
« Le lendemain matin était un samedi. Vers dix heures, vêtu de mon imperméable — car le temps était à l’orage — et de mon chapeau, je me rendis d’un pas alerte chez l’étudiant qui était devenu mon ami. En passant au bureau de la concierge, celle-ci me dit qu’elle ne l’avait pas vu rentrer la veille. Cela ne disait rien qui vaille. Je lui avouai qu’Halldórsson avait disparu en trombe la veille du cours d’archéologie à l’université, et elle tint à monter avec moi pour voir si le jeune homme était là, et s’il allait bien. Après tout, me disait-elle au cours de notre montée de l’escalier, ce garçon était bien gentil, très discret et très poli. Elle me raconta qu’elle ne le voyait que quand il partait de chez lui ou qu’il rentrait, et qu’il ne s’était jamais plaint pour quelque motif que ce soit ; il la saluait toujours très poliment quand il la croisait, dans l’escalier ou quand elle rentrait de ses courses au marché. Quelquefois, il l’avait même aidé à porter ses commissions, bref, un petit locataire bien tranquille. Il habitait au troisième étage, dans une petite chambre d’étudiant classique, un peu exigüe, mais propre et bien chauffée. Une fois arrivés à son palier, je frappais à sa porte, doucement d’abord, puis plus résolument. Comme aucun signe de vie ne provenait de l’intérieur de la pièce, je l’appelai.
« Edward ? Edward ! Vous êtes là ? C’est Nathan !
Aucune réponse ne nous parvint. Je me tournai vers la concierge, lui demandant si le comportement d’Halldórsson ne lui avait pas paru curieux ces derniers temps.
— Oh, vous savez monsieur, je ne le voyais plus guère. Il rentrait à des heures indues, en tout cas trop tard pour que je le croise. Souvent c’était quand j’étais en train de préparer mon dîner. Mais à sa démarche — malgré mon âge, j’ai encore de bonnes oreilles, vous savez ! —, je devinais qu’il était pressé. Pauvre, pauvre jeune homme… il avait l’air poursuivi par ses soucis.
— Vous ne croyez pas si bien dire, marmonnai-je.
C’est exactement cette impression qu’il m’avait donnée dernièrement, avant sa disparition. Je réfléchis un instant, puis demandai à la concierge — Mrs. Padovani de son nom — si elle savait si Halldórsson avait de la famille dans la ville ou même dans l’état.
— Je ne pense pas… vous savez, c’était un garçon si solitaire ! Il m’a dit que ses parents étaient partis en Floride il y a de ça plusieurs années. Il a vécu chez un oncle qui est mort il y a quelques mois de ça. Il échangeait quelques lettres avec ses parents, mais sans plus. Pauvre enfant…
— C’est plutôt inquiétant, dis-je. S’il n’a nulle part où aller et qu’il n’est pas là…
— Il a peut-être eu un accident, vous ne croyez pas ?
— Vous pensez que…
— C’est un garçon assez fragile, vous savez. Attendez, j’ai mon trousseau de clefs… nous allons ouvrir la porte.
Aussitôt dit, aussitôt fait. La concierge sorti de la poche de son tablier un volumineux trousseau et s’empara rapidement d’une des clefs, puis se pencha sur la serrure, car le palier était sombre. La porte s’ouvrit.
— Edward ? lançai-je. »
Il n’y avait personne. La pièce était en vrac, ce qui semblait contraster avec la nature timide et calme de l’étudiant. Je soupçonnai son état second de paranoïa d’avoir eu raison de la personnalité du jeune homme.
« La pièce n’était pas très grande ; elle faisait environ trois mètres de large et quatre de long. Au bout, une fenêtre jetait un peu de lumière sur le parquet. Le lit était défait, mais il me semblait évident que le garçon n’avait pas passé la nuit ici. Les autres meubles étaient une paire de chaises, dont une placée devant un grand bureau à tiroirs ; une grande armoire de chêne massif ; une commode ; un haut miroir en pied, de style psyché ; et enfin une petite table qui jouxtait le lavabo, supportant les quelques affaires de toilette. De ce cadre étudiant absolument classique se dégageait une impression curieuse de vide, comme s’il n’était pas rentré ici depuis un certain temps. Je m’avançai vers le bureau, espérant trouver un quelconque indice (papiers, carnet d’adresses…), commençai à fouiller. La concierge, elle, restait sur le seuil. J’eus beau retourner les tiroirs, aucun indice permettant de m’aider à localiser notre homme ne me tomba sous la main. Par contre, dans le tiroir de la rangée du milieu — celui qui est juste au-dessus des genoux quand on s’y assoit, et qui ferme à clef —, je découvris un dossier intéressant. La clef était dans la serrure, et ledit tiroir n’était même pas fermé. Il contenait une chemise renfermant quelques papiers ; parmi eux, une copie faite à la main du parchemin qu’Halldórsson avait trouvé dans le bureau de son grand-père. En tout cas je le présumais ; je n’avais jamais vu l’original, et ce papier correspondait exactement à la description qu’il en avait faite. Ce devait être une copie rédigée pour les archives du professeur, ou quelque chose de ce genre. Je m’en emparai donc et la glissai dans la poche intérieure de mon veston. Les autres papiers n’avaient pas grand intérêt, il s’agissait d’extraits du cours que j’avais facilement en tête. Une fois cette chasse aux renseignements effectuée, je quittai donc la concierge, essayant de la rassurer, et rentrai chez moi.
« L’après-midi, je pris un taxi qui me conduisit rapidement aux bâtiments du fond de l’université Miskatonic, là où logeaient les professeurs. Je passai chez le professeur Newton, qui me reçut dans son salon. Je lui fis mon compte-rendu de la visite à la chambre d’Halldórsson effectuée dans la matinée, et lui remis la feuille prélevée dans le dossier du bureau de celui-ci. Il l’observa soigneusement, et me priant de m’assoir, me proposa un verre. J’acceptai, et nous nous retrouvâmes devant la cheminée avec deux verres d’un très bon cognac. Il déposa la feuille sur la table basse et prit la parole :
« C’est assez incroyable. En effet, c’est un dessin qui m’a l’air tout à fait cohérent avec le culte noir et dégénéré des adeptes de Cthulhu, le Maître des Eaux, le Rêveur de R’lyeh. Mais ce qui est très étrange, c’est que c’est la première fois que je vois Cthulhu représenté dans cette position. Vous voyez, d’habitude, il est représenté accroupi sur une sorte de piédestal. J’ai d’ailleurs une statuette le représentant ici, je vais vous la montrer.
Il se leva, et marcha doucement vers une sorte d’étagère d’où il tira un casier de fer fermé à clef. L’ouvrant, il remua les copeaux qui le contenaient, en sortant une statuette d’une vingtaine de centimètres de hauteur. Il revint vers moi et me la tendit.
— Cette petite sculpture a été confisquée, il y a de cela plus de quinze ans, par des policiers à une sorte de culte vaudou qui semait la terreur dans un marais au sud de la Nouvelle-Orléans. Les cultes qui se rattachaient à cet objet étaient si antiques et démoniaques que la population était folle de frayeur. Il semble qu’il y ait eu des sacrifices humains assortis de toutes sortes d’horribles mutilations.
Je retournais la statue entre mes doigts, l’auscultant du regard. Elle représentait une sorte de monstre absolument hideux, à la forme absolument révoltante. De forme vaguement humanoïde, il semblait avoir des griffes courbées, et sa tête avait la forme d’une pieuvre, dont les tentacules poussaient sur le visage, si l’on peut dire que la chose en avait un. Des ailes longues et fines, filandreuses, jaillissaient du dos et étaient repliées. Le corps boursouflé et écailleux était positionné dans une position quasi-fœtale sur une sorte de piédestal rectangulaire couvert de hiéroglyphes. Je reconnus instantanément la créature du dessin, bien qu’elle ne fût pas dans la même position, les bras de la statuette enroulant ses genoux. Je ne pus m’empêcher de grimacer devant l’obscénité de cette statue difforme, même si la facture en était admirable. La pierre utilisée était très étrange, d’un noir verdâtre, parcouru de veines fines et dorées. L’objet était assez lourd. Je le déposai alors sur la table basse.
— En effet, dis-je, cela m’a tout l’air d’être le même monstre qui est représenté. C’est bien lui qui est nommé Cthulhu, n’est-ce pas ?
— Tout à fait, comme je vous l’ai dit. On fait mention de lui dans un certain nombre d’œuvres maléfiques de notre grande bibliothèque.
— Le Necronomicon, dis-je. D’ailleurs, c’est quand vous avez évoqué Alhazred que notre pauvre Halldórsson a perdu son sang-froid…
— Il a d’ailleurs lancé une imprécation fort connue dans ce milieu.
— Cette formule étrange ?
— Oui, c’est une incantation que l’on retrouve aussi dans le culte des Grands Anciens. Le pauvre garçon a dû découvrir quelque information terrifiante…
— Vous croyez ?
— En effet.
Il reprit le papier.
— Vous voyez bien que Cthulhu semble désigner du doigt cette étoile qui luit dans le ciel. En fait, il désigne plus exactement un système, équivalent de notre système solaire : le système Xoth, mentionné dans le manuscrit runique sous le nom de “Ksoþ”. Ce système environne l’étoile Bételgeuse, dans la constellation d’Orion. C’est de ce système que, selon la légende, Cthulhu a été banni il y a des milliards d’années par les Dieux Très-Anciens. Peut-être que ce manuscrit décrit la manière dont ce Grand Ancien est arrivé sur terre, dans sa ville subaquatique de R’lyeh.
Je terminai mon verre et le posai sur la table basse, puis poursuivis :
— Mais c’est incroyable si cette salle souterraine contient la même gravure… Qu’est-ce que cela pourrait vouloir dire ? Que ce mythe antique est étendu jusqu’en Islande ?
— Peut-être, répondit le savant, perplexe. Ou que les vikings jadis venus d’Islande ont traversé l’océan, et sont tombés sur des adeptes de ces cultes noirs. Ils auraient alors pris en compte ces histoires, et les auraient ramenés chez eux. Une fois là-bas, au bout d’un certain nombre d’années, quelqu’un aura noté les “restes” oraux de ces histoires sur un feuillet. Quant à la miniature… Hasard ? Ou peut-être les vikings ont ramené de leur voyage une copie de ce bas-relief ?
— Étrange ! Il faudra aller se rendre compte de ce bas-relief dans la maison dont nous a parlé Halldórsson. D’ailleurs, il est probable qu’il y soit retourné, s’il est devenu… obsédé par ce culte malsain.
— C’est aussi ce que je pensais. Que diriez-vous de nous y rendre dès demain au matin ? Nous pourrions dîner, le midi, au village de Nova-Thule. Il doit bien y avoir une auberge. Nous en profiterons pour demander où se trouve le manoir du grand-père Halldórsson. Car il ne vous a pas révélé son adresse exacte, n’est-ce pas ?
— C’est juste, répondis-je. Heureusement, les marais ne sont pas très loin ; nous y serons en une heure de route environ. Il suffira de partir vers onze heures demain matin, cela nous donnera le temps de nous préparer pour cette expédition. Voudrez-vous que je passe vous chercher chez vous ?
— Oui, cela m’arrangerait ! Vous vous chargerez des fournitures de type cordes, lampes électriques et autres outils. J’irai prendre les documents et un ou deux appareils dans mon bureau, vous n’aurez qu’à me rejoindre au pied de l’amphithéâtre, demain aux alentours de onze heures. »
Je lui signifiai mon accord, et lui serrai la main avant de repartir, tout d’abord au marché pour acheter quelques provisions de bouche ainsi que des piles de rechange et une corde solide.