
« Quelques instants plus tard, je sortis du bâtiment, et le vis au coin de la bibliothèque. Il me fit un signe de la main et je le rejoignis rapidement. Nous partîmes aussitôt vers la sortie de l’Université, en direction de l’arrêt de bus qui nous mènerait vers le centre d’Arkham. Une fois rendus là-bas, nous suivîmes la Miskatonic River, discutant tranquillement du programme d’archéologie de l’année ; puis je l’entraînai vers le Black Dog’s Inn, une taverne qui faisait aussi office d’auberge. Nous entrâmes et vîmes rapidement qu’une bande de deux ou trois étudiants était attablée au fond de la salle, ils reconnurent Halldórsson et lui adressèrent un petit signe de la main, qui se voulait amical mais qui n’indiquait pourtant pas une quelconque relation proche entre lui et le groupe. Nous nous attablâmes ; je pris une bière — il faisait très bon en ce mois de septembre — et lui commanda un gin. Une fois que nous fûmes servis, il se mit à regarder son verre en le faisant tourner sur la table soigneusement vernie.
« C’est une histoire qui n’est pas fondamentalement importante vous savez, mais c’est assez curieux, et c’est pour ça que je voulais demander quelques renseignements. En fait, le problème, c’est qu’elle est assez bizarre.
— Dites toujours, Edward !
Il inspira profondément, soupira, et finit par raconter son histoire.
— Eh bien voilà. Vous avez pu deviner à mon nom que je suis d’origine scandinave : en fait, mon grand-père paternel était islandais, du nom de Gunnar Halldórsson. Il a déménagé aux États-Unis il y a de ça une cinquantaine d’années. Mon père, Lárus, est né en Islande un an avant cet exil. Pour faciliter son adaptation, il a choisi de porter son deuxième prénom, Kristján, et l’a anglicisé en Christian. Quand il a rencontré ma mère, elle ne savait pas que ces origines islandaises étaient si proches.
— Votre mère est de Nouvelle-Angleterre ?
— Non, du Mexique. Elle s’appelle María Laura de Sanchéz-Malváreno.
Je comprenais maintenant cette peau mate et cet air très hispanique.
— Mon grand-père a acheté une sorte de manoir, près du village de Nova-Thule, dans les marais, au centre du comté d’Essex. Il disait apparemment que ce nom lui rappelait un peu son pays, et qu’il avait eu le manoir pour une bouchée de pain. Il est mort quand mon père a eu vingt-trois ans, je n’étais pas encore né à l’époque. Je ne l’ai jamais connu. La maison est inhabitée depuis ce temps.
— Mais vous y êtes allé ?
— En effet. J’avais envie de voir à quoi cette maison ressemblait, si je pouvais y trouver des souvenirs de mon grand-père.
— Et alors ?
— Eh bien, je suis tombé sur une sorte de curiosité archéologique dans le sous-sol. C’était un moment assez spécial.
— Je m’en doute ! Mais, en effet, les découvertes de ce type sont assez fréquentes dans la région, en particulier dans les marais. Ça n’a rien de très étrange, vous pouvez vous rassurer.
— Certes, sur le coup j’étais surpris et intéressé, j’ai pensé que cela pouvait faire un bon sujet de mémoire. En fait, il s’agit d’une sorte de bas relief assez primitif… l’arrière de la cave recèle une sorte de tunnel, qui donne accès à une petite salle basse de plafond. J’ai pensé à une salle ou un temple mortuaire, les murs, le plafond et le sol sont recouverts de grosses pierres formant dalles, et le manoir est à moitié construit sur une sorte de tertre qui ne me semble pas naturel.
— Ce ne serait pas la première fois que l’on trouve une tombe indienne sous une maison, admis-je. Par contre, le bas-relief est intéressant. On n’en trouve pas souvent dans ce genre d’endroits, habituellement. Comment est-il ? »
Il m’en fit une description assez détaillée. Ce bas-relief était un rectangle d’environ quinze centimètre sur cinquante, placé à mi-hauteur du mur du fond. Il était gravé directement dans ces énormes dalles. Constitué de trois parties, il se présentait ainsi : la première, carré de quinze centimètres sur quinze environ, était tout à gauche de la sculpture. C’était un texte écrit vraisemblablement de haut en bas, dans un alphabet assez primitif. D’après ses connaissances, Halldórsson avait jugé qu’il s’agissait d’un texte écrit en langue primitive des indigènes de cette région. De l’autre côté, à droite de la gravure, un autre carré de même dimension contenait un autre texte — peut-être une sorte de pierre de Rosette ! —, cette fois-ci inscrit en hiéroglyphes étranges et compliqués, aux angles bizarres, que le garçon n’avait encore jamais vus nulle part. Enfin, au centre, une gravure très curieuse, hideuse bien que d’une facture raffinée, représentait une sorte de monstre accroupi, vu de profil. Ce monstre était replié en position fœtale — son visage était à peu près dissimulé par son bras, ou sa patte, droite — et il tendait son autre bras vers le ciel, pointant du doigt une étoile qui luisait dans le ciel.
« C’est une gravure qui m’a un peu inquiété, m’avoua-t-il. J’étais peut-être dans un drôle d’état nerveux, dans cette espèce de caveau qui a été fermé pendant des années, mais la facture de la gravure est inquiétante. Je me demande ce que cela peut bien vouloir dire.
— C’est intéressant, concédai-je. Je pense que cela mérite la peine de déranger notre bon professeur Newton.
— Attendez, Nathan, je n’ai pas fini ! Figurez-vous qu’après cet intermède, je me suis rendu dans l’ancien bureau de mon grand-père. Tout était en place, et dans un vieux tiroir — il devait être fermé à clef à l’origine, mais le meuble était si vieux que j’ai réussi à le forcer — j’ai trouvé un coffret avec des vieux vélins que mon grand-père a ramené d’Islande. Des registres familiaux, des choses de ce genre, je présume. J’ai regardé dedans, et… en fait, au milieu de cette liasse, j’ai trouvé un parchemin très ancien écrit en runes islandais. Il y était indiqué des mots que je ne reconnaissais pas de l’islandais classique, tels que “Rálaiee”, “Kaþúlhut” ou encore “Ksoþ”. Et en dessous, figurez-vous qu’il y avait une copie de ce bas-relief…
Je reposais mon verre, totalement surpris.
— Oui, on voyait cette espèce de créature désigner l’étoile brillante dans le ciel, grossièrement dessinée à la plume. Ce message n’a pas été copié pour faire œuvre d’art.
— Alors ça, c’est vraiment très curieux…
— Je vous avoue franchement que j’en suis tombé des nues ! J’ai même pensé à un faux, sur le coup. Mais je ne pense pas qu’il le soit… Voilà pourquoi je voulais voir le professeur : pour qu’il authentifie le parchemin, et qu’il compare en tant que scientifique le bas-relief du tertre et ce vieux parchemin nordique.
— Dès que je lui en parlerai, il sautera sur vous, vous pouvez en être sûr. Mais nous devrions pouvoir lui déblayer un peu le travail au préalable. Quels mots avez-vous dit que vous aviez vus ?
— “Kaþúlhut”, “Rálaiee” et…
— Ces mots me rappellent quelque chose. Ils sont mentionnés dans de très vieux ouvrages magiques de la bibliothèque de l’université, mais sous des prononciations, et sûrement aussi des orthographes, différentes : Cthulhu et R’lyeh.
— Et qu’est-ce ?
— Cthulhu est une divinité très ancienne et maléfique qui vit au fond des océans, dans sa ville engloutie, R’lyeh. Il est en sommeil, dans ce qu’on pourrait appeler une sorte de “léthargie”. Il attend le moment de ressortir pour prendre le contrôle de la Terre… Le culte abominable et dégénéré de Cthulhu est mentionné dans le Necronomicon d’Alhazred, c’est une sorte de livre de référence dans le domaine.
— Vous l’avez lu ?
— Non, enfin pas complètement. Des extraits, seulement… C’est un volume particulièrement hermétique. »
J’espérais cacher que je n’avais pas compris grand-chose à cet ouvrage. Nous finîmes la discussion en parlant d’ouvrages défendus, que peut-être j’aurais dû lui interdire de consulter. Mais la jeunesse est la jeunesse, et moi-même qui n’en suis pas encore totalement sorti ne peut blâmer ce jeune homme avide de savoir dans sa quête. Nous nous quittâmes donc en très bons termes, et il se dirigea vers sa chambre d’étudiant tandis que je rejoignais mon appartement.
« Nous nous revîmes un certain nombre de fois. Je lui transmis le message du professeur Newton, qui me faisait dire qu’il était très intéressé, mais qu’il ne pouvait pas actuellement aller étudier ce parchemin et ce tertre, car ses statuettes indonésiennes devaient être étudiées sans retard avec un comité d’experts renommés. Il nous faudrait donc attendre environ un mois avant de pouvoir faire l’étude complète ce curieux monument religieux ou funéraire, et en faire la correspondance avec l’Islande. Durant ce laps de temps, loin de nous reposer, nous étudiions de concert, chacun de notre côté, divers ouvrages sur les légendes amérindiennes de l’État du Massachusetts, plus ou moins connus ; ainsi que sur le folklore islandais au cours des premiers âges. Nous nous retrouvions régulièrement, tous les deux jours d’abords, puis nos réunions finirent par s’espacer. En début octobre — nous étions le six, à ce qu’il me semble —, je fus réquisitionné par le professeur Newton pour clôturer son rapport sur la collection de statuettes amérindiennes, et je dus décommander nos rendez-vous. Qu’importe, une fois de temps en temps, Halldórsson venait me voir à la fin du cours pour me montrer ses dossiers et me tenir au courant de ses recherches.
Je notais cependant que le comportement du jeune étudiant changeait sensiblement au fil des jours. Il semblait se désintéresser du cours, qu’il passait le nez enfoui dans de gros ouvrages poussiéreux, à prendre des notes fébriles. Il ne passa plus me voir à partir du treize octobre. Plus grave, il semblait dépérir, être soumis à la fièvre, et parfois à quelque chose qui semblait proche du délire. Son teint bronzé était devenu quasi-bistré, des cernes profonds marquaient son regard, et sa tenue n’était plus aussi nette qu’avant. Il devait ne pas dormir de la nuit. Quels secrets avait-il donc découvert, pour ne plus trouver ainsi le sommeil ? Quelles légendes obscures, quels mythes affreux et délétères avait-il ramenés à la surface pour se trouver à ce point nerveux et, je peux le dire, traqué ? Car oui, ce pauvre étudiant inspectait constamment autour de lui, apeuré, comme si des prêtres maudits et vampiriques attendaient le moindre moment d’inattention pour l’agresser et l’emporter dans les ténèbres infernales. Et c’est ainsi qu’un jour, le vingt-quatre octobre, l’incident se déclencha.
Nous étions lors d’un cours avec une vaste bibliographie. Il s’avère que dans cette biographie, fut mentionné le terrible Necronomicon : je ne sais plus comment cela arriva, mais à ce qu’il me semble, l’un des élèves avait demandé s’il fallait emporter un certain livre aux examens terminaux. Ce livre était alors loin d’être une source d’informations fiables, et le professeur Newton se railla gentiment de son auteur, en le comparant par sa folie à Alhazred. C’était un reproche tout à fait innocent, je savais bien que ces deux messieurs se connaissant bien étaient tous deux férus d’occultisme, d’où sans doute la comparaison à l’arabe fou. Mais elle n’eut pas la réaction escomptée, car aussitôt le discret, le timide Halldórsson se dressa sur son céans, la tête entre les mains, et hurla d’une voix sauvage :
« Non ! Pas lui ! Pas l’Arabe délirant des mille soleils ! Iä ! Iä ! Cthulhu fhtagn ! Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn ! Iä Iä R’lyeh ! Ils ne m’auront jamais ! Jamais ! »
« Et, sous les regards stupéfaits et incrédules de toute la salle, il se leva et s’enfuit. Je crois qu’à cet instant-là, je n’avais jamais rien vu d’aussi surprenant, d’aussi étrange, et en même temps d’aussi malsain. Le professeur Newton, lui, avait pâli. Pendant quelques instants le silence fut total, puis, comme un moteur neuf démarre au quart de tour, l’ensemble des étudiants se mit à parler en même temps. Tout d’abord choqué, le professeur finit par se reprendre, et clama qu’il voulait le silence en frappant son bureau de sa règle de bois. Les étudiants se turent, et le cours reprit.
« Dès le cours achevé, le professeur et moi nous réunîmes dans son bureau. Le vieux scientifique me fit part de l’étendue de son inquiétude pour ce jeune Edward Halldórsson. Apparemment, cette quête de mythes noirs et antédiluviens l’avait mené à des extrémités telles que le pauvre étudiant en avait perdu la raison. Il fallait vite le retrouver, pour le rassurer, avant qu’il ne lui arrive un accident dramatique. Mais je voyais que la crainte de mon maître ne concernait pas que les accidents de la route ou les chutes malheureuses dans quelque abîme. Pour la première fois depuis que je le connaissais — et cette perspective me fit frissonner —, il semblait vraiment avoir peur. Peur de quoi ? Peur de qui ? Maudite soit notre curiosité humaine ! Sans elle, il ne me serait pas venu l’idée de lancer ces explorations ; et je serais, à l’heure actuelle, paisiblement dans mon lit, chez moi. C’est en raison de cette satanée curiosité que je le questionnai, mais il ne répondait pas, s’obstinait à me dire qu’il me raconterait peut-être cela un jour. Légèrement agacé, je lui dis que j’allais aller voir le lendemain au matin chez lui — j’avais facilement eu son adresse à l’administration — et que j’irai tenter de le raisonner et de le rassurer. Il acquiesça et nous nous quittâmes ainsi.