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Premier témoignage de Nathan Cosgrove
« On pourrait croire à la lecture de ce témoignage qu’il est tout à fait logique d’explication, tout à fait normal, qu’il caractérise juste les vues de quelque étudiant névrosé ou excentrique. Mais comme ceux qui le liront sont des amateurs éclairés, qui savent à quoi ils s’avancent quand ils parlent de puissances mauvaises et antédiluviennes, ils comprendront ou du moins devineront les conséquences dramatiques des explorations sur ce terrain glissant et fangeux que sont les mythes anciens et pré-civilisationnels. Vous qui lirez ce témoignage avez longtemps travaillé ou/et fait vos études à l’université Miskatonic d’Arkham, dont la bibliothèque recèle de noirs et antiques volumes de cultes hideux et oubliés. Je fais référence, vous l’aurez naturellement compris, aux ouvrages suivants : l’Unaussprechtlichen Kulten de Friedrich Von Junzt, au Liber Ivonis ou à l’édition latine du répugnant et abhorré Necronomicon de l’arabe fou Abdul Alhazred, entre autres. Une fois ces ouvrages connus du lecteur — et je suis persuadé qu’ils le sont, sinon ce témoignage n’aurait aucun intérêt —, l’histoire que je vais vous narrer prend une toute autre dimension. Mais plutôt que de tirer dès à présent des conjectures, commençons notre histoire par le début.
« Mon nom est Nathan Harold Cosgrove. Je suis né le 4 Août 1901 à Arkham, où j’ai passé toute mon enfance et où j’ai fait mes études, à la prestigieuse université Miskatonic. Après avoir passé mon diplôme avec succès en Histoire de l’Art – Archéologie, je fus embauché en février 1925 par l’éminent scientifique et Docteur ès Archéologie et Sciences de l’Art, le professeur John Angus Newton. Je travaillais donc à ses côtés, la plupart du temps sur les faibles témoignages d’époques très reculées, tels que statuettes, tablettes, fragments de manuscrits ou de pierres monolithiques ; parfois en nous laissant deviner des cultes impies et des croyances chthoniennes, mais toujours soigneusement dissimulées par le voile protecteur de l’incertitude et du doute. Je savais que le grand savant que j’assistais en connaissait beaucoup plus qu’il ne me le disait sur ces mythes oubliés depuis bien des éons, mais il n’était guère bavard, et il fallut un élément déclencheur pour qu’il en vint enfin à m’en parler ouvertement. Pendant environ six mois, cet élément déclencheur ne montra pas le bout de son nez, et je pris donc mon mal en patience, consultant de temps à autres les manuscrits maudits aux savoirs obscurs de la vaste bibliothèque de l’université. J’ai feuilleté bien des livres, entrouvert bien des couvertures antiques et moisies, et fait craquer bien des parchemins entre mes doigts. Ces volumes anciens m’apparaissaient alors bien hermétiques, et ils paraissaient libérer une sorte d’aura maline, pleine d’une malice vicieuse ; cependant, avec mon jeune âge et mon inexpérience, j’avoue que je n’y comprenais pas grand-chose. Mais je n’aurais jamais avoué que je restais devant ces livres comme devant une muraille infranchissable, et je cherchais des ouvrages de gens capables, si je peux m’exprimer ainsi, de “faire la passerelle” entre moi et ces savoirs antédiluviens. J’avançais avec beaucoup de peine, même en passant tout mon temps libre dans les ouvrages poussiéreux de la bibliothèque ; quand soudain, un jour de septembre, je fis une rencontre qui allait tout précipiter.
« Ce jeune homme, un étudiant comme un autre du cours d’archéologie assuré par le professeur Newton, se nommait Edward Jacob Halldorsson (ou plutôt Halldórsson, si l’on respecte la bonne orthographe). Ce nom scandinave lui venait de son père, qui était fils d’un immigré islandais. Étudiant consciencieux, il travaillait bien et était appliqué, du moins dans les cours d’Archéologie où j’avais l’occasion de le voir — car, en tant qu’assistant du professeur, j’étais chargé d’apporter sur place les pièces historiques qui servaient au cours. Les cours débutèrent sur les mythes et les légendes indiennes en vigueur dans le Massachusetts il y a fort longtemps, bien avant les arrivées des colons anglais. Il se montrait tout bonnement fasciné par les dires du professeur Newton, buvant littéralement ses paroles en le regardant comme s’il était un messie, prenant fébrilement des notes, levant régulièrement la main pour poser de pertinentes questions auxquelles le professeur avait plaisir à répondre, devant l’intérêt que suscitait son cours.
« Un jour, il arriva juste après le cours vers la chaire du professeur, qui faisait face à l’hémicycle. Le professeur avait déjà regagné son bureau pour étudier une statuette qui lui avait été envoyée d’Indonésie, quant à moi, je rangeais soigneusement dans leurs cagettes emplies de copeaux de précieux tessons illustrés de peintures amérindiennes. Alors que tous les autres étudiants étaient partis — c’était la fin de la journée —, je le vis du coin de l’œil s’approcher de moi. Il sembla faire trois pas, puis s’arrêter, comme s’il n’était pas très sûr de lui ; puis il avança à nouveau de trois pas, et parut cette fois tourner les talons. Mais j’avais remarqué son manège, et, avant qu’il ait accompli sa manœuvre, je lui demandais s’il avait besoin de quelque chose. Paraissant à la fois soulagé qu’on l’ait remarqué et légèrement inquiet — il était sans doute timide, me suis-je dit à cet instant —, il s’approcha à pas menus, tenant sa serviette de cuir marron à la main.
« Bonjour, vous êtes Nathan Cosgrove, l’assistant du professeur Newton, c’est bien cela ?
— En effet ! Que puis-je faire pour vous ?
— Mon nom est Edward Halldórsson. Je suis un grand admirateur du professeur, et j’aimerais lui témoigner toute mon admiration.
— Je lui dirai, lui répondis-je avec un sourire, espérant l’apprivoiser.
Mais manifestement, ce n’est pas ce qu’il souhaitait entendre, car son visage prit une expression un peu déçue. J’en profitai pour le détailler un peu du regard, car c’était la première fois qu’il s’approchait ainsi de l’avant de la salle. De petite taille, mince, il semblait d’un tempérament nerveux. Ses cheveux bruns très sombres, gominés, et son teint hâlé tranchaient avec son nom scandinave. Il avait des mains longues et fines, presque squelettiques, et légèrement poilues sur le dessus. En fait, son visage maigre lui donnait plus une physionomie de type hispanique, si ce n’étaient ces extraordinaires yeux bleu ciel, grands et presqu’hallucinés. Il portait un costume assez banal, un complet-veston brun avec gilet assorti et une cravate grise. Il n’avait pas l’air spécialement neuf ni usé, et rentrait dans les moyens de la plupart des étudiants. Ses chaussures étaient soigneusement cirées, et on pouvait voir une chaîne de montre dorée qui pendait de son gilet. Je restais quelques secondes immobile, à contempler ces yeux craintifs et clairs, essayant de décrypter la raison de cette apparente crainte, mais il dut s’apercevoir de mon regard insistant car il baissa la tête et rougit un peu.
— Quelque chose vous tracasse, Edward ? Si je peux vous appeler Edward…
— Oui, bien sûr, répondit-il, apparemment honteux de son trouble.
— Moi, c’est Nathan.
Je lui tendis la main, il la regarda une seconde puis la serra avec un sourire. Apparemment, j’avais réussi à le mettre en confiance. Il faut dire que l’âge devait y jouer, j’avais vingt-quatre ans et lui sans doute dix-neuf ou vingt, d’après son niveau d’études et son apparence. Il devait plus me considérer comme un camarade que le professeur Newton, qui avait soixante-seize ans et qui était tout de même assez imposant, avec son charisme naturel et sa silhouette voûtée.
— Je sens que vous avez un problème, Edward… si quelque chose vous tracasse au sujet de votre cours, je peux vous aider.
— C’est très gentil à vous, je n’en espérais pas tant, m’avoua-t-il d’un ton soulagé. Mais en fait, j’aimerais parler en tête-à-tête avec le professeur Newton. Au sujet de… enfin, d’un certain objet. Vous savez, c’est un objet qui est très, très rare, et le professeur étant spécialiste des légendes de la région, j’avais pensé qu’il pourrait m’aider.
— Ne pourriez-vous pas m’expliquer cela ? répondis-je en ôtant ma blouse blanche pour enfiler ma veste de tweed. Je suis curieux de savoir de quoi il s’agit…
— Oh, enfin ne le prenez pas mal ! J’ai peur que… enfin, le professeur a énormément d’expérience…
Il paraissait soudain craintif à nouveau, peut-être parce qu’il ne voulait pas froisser un éventuel nouvel ami. Je ne l’avais guère vu avec d’autres étudiants, sauf en de rares occasions ; et, lui trouvant une ressemblance avec un faon assez timoré, je supposai qu’il devait être assez solitaire. Je souris pour lui montrer que je n’étais pas vexé.
— Ne vous en faites pas. Je comprends parfaitement. Je parlerai de vous au professeur Newton, et lui présenterai votre requête. Vous savez, il faudra sûrement attendre un peu, étant donné son statut, c’est quelqu’un qui évite de perdre son temps.
— Oh, je vous assure que ça en vaut la peine ! me dit-il précipitamment.
Je penchai la tête sur le côté, réfléchissant un instant.
— Hum… et si vous me racontiez ce qu’il en est — les grandes lignes, bien entendu — autour d’un verre ? Qu’en pensez-vous ?
Je fus à la fois heureux et légèrement attristé de voir qu’il me décocha un grand sourire, comme s’il n’avait jamais eu ce genre d’invitation de toute son existence. Son visage s’était littéralement éclairé. Je constatai qu’il était vraiment beau garçon, avec un tel sourire.
— Cela me convient parfaitement ! J’en serais très heureux !
— Très bien. Je passe chercher ma serviette dans mon bureau, et je vous retrouve à la sortie de l’amphithéâtre. Nous irons à la Black Dog’s Inn, si vous le voulez bien, c’est un peu plus bas le long de la Miskatonic…
— Je vous attends, monsieur… Nathan ! »
Et sur ce, il se retourna et partit d’une marche souple et légère vers la sortie. J’eus un sourire indulgent et pris les cagettes et ma blouse. En rentrant dans mon bureau, je réfléchissais. Ce jeune homme avait l’air véritablement soulagé quand je lui avais dit que j’irais parler de lui au professeur Newton. Heureux, sans doute de s’être fait un nouvel ami, de surcroît connaisseur dans sa matière favorite ; mais aussi soulagé. Pourquoi ? Je comptais bien le découvrir.