
3) Les ténèbres n'ont pas disparu
Anju avait trouvé refuge dans le creux d'un grand chêne solitaire de la grande pleine, prêt duquel coulait un petit ruisseau. Elle grelottait. Sa sueur, après avoir échoué à la rafraîchir, parvenait très bien à faire perdre de précieuses calories à son corps frêle maintenant que le soleil s'était caché et que le vent s'était levé. En plus du froid pénétrant de l'automne, la nuit apportait son orchestre funeste avec elle. Alors qu'à Kakariko, les êtres s'endormaient avec le levé de la lune, dans la Grande Plaine, la perle de la nuit éclairait un monde de créatures dont Anju ignorait tout. Hululements fugaces, hurlements prolongés, grattements approchés... les bruits de la nuit terrorisaient la rouquine. Malgré cette angoisse persistante, le jeune fille finit par se laisser emporter dans les bras de Morphée. Las, son sommeil ne fut pas plus serein que son éveil. Parmi les nombreux cauchemars qui emplirent son repos, il en fut un marqua son esprit plus que tous les autres.
Au milieu d'un néant total, Anju courait. Elle courait à en perdre haleine. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle était persuadée que si elle s'arrêtait, le plus terrible des malheurs la frapperai sur-le-champs. Alors elle courait. Elle courut ainsi jusqu'à ce qu'elle sente son coeur sur le point d'exploser et que le froid qui la mordait ne finisse par engourdir ses membres. Elle tomba alors à quatre pattes, gelée, essoufflée, et incapable du moindre mouvement, comme si le simple fait d'avoir toucher cette noirceur de ses mains l'avait engluée dans une gangue de glace. Mais non, elle n'était pas complètement glacée. Elle sentait au contraire qu'une partie d'elle la brûlait, comme si les flammes du Monde des Ténèbres elles-mêmes y prenaient leur source. Elle voulu crier, de désespoir et de douleur, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Et le gel se faisait toujours plus vif. Et le brasier se faisait toujours plus intense. Elle subit soudainement un choc d'une intensité telle qu'elle crut que son corps entier allait éclater et répandre ses entrailles et ses chairs tout autour. L'instant suivant, la sensation de froideur disparue, et elle se sentit tomber dans un gouffre sans fin. Elle tombait, tombait, sans que rien ne la retienne ni ne lui donne une véritable impression de mouvement. Elle ne sentait pas l'air fouetter son visage, ni de sifflement dans les oreilles. Elle savait juste qu'elle n'avait plus rien sous les pieds, et que par conséquent, elle était en chute libre. Subitement, elle rebondit violemment sur une surface mi-dure, et roula sur le côté avant de s'immobiliser, face contre terre. Elle avait mal. Terriblement mal. Elle cracha du sang et se redressa. Elle n'en crut pas ses yeux. Elle se trouvait, seule, au beau milieu d'un endroit qui lui était familier. Cependant, quelque chose n'allait pas : ce qu'elle voyait avait bien l'apparence de son poulailler, mais ce n'était pas son poulailler.
Tout était baigné d'une sorte de brume floue, et ses sens lui semblaient atténués. Une impression d'oppression lui serrait la poitrine, et une atmosphère malsaine émanait de l'endroit. Et tout à coup, elle les vit, ces dizaines de petits yeux rouges qui la scrutaient depuis les cages des poules avec une lueur mauvaise. Puis derrière ces regards bestiaux, elle vit des silhouettes de gallinacés, ce qui au lieu de la rassurer, l'horrifia d'avantage. Elle était maintenant à quatre pattes, et fixait ces formes sombres qui demeuraient d'une immobilité inquiétante. Elle avait peur. Après quelques minutes, ou quelques heures, elle n'aurait su le dire, les ombres de poules se mirent à s'approcher d'elle, lentement. Et elle vit, terrorisée, qu'il n'y avait pas de créature palpables derrière ces spectres noirs. Ils l'encerclèrent bientôt, ne lui laissant plus aucune possibilité de fuir. Elle se leva sur ses jambes fébriles, tournant sur elle-même de façon désespérée, cherchant de toute part une issue qui n'existait pas. Les créatures aux yeux écarlates se mirent à hurler de concert. Le son était affreux, tétanisant de peur la pauvre Anju. Il ressemblait à un mélange odieux de pleurs de nouveau né, de bêlements de chèvres, et de cris de rapace modulant des notes atroces. La ténébreuse complainte paraissait provenir de partout et nulle part à la fois, raisonnant dans les oreilles, mais aussi dans la tête et dans tout le corps de la malheureuse. Le bruit était si fort qu'une fois encore, elle crut que sa chair et ses os allaient se disloquer. Alors que sa souffrance atteignait son paroxysme, les bêtes se ruèrent sur elle.
Anju se réveilla en sursaut, en nage malgré la fraîcheur de la nuit. Elle tremblait de toute sa personne, mais pas en raison de la température. Son effroyable rêve lui avait paru si réel qu'elle n'arrivait pas encore à s'en détacher pour revenir dans le monde matériel. Il lui fallut plusieurs minutes pour émerger complètement du monde des Chimères. L'horizon commençait à se teinter du rose qui précède l'aube, et un « cocorico » fendit l'air gaiement. Le jour chassait la nuit, remportant une nouvelle bataille éphémère dans la lutte incessante de la Lumière contre les Ténèbres. Le coeur d'Anju fut un peu plus léger de savoir ses cauchemars repoussés par delà les cieux, au moins pour un temps. Elle se leva, courbaturée et collante de transpiration. Elle avisa le petit ruisseau. Il ne lui permettrait pas de s'immerger complètement, mais il suffirait bien à une toilette matinale. Elle retira sa chemisette bordeaux, et fit glisser sa jupe, se retrouvant nue. Les premiers rayons du soleils vinrent alors caresser son corps qui luit du reflet de la moiteur qui l'avait recouvert. Ses petits seins, aux tétons durcis par le froid, se dressaient, constellés de frissons. Elle s'avança jusqu'au petit raison et s'y plongea. L'eau arrivait juste au-dessus de sa toison rousse. Elle s'agenouilla, afin de plus facilement mouiller sa peau, et se lava avec l'eau claire. Une fois qu'elle se jugea suffisamment propre, et pure, elle sortit de la rivière et s'ébroua. N'ayant rien pour se sécher, elle s'étendit sur l'herbe, et laissa la lumière de l'astre du jour attoucher son corps jusqu'à l'avoir complètement épongé de sa douce chaleur. Une fois sa peau débarrassée de la moindre gouttelette, elle se rhabilla, non sans regarder sa chemise trop ouverte avec un soupir. Anju n'avait rapiécé que les boutons du milieu, ainsi, sa poitrine et son nombril étaient mal dissimulés. Elle avait suffisamment traîné. Elle saisit un bout de pain dur, et se mit en route, tout en croquant dedans. La rouquine ne se rendit pas compte qu'elle était observée depuis son réveil. Se dissimulant dans les branches de l'arbre, le mystérieux espion n'avait pas perdu une miette de ce qui s'était passé, et maintenant, il la suivait à bonne distance. En fait, il la suivait depuis la veille, cet intrus anonyme. Mais pour Anju, même si elle avait su, il était impossible de le repérer. Agile, silencieux, vif, l'importun pouvait se rendre invisible même aux sens des hyliens, et cela, bien peu de créatures en étaient capables. La jeune fille s'échinait à lire la carte, afin de ne pas perdre son chemin. Elle avait réussi à garder un itinéraire à peu prêt correcte, si bien qu'elle pouvait espérer atteindre le ranch Lon Lon avant la fin de la journée.
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Rafrel avait atteint le ranch en début de soirée, le lendemain de son bannissement. Il avait prétexté avoir été dépouillé par des bandits, et Talon le laissa accéder à sa chambre, car le maître des lieux avait ouvert une auberge-relais au sein de sa ferme. Malon, désormais chargée de l'entretien des chambres en plus des chevaux, lui apporta plusieurs seaux d'eau afin de remplir le baquet dans lequel il se baigna pendant une longue heure. Une fois savonné et frictionné, il se versa le dernier seau d'eau chaude sur la tête pour se rincer, et s'essuya dans une grande serviette de coton. Après quoi, il s'habilla, avec ses habits habituels, et non pas ceux lui servant à se faire passer pour un marchand. Car si Rafrel était vraiment le fils d'un commerçant, lui était en réalité un aventurier, connus pour ses exploits dans tout Labrynna, où il était devenu la terreur des hors-la-loi. S'il était venu en Hyrule, ce n'était pas pour conclure ce rapide contrat entre son père et Talon, ce qu'il fit malgré tout, mais pour répondre à la demande de Link, qui séjournait actuellement en Holodrum à la recherche de son amie disparue, et qui lors de son passage à Labrynna, s'était lié d'amitié avec lui. Apprenant que le jeune labrynnien devait se rendre en Hyrule, il lui demanda de prendre des nouvelles de ses amis et de les lui faire parvenir par parchemin postal. Rafrel avait rempli sa mission, mais était demeuré plus longtemps que prévu, car en découvrant la petit Anju, son coeur fut assaillit par la tempête de l'amour. Mais après ce qu'il s'était passé l'autre nuit, nul doute que la jeune fille ne lui pardonnerait jamais, quelque soit la véritable raison qui l'ai fait agir ainsi. Et c'est ainsi, plein d'amertume, qu'il décida de prolonger encore son séjour, mais pour se venger. Il ne savait pas encore qui ni comment, mais il était certain que ce viol odieux avait été orchestré à son insu, et qu'il avait été l'instrument d'une machination, dont la tendre Anju était la victime. Il était en rage, contre cette populace ignare, contre ceux qui dans l'ombre conspiraient contre l'élue de son coeur, eux qui l'avaient piégé et lui avaient fait faire tant de mal à la jeune rouquine. Il saisit son arme, une hallebarde qu'il avait l'habitude de porter en bandoulière, et l'ajusta. Son costume, une tunique bleue, pouvait vaguement rappeler le vert habit de Link. Mais Rafrel ne portait pas de bonnet, et son vêtement avait les manches longues. Il avala un rapide dîner, puis rejoignit le bar.
Son affluence était impressionnante, le ranch étant devenu une étape incontournable pour qui voyageait à travers Hyrule. Là, se côtoyaient toute sorte d'aventuriers, d'épéistes errants, de bandits de grand chemin, le tout sous la surveillance d'un guerrier goron, qui s'assurait que la situation ne dégénère pas, notamment pour Malon, chargée du service de table à certaines heures. Ce goron, comme tous ceux de sa race, avait une peau de pierre brune, un visage aimable et rond, et malgré un aspect lourdeau, était rapide et vif. Il s'appelait Darbus. Grâce à sa présence et ses muscles de roc, malgré la fréquentation parfois agitée de l'établissement, aucun incident sérieux n'était jamais survenu. Dans l'enceinte du ranch Lon Lon, quiconque faisait des vague était pris en charge par Darbus d'une façon que l'on pourrait qualifier d'énergique, pour rester nuancé. Les épées, les haches et autres masses d'armes, même maniées par des combattants aguerris, ne faisaient au mieux qu'égratigner le puissant guerrier du peuple de la montagne.
Ce soir, comme tous les autres, il montait la garde à l'entrée de la taverne. Rafrel passa devant ce cerbère en le saluant d'un hochement de tête, que ce dernier lui rendit. Il alla s'asseoir directement au comptoir, où Ingo servait bières sur bières en rallant, comme d'habitude, sur sa charge de travail. Rafrel commanda un verre de lait Lon Lon, se faisant railler par la moitié de l'assemblée. Mais il n'en avait cure. Il sirota le breuvage tout en tendant l'oreille à droite à gauche. La soirée s'étira et minuit passa, sans qu'il n'entende quoi que ce soit d'intéressant. Il faillit retourner à sa chambre, quant une femme étrange, drapée des pieds à la tête, entra alors qu'un roulement de tonnerre se faisait entendre. Éclairée par l'éclair, sa silhouette parut immense aux clients qui avait tourné la tête dans sa direction. Tous tressaillirent, Rafrel y compris. Elle était grande, sa poitrine généreuse était mal dissimulée par la grande houppelande qui la recouvrait. Ses yeux, en amande, paraissaient froid et fiers, et était rehaussés d'un étrange maquillage. Elle s'attabla à part, et commanda d'une voix ferme un repas fugace. Le labrynnien remarqua un sac qu'elle portait à la main, et bien qu'il ne put en être certain en raison des flammes dansantes des bougies qui éclairaient faiblement la pièce, il lui sembla que ce baluchon bougeait par moment. Cette femme lui rappelait quelqu'un, aussi resta-t-il un moment à scruter la nouvelle arrivante du coin de l'oeil, jusqu'à ce qu'il remarque qu'elle faisait de même. Visiblement repéré, Rafrel laissa un rupee bleu en paiement de sa consommation et se leva pour regagner ses pénates. Le hallebardier sentit le regard de l'étrangère se poser sur lui avec insistance alors qu'il sortait. Le connaissait-elle ? Un frisson lui parcourut l'échine sans qu'il ne sache exactement pourquoi, mais une fois dehors, il souffla bruyamment, comme si un énorme poids s'était envolé de ses épaules.
« Elle me fout les chocottes celle-là. A mon avis, mieux vaut ne pas insister avec elle. »
Rafrel se coucha et s'endormit comme une souche, épuisé par son voyage et sa soirée stérile. Peut-être aurait-il plus à se mettre sous la dent demain matin. Ses dernières pensées avant de sombrer dans le sommeil furent pour Anju, qui au même moment le maudissait de toute son âme...