Sur les chemins du malheur

2) Sur les chemins du malheur


    Anju était en pleurs. Elle pleurait de colère et de détresse pour ce qu'elle avait subi de la part de celui qu'elle croyait être son seul et unique ami. Elle pleurait de honte d'avoir ainsi été surprise, nue et salie, par la moitié du village. Enfin, elle pleurait de désespoir, son bel oiseau, Kin aux plumes d'or, ayant mystérieusement disparu pendant la nuit et ne répondant à aucun appel. Recroquevillée dans un recoin de la maison d'Impa, elle n'osait plus sortir et s'exposer aux regards et aux jugements des habitants de Kakariko. Rafrel avait été banni du village manu militari, car même pour une fille aussi insignifiante et jalousée qu'Anju, l'agression d'une des leurs par un étranger n'était pas admise. Le labrynnien avait d'ailleurs échappé de peu à un châtiment autrement plus cruel, et seule l'intervention du bourgmestre, garant du respect des lois hyliennes, mais aussi et surtout de la tranquillité des lieux, le sauva de la vindicte populaire.

    Maintenant qu'Anju avait été dépossédée de tout, la populace semblait plus compatissante envers elle. Toute la journée, des femmes du villages vinrent lui rendre visite pour s'enquérir de son état, et plusieurs lui proposèrent même de l'héberger. Les hommes ayant distribué quelques coups à Rafrel avant de l'expulser, ils ne pouvaient rien faire de plus : le viol étant une affaire de femme. Malgré toute cette soudaine, et nouvelle, sollicitude, Anju était brisée. Meurtrie dans son corps de femme, désillusionnée dans son innocence, abandonnée à sa solitude. Elle resta ainsi cloîtrée pendant des jours et des jours, jusqu'à ce que cela fasse deux semaines révolues. Les poules, d'abord peu affectées, finirent par ne plus donner d'oeufs. Les visites s'espacèrent, et bientôt ne concernèrent plus qu'une petite fille blonde avec deux couettes, la nouvelle gardienne des poules, qui lui apportait une ration de pain tous les jours. Mais Anju n'y touchait pas, et arrivée au bout de cet isolement volontaire, elle n'avait plus que la peau sur les os.

    Alertée par la petite gardienne, la population, dont toute bonté n'avait pas déserté les coeurs, dut se résoudre à faire appel à l'apothicaire. Celui-ci ne put se libérer avant la soirée, et vint au chevet de la jeune fille, désormais alitée, accompagné de la petite fille blonde. Le vieil homme, habillé d'une robe bleue et d'un bonnet de la même couleur, pareils à ceux des mages, prit le pouls de la jeune rouquine, et fronça les sourcils, l'air grave. Il observa ses yeux, et appuya ses mains en plusieurs points de son corps. Son examen fini, il fouilla dans sa besace et en sortit un flacon rempli d'une liqueur verdâtre qu'il fit avaler avec peine à sa patiente, à peine consciente.

« Si tu ne te nourris pas, jeune Anju, tu vas mourir, dit-il à la malheureuse.

« ...

« Anju, si tu ne veux pas vivre pour toi, vis au moins pour tes protégées.

« ...

« Comme tu voudras, se résigna-t-il.

    La petite fille, jusqu'ici silencieuse, intervint alors, révélant une chose qui allait changer le cours de la vie d'Anju encore d'avantage que les récents événements.

« Mademoiselle Anju, si tu meurs, qui va poursuivre le ravisseur de Kin ? Je l'aimais bien moi !

« Le ravisseur ! »

    Anju s'était brusquement relevée, sous le choc. Kin avait été enlevé, et ne s'était pas enfui comme elle l'avait longtemps cru. Fébrile, elle interrogea la gamine, faisant fi de l'apothicaire qui lui répétait sans cesse qu'elle devait se reposer et manger. Elle apprit peu de choses. La fillette avait été réveillée par des petits cris, et elle s'était lever pour voir par la fenêtre. Elle avait d'abord vu deux « grands » qui étaient allongés prêt du poulailler et gesticulaient en faisant du bruit, puis une ombre avait attiré son attention : il s'agissait d'une femme aux traits dissimulés par une grande cape noire, camouflage idéal pour un vol en pleine nuit, et qui s'enfuyait en faisant attention que personne ne la repère. Anju refusa de se recoucher, luttant contre les effets de la potion, avant que l'apothicaire ne lui raconte tout ce que ce genre d'information pouvait signifier. Selon les hypothèses qu'il partagea avec la jeune hylienne, il s'agissait soit d'une voleuse gerudo, soit d'une sheikah. Elle se rappela en avoir entendu parlé par Link et par Impa, dans un passé qui lui semblait maintenant éteint depuis une éternité. Ces quelques précisions apportées, elle se rallongea et sombra dans un sommeil agité.

    Le lendemain matin, tous les habitants du village de Kakariko furent en émoi : Anju avait disparu. Les villageois la cherchèrent dans toute la bourgade, dans le cimetière voisin, dans la montagne proche, mais ne trouvèrent nulle trace de l'ancienne « fille aux poules ». Et ils en furent attristés. Il aura fallu qu'il la perde pour que les habitants de Kakariko comprennent qu'au fond de leur coeur, il y avait toujours eu une place pour Anju. Avec les années de terreur, ils l'avaient simplement oubliée. La maison d'Impa était désormais vide et triste, les poules ne pondaient plus, et nul ne savait comment elle avait pu, dans son état, les quitter aussi vite. Anju, elle, ne se souciait guère de tout ça. Elle s'était levée, en plein milieu de la nuit, et avait avalé une quantité phénoménale de pains et d'oeufs puis rapiécé quelques uns des boutons de sa chemise déchirée, avant de prendre la route de la Grande Plain d'Hyrule, avec ses quelques possessions terrestres ainsi que de l'argent et une carte, pris dans les affaires d'Impa. La rouquine l'avait décidé, elle allait sauver Kin, mais aussi, but beaucoup plus inavouable, retrouver Rafrel et le faire payer. Et déjà, une petite partie de son coeur n'était plus aussi immaculé, et des idées terriblement noires se bousculaient dans sa tête.

    Bien qu'encore affaiblie, elle marchait bon train, et espérait atteindre le ranch Lon Lon, célèbre pour son lait et ses chevaux, avant la tombée de la nuit. Elle comptait ensuite y rester quelques jours le temps d'en apprendre plus sur le ravisseur de Kin et sur le labrynnien. En cette période automnale, les routes hyliennes étaient fort peu fréquentées, et les animaux sauvages et autres bêtes fantastiques n'attendaient plus la tombé des ténèbres pour s'aventurer hors de leurs tanières. Mais cela, Anju l'ignorait, tout comme le fait qu'elle était beaucoup plus loin de la ferme qu'elle ne le croyait. Pour le moment, les oiseaux chantaient et le soleil dardait ses rayons avec gaieté, une gaieté qui assombrissait les pensées d'Anju. Alors que l'astre diurne atteignait son zénith, elle repensa aux paroles des Trois Déesses fondatrices d'Hyrule : « veille petite fille aux poules, car ce jour arrivera bientôt, et le bonheur te sera accordé ». A la lumière des récents événements, elle en eut un haut le coeur, et tout en vidant le contenu acide et nauséabonde de son estomac dans un fourré, elle maudit « les Trois Traînées ». Une fois ses spasmes passés, elle s'assit prêt de la flaque bileuse, dans l'ombre du buisson, et sortit un morceau de pain de son baluchon. Elle croqua l'aliment durci, qui croustilla sous ses petites dents blanches. Le goût était fade et vieux, mais cette pitance demeurait comestible, et indispensable, pour elle qui avait perdu énormément de poids. Bien que l'été soit déjà passé depuis plusieurs semaines, la chaleur la mettait mal à l'aise. Couverte de sueur, sa chemise lui collait à la peau. Peu habituée à voyager, elle avait adopté un rythme trop épuisant pour ses maigres jambes et ses faibles forces, et ce ne fut qu'une fois assise dans l'herbe qu'elle se rendit compte de sa fatigue. Elle n'avait amené qu'une petite gourde d'eau, dont elle avala la moitié du contenu d'un trait. Elle avait soif, mais savait qu'elle devait économiser l'eau. Après avoir terminé d'avaler son pain rance, elle se releva et reprit la route en direction du ranch Lon Lon.

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    Rafrel fut brusquement réveillé par un coup de pied. Il râla et ouvrit les yeux, pour découvrir une demi-douzaine de gaillards aux visages peu avenants qui l'encerclaient. Il réalisa soudain, dans tous les sens du terme, dans quelle position il se trouvait. Son sexe rétréci encore relié à celui d'Anju par un filet gluant, lui sur elle, le visage de la jeune fille déformé par la détresse et la souffrance... cela ressemblait exactement à ce que c'était : un violeur encore sur les lieux, géographiques comme charnels, de son crime. Un solide gars avec une moustache grise, habillé en ouvrier et d'une stature taillée dans le roc, l'attrapa par le dos de sa veste et le souleva du sol de sa seule main droite. Malgré son mal de crâne, Rafrel savait parfaitement ce qu'il avait fait, et ce qu'il risquait de lui arriver. Il dégluti, et se retrouva balancé par terre la seconde suivante. Il se redressa pour constater qu'Anju s'était réveillée et pleurait à chaudes larmes, tandis qu'ils étaient maintenant entourés d'une foule compacte, et manifestement hostile à son encontre.

« Qu'est-ce que tu lui a fait raclure ? demanda celui qui l'avait jeté bas.

« Je... je... c'est pas ma faute ! balbutia le coupable.

« Sale vermine ! Tu l'as prise de force ! Avoue ! gronda la populace avec colère.

« Mais je... je ne voulais pas... geignit-il.

« Tu quoi !? rugit le colossal moustachu en le soulevant par le col.

« Ce n'est pas ma faute ! hurla-t-il d'une voix tremblante.

« Tu vas voir pourriture ! »

    Le grand moustachu le posa sur ses jambes, et lui décocha un violent coup de poing en plein visage. Le jeune labrynnien tomba à terre en se tenant le nez, duquel s'échappait un liquide chaud et poisseux qui lui coulait dans la bouche. Il leva des yeux haineux vers son agresseur, mais reçu pour toute réponse un coup de pied dans les côtes, le faisant choir sur le flanc, avec une murmure d'approbation émanant de l'assistance. Sa douleur étant vive, et ne pouvant protester, il préféra rester à terre comme un chien, à attendre la sentence. A entendre la rumeur qui enflait, nul doute qu'il allait subir un lynchage public, voire une mise à mort. Des pierres commencèrent à voler dans sa direction, étayant ses craintes. Alors qu'il se voyait déjà dans la tombe, une voix interpella la population massée autour d'une Anju larmoyante et dénudée et d'un Rafrel confondu et apeuré.

« Allons allons ! Mes chers administrés ! Quelle est la raison de cet attroupement ? »

    C'est le bourgmestre, qui fend la foule jusqu'à ce que le désolant spectacle s'offre à ses yeux. Il voit d'abord Rafrel, à terre et entouré des premières pierres qu'on lui a jeté, puis aperçoit la petite Anju, et ne peut empêcher son regard de s'attarder un instant sur ses petits seins aux tétons arrogants et sa touffe garnie de poils couleur carotte entachés de foutre séché. Se reprenant avant d'être en situation délicate, le chef de la ville demande un bref résumé des faits à la personne directement à sa gauche, le géant moustachu. Percevant au fil des explications le risque de voir un étranger battu à mort dans son village, et ainsi d'attirer des gardes et enquêteurs royaux susceptibles de troubler la tranquillité des lieux, il décida de prendre les choses en main.

« Hum hum. Mes chers administrés ! Pour un tel crime, cet individu ici présent doit être châtié !

« Oui ! A mort ! Vengeance ! scanda la foule.

« Du calme ! Du calme. Selon la loi en vigueur, il est interdit d'exécuter un étranger à Kakariko !

« Non ! Ouh ! A mort ! s'énervèrent les habitants.

« Un instant ! Mes amis, je n'ai pas dit qu'on ne pouvait pas le punir ! Il va payer son crime ! s'empressa de répondre le maire.

« Hourra !

« Il sera dépouillé de tous ses biens, à l'exception de son caleçon, et exclu séance tenante du village. Mais pas de panique, des gardes royaux viendront se saisir de lui pour rendre justice ! Je les ai fait quérir ! »

    Gobant ce dernier mensonge avec une facilité déconcertante, la foule arrache les vêtements et les biens de Rafrel, ajoutant quelques coups bien placés, puis le traîna aux portes de la ville sans ménagement. Anju ne fut pas témoin de cette scène, les vieilles du village l'ayant prise en charge et amenée à l'abri, dans la maison d'Impa. Rafrel, pratiquement nu et dépouillé de tous ces biens, y compris la plume dorée, resta face dans la boue un moment, le temps que les derniers habitants le délaisse et retournent chez eux. Après quoi, il se releva péniblement, ensanglanté, endolori et sans plus aucun bien en sa possession. Il pesta et cracha par terre en jurant. Maudits culs terreux, ils ne l'avaient même pas laissé s'expliquer. Il essuya sa bouche du revers de son bras, et se mit en route vers le ranch Lon Lon, où il avait laissé son bardas pour voyager plus facilement à travers Hyrule. Le ranch Lon Lon... ça faisait bien deux jours de marche ! Si encore on lui avait laissé son cheval. Résigné, il se mit en marche avec une certaine lassitude. Se hâter ou traîner, ça ne changerai l'heure de son arrivée que de quelques degrés d'inclinaison du soleil dans le ciel. Mais s'il serait apparu comme le plus abattu des hommes à un observateur extérieur, en réalité, une chose le motivait plus que tout : se venger...


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