
Je tombais. Je tombais. D’abord caressés par une étrange sensation de légèreté, de liberté, mes sens furent peu à peu pris du vertige que seule la chute peut provoquer. Mais à l’exception de cette certitude de bascule, de dégringolade permanente dans le vide, tout m’était flou. Aussi bien le sifflement strident et lointain qui accaparait mes oreilles que le tourbillon du noir qui m’entourait, tout m’apparaissait indistinct, vaporeux, comme perçu à travers moult filtres qui atténueraient et déformeraient les formes et les sons. Pourtant, je savais avec la plus forte des certitudes que mon corps était en train de choir dans un abîme sans fond, virevoltant et tournoyant, hors de tout repère.
Mais comment en étais-je arrivé ? Qu’est-ce qui m’avais attiré dans ce gouffre infini ?
Sans que je m’en rende compte, mon esprit, d’abord tout aussi désorienté et perdu que ma perception, reprenait peu à peu conscience de sa propre existence. Ma raison me revenait, mon intelligence se mettait en branle, et avec ce cortège de la raison, celui de tous les champs de la peur. Tout d’abord, ce fut bien sûr une simple appréhension, alors que ma lucidité balbutiait encore. Mais finalement, alors que mon âme consciente se réveillait complètement, ce fut une absolue terreur qui s’était emparée de moi. Une terreur sans cause véritable autre que l’incertaine assurance de cette chute sans origine et sans motif, sans comment et sans pourquoi. Comme la feuille morte dont le pétiole s’est séparé de la branche à l’automne venu tombe inexorablement, mon corps tourbillonnait vers un tréfonds qui s’avérait m’être insondable.
Pourquoi étais-je là, seul, attiré vers des profondeurs fantastiques que nul ne pouvait imaginer ?
Progressivement, alors que rien ne semblait devoir troubler le flou de ma chute perpétuelle, ma peur commença à s’estomper, jusqu’à disparaître presque totalement. Mon néocortex, chef d’œuvre et épine dorsale de l’intelligence de mon cerveau, pouvait enfin jouer pleinement son rôle, libéré des influences craintives des zones les plus primitives. La réponse me vint alors le plus naturellement du monde : j’étais en train de rêver. C’était l’évidence même, et l’explication rationnelle à ce brouillard sensoriel qui paraissait ne pas vouloir se dissiper. Je devais donc patienter jusqu’à la chute de cette chute, jusqu’à la fin de ce songe, jusqu’à mon éveil réel. Et pourtant je tombais. Je tombais. Je tombais toujours.
Mais à quand le réveil ? Pourquoi c’est si long ? Et si j’avais tort ? Si ce que je prenais pour des Chimères était la réalité ? Et si c’était la réalité la véritable Chimère ?
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Depuis trop longtemps. Terrible, le si. Terrifiant, le doute. Cauchemardesque, le choc. Sous mes jambes repliées sous la violence de l’impact, le sol. Pas un sol ordinaire, dur, stable et rassurant, mais un sol noir, invisible dans l’obscur brouillard m’entourant. Et ma tête, toujours dans sa chute, n’arrivait pas à reprendre ni repère ni équilibre. Pourtant, j’arrivais à me mettre debout malgré le vertige. En l’espace d’un clin d’œil, tout avait changé.
Où suis-je ?
Je me retrouvais dans un salon cossu, éclairé par une douce lumière orange. Meubles de bois sombre et de cuir noir, lampes élégantes et escalier donnant directement sur la seconde partie de la pièce, immense. Dehors, une nuit noire, scintillant des milles feux d’une ville américaine. Ni ciel, ni terre. Une voix suave m’appelle par un prénom que je ne comprends pas, et que je sais pourtant être mien. Je me retourne, un verre à la main. C’est une femme que je n’ai jamais vue, belle comme le crépuscule. Ses cheveux de blés sont teintés par les reflets abricots de la chaude lumière ambiante, sa longue robe noire, à la traîne fendues sur les côtés, dévoile ses épaules et tout son dos, jusqu’à la fente naissante de ses fesses charnues. Je ne la connais pas, mais je la sais mienne. Elle s’approche, me susurre des mots à l’oreille. Je ne les discerne pas, mais je sais qu’ils ont un caractère érotique. Je l’embrasse. Je glisse ma main sous… mais la sonnerie du téléphone nous interrompt. Elle décroche, bredouille quelques mots que je ne saisis pas, puis raccroche. Elle me regarde maintenant, affolée. Je cligne de l’œil, et tout change à nouveau.
Mais quelle est cette réalité que je ne puis saisir ?
Je n’ai plus de corps, mais je suis là. Surplombant le rebord d’une falaise aussi friable que du sable, donnant sur une mer presque noire. Sur la corniche, à pic, une maison d’architecte. Toit en pente, bois clair, larges baies de verre, terrasse à l’étage. Soudain, le basculement. Entraînée par le pan de falaise qui la soutenait, la bâtisse tombe. L’océan l’engloutit toute entière, sans la briser, alors que je vois un visage se superposer à la surface. Il est pareil à un fantôme violet, mais je distingue les traits d’une femme brune aux yeux noisettes. La bouche s’ouvre, la maison hurle d’une voix d’outre-tombe, puis plus rien. Je ne sais d’où ce savoir me vient, mais cette femme avait un mari et des enfants. Une famille entière a été dévorée par ces flots ténébreux. Je cligne des yeux.
Non, pas encore ! Quand cela va-t-il cesser ?
Ma femme me regarde. L’architecte qui a conçu la maison a été retrouvé mort, seul, enfermé à double tour dans sa chambre. Je sais qu’elle me parle du maître d’œuvre de la maison engloutie. Je sais que les gens qui y sont mort étaient nos meilleurs amis. Je sais que nous savons de quoi il retourne. Et pourtant, tout est nouveau pour moi. Mon sang se glace. Je sais, mais je ne sais pas comment je sais. Mais ma femme est déjà partie. Je sais où. Je sais pour quoi. Et pourtant je ne peux la rejoindre. Mes jambes sont lourdes, chaque pas est un supplice d’une infinie lenteur. L’air est nébuleux, mes sens amoindris. Angoisse de l’omniscient impuissant. Mais je sais. Alors, je ferme les yeux un instant.
Tout change encore. Comment ? Pourquoi ? Cela, je ne le sais pas…
De nouveau la falaise de grains, qui n’est plus que plage à présent. Toujours ces flots noirs. Toujours ce léger flou qui embrouille mes sens. Je regarde l’eau obscure, et j’aperçois des dizaines de flashs. Des visions. Emplies de cadavres se mouvant, de morts qui ne le sont pas, d’horreurs que les mots seuls ne peuvent nommer. Déjà, ma femme est dans l’eau jusqu’aux cuisses. Sa robe est déchirée sous le nombril. Sa culotte blanche, mouillée, n’est plus que transparence. L’eau gicle en tous sens autour d’elle. Elle lutte. Elle lutte contre quelque chose. Quelque chose que je sais être abominable. Quelque chose que je sais être maudit. Quelque chose qui eut un nom jadis. Quelque chose qui fut la femme brune de la maison engloutie. Quelque chose à la peau violette et décomposée, à la chair gorgée d’eau de mer, dont les seuls vêtements sont l’écume et les algues. Mais déjà je suis avec ma femme, luttant à ses côtés, doté d’une force que je sais être soudainement devenue colossale, mais qui suffit à peine contre la maudite. Nous cédons presque. Je m’affaiblis. Nous basculons. Je cligne des yeux.
Etrange, toujours la même scène. Mais cette fois-ci, le temps semble avoir sauté son cours sur quelques minutes ou quelques heures.
Ma femme tente de poser la dernière pierre d’une stèle surplombée d’une haute croix de bois recouvert d’algues vertes, rouges, violettes. Je suis tout à côté, trempé, fatigué, essoufflé. Comme elle peine, je l’aide à soulever le bloc de roche. Il est énorme. Il est très lourd. Pourtant il me paraît de plume. Nous nous regardons. Nous nous blottissons. Pour la première fois, je me sens bien. Mais comme tout bonheur, il finit trop vite. Un cri strident. Un bruit de pierres qui roulent. Un regard vers la tombe. Une main qui en sort, violette, détrempée, couverte d’algues. Et déjà, la morte qui ne l’est pas s’agrippe à ma femme. Elle crie. Je ne peux pas l’aider. La bouche putride lui arrache la chair de la poitrine. Elle hurle. Mes jambes ne peuvent pas bouger. Une bouchée de sa gorge, et son sang jaillissant par saccades recouvre le visage de l’anthropophage. Elle râle. Mes bras s’agitent en vain dans sa direction. Elle agonise. Je l’appelle, mais aucun son ne sort de ma bouche. Elle est morte. Le cadavre vivant s’avance vers moi. Je ne peux plus bouger un muscle. Il s’avance. Peur panique. Je sens son haleine pestilentielle. Je ferme les yeux. Je me réveille. Ma copine dort à côté de moi. Je l’embrasse.
Ainsi était ce seulement un cauchemar. Mais déjà le sommeil s’empare de moi, à nouveau.
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Tout d’abord, une étrange sensation s’empare de moi. Je ne comprends pas ce qui se passe. Rien n’existe. J’ai peur. Je suis mort. Instant de néant. Je renais. Je me réincarne. Je vois clair. Je ne suis plus le même. Je suis moi, et je suis différent. Je suis moi, et je suis un autre. Qui suis-je ? Que suis-je ? Où suis-je ? Pas de noir. Des murs. Des murs que je reconnais. Des murs que j’ai quittés il y a de cela des années. Des murs qui me font froid dans le dos un instant. Hantés. Ils sont hantés, ces murs, que je sais pourtant ne pas avoir à craindre. Je me sens fort. Très fort. Si fort. Exquise sensation de toute puissance.
Pourquoi n’ai-je pas eu cette force pour la sauver ?
Sous mes pieds, le plancher est troué. Et pourtant, je ne tombe pas. Je suis au premier étage du 44 rue de Verdun, Saint Jean d’Angély. Je connais cette maison. Je connais cette chambre. Je la déteste. Plus aucun meuble. Les murs sont décrépis. Par les fenêtres, un noir d’encre. Par en dessous, une étrange chaleur me parvient, accompagnée d’une pâle rougeur. Je regarde à travers l’ouverture béante du plancher. Au fond, tout au fond du gouffre, les flammes de les Enfers. Mes yeux se plissent. Une présence. Derrière. Un coup. J’esquive ! Je me retourne prestement. Une cape noire, le teint blafard, les yeux blancs, les crocs acérés : un vampire. Ni ignorance, ni peur. Je ne sais rien, et néanmoins, je sais tout. Je le sais terrifiant, et pourtant, je n’ai pas à le craindre.
Comment ? Comment suis-je devenu si sûr de moi ? Pourquoi ? Pourquoi n’ai-je plus peur de rien ?
Il m’attaque. Je l’évite. Danse mortelle au dessus d’un abîme de feu dont les flammes commencent à nous lécher les pieds. Il s’obstine. Je m’amuse. Sachant tout ceci vain, il cesse bientôt. Puis il change. Plus grand, plus pâle, plus aiguisé, plus carnassier. Rage. Amusement. Je souris. Je ne peux m’en empêcher. En l’espace d’un battement de cil, mon corps se transforme. Muscles saillants, fourrure bleutée, griffes tranchantes, crocs démesurés, museau allongé, oreilles relevées : me voici mi-homme mi-loup. Bête féroce du monde de la nuit. Je ris : il a peur ! Le lâche : il me fuit !
Divin sentiment que celui du chasseur devant sa proie se sauvant ! Je suis le chasseur.
Dans la nuit, à travers les ruelles faiblement éclairées par quelques lampes à sodium, il s’enfuit. Je n’ai nul besoin de le voir : mon odorat le piste. Telle est sa peur qu’il en oublie de se dissimuler aux mortels qui flânent dans les rues. Il les bouscule, les effraie de son physique morbide. Il panique. Et moi, bondissant de toit en toit, fondant à travers les espaces ouverts comme le félin poursuivant sa proie, je jouis de la terreur que je lui inspire. Les Hommes, eux, ne me voient pas. Lui ressent ma présence, ma prédation à son encontre. Et il tremble, le misérable. Comme il a raison ! Un suceur de sang, sans sa horde de goules, que peut-il contre le prédateur ultime du monde de la nuit dans toute sa fureur ? Tout à fait. Rien. Et je le sais.
Maintenant, je sais la jouissance qu’éprouve le chasseur traquant une proie qui ne peut lui échapper.
Percuté par une voiture, il choit. Alors qu’il se relève, son visage s’arrête juste devant le mien. Il peut sentir mon souffle carnassier. Fuir, il ne le peut plus. Piégé, il sait qu’il l’est. Je le saisis par la gorge et le soulève, indifférent aux cris paniqués des occupants de l’automobile, qui s’éloignent en hâte. Je vois mon image se refléter dans le blanc laiteux d’un regard que je sais affolé. Je m’en délecte quelques instants, puis je le jette violemment au sol et le toise de toute ma hauteur. « Je t’emmène vers ton dernier voyage ». Il comprend. Le traînant par le col, je me dirige vers la maison, vers l’antre des Enfers pour l’y jeter. Je pourrais le tuer ici et maintenant, mais faire durer son calvaire me réjouis. Vanité. Il m’interpelle d’une voix implorante. Présomptueux, je le lâche pour lui répondre. Erreur. Il me sourit d’un air triomphant. Une ombre passe. Distraction. Je me retourne, il a disparu ! J’entends alors son rire à mon encontre. Angoisse. Par tous les coins de rue, surgissent des hommes et des femmes, marchant en titubant d’un pas saccadé. Leurs yeux sont vides. Ce sont ceux qu’il a croisés. Pris au piège, c’est moi qui le suis désormais. Avec sa horde pour lui, ses goules, son aura vampirique étendue, il peut maintenant me défier. Désespoir. Je vais me battre, mais l’issue du combat est courue d’avance. Et déjà, une jeune fille s’approche à porté de mes griffes. Elle sera la première à tomber. Mais dans quel but ? Proie. Je suis devenu sa proie. Comme venu du fin fond des Enfers, une sonnerie étrange retentit. Je la connais, mais d’où vient-elle ?
Je me réveille en sursaut. Je sue. Mais déjà mes souvenirs s’estompent. Il me faut me hâter pour aller à la fac.