
Murtagh, toujours sur son dragon couleur rubis, Thorn, demeurait dans cet état qui était le sien depuis son départ d’Urû’Baen. Il n’arrivait toujours que très peu à communiquer avec sa monture, tout en ayant le sentiment qu’un filin externe le reliait à lui d’une étrange façon.
C’est alors que le dragon commença à être parcouru de spasmes, de tremblements violents et piqua dangereusement au sol. Murtagh ne pouvait rien faire, ressentant, à travers le lien que partage un Dragonnier avec sa monture, la douleur atroce qui mettait à bas Thorn. Cela dura une minute. Une minute de torture comme il ne l’avait jamais connu, malgré sa grande expérience en la matière, son maître, Galbatorix, lui donnant toujours volontiers une correction. Une minute qui sembla une éternité. Tous ses membres lui envoyaient des signaux de douleur, et à ce flot s’ajoutaient ceux de son dragon. Et ils s’écrasèrent lourdement au sol, dans une plaine déserte, face au soleil, en plein zénith.
Lorsque Murtagh reprit conscience, l’astre de vie n’était déjà plus, et ses membres restaient endoloris, mais il se sentait mieux qu’aucun jour auparavant, il se sentait libre de ses mouvements, mais surtout libre de penser. Il se tourna alors pour voir son ami, et un cri d’effroi fit vibrer la moindre fibre de son corps : Thorn était dans un piteux état. Ses pattes, écorchées de part en part, ruisselaient de sang noir ; l’une de ses ailes était fracturée, la fine membrane la parcourant bleuissant à certains endroits. Mais le plus effrayant était sa tête : des écailles avaient été arrachées au-dessus de l’une de ses énormes paupières, recouvrant, pour ne plus le voir, son œil droit. Sa lèvre inférieure était meurtrie, et apparut alors un trou dans celle-ci : son dragon, dans sa chute, s’était cassé une dent, tellement le choc fut violent. Une rage pure coula dans les veines de Murtagh, qui frémissait d’horreur, et jura contre le fautif, celui qui était la cause de sa situation, Galbatorix. Il reprit la dent du dragon et voulut jurer de venger son dragon en ancien langage, mais les mots ne purent traverser sa bouche, le frustrant d’autant plus.
Aussitôt il se mit à la tâche, soignant grâce à sa magie, les fractures et autres morsures que la terre lui avait faites. Thorn reprit conscience durant cette séance, aidant du mieux qu’il pouvait son Dragonnier. C’était l’une des rares fois où ils se sentaient aussi proches l’un de l’autre, ils étaient presque en phase. Presque.
Après une attente de deux heures, durant lesquelles Murtagh fulminait contre son roi et sur ce qu’il lui avait obligé à faire contre son propre frère, ils décollèrent en direction de la cité noire. Ni l’un ni l’autre ne parla de ce qui s’était passé sur les Plaines Brûlantes. Une des citadelles apparut alors, et ils savaient fort bien ce qu’il s’y passerait : ils seraient punis sévèrement par le roi, et devraient agréer de nouveaux serments, amenuisant encore plus leur marge de manœuvre. Mais pour l’instant ils profitaient de ce moment de répit, où nul ne semblait pouvoir les atteindre.
Thorn se posa sur le jardin de l’aile ouest du château, déposa son passager en l’encourageant de son mieux, puis s’envola jusqu’à sa couche, où il pourrait enfin reposer ses membres fatigués. Sa rencontre avec Saphira, peu amicale, l’avait secoué de tout point de vue. Murtagh montait les marches de marbre blanc lorsqu’une voix l’arrêta : c’était Malara, l’une des servantes du château, qui devait sans aucun doute lui donner un message du roi. D’une voix tremblante, elle lui transmit sa convocation immédiate devant le roi, puis partit aussitôt, ne connaissant que trop bien le caractère disons…aléatoire du jeune Dragonnier.
Murtagh gravissait les marches rapidement, de sorte que la punition, inéluctable, finisse le plus tôt possible. Pendant ce temps Shruikan se rendit à la couche de Thorn, et se figea devant lui. L’inquiétude gagnait le dragon rouge, ne savant que lire dans les yeux impénétrables de son nouveau compagnon. Le fils de Morzan poussa alors une immense porte noire et blanche, massive, haute au moins de vingt mètres. Elle s’ébranla dans un grondement sourd, puis une ouverture apparut, laissant passer un filin de lumière. La pièce était d’une blancheur d’albâtre, suintant la froideur et la malfaisance, tel le regard perçant d’un ange de la Mort. Au bout de celle-ci se tenait Galbatorix, assis sur son trône incrusté de pierres précieuses, le regard aussi noir que l’ébène. Murtagh, après avoir marqué une pause, s’approcha puis s’agenouilla à cinquante centimètres du roi, penchant la tête en signe de révérence. Il attendait cette voix, terrifiante et menaçante, maintenant familière.
- Où est-il ? Où est ton… frère, Eragon ?
- Je n’ai pas pu, maître, je n’ai eu d’autre choix que de fuir devant son pouvoir.
Un sourire mauvais passa sur le visage du roi.
- Oserais-tu me mentir, Murtagh ? Je sais exactement tout ce que tu as vécu sur la terre de ces chiens de rebelles, j’en ai la totale connaissance. Tu m’as déçu, Murtagh, terriblement déçu. Cela devait être dans l’ordre des choses je suppose.
Le son de sa voix était terrible : elle était caverneuse, grondante, de telle sorte qu’elle ne paraissait pas humaine. En fait, il avait le sentiment que le roi avait acquis une partie de la voix de son propre dragon.
- Fatia ! Ordonna-t-il.
Une jeune femme fluette apparut sur-le-champ.
- Apporte-moi mes…outils.
Des gouttes de sueur perlaient sur le front de la servante, sachant très bien ce qu’allait subir le jeune homme. Elle s’exécuta puis revint, deux objets à la main : un fouet très long et une sorte de gourde. Murtagh frémit d’effroi en l’apercevant : de l’huile de Seithr.
- Ainsi donc, tu m’as désobéi, et tu devrais savoir que tout acte entraîne des conséquences.
Il lui ordonna de mettre à nu son dos, et le fouetta, encore et encore, de plus en plus fort, de telle sorte que Murtagh avait du mal à retenir ses cris de douleur entre ses dents. La marque dorsale de Zar’roc rougeoyait comme la lame de celle-ci, heureuse de faire souffrir. Le roi lui ordonnait de lui prêter à nouveau serment en ancien langage pour ne pas laisser fuir Eragon une nouvelle fois. Murtagh savait que c’était inéluctable, mais il ne lui ferait pas ce plaisir tout de suite, cela au moins il pouvait le faire pour son frère.
Le roi s’arrêta sans prévenir. Le jeune Dragonnier serrait des dents, il ne savait que trop bien ce qui l’attendait : la Brûleuse de Seithr.
- Rïsa ! Cria le roi.
Murtagh fut soulevé en l’air, incapable de bouger, malgré sa concentration pour déjouer le sort. Le roi le transporta alors à l’extérieur.
Dès lors, une douleur atroce parcourut ses membres : Thorn se faisait attaquer par Shruikan, et il avait du mal à se défendre avec tout ce qu’il avait subi ces derniers temps. De plus, il était au moins trois fois plus petit que le dragon noir, n’arrangeant pas sa situation. Après quinze minutes de combat où il accumulait morsures, fractures et brûlures, Galbatorix entra dans sa couche. Il projeta Murtagh sur un mur, le conserva en l’air, et cria une nouvelle fois « Rïsa » pour faire de même avec Thorn, à l’autre extrémité de la pièce. C’était la première fois que le roi s’attaquait à son dragon, démontrant la fureur extrême qui le dominait. Le souverain ordonna à Murtagh de lui prêter serment ce qu’il refusa de faire une nouvelle fois :
- Vous n’êtes qu’un monstre pour vous comporter ainsi avec un dragon, sale Parjure ! Jamais plus vous ne me forcerez à cela, même si je dois en mourir !
- Mourir ! Qui a dit que tu allais mourir ?
Un sourire intense irradia le visage du roi, paraissant encore plus démoniaque que jamais. Il s’approcha alors de Thorn, et versa sur l’une des ses pattes avant de l’huile, faisant hurler à la mort et le dragon et son ami, la substance brûlant tout sur son passage. Le roi sourit perfidement, comme si agir ainsi lui rappelait de bons souvenirs. En effet, c’était comme cela qu’il avait voulu assujettir Oromis, l’un des Dragonniers qu’il avait réussi à capturer vivant, en brûlant une patte avant de son dragon doré, Glaedr.
Murtagh lui ordonna d’arrêter, et agréa finalement à la requête du roi. L’huile de Seithr n’avait pas encore consumé les tendons principaux, de sorte que la patte de Thorn puisse être régénérée par la suite. Le dragon rouge et son ami firent alors serment de ne jamais plus laisser échapper son frère, et le roi, satisfait, s’en alla, accompagné de Murtagh, jugeant qu’il valait mieux que Thorn ne soit pas guéri par magie.
C’est alors que Shruikan sembla psalmodier des mots incompréhensibles, s’agitant dans tous les sens. Thorn, sans contact avec son Dragonnier, se demandait ce qu’il avait avec peur : il ne serait certainement pas capable de supporter une autre attaque. Puis, après une ou deux minutes, le dragon noir s’immobilisa, complètement exténué par l’effort qu’il avait accompli. Et d’une voix que Thorn avait du mal à reconnaître, il lui dit : « je suis désolé jeune dragon, je voudrais vous aider, toi et ton Dragonnier, à fuir Galbatorix, mais je ne le peux. Elle me l’interdit »