
4) Le ranch Lon Lon
Anju resta un moment devant la grille d'entrée, émerveillée et intimidée à la fois. Si la plaine d'Hyrule ne différait pas beaucoup de ce qu'elle pouvait voir des abords de Kakariko, le ranch Lon Lon était quelque chose de nouveau pour elle. Cerclé d'un mur naturel de pierres et de grilles, il se divisait en plusieurs bâtiments en bois ou en pierres. Sur sa gauche, ce qui devait servir de maison. Murs de planches, toit de chaume, et lumières éteintes en ce début de soirée. A droite, se trouvait les écuries et la grange, également en bois, d'où s'échappaient des hennissements et des beuglements mêlés. Un peu plus loin, un bâtiment en pierre et en tuiles rouges arborait une enseigne et brillait de mille feu au travers de ses fenêtres : l'auberge sans doute. Plus éloignés vers le sud, se trouvait les enclos de pâture et une tour de pierre, qui marquait la limite sud-ouest du ranch. Rien à voir avec les petites fermes de Kakariko. La rouquine aux cheveux courts s'approcha de l'auberge, une boule d'appréhension se nouant dans son estomac à mesure qu'elle approchait de ce lieu remplit d'inconnus. Après avoir soufflé un grand coup pour vaincre son hésitation, elle poussa la porte. La salle était plus petite, et surtout plus vide qu'elle ne l'avait craint de prime abord. Il n'y avait que quelques clients, qui s'étaient retournés à son entrée, ainsi qu'un grand bonhomme moustachu au bar, l'air passablement de mauvaise humeur. Anju sursauta en entendant une voix caverneuse s'adresser à elle. Elle se retourna et poussa un cri, effrayée. Darbus le goron à la peau de roc et aux muscles saillants, était penché sur elle. Il arborait une grimace qui devait s'apparenter à un sourire, mais qui terrorisait l'hylienne, qui n'avait jamais vu pareille créature de sa vie, bien que le village goron était réputé être proche de Kakariko. Remarquant son effroi, Darbus de hâta de la rassurer.
« Ne craignez rien jeune demoiselle. Je suis le gardien de ces lieux, et tant que je serai là, personne ne lèvera le petit doigt contre vous. »
Sur ceux, il embrassa la salle du regard en grognant, et les regards les plus concupiscents se détournèrent prestement de la jeune fille. Le goron sourit, satisfait, et reporta son attention sur Anju, un peu plus rassurée.
« Vous n'êtes jamais venue, n'est-ce pas ? Si vous désirez quoi que ce soit, adressez-vous à Ingo, au bar. Il a l'air bourru, mais c'est un brave gars. Si vous vous sentez menacée de quelque façon que ce soit, faites appel à moi, je me nomme Darbus, fit-il en se frappant le torse.
« M... merci, balbutia la rousse. »
Anju s'installa à une table et une fille, un peu plus jeune qu'elle et aux cheveux plus clairs que les siens, à laquelle elle n'avait pas fait attention, vint à sa rencontre. Elle avait un visage souriant, une longue chevelure auburn, un peu plus claire que celle d'Anju, et avait une silhouette bien plus avenante que la sienne, mise en valeur par des vêtements clairs et légers. Tout du moins était-ce le point de vu de l'ancienne « fille aux cocottes ». La jeune serveuse s'adressa Anju d'une voix douce et mélodieuse, qui lui rappela douloureusement celle de Kin.
« Bienvenue mademoiselle. Que puis-je pour votre service ? s'enquit l'employée.
« Un repas léger s'il-vous-plaît.
« Haricots ou blé ? demanda la jeune fille aux cheveux longs.
« Haricots.
« Viande ou oeufs ?
« Oeufs.
« Bien, ça sera prêt dans quelques minutes ! »
La serveuse sourit à Anju et disparut dans les cuisines, derrière le bar. Elle revint quelques instants plus tard, une assiette fumante dans la main, et un pichet de lait dans l'autre. En posant l'assiette, elle se fendit d'un « bon appétit », et rajouta en posant le lait « offert par la maison ». Anju la remercia, et commença son repas. Pendant qu'elle mangeait, dans la cuisine, la jeune serveuse discutait avec un homme rondouillard avec une moustache brune.
« Tu crois que c'est elle Malon ? demanda le bonhomme grassouillet.
« J'en suis certaine papa. C'est la fille aux poules dont tout le monde parle, répondit la jeune fille.
« Alors nous devons faire en sorte qu'elle reparte chez elle.
« Papa, je sais bien pourquoi tu veux le faire, mais même si c'est elle qui nous l'a demandé, crois-tu que ce soit juste de faire ça à cette pauvre fille ? s'énerva Malon.
« Juste ou pas, elle a toujours su ce qu'elle faisait. Je lui obéirai donc, trancha Talon. »
Malon sortit en claquant la porte. « A moins qu'elle ne réagisse pas comme prévu » pensait-elle. Elle s'était décidée. Son père aurait beau dire et beau faire, elle ferait de son mieux pour le contre-carrer. Et quoi de mieux pour ça que de rester avec elle le plus longtemps possible ? Talon ne pourrait rien faire en sa présence. Non pas qu'elle doute de l'honnêteté de son père, mais ce que cette sheikah voulait lui faire faire, c'était trop mesquin et cruel. Obliger une jeune fille qui a tout perdu à renoncer à sa quête, c'était comme fournir une corde à un suicidaire : elle n'y survivrait pas, elle en était convaincue, quoi qu'en dise tous ces gens « expérimentés ». Elle devait la sauver, même si en réalité, cela servait surtout de prétexte à un sentiment qu'elle ne pouvait, ou ne voulais pas, s'avouer. Elle décida de passer à l'action sans tarder. Elle se rendit dans la salle à manger, où Anju terminait un grand verre de lait. Sans hésiter une seconde, elle se dirigea vers elle, jetant au passage son tablier sur le bar, provoquant une pique de colère de la part d'Ingo, qu'elle ignora. Tout de go, elle s'assit en face de la jeune cliente en souriant.
« J'ai fini mon service, si on discutait ?
« Heu... pourquoi pas, hésita Anju.
« Je m'appelle Malon ! Quel est ton nom ?
« Anju, répondit-elle d'une petite voix.
« Très joli nom ! s'exclama Malon avec sincérité.
« Le tien aussi est très beau, rougit Anju.
« Merci ! Mais allons, ici on est pas bien, allons discuter dehors, je connais un endroit qui devrait te plaire ! »
Et se levant vivement, Malon attrapa la bras d'Anju et l'entraîna dehors. Elles coururent jusqu'au fond de l'enclos, prêt des mangeoires. Malon se laissa choir sur le dos, les bras et les jambes écartés, fixant les étoiles en souriant. D'un signe, elle invita Anju qui fit de même. Elles restèrent là un moment, silencieuses.
« Ça fait longtemps que je n'ai pas pris le temps de regarder les étoiles, murmura Anju.
« Tu l'a déjà fait ?
« Oui, avec un ancien ami. Mais il est parti maintenant...
« C'est triste... personne ne l'a remplacé ?
« ... je ne veux pas parler de ça ! hurla Anju sans s'en rendre compte. »
Malon sursauta de surprise. A la lumière de la lune, des larmes brillaient sur le visage de la jeune rouquine aux cheveux courts. Malon eut le coeur serré, et s'approcha pour la prendre dans ses bras. Anju s'y blottit, comme elle le faisait avec Impa des années auparavant, quand la tristesse la submergeait. Après un moment, Anju se calma, et s'excusa d'avoir ainsi fondu en larme devant une inconnue. Malon fronça les sourcils tout en souriant malicieusement.
« Une inconnue !? Je ne le suis plus ! J'ai décidé d'être ton amie !
« V... vraiment !? s'étonna Anju en la dévisageant, incrédule.
« Oui. Tu me plais bien ! Je suis sûre qu'on s'entendra à merveille ! s'enjoua la fille du patron. »
Anju sourit en rougissant, gênée. Malon la tira en arrière, et toutes deux se retrouvèrent les quatre fers en l'air. Elle se regardèrent, puis éclatèrent de rire. Soudain, Malon prit un ton plus sérieux, et désigna une étoile du doigt.
« Tu vois celle là ? La grosse un peu bleue. C'est l'étoile de Tetra. On dit que tant qu'elle brille, les amitiés tissées entre les gens demeurent éternelles. »
Anju leva les yeux, et fixa l'étoile désignée par sa nouvelle amie. Elle brillait de mille feux, éclipsant ses plus proches voisines. Malon prit la main de sa camarade, et lui glissa quelques mots à l'oreille.
#####
Le lendemain matin, Rafrel tira les rideaux de sa chambre, et vit l'étrangère en contre-bas, qui semblait attendre quelque chose. Mais ce qui lui sauta le plus aux yeux, ce fut que l'alchimiste de Kakariko venait d'arriver, selon toute apparence, et discutait avec Talon, le maître des lieux. Le labrynnien se dissimula dans l'angle, afin de pouvoir voir sans être vu. Le vieil homme en robe bleu quitta bientôt Talon, et passant tout prêt de la femme, continua son chemin sans s'arrêter, jusqu'à l'auberge. Rafrel pesta. Avec cet imbécile dans les parages, hors de question de se montrer. Lorsqu'il retourna la tête, il remarqua que la femme encapuchonnée avait disparu. Il soupira de soulagement. « Décidément, cette bonne femme me fiche la trouille plus que de raison » se dit-il. Il s'attendait à devoir passé la journée cloîtré dans sa chambre exiguë, mais à sa grande surprise, il vit l'alchimiste passer en sens inverses quelques minutes plus tard, ses deux sacs pleins à craquer de choses diverses dont Rafrel ne pouvait rien voir. « Bon débarras ! » conclut-il, avant de s'habiller pour descendre. Il rencontra la femme mystérieuse, adossée au coin du bar, leurs regards se croisèrent, et il frissonna. Il était pratiquement sûr de la connaître. C'est alors qu'il prit sa décision. En attendant, pour ne rien laisser paraître de ses intentions, il alla s'asseoir, et une ravissante jeune fille, une rouquine aux cheveux longs et habillée d'une veste et d'une robe légères, vint pour la commande.
« Ce sera quoi aujourd'hui Rafrel ? Demanda-t-elle joyeusement.
« Comme d'habitude Malon, dit-il en souriant. »
Le labrynnien adorait Malon. Cette fille était toujours souriante, une véritable bouffée de bonne humeur, capable de faire d'un coeur malheureux une fontaine débordante de joie. Même lui se trouvait sous le charme, et malgré les récents événements, il était sinon heureux, du moins en paix. La douce fermière revint bientôt avec une assiette de jambon cuit et d'oeufs au plat, accompagnés de pain braisé. Le tout évidemment sublimé par la présence d'une bouteille de lait Lon Lon. Il la remercia d'une bise sur la joue, et s'attaqua à ce solide petit déjeuner. Pendant qu'il mangeait, il ne manqua pas de voir que la femme mystérieuse quittait la salle, non sans lui avoir jeté un regard glacial, ce qui le mis une fois de plus mal à l'aise. Peu après, ayant terminé son assiette et sa bouteille, il se leva de table, et après avoir salué Malon qui débarrassait un table voisine, sortit à la recherche de l'étrangère. Plusieurs heures plus tard, après avoir fouillé tous les coins et recoins du ranch accessibles au public, et même un peu plus, il dut se rendre à l'évidence : elle était partie. Il pesta intérieurement, et c'est un Rafrel au visage plissé de colère que Malon surpris.
« Rafrel ! Quelque chose ne va pas ? s'inquiéta la jeune fermière.
« Ha, tu m'as vu... inutile de te dire que non, ça ne va pas, fit-il, le visage soudain adouci par un sourire résigné.
« Qu'est ce qui te tracasse autant ?
« J'ai eu des mésaventures récentes dont je préfère préserver tes oreilles. Mais cette femme étrange, celle arrivée hier soir, sais-tu qui elle est, et d'où elle venait ? demanda Rafrel avec le plus grand sérieux.
« Pourquoi t'intéresse-t-elle ?
« Réponds juste s'il-te-plaît. Fais moi confiance. »
Malon connaissait Rafrel depuis son enfance, le jeune garçon accompagnant son père jusqu'ici lors de ses voyages d'affaire en ce temps. Même si son instinct lui disait que tout cela n'augurait rien de bon, elle décida d'accéder à se requête et de ne pas douter de lui.
« Je sais juste qu'elle vient de Bourg Hyrule, et que c'est très probablement une sheikah. Pour le reste, peut-être mon père en sait-il plus. Désolée, mais c'est tout ce que je sais Rafrel. »
Le labrynnien sourit et lui fit une bise sur la joue, mais Malon resta sombre et fixa son ami d'enfance dans les yeux. Elle était tellement sérieuse que le jeune homme ne put s'empêcher de s'en vouloir de lui causer du souci.
« Rafrel. Laisse-la. Je le sens au fond de mon coeur, elle est dangereuse, surtout pour toi.
« Je ne peux pas Malon, répondit-il sans émotion.
« Promets-moi au moins de faire attention à toi, insista-t-elle.
« Je ferai de mon mieux... »
Rafrel se détourna et monta dans sa chambre sans un regard pour l'hylienne. Lorsqu'il en redescendit, une minute plus tard, il arborait sa tunique bleue avait mis sa hallebarde en bandoulière. Malon, voyant ceci, serra ses mains contre son coeur, et lui lança un regard empli d'inquiétude. Il lui renvoya un sourire signifiant « tout ira bien », et franchit la porte.
Plus tard dans la journée, sur son fidèle destrier, qu'il avait eu la sagesse de laisser au ranch, Rafrel cheminait sur les routes de la Grande Plaine, en direction de la capitale d'Hyrule. Il en était sûr : cette femme avait un lien avec ce qui s'était passé ce fameux soir. A cette seule pensée, le coeur du jeune hallebardier s'emplissait de haine et de ressentiment. Anju... même s'il savait être la cause directe de sa souffrance, il se promit une fois de plus de la venger, quelles qu'en soit les conséquences. Nul ne l'arrêterai dans cette quête, ennemi... ou même ami. Même si le sang devait couler, et qu'il en perde son âme. Même s'il devait s'ôter la vie. A la nuit tombée, il décida de ne faire qu'une courte halte pour se restaurer ainsi que sa monture, afin d'arriver à destination au petit matin, à l'heure de l'ouverture de la herse. Peut-être même réussirait-il ainsi à la rattraper avant d'arriver à Bourg Hyrule. Après avoir avalé prestement un encas, et avoir donné une ration d'avoine à son cheval, il se remit en scelle et avança au petit trot pendant une heure, avant de revenir au pas. La lune était sur sa phase décroissante, mais donnait encore une lumière assez vive pour distinguer les choses dans l'obscurité. Alors que la perle qui illuminait le monde de la nuit de ses reflets commençait à décliner vers l'horizon, Rafrel aperçu une silhouette familière assise au sommet d'une petite bute. Il serra les dents et fronça des sourcils : c'était elle...