur avoir permis de survivre, Saphira et lui. Il voulait être avec elle, tout simplement.

 

      Cependant il ne pouvait se résoudre à s’introduire dans son mental, ce serait comme trahir la confiance que lui portait son amie, chose qu’il ne pouvait se permettre de perdre. Il ne lui restait plus qu’à protéger ce calme si serein qui s’était emparé d’elle jusqu’à ce qu’elle reprenne connaissance.

« Eragon, nous devons nous hâter » lui transmit Saphira, l’interrompant dans sa contemplation.

« Oui, tu as raison, nous devons rejoindre le fils d’Ûndin à Tarnag le plus vite possible. Les nains comptent sur nous pour résoudre cette crise. Et Orik ne pourra pas tenir très longtemps face à la véhémence de l’hostilité de certains chefs ».

Saphira ne savait que trop bien qui Eragon ciblait.

« Alors qu’est-ce qu’on attend ? » lui lança la dragonne, un sourire propre au dragon aux lèvres, qu’Eragon reconnaissait bien maintenant.

Il transporta Arya avec la plus extrême délicatesse sur le dos de sa monture, grimpa derrière elle sur la selle que lui avait donnée Oromis, son maître, tout en la ceinturant de ses bras puissants. Tout son corps épousait parfaitement les formes gracieuses de l’elfe, la maintenant dans une position qui résisterait aux mouvements de la dragonne. Saphira élança son corps écailleux vers les hautes cimes, bravant le regard inquisiteur des montagnes. Sous le coup de l’impulsion, la tête d’Arya se balança vers l’arrière, se logeant dans l’omoplate du Dragonnier. Ses cheveux noirs tombaient pour la plupart en cascade sur l’épaule droite du jeune homme, mais quelques brins chatouillaient son visage, lui valant un petit sourire. C’était la première fois qu’il voyait la chevelure d’Arya si ébouriffée, lui conférant un caractère des plus sauvages, indomptables. Durant des heures, il aiguisa son esprit sur l’environnement alentours, ses sens mis en alerte. Quiconque pénétrait dans leur espace de vol se voyait soumis à un avertissement menaçant, lui ordonnant de faire demi-tour. Tout comme durant le voyage vers Farthen Dur, il devait prendre soin de cet être si fragile d’extérieur mais pourtant si fort à l’intérieur, et il s’acquitterait de cette tâche avec la plus grande ferveur.

C’est ainsi qu’ils volèrent pendant des heures entières, sans un mot, en direction de Tarnag, la cité meurtrie.

 

      A environ une demi-lieue du centre de la ville, l’horreur commençait à apparaître : des fumées noires s’élevaient de ci de là ; quelques bâtisses brûlaient encore ; les champs étaient totalement dévastés, gorgés d’une poudre maléfique qui leur conférait une teinte morbide. La nature elle-même semblait être à l’agonie. Eragon ouvrit de plus en plus son esprit sur les environs, à la recherche de survivants potentiels, mais il n’en trouva point. Ils avaient fui ou ils étaient morts. C’était aussi simple que cela.

Il traversa un groupe de cimes à l’allure très étrange : elles formaient deux arcs de cercle qui s’entrecroisaient, sculptant une immense bouche béante, dont les dents pointues étaient positionnées telles qu’elles auraient lancé un cri de torture. Il les contourna avec appréhension, car la cité naine se situait juste derrière ces ultimes montagnes. Son angoisse croissait avec chaque nouveau battement d’aile. Elle atteint bientôt son paroxysme, mue par une vision d’horreur : la fière et grande Celbedeil, maison du clan des Quan, haut lieu de culte nain, s’était écroulée. Les statues des dieux, notamment celle de Helzvog, ainsi que les gigantesques fresques, comme celle de son homonyme s’appropriant l’œuf blanc du dragon dont le nom est imprononçable, avaient disparu avec la citadelle. Le cœur de Tarnag avait cessé de battre.

      Une colère sourde se répandait en lui tel un venin, il se jurait de venger ce crime. Des corps jonchaient le sol pavé, au pied de feu-Celbedeil. Ils avaient donné leur vie pour défendre ce trésor d’architecture, en vain. Partout où se portait leur regard, Eragon et Saphira ne voyaient qu’amas d’éboulis, mers de sang et corps sans vie. Près des débris de la forteresse d’Ûndin se tenait un étrange cadavre, plus gros et plus long que ceux des nains. Il s’approcha avec appréhension, redoutant la nouvelle découverte macabre, lorsqu’un rayon de lumière rougeâtre frappa ses yeux noisette : un immense étalon, d’un blanc de neige, était allongé sur son flanc gauche sur le sol. Sa robe soyeuse était maculée de sang, qui avait sûrement jailli depuis son flanc droit, totalement déchiqueté, éviscéré de part en part de son long corps musculeux. Eragon serra les poings lorsqu’il reconnut la bête : il s’agissait de Feu-de-Neige, le cheval que Brom avait acheté à Therinsford. Ils avaient promis au marchand de prendre soin du cheval et, à la mort du conteur de Carvahall, Eragon avait tenu à poursuivre ce serment à la place de son premier mentor. Il avait tout simplement échoué.

      Des larmes perlaient sur les joues du jeune homme, se transformant peu à peu en des fils continus d’eau. Toute la peine, toute la souffrance, toute la colère s’échappaient de son corps par cette voie lacrymale ; il ne pouvait plus interrompre ce flot d’émotions. Saphira, ressentant la détresse de son Dragonnier, proféra des serments de justice et de vengeance en ancien langage, une furie flamboyant dans ses yeux saphir.

      Eragon était descendu de sa monture, s’assurant préalablement qu’Arya ne bougerait pas du dos de Saphira. A chaque coin de rue, ils ne voyaient que désolation. Des pans entiers de murs s’étaient effondrés, bloquant le passage étroit menant à la périphérie de la ville, qui était coupée du cœur, lui-même portant en son sein la forteresse d’Ûndin. Celle-ci avait été l’une des plus grandes fiertés des nains. Taillée dans la pierre, elle était l’un des symboles de leur savoir-faire incomparable. Maintenant le marbre blanc qui l’entourait avait une teinte terne, en accord avec l’atmosphère morbide régnant sur ce lieu. Des trous béants dans le sol étaient apparus, engouffrant des centaines de corps de soldats sans vie. Eragon s’indignait de tout ce massacre injustifié, de toutes ses vies brisées par la folie d’un seul et même homme. A contrecœur, il pénétra dans la forteresse naine, en quête d’éventuels survivants, mais surtout d’Ordarik, le fils d’Ûndin, qui devait l’aider dans sa mission prochaine. Il espérait qu’il était toujours vivant après l’assaut du roi. Il le fallait.

Il ouvrit alors son esprit, en premier lieu aux abords du bâtiment, puis peu à peu à l’espace de toute la cité. Il s’étonna de voir que si peu d’entre eux étaient parvenus à échapper au travail sanguinaire du roi. Chaque vie qu’il détectait semblait être celle d’un soldat ou d’un civil blessé plus ou moins gravement. Il soignait ceux qu’il pouvait, achevait les autres pour qu’il ne souffre plus, bien que cette tâche meurtrissait son cœur déjà soumis à rude épreuve. A l’extérieur, une complainte forte, puissante, émanait de son amie. La dragonne émettait un son empli de toute la tristesse qu’elle inspirait à chaque seconde, faisant trembler les fondations déjà fragiles des bâtiments alentours. C’était une nouvelle fois l’une des choses étonnantes que les dragons pouvaient accomplir.

      Eragon devait grimper sur les éboulis pour atteindre les niveaux les plus élevés de la forteresse ( qui avait perdu alors au minimum trois à quatre étages) lorsque Saphira le contacta :

« Eragon, reviens vite en bas. Il y a du mouvement ici bas ».

« J’arrive ne bouge pas ».

      En effet des lumières bleutées s’avançaient vers la position de la dragonne depuis la position opposée à celle de son Dragonnier. Des petites lanternes, semblables à celle qui émettaient de vifs rayons verts dans tous les recoins de la cité, étaient suspendues à de petits bâtons de bois comme on peut porter un baluchon. Leur va-et-vient autour de leur axe coïncidait avec le temps qui s’écoulait : très lentement. Une troupe d’environ une centaine de nains s’approchait de Saphira, et bientôt l’encercla, sans lui permettre aucune échappatoire. Alors Eragon atterrit auprès de sa dragonne.

Comme le lui avait appris son maître Oromis, il avait étendu les bras et après avoir déversé sa magie ( et un peu de celle contenue dans la ceinture de Beloth le Sage ) en proférant en ancien langage « Rïsa », ses pieds s’étaient élevés et il s’était envolé alors vers son amie pour voir qui étaient les nouveaux venus.

      Parmi eux se trouvaient des soldats, des femmes, des enfants, des vieillards…bref, tous les survivants restés à Tarnag qui s’étaient réunis pour résister à l’assaut, et apparemment cela avait bien fonctionné. Un nain, d’une carrure imposante, légèrement plus grand que ses congénères, s’avança et proclama alors :

- Argetlam, te voilà enfin ! Comme nous sommes heureux de te voir en ce maudit jour !

La tension qui régnait alors s’était évanouie sur-le-champ.

- Oui je suis là, mais je suis aussi un oiseau de bien mauvais augure. Je dois trouver Ordarik. Savez-vous où je peux le trouver ?

- Oui en effet Tueur d’Ombre. C’est moi-même. Je suis Ordarik, dirigeant temporaire de cette cité, jusqu’au retour de mon père Ûndin.

La mine déconfite d’Eragon était révélatrice de son désarroi. Comment allait-il lui annoncer que son père était mort, et par la main de Torgrak en plus ?

- Alors je dois vous parler. En privé si possible.

- Bien sûr.

Ordarik lui indiqua un petit recoin isolé où il pourrait être tranquille. Le nain s’aperçut de la présence de l’elfe sur le dos de Saphira, ce qui l’inquiéta aussitôt.

- Ne vous inquiétez pas, elle va bien. Elle a juste…besoin de se reposer.

Il fit une pause avant de reprendre :

- Comment Galbatorix ne vous a-t-il pas détecté lors de l’attaque ?

- Moi si, et il a bien failli m’avoir, si ce cheval ne m’avait pas sauvé la vie, en dépit de la sienne. C’était une bête des plus nobles qui soient.

Le cœur d’Eragon tressaillit en pensant à Feu-de-Neige, mais la perspective de cet acte héroïque le réconfortait quelque peu.

- Sinon pour les autres, et bien comment dire…vous avez sûrement remarqué les lanternes bleues que nous tenions tout à l’heure. Elles nous permettent de dissimuler notre énergie vitale lorsque nous sommes assez proches d’elles.

- C’est donc pour cela que je ne vous ai pas détecté.

- En effet. Lorsque nous avons entendu la plainte de votre ravissante dragonne, nous avons cru dans un premier temps que le roi était revenu. Mais nous sommes sortis dès que nous avions compris notre erreur.

- Ordarik, la situation est très grave. L’attaque surprise de Tarnag a eu un effet dévastateur à Tronjheim, durant l’enterrement de Hrothgar, et…

Eragon cherchait soigneusement les mots qu’il allait employer

- …et vos congénères ont commencer à s’entretuer.

- Co…comment cela s’entretuer ?

- Torgrak a accusé les défenseurs des Dragonniers d’être la cause de ce terrible carnage, et donc plus particulièrement votre père. Il reçut une flèche empoisonnée à l’épaule, et sa blessure fut malheureusement mortelle.

Ordarik fut cloué sur place, des larmes lui montant aux yeux.

- Avant de mourir, votre père m’a chargé de vous trouver, m’implorant de vous consulter afin de rejoindre un certain « puits de Korgan »

- Que s’est-il passé après cela ? L’interrompit le nain, le visage défiguré par le chagrin.

- Les deux factions ont voulu combattre, mais par un miracle que je n’explique pas moi-même, Arya et Saphira ont réussi à les stopper sans effusion de sang. Ordarik, je sais que le moment est très mal choisi, mais vous devez me dire où se trouve ce « puits ».

- Oui bien sûr Argetlam. Ce « puits » est un lieu sacré nain, dont la position exacte n’est connue que des dirigeants de notre Maison. En l’occurrence, moi. Mon père m’en a parlé juste avant de partir pour Tronjheim. Peut-être pressentait-il ce qui se tramait à la capitale…

Le nain expia toute son amertume en un long souffle.

- Je ne sais cependant pas ce qu’il referme, mais cela doit être important pour que mon père vous ordonne de vous y rendre. Je ferai mon devoir de chef de clan, et de fils, en vous accompagnant lors de cette quête.

« Votre aide nous sera précieuse maître nain. Votre père serait fier de vous, j’en suis sûre » lui transmit Saphira.

- Il va nous falloir traverser les entrailles des Beors pour arriver loin au sud, vers Galfni. Une fois là-bas, je vous indiquerai le chemin à suivre.

- Très bien. Nous allons vous aider ici à soigner ceux qui en ont besoin et réparer les installations de premières nécessités. Alors nous partirons sans tarder pour sauver les clans du chaos.

« Oui, pour sauver les clans du chaos » songea Ordarik.

 

« Eragon, vite, Arya ! » s’alarma la dragonne.

L’elfe était soudain soumise à de violents spasmes, manquant de la faire tomber au sol si Eragon ne l’avait pas retenue à temps. Il n’avait plus le choix désormais, il fallait l’aider à se réveiller.

      Alors, il tenta de s’immiscer dans son esprit le plus délicatement possible, tout en prévoyant des défenses solides en cas de contre-attaque. Cependant elle n’arriva pas. L’elfe revoyait défiler dans son esprit des moments fugaces de sa longue vie : les joies partagées avec son père Evandar et sa mère Islanzadi…Les aventures vers le lac Röna avec ses deux amis, Glenwing et Faölin…Les peines de cœur… Mais elle s’était arrêtée à un moment précis de sa vie, qui avait dû la bouleverser profondément pour l’agiter ainsi. Eragon buvait avec avidité le moindre filament de passé qu’Arya se remémorait, et voyait alors de ses yeux ce qui chamboulait son amie :

      C’était une journée de printemps, à Tialdari Hall, la demeure de ses parents à Ellesméra. Des oiseaux sifflotaient leurs chants gracieux, et les fleurs nouvellement nées répandaient leur doux parfum dans l’atmosphère environnante. La princesse, alors beaucoup plus jeune, rayonnait comme jamais, s’afférant à disperser avec parcimonie les fragrances subtiles de pin qu’elle appréciait tant. Elle reposait son flacon lorsque Blagden, le corbeau blanc de sa mère, entra dans la pièce, accompagné de son habituel « Wyrda ! ».

- Oui bonjour à toi aussi, ô grand Blagden.

Rien ne semblait pouvoir atteindre l’immense gaieté de l’elfe, et pourtant…

 

Par mes mots et par mes vers

Mon chant se penche sur la Dame aux yeux verts

 

Quand tu le peux on ne te le veut

Quand tu le voudras on ne te le pourra

Car quand de ce que tu es tu t’apercevras

Alors de ton devoir tu hériteras

Et…

 

      Les élucubrations de Blagden s’arrêtèrent nettes lorsqu’Arya s’aperçut de la présence d’Eragon, ce qui les ramena aussitôt au monde réel.

      Dans les bras du Dragonnier, la princesse elfe tremblait, une peur affligeante au fond des yeux.

 


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