
Chapitre 4 : Les nerfs de la guerre
La lune dominait le ciel, enveloppant le firmament, l’enlaçant tendrement. Ses filles accrochaient peu à peu la lumière, tel un écrin que chaque femme aurait désiré posséder. Les étoiles étaient très hautes ce soir-là, dans la ville de Tarnag. La cité s’endormait peu à peu, le rythme du vent balayant les rues pavées naines était le même que celui des lanternes qui diffusaient, grâce au sort que les elfes apprirent jadis aux nains, leur douce lumière d’un rouge chatoyant, chaleureux au gré de leurs mouvements. Quelques badauds traînaient de-ci de-là dans les rues, l’un d’eux entrant dans une taverne à la taille des nains. En effet, toutes les constructions avaient été prévues pour accueillir des nains, et seulement des nains : les humains et les elfes n’auraient qu’à se courber s’ils voulaient se donner la peine de visiter leur ville. En haut d’une colline se dressait Celbedeil, fière, telle une gargouille veillant sur sa citadelle, scrutant de ses yeux de géant l’horizon obscur. Elle paraissait cependant froide, comme atteinte d’une maladie : le maître des lieux, Gannel, était parti pour Tronjheim afin d’assister aux obsèques du roi Hrothgar. C’était comme si le temple avait perdu une partie de son âme. Les plus hautes tours, parsemées de flèches, perçaient le ciel, et furent les premières à apercevoir une ombre, semblant se mouvoir, depuis le nord-ouest.
Elle s’accentua de plus en plus, et en une dizaine de minutes, elle paraissait telle une tache sombre surmontée d’un joyau blanc étincelant. Cela rendait l’ensemble très étrange, telle l’association de l’Ombre et de la Lumière. Encore dix minutes s’écoulèrent, et la forme se précisait, et s’allongeait. Ce devait être un oiseau, un oiseau géant. L’une des sentinelles du clan Quan, que gouvernait Gannel, s’était réveillée dans la tour nord du temple, ayant dû s’assoupir un petit temps durant sa garde. L’air hébété, il bailla à s’en décrocher la mâchoire, puis aperçut la menace nordique. Il se frotta les yeux, pensant qu’il devait encore rêver, puis regarda à nouveau. La tache sombre s’était agrandie, et semblait tout simplement gigantesque. C’est alors qu’il comprit, une expression d’horreur sur le visage. « Je dois prévenir la ville, il ne faut pas qu’il nous détruise, pas maintenant ». Avant même qu’il n’ait pu se lever, il entendit une puissante voix crier au loin des mots incompréhensibles, puis un éclair, d’un noir de nuit parsemé de brumes blanchâtres, jaillit de son ennemi et le frappa en pleine poitrine. Il était mort sur le coup. Galbatorix avait fait sa première victime.
Un cor retentit alors à travers le temple, puis se répandit comme une vague de brume dans tous les recoins de la cité, rebondissant sur chaque paroi que le son rencontrait. À son contact, chaque lanterne prenait une couleur verte, puissante, à la limite aveuglante de façon à bien voir l’assaillant, et donc le localiser. Les nains savaient fort bien que la menace ne pouvait venir que des airs, et que même dans l’obscurité leur énergie vitale attirerait l’attention du Vil, comme une mouche sur un pot de miel. La cité montrait fièrement ses fortifications ainsi exposées, tel un homme bombant son torse. En une dizaine de minutes seulement des gardes emplissaient chaque muraille de la ville. Ce fut une dizaine de minutes de trop. À peine montaient-ils vers leur position que le roi les attaquait et les tuait par magie, soit en utilisant l’un des douze mots de mort, soit pour le « divertir » en proférant des mots d’Ancien Langage tels que « Jierda ». Le dragon noir quant à lui piquait vers la tour la plus haute, balançant telle une massue sa queue ornée de pics noirs, aussi tranchants que les paysages déchiquetés de la Crête. Les magiciens nains, regroupés pour la plupart dans Celbedeil car étant des Quan, s’attachaient à protéger les soldats par leur force mentale, mais aussi eux-mêmes, le roi étant d’une incomparable force. Ordarik, le chef en second de la cité, et accessoirement fils d’Ûndin, ordonna d’envoyer des signaux lumineux vers Tronjheim indiquant leur attaque, et leur probable défaite. Galbatorix, en un bond, descendit du dragon noir, qui tuait en un seul coup de pattes tranchantes au moins cinq nains à la fois. Chaque flèche lancée sur les deux assaillants était détournée et se plantait dans le cœur de leur propriétaire, souvent sauvé par l’épaisse cotte de maille recouvrant leur poitrail. C’est alors que le roi convoqua une grande partie de son énergie, et proféra « Und’ía ».
Le sol vibrait en réponse à ces paroles interdites. La pierre se fissurait, et alors se déroba sous les pieds d’une centaine de nains, qui s’effondrèrent sur les éboulis tombés à au moins vingt mètres plus bas. Une grande partie des magiciens hurlaient de rage de par ce meurtre collectif, une note de tristesse dans leur cœur. Ce fut assez pour que Galbatorix s’infiltre dans leur esprit et les tue les uns après les autres. Mais dans sa concentration pour son dur labeur, Ordarik le toucha au bras gauche. Le roi, ainsi que Shruikan, dont certaines flèches avaient traversé la membrane recouvrant ses ailes, fit alors virevolter à une allure inouïe Folkvnir, sur laquelle du sang rouge reluisait. Elle atteignit la hache du nain, qui se brisa en deux sous la force de l’impact. La troupe naine avait déjà été réduite de moitié lorsque le commandant était à la merci du roi. Ce dernier allait porter le coup fatal lorsqu’il reçut un violent coup au flanc gauche, le faisant tomber deux mètres plus loin.
C’était Feu-de-Neige, le cheval que Brom avait acheté à Therinsford, en même temps que Cadoc. Le cheval allait payer de sa vie son offense, Shruikan approchant sa gueule pour cracher son souffle de braise. Cependant, il le retint pour transmettre au cheval : « Fuis ! ». Le roi, ayant capté cet ordre, entra dans une rage folle, et déversa toute sa malfaisance dans l’esprit du dragon noir. Ses yeux révulsèrent un moment puis se calmèrent, et Shruikan entra dans une transe surnaturelle. Il rattrapa l’animal en deux coups d’aile et lui déchira le flanc droit, lui plantant ses dents dans sa chair, laissant Feu-de-Neige souffler un dernier râle.
Malgré leurs grandes fierté et détermination, les tentatives des nains étaient vouées à l’échec. Certains se repliaient vers les défenses internes, puis vers les grandes Maisons naines où s’étaient réfugiées la plupart des personnes, qui s’écoulaient alors dans les tunnels menant au cœur des Beors. Cette voie de secours n’avait été empruntée que trois fois dans l’histoire de cette cité. Le roi puisait de l’énergie dans le diamant noir, incrusté dans le pommeau doré de Folkvnir. Celle-ci semblait émettre un son strident, avertissant ses ennemis de sa soif sanguinaire. Le roi détruisait les unes après les autres les défenses naines, assombrissant les petites rues par les éboulis créés. Les boutiques étaient tombées, les maisons, éventrées. Le roi s’extasiait à la vue de ce spectacle, imaginant l’effet qu’aura cette nouvelle à la célébration de Tronjheim. Mais il ne fallait pas les décevoir, il se remit donc en selle et se dirigea vers Celbedeil. Sans un mot, comme si sa conscience était celle du dragon, ce dernier déversa un brasier sur le temple, qui, malgré l’absence de bois, commença à chauffer au rouge sous l’impact thermique. « Und’ía Celbedeil ».
En réponse à ces mots, les hautes tours se fissurèrent, puis tombèrent sur le toit, le perçant telle une flèche en plein cœur, jusqu’à s’effondrer dans la nef du temple. Les vitraux se brisèrent sous le tremblement, les statues criant de désespoir. Les murs commençaient à se vriller. Une veine palpitait sur la tempe du roi. Plusieurs trous apparaissaient de-ci de-là, mais le temple, tel un seul homme, semblait résister à l’attaque, comme s’il soutenait le regard du roi avec dédain. Celui-ci augmenta le transfert d’énergie pour conquérir la pierre. Elle semblait remuée de spasmes, luttant avec fureur pour sa survie. Puis elle renonça et s’écroula sur elle-même. Celbedeil n’était plus, ainsi que toutes les œuvres qu’elle contenait. Les statues de Helzvog, dieu qui créa les nains, avaient sombré, ainsi que l’immense fresque du premier Dragonnier Eragon portant son œuf blanc, soutenant le dragon dont le nom était imprononçable.
Cela avait légèrement fatigué le roi, mais il puisa vite dans le diamant noir, et dans les réserves phénoménales du dragon, l’énergie qu’il lui fallait pour se revigorer. Un sourire triomphant submergeait son visage. Il avait décimé un bon millier de soldats, Shruikan avait grillé dans sa fureur des lignes entières d’archers, et déchiqueté des parois immenses de marbre blanc. Le roi s’appliqua alors à détruire le maximum de bâtisses possibles, en invoquant par magie des éclairs noirs et blancs, transperçant la nuit sanglante lorsque des nains qui n’avaient pu s’échapper se trouvaient sur son passage. Il n’avait pitié ni pour les femmes ni pour les enfants. Une fois sa besogne terminée, une bonne partie de son énergie s’étant échappée, ils s’envolèrent vers les terrasses creusées dans la montagne. Aucune parcelle n’échappait au souffle ardent du dragon noir. Toutes les bâtisses servant d’entrepôts pour les vivres furent détruites, le roi se chargeant de rendre stériles les terres. En effet parmi les effets qu’il avait apportés, il y avait du Send’Âr, une poudre de couleur ocre, qui détruisait tous les nutriments qu’il rencontrait. Une pincée de Send’Âr suffisait à éradiquer la force vitale d’un hectare entier de terres. Évidemment le roi prenait soin de soulever les petits cristaux par magie et les projetait, ne voulant pas les toucher. Après contamination, le sol devenait aussi noir que les écailles de Shruikan, lui facilitant la localisation des zones encore vierges.
Des fumées blanchâtres, reflétées par la puissance des rayons de l’aube, s’élevaient dans le ciel de mille et un endroits à travers Tarnag et ses environs quand les pilleurs, les brûleurs, les assassins se dérobaient à l’opposé du réveil de l’astre de vie.
« Il…Il est venu…Galbatorix…Il nous a attaqué, il est à Tarnag ».
Après quelques secondes de stupeur, durant lesquelles toute l’assemblée restait pétrifiée et parfaitement muette, Eragon courut à la manière des elfes vers l’armurerie, telle une comète dans la voûte céleste, pour trouver une épée digne de ce nom, ayant perdu Zar’roc durant la bataille des Plaines Brûlantes. Il en ressortit une minute plus tard avec à la main une épée longue, plus petite qu’une flamberge, d’un métal aussi pur que la blancheur d’albâtre des habitants du Du Weldenvarden. Son pommeau, tout argenté, avait quelque peu subi les effets du temps. Mais elle semblait majestueuse, et c’était la meilleure de toutes. Il reprit sa vive allure jusqu’à la grand-place de Tronjheim.
« Prépare-toi à décoller Saphira, nous n’aurons sûrement pas le choix ».
Elle ne savait que trop bien ce qu’ils devraient faire.
Après la digestion de la nouvelle, une vague de colère noire s’abattit sur la foule. Les humains restaient muets mais horrifiés, tandis que les nains gesticulaient en tous sens. Les uns accusaient les autres d’être responsables de l’attaque, le Dûrgrimst des Larmes d’Anhûin étant les plus virulents de tous. Ûndin et Gannel partaient déjà en direction de l’un des tunnels menant à Tarnag lorsque Torgrak, le chef des ennemis mortels d’Eragon, les arrêta.
- C’est de votre faute s’il nous a attaqué, et celle de votre Dragonnier. Sans lui, jamais cela ne se serait produit, et j’avais raison de ne plus faire confiance à ces charognes que sont les dragons !
La suite dépassa l’entendement : une flèche alla se ficher dans l’épaule droite d’Ûndin, le symbole du clan ennemi gravé sur le bout de la semeuse de mort. Le commandant de Tarnag blêmit, puis s’effondra. La flèche était empoisonnée. Ûndin n’était pas encore mort, mais s’enfonçait de plus en plus dans les méandres du pays des songes, pour peut-être ne plus en ressortir. Bien malgré lui, une folie furieuse s’empara de Gannel, s’apprêtant à asséner un coup mortel au chef rival lorsque son coup se bloqua à sa vue : Arya s’était élevée à cinq mètres au-dessus de la mêlée, en proférant en Ancien Langage « Rïsa ! ».
C’était l’une des rares fois où Gannel, pourtant habitué aux escarmouches avec l’elfe, paraissait inquiet, voire même effrayé par sa puissance, d’autant plus qu’il connaissait désormais la lignée de l’elfe.
- Cela suffit !
Sa voix glaciale se réfléchissait sur les parois de la montagne, son écho résonnant dans chaque esprit pris au piège dans la caverne.
- Galbatorix a attaqué l’une de vos cités pour atteindre et détruire votre union fragile, et en vous comportant ainsi, vous lui donnez raison. Vous vous dites puissants et sages en tant que chefs de vos clans. Je vous concède le premier point, mais réfute le second. Le plus jeune de nos enfants serait beaucoup plus à même d’analyser la situation et d’agir en conséquence mieux que vous. Reprenez-vous, ou les vôtres sombreront dans le chaos, entraînant avec vous la ruine de tous.
Le discours platonique de la princesse elfe se répandait tel un venin dans l’esprit des nains, chef ou non, provoquant un silence anormal, surnaturel et terrifiant. L’elfe s’était posée non loin d’Ûndin, essayant du mieux qu’elle le pouvait de rattraper les erreurs inqualifiables de Torgrak, mais elle s’aperçut vite que les dommages étaient bien trop graves. Alors, Eragon arriva à vive allure, et s’arrêta à la vue de cet étrange spectacle : Ûndin, qui l’avait accueilli à bras ouverts lors de son passage à Tarnag, était allongé sur le sol, inconscient. Mais plus étrange encore était l’attitude d’Arya, agenouillée près du corps. Elle paraissait bouillir de l’intérieur, prête à exploser à tout moment. Jamais il ne l’avait vu dans un tel état, pas même après avoir brisé le fairth qu’il lui avait fait lors de sa formation à Ellesméra. Il se retourna et vit l’ampleur des dégâts : les chefs de clan s’étaient regroupés en deux parties : l’un près de Gannel et l’autre près de Torgrak, se lançant les uns aux autres des regards meurtriers. Tous paraissaient outrés par les insultes qu’Arya avait proférées, ayant touché leur point faible : leur honneur. La moindre étincelle pouvait les faire sortir d’eux. Cette étincelle se nommait Saphira.
Dans un grondement du sol, la dragonne se posa au beau milieu des deux fronts qui se faisaient face. À sa vue, Torgrak et un groupe de nains l’assaillirent pour venger ceux qui venaient sûrement de périr, mais aussi ceux qui sont morts lors de la Chute, détruits par les dragons félons du mauvais roi. Elle représentait pour eux tout ce qui était mauvais en ce monde. Tout ce qu’il fallait éradiquer.
Saphira fut un peu surprise par cet accueil, mais ne voulant pas envenimer les choses, se résolut à ne pas cracher son souffle de braise. Elle grogna fortement faisant luire toute sa dentition de sorte que les nains puissent y voir leur reflet. Sa queue brassait l’air avec frénésie, la géante prête à bondir sur les petits moucherons. Mais l’attaque n’était pas physique, mais magique. Des boules de feu, créées du côté des Larmes d’Anhûin, l’assénaient de coups, la forçant à battre en retraite, ne voulant pas riposter. Eragon ne se contenait plus. En l’attaquant, il s’en prenait également à lui. Il leva sa paume, la fit picoter avec des éclats argentés, puis s’infiltra dans ses barrières mentales à la recherche de ses formidables ressources magiques. Il s’en appropria et s’apprêta à prononcer des mots d’ancien langage, prêt à se venger de cet affront… lorsqu’une pluie d’éclairs vert émeraude fusait de toute part.
- Retiens-les, moi je m’occupe des autres.
- Quoi ?
Arya enchaînait les sorts à tour de bras, proférant des « malthinae » ou des « letta brinsingr » ; Les nains la chargeaient, mais furent repoussés par un coup de queue de la dragonne, les projetant cinq mètres plus loin, face contre terre. Tous les nains se faisaient face, et le groupe de Gannel s’apprêtait à contre-attaquer. Eragon comprit alors l’ordre de l’elfe, ils ne pouvaient pas permettre cette effusion de sang. Alors il cria :
- Thrysta vindr !
Leur avance fut stoppée net par un mur invisible, infranchissable. Ils proféraient des jurons en langue naine envers le Dragonnier, qui devait rester concentré à maintenir la paroi en place.
De leur côté, Arya et Saphira s’efforçaient de repousser les forces « ennemies » sans les tuer, ce qui n’était pas une mince affaire vu la force physique de la dragonne et celle mentale de l’elfe. Malgré leurs pouvoirs, le flot ennemi avançait vers la position des autres nains, et donc d’Eragon, la panique florissant dans l’esprit de la dragonne.
- Nous n’y arriverons pas !
Alors, pour la première fois de sa vie, longue par rapport à celle des humains, mais très courte pour celle de son peuple, Arya sentit un flot immense d’énergie pénétrer en elle, aussi pure que l’eau du lac sacré Röna. Son esprit s’était uni à celui de la dragonne, et ensemble elles arrêtèrent d’un seul bloc la masse naine. Ils étaient tous hypnotisés, incapables de bouger. Une lumière verte, parsemée de notes turquoise, aveuglait la foule, clouée sur place, et , telle une entité à part entière, s’éleva dans les airs, enveloppant toutes les âmes présentes. Eragon avait l’impression que la sphère se concentrait, cherchant les victimes qu’elle allait frapper. Un grondement sourd, émis par Saphira, résonna avec de plus en plus de puissance dans la caverne, tandis qu’elle brillait d’une intensité féroce. Arya, quant à elle, était devenue tout autre.
Ses cheveux d’un noir de jais voletaient en l’air, soulevés par un vent invisible, et prenaient une teinte d’un bleu nuit, tandis que ses yeux d’émeraude s’assombrissaient. La peau de l’elfe blanchissait encore et encore, engouffrant en elle toute la vitalité alentour. Bientôt ses pieds gracieux ne touchaient plus le sol. Sa concentration était telle qu’elle semblait pétrifiée, prenant la stature d’une déesse. Elle était plus belle que le jour, et plus dangereuse que jamais, son pouvoir plus terrifiant qu’Eragon n’aurait osé l’imaginer. Elle semblait avoir le droit de vie ou de mort dans ce lieu funeste. Saphira quant à elle s’appuyait sur ses membres antérieurs et se tint droite, sa tête au niveau de sa complice, et ouvrant ses ailes de toute leur grandeur. Bientôt, son grondement sourd se transformait en un mugissement féroce, faisant vriller la foule, explosant leurs tympans, tout en alimentant l’intensité de la sphère de lumière. Le temps semblait s’être stoppé par la simple volonté de leurs esprits.
Alors, Arya ouvrit les bras, et ensemble elles relâchèrent leur magie en criant, avec une voix irréelle, « Slytha Dvergar », et la boule de lumière désormais gigantesque, éclata en mille et un éclairs aveuglants. La majorité des nains des deux factions s’effondrèrent sur le champ. L’elfe, complètement vidée d’énergie allait s’écrouler sur le sol de cornaline, lorsqu’Eragon la rattrapa au vol, l’entourant de ses bras. Il était subjugué par ce qu’il venait de se passer. D’un moment à l’autre, son visage était passé d’une beauté mortellement ensorceleuse à une frêle figure, aussi légère et fragile que la brise du matin. Elle ouvrit ses yeux, ayant repris leur couleur émeraude, et lui sourit, le regard empli d’une gratitude immense. Il plongea en retour le sien couleur noisette dans ces joyaux, plein d’amour, mais aussi d’incertitude et surtout d’ébahissement total, les extirpant hors du temps.
« Eragon, Ûndin va mal ! ».
Saphira l’avait alarmé par deux fois avant qu’il ne pût réagir. Il posa alors l’elfe à terre, près de sa compagne d’un moment, et accourut près du chef de clan. Il était parcouru de spasmes et de tremblements. Le poison semblait faire son office, et rien ne pourrait le stopper. Dans un dernier sursaut de lucidité, Ûndin empoigna le bras d’Eragon, de sorte qu’il se rapprochât le plus possible de son visage.
« Trouve Ordarik, Eragon, trouve-le, le plus vite possible. Mon fils est le seul à pouvoir nous sauver d’une nouvelle guerre des clans, et par conséquent sauver la cause des amis des rebelles. Lui seul… » Une douleur infâme le poignarda à l’épaule, lui coupant la respiration pendant quelques secondes. « Lui seul pourra te conduire au Puits de Korgan…Lui seul… ». C’est ainsi qu’un deuxième chef de clan s’engouffrait dans un sommeil éternel.
Eragon devait réfléchir, et vite, la situation l’exigeait. Cela faisait seulement quinze minutes que l’attaque de Tarnag avait été annoncée, mais trop de choses s’étaient déroulées. Ûndin était mort, avait parlé d’un certain Ordarik, qui devait être son fils. Il devait donc sûrement se trouver dans la ville attaquée, voire même sûrement défigurée maintenant. Il devait s’y rendre rapidement. Mais comment ? Il lui avait fallu quatre longs jours passés dans l’obscurité des tunnels creusés dans les entrailles de la terre pour rallier la cité. C’était bien trop long.
Il voyait tous les nains à terre, rendus inconscients par l’exploit qu’avaient accompli ses deux amies. Il se demandait comme elles…
- Au nom de Helzvog, Eragon, qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Orik accourait vers lui. L’elfe n’avait sûrement pas voulu le toucher.
- Je n’en sais pas plus que toi. Cependant nous devons agir, et vite. Il faut calmer les chefs, nous ne pouvons pas nous permettre une guerre intestine.
Une mine sombre passa sur le visage du jeune homme.
- Ûndin est mort, par le poison que lui a infligé la flèche de Torgrak. Avant de mourir, il m’a ordonné de rejoindre Ordarik. Est-ce bien son fils ?
- Oui Tueur d’Ombre, il l’est. C’est un grand guerrier, et sage de surcroît.
Orik émit un petit hoquet lorsque son regard se porta sur le chef défunt.
- Alors il faut que je parte à Tarnag. Je veux que tu assures le commandement des nains ici, Orik. Je sais que je ne peux te l’ordonner, mais tu es le plus à même de gérer, si quelqu’un le peut, la situation. Ûndin m’a donné une piste pour éviter cette guerre, je me dois de la suivre, de par mon affiliation à l’Ingeitum.
Le regard d’Orik semblait recouvrer sa vitalité au cours de cette déclaration solennelle.
- S’il le faut, emprisonne les querelleurs. Mais il faut à tout prix que le sang ne coule à nouveau. Parle-leur mon ami, contiens-les jusqu’à mon retour. Peut-être aurais-je trouvé une solution.
Eragon allait partir, quand il se retourna :
- Je suis désolé de ne pas assister à la fin de la célébration, ni sûrement à l’enterrement d’Ûndin, mais je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour accomplir sa dernière volonté.
- Alors va mon ami, que Helzvog veille sur vous comme sur nous tous !
Puis Eragon contacta Saphira.
« Comment se fait-il que je ne pusse pas communiquer avec toi lors de ce sort ? Comment… »
« Plus tard » coupa la dragonne. « J’ai une solution pour aller à Tarnag, voilà pourquoi je t’ai pressé petit homme. Cependant tu risques de ne pas aimer. »
Eragon lui indiqua de lui révéler sa suggestion avec une sorte de grimace.
« Par les airs. Je suis plus forte maintenant, et toi aussi. Si on arrive à sortir du cône de Farthen Dûr, on pourra être à Tarnag en dix ou douze heures seulement. J’en ai parlé à Arya, elle veut venir avec nous ».
« Mais je ne pourrais pas respirer là-haut, et toi non plus, tu le sais bien ! »
« Je peux consommer moins rapidement l’oxygène que j’emmagasine. Quant à toi, tu pourras avec ta magie faire monter l’air qui est plus bas. Arya t’aidera »
« Mais tu sais ce qu’elle vient d’accomplir ! Elle ne résistera pas si nous l’emmenons ! »
Eragon sentait la colère et l’incompréhension s’insinuer en lui. Après quelques secondes de calme, il considéra l’hypothèse sous tous les angles, et dut bien admettre que c’était la seule solution valable.
« Arya est bien plus forte que tu ne l’imagines. Et je serai là si besoin est, petit homme ».
Ils se faisaient face, leur visage se rapprochant de plus en plus.
« Très bien Saphira, nous le ferons, si tel est notre destin. Ne perdons pas plus de temps ». Il lui tapota l’encolure et ils partirent en direction de l’elfe.
Ils la rejoignirent enfin. Elle s’était relevée, le regard clair, quelque peu fatiguée. Eragon lui fit part de leur accord. Il indiqua à Orik, le visage horrifié par cette tentative qui, selon lui, était un simple suicide, mais il n’objecta pas. Il porta sa main au poitrail en signe de référence au Dragonnier et partit s’occuper de la fin de l’enterrement, ainsi que de la gestion de la crise. Eragon ouvrit alors son esprit loin, loin vers l’ouest, à la recherche de celui d’un des membres du Du Vrangr Gata. Il trouva Trianna, et lui narra les récents événements ainsi que ce qu’ils comptaient faire. Il lui ordonna de rapporter mot pour mot son récit à Nasuada, et lui demanda poliment de veiller sur son cousin. Puis il coupa le lien mental.
Il aida Arya à monter sur sa dragonne, puis sauta devant l’elfe, le soutenant de ses bras gracieux, quand Saphira décolla vers le cône surplombant la ville, semblable au bout d’un tunnel que l’on ne pourrait peut-être pas atteindre…
À des dizaines de lieux d’ici, une femme encapuchonnée vêtue dans un mélange de pourpre et de noir, se faufilait à travers les dédales d’un château. Elle croisa plusieurs gardes sur son passage, qui ne bougèrent pas d’un pouce en l’apercevant. Elle se tenait droite, d’un port de reine, tandis qu’elle descendait un escalier en colimaçon qui paraissait sans fin. Enfin elle s’arrêta à l’un des étages le plus bas, où la lumière ne pouvait percer les ténèbres environnantes que par une seule ouverture, ressemblant vaguement à une porte. La femme se plaça devant elle, marmonna des mots incompréhensibles, et après un craquement sourd, entra dans la pièce. Elle était sombre et humide, composée d’une petite armoire et d’un lit sur lequel était allongé un jeune homme, torse nu, laissant apparaître une immense balafre. C’était Murtagh. Elle s’approcha de lui d’un pas sûr, et extirpa le garçon de sa stupeur. Il se retourna et ouvrit les yeux avec peine, puis les posa sur les contours de la nouvelle venue. Il blêmit lorsqu’il aperçut son visage. Elle avait la peau aussi noire que ses habits, les yeux en amande, le regard froid.
- Nasuada ?