
I
En cet après-midi de début avril, un jeune cycliste chevauchant un VTT sillonnait à vive allure un sentier traversant un terrain accidenté. Ce cycliste était un jeune garçon âgé de onze ans au visage arrondi, couvert d’une touffe de cheveux blonds flottant au gré du vent et vêtu d’un jeans et d’une veste en cuir sorti d’une autre époque. Il répondait au nom de Justin, et sa destination était son propre foyer. Il rentrait d’une visite à la communauté elfique d’Alent, qu’il avait intégrée trois mois auparavant. Il y avait vécu d’incroyables aventures, et depuis, il s’y rendait régulièrement.
Le sentier rejoignit une route principale où il s’engagea, tout en était attentif aux autres usagés de la route. Après y avoir parcouru quelques centaines de mètres, il atteignit son village. A un instant donné, il dût obliquer sur une autre rue et aperçut clairement une Peugeot noire ayant fait l’effort de ralentir pour le laisser passer.
Il faut le dire, Justin disposait de quelques pouvoirs de sorcellerie, mais pas d’un sixième sens qui lui aurait permis de déceler la réelle intention de l’automobiliste. Il accepta donc naturellement son invitation à passer.
Au moment où il s’engagea sur la rue, la voiture accéléra puis fit crisser ses pneus, et Justin, surpris, ne put l’éviter. Il fut frappé de plein fouet et projeté cinq mètres en avant.
***
Justin n’avait pas compris ce qui lui était arrivé. Un peu endolori, et crachant du sang, il tenta de bouger, tandis qu’une femme de la trentaine, aux cheveux châtains foncés, longs jusqu’à la base du cou, vêtue d’un manteau noir, qui n’était autre que la conductrice, l’en empêcha.
- Non, n’essaye pas de te relever ; tu as eu un gros choc ! Nous allons appeler une ambulance… Comment tu te sens ?
- Pas trop mal encore… Mais qu’est-ce qui s’est passé ?
- Tu t’es fait renversé par nous… Tu a tourné brusquement et nous n’avons pas pu freiner à temps… Ce sont des choses qui arrivent…
Regardant autour de lui, il vit la voiture noire qui l’avait shooté, avec le capot avant un peu froissé, et il reconnut sa bicyclette, dont le cadre était tordu et les roues voilées. Une autre femme sortit de la voiture, la passagère. Elle sortit un téléphone cellulaire de sa poche et appela successivement la police et l’ambulance. Au même moment, deux passants s’arrêtèrent devant le sinistre.
- Je n’ai pas besoin d’une ambulance, protesta Justin. Je veux rentrer chez moi ! Je connais un ami qui peut me soigner…
- Pas question ! Il faut t’emmener à l’hôpital ! répliqua la femme au manteau noir. N’essaye pas de te lever, dans l’état où tu es !
- Je veux prévenir mon père, supplia le garçon.
- On s’en occupera après ! Il faut d’abord qu’on s’occupe de toi.
Justin ne répondit pas.
-Plutôt costaud, ce gosse ! fit la collègue. Etonnant d’ailleurs qu’il ne se soit pas évanoui ! Après un tel choc ! Pas l’ombre d’un traumatisme crânien, bien qu’il ne porte pas de casque. Qu’est-ce que t’en dit, Magali ?
La femme au manteau noir s’approcha de Justin.
- Tu en as de la chance, tu sais. Tu aurais pu être tué sur le coup !
- C’est possible.
- Eh oui ! Ne t’a-t-on jamais dit qu’il faut porter un casque quand on va à vélo ?
- Ca n’aurait rien changé, si j’en avais un. Et c’est pas obligatoire.
-Mais indispensable ! répliqua sèchement Magali. N’oublie pas que cinquante inconscients comme toi par année sont morts par suite d’un accident à vélo. Tu penseras à en mettre un, la prochaine fois !
Justin refusait catégoriquement de se coiffer du casque cycliste, tout comme bon nombre de ses amis. Son père l’y encourageait d’ailleurs, ayant connaissance de la preuve de son inutilité.
- En fait, demanda Justin. Pourquoi vous avez mis les gaz après que vous ayez freiné ?
- Accéléré ? Insinues-tu que nous cherchions à t’écraser ? Allons donc, tu a eu un choc. Tu n’est pas le seul à être étourdi. Beaucoup d’enfants de ton âge le sont…
- Je ne suis jamais étourdi sur la route et je fais toujours attention ! protesta le garçon. En plus, j’avais levé la main !
- Juste devant une voiture, ça ne sert pas à grand-chose, puisque nous n’avons rien pu faire pour t’éviter… Calme-toi, tu te fais mal !
Ce fut à ce moment là que deux policiers arrivèrent sur le lieu de l’accident.
II
Les policiers recueillirent d’abord les témoignages de Magali et de sa collègue.
- Voilà comment cela est arrivé. Nous roulions tranquillement sur la route à 50 km/h, la vitesse réglementaire en localité, au moment ou nous arrivions à ce carrefour. Nous avons vu ce jeune cycliste arrivant en face, mais nous ne nous attendions pas à ce qu’il oblique brusquement à gauche. C’est souvent comme ça, avec les enfants. Lorsque nous nous en sommes aperçus, nous avons freiné d’urgence, mais nous n’avons pu éviter le choc.
- La menteuse ! pensa Justin.
Entre temps, quelques badauds s’étaient arrêtés devant le sinistre. Puis ce fut au tour des deux passants de témoigner : ils n’étaient pas sur le lieu au moment du sinistre, mais avaient entendu le crissement des pneus et l’impact.
L’un des deux policiers s’approcha ensuite du jeune garçon.
-Hum… Apparemment, ça à l’air plutôt bénin, comme accident… Une expertise médicale reste nécessaire.
Voyant que l’enfant avait toujours la force de parler, il lui demanda ce qui s’était passé.
- Je roulais tranquillement pour rentrer chez moi… Quand j’ai voulu tourner à droite, j’ai levé la main à la voiture qui venait en face.
- Tu en es sûr ?
- Interprétez son témoignage avec prudence ! recommanda Magali. Vous connaissez la valeur de la parole d’un enfant…
- Laissez-moi faire mon boulot, s’il vous plaît, répondit-il sèchement.
- Oui, et elle a freiné comme si elle voulait me laisser passer. Et après… je ne sais pas pourquoi, elle à mis les gaz ! Et elle m’a shooté !
- Hum, je pense qu’il vaudrait mieux l’interroger à nouveau quand il se sera mieux remis de son choc, fit l’agent à son collègue.
- Je le pense aussi.
Une ambulance arriva deux minutes plus tard, des infirmiers en sortirent et embarquèrent Justin après lui avoir administré un piqûre calmante.
***
Le lendemain suivant son admission à l’hôpital de Porrentruy, Justin avait d’abord été invité à redonner le témoignage de son accident, cette fois en compagnie de son père, François Rosset (dit Frank) qui était venu peu de temps avant. Il raconta le même récit qu’il avait donné la veille, tant il en était convaincu. Frank avait la certitude de sa sincérité.
- Quoiqu’il en soit, finit par répondre le policier. Nous procéderons à l’étude de l’affaire et déterminerons le responsable de l’accident.
Sur ce, il quitta la chambre.
Les blessures de Justin étaient fort heureusement mineures. Un bras cassé, une blessure interne sans gravité, une coupure suturée à la cuisse gauche, deux égratignures au visage et des bleus à plusieurs endroits de son corps. L’absence de traumatisme crânien avait été confirmé et il pourrait rentrer à la maison d’ici trois ou quatre jours.
Justin remarqua le dépliant qui avait été déposé sur la table de nuit et le prit. Il s’agissait d’une publicité prônant le port du casque à vélo, spécialement destinée aux enfants.
- Comme si ça allait me faire changer d’avis… grogna l’enfant. Déjà la bonne femme qui me faisait la remarque…
- Ca ne m’étonne pas qu’on t’aie refilé ce tract après ton accident. On voit là vraiment la détermination de certains dans le gouvernement à imposer cette chose.
Dans l’après-midi, deux amis de Justin lui rendirent visite. Quentin, son meilleur ami du même âge, venait le voir en lui apportant des magasines de jeux vidéo et des mangas, et Nathan, un des elfes de la communauté d’Alent, était venu le réconforter.
- Dis Nathan, tu peux me guérir par tes pouvoirs et me libérer de ce fichu hôpital ?
- Pas question. Voudrais-tu nous faire remarquer ? Trop de gens savent que tu es alité ici et ta remise sur pied instantanée ferait un grand bruit. Estime-toi heureux de bénéficier du métabolisme elfique, qui t’a permis de minimiser les dégâts de l’accident et d’accélérer la réparation de tes tissus. Tu t’en sortiras assez vite, je te le promets.
- Je n’ai pas l’impression que quelqu’un dans cet hôpital ait vu qu’il était des vôtres, répondit son père. Tout d’abord à cause de sa touffe de cheveux, mais aussi du fait que les humains en ce monde n’aient pas la volonté de déceler quoi que ce soit. Il sont trop afférés à leurs occupations et ne s’en détournent pas.
- Remarque assez juste, fit Nathan.
III
La Jaguar arpentait à vive allure les Franches-Montagnes depuis une heure, malgré une légère brume.
- Commandant, je me réjouis de voir comment se portent nos amis elfes !
- Moi aussi, Bill. Je me réjouis de retrouver notre petit Justin, après cette grande aventure. Le pauvre, j’ai appris qu’il a le bras dans le plâtre depuis la semaine passée. Celui dont il se sert pour manier son épée, en plus…
- Va pas pouvoir jouer les bretteurs avant quelque temps, celui-là.
Lorsqu’ils sortirent d’une épaisse forêt de sapins, ils surent qu’ils étaient bientôt arrivés. Après avoir traversé le village, Morane fit parquer la jaguar devant la ferme de Frank. Dès qu’il mit pied à terre, Justin en sortit et accourut joyeusement vers Morane.
- Ca va, tu n’as pas le moral trop bas, après ce qui t’es arrivé ?
- Pas trop mal. C’est juste mon VTT tout neuf que j’ai reçu pour mon anniversaire qui est bousillé. Et je ne peux plus jouer aux jeux vidéo, tant que j’ai le bras dans le plâtre.
Tous rentrèrent dans la ferme. Frank les reçut à bras ouverts.
- Je viens de relever le courrier, fit-il. La déclaration d’accident m’est parvenue à l’instant. Malheureusement, la police accorde plus de crédibilité au témoignage de la partie adverse. Aucune notion de confiance envers les enfants, ceux-là…
- M’étonne pas, fit Bill.
Frank parcourut le papelard de ses yeux.
- Tiens donc, la bonne femme est donc une certaine Magali Dubuis… Déjà entendu ce nom quelque part…
- Une Franc-Maçonne ? plaisanta Bill.
- Excusez moi, je veux en avoir le cœur net…
Frank se précipita à l’ordinateur et composa une adresse internet. Ce fut la page d’accueil du site officiel du Bureau Suisse de Prévention des Accidents (BPA) qui apparut. Après y avoir navigué un court instant, il fit apparaître la page d’identité personnelle d’un des membres.
- Justin, vise un peu cette photo. Ca ne te rappelle rien ?
- Eh, mais oui, c’est la bonne femme qui m’a shooté ! Mais ça voudrait dire…
- Elle n’est autre que le porte-parole francophone du BPA. C’est elle qui prône avec insistance le port du casque à vélo dans ses campagnes.
- Frank, tu sentirais le complot derrière cet accident ? lui demanda Morane.
- Sans aucun doute.
Frank raconta les circonstances de l’accident, tout en montrant le croquis de l’impact.
- Cette fameuse Magali aurait donc provoqué un accident en vue d’appuyer ses conviction ? fit Bob. A quoi bon ?
- Je pense que si Justin avait été tué sur le coup, cette affaire serait parue dans le Matin, et aurait heurté un peu l’opinion publique. Une fois de plus… A la longue, les gens seraient gentiment convaincus de rendre le casque obligatoire. Un peu comme on l’a fait pour réduire le taux maximum d’alcoolémie à 0.5‰, faire pousser les radars comme des champignons, interdire les pitbulls, imposer les sièges pour enfants et la ceinture de sécurité dans les cars, instaurer la période probatoire pour l’obtention du permis, etc.
- Si seulement je pouvais lui faire payer d’avoir foutu mon VTT en l’air, soupira Justin.
- Avant de porter de telles accusations, il faudrait en avoir la preuve, répliqua Morane.
- Bien évidemment. En attendant, voyez le non sens d’imposer le porte du casque à vélo. Tout d’abord, il ne remplit sa fonction que s’il est enfilé bien droit, ce qui est rarement le cas dans la pratique. Surtout, cela entraînerait une forte diminution du nombre de pratiquants, alors que l’on a besoin de désengorger les routes et encourager cette activité. Cela me plaît avant tout de voir mon fils dépenser ses énergies. N’oublions pas que la plupart des accidents à vélo restent bénins.
- C’est vrai qu’après tout, personne ne m’a jamais demandé de mettre un casque à bicyclette dans ma jeunesse, répondit Morane. Et je m’en suis très bien sorti.
Plus tard, Frank servit le dîner, une fondue au Vacherin, une spécialité de la région. Tous se délectèrent.
***
Trois jours plus tard, Bill proposa d’aller faire les courses pour la maison. Il se rendit à un supermarché de Porrentruy avec la Jaguar de Morane. Justin, qui s’ennuyait ferme, emplâtré, voulut l’accompagner. Le voyage à l’aller se passa sans incident. Les achats non plus d’ailleurs, tant Bill trouva tout ce que la petite famille avait commandé. Les courses effectuées, Bill décida de se requinquer à un bistrot du coin.
L’Ecossais se commanda un whisky (autre qu’un Zat 77, faute d’en trouver dans ce bar) et offrit un diabolo à Justin.
- Bill, tu sais que tu conduis !lui rappela Justin. Si tu ne veux pas te faire arrêter par les flics…
- Je le sais bien, petit. Ce n’est pas une gorgée qui va me mettre en état d’ivresse, t’inquiète !
Un quart d’heure plus tard, Ballantine régla la note et sortit du bistrot. Sans se douter des paroles qu’un groupe d’individus échangeaient deux tables plus loin.
- Récapitulons. Si vous m’accidentez ceux là, de manière à ne pas être responsable, je vous offre 2000 francs. Si l’un d’eux meurt, je vous offre 5000 francs, et enfin si l’accident fait un grand bruit dans les médias, vous gagnez 10000 francs. Je vous donne 500 franc comme avance sur la prime, bonne chance !