1 - L'île engloutie

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L’île engloutie

 

 

On était le vingt-six novembre 1926 quand Willard Kurtzman, nouvel assistant du professeur en Archéologie John A. Newton (Université Miskatonic, Arkham, Massachusetts), retrouva la trace de Nathan H. Cosgrove, qui l’avait précédé dans ce poste jusqu’à environ six mois auparavant. En effet, au cours du mois de mars de la même année, Cosgrove avait quitté les bibliothèques surannées et les laboratoires feutrés de l’université Miskatonic pour effectuer un grand voyage de l’autre côté du monde, afin de passer prendre des sculptures et des fragments de plaquettes qui avaient été retrouvées en Nouvelle-Zélande. Il était donc parti le quinze mars, muni des chaudes recommandations de Newton, qui lui-même ne pouvant pas l’accompagner, étant un septuagénaire souffrant d’arthrose et de rhumatismes. Quelques semaines plus tard il était en Nouvelle-Zélande, et put vérifier l’authenticité des fragments qui avaient été retrouvés et en faire une étude préliminaire. Passé cela, il envoya le tout à Arkham.

Pendant deux semaines, on fut sans nouvelles de lui ; et la découverte d’un raz-de-marée qui avait déferlé sur les côtes de Nouvelle-Zélande avait laissé craindre à Newton que son assistant avait été emporté. Il s’engagea un nouvel assistant, au moins pour une période temporaire, car il ne pouvait travailler seul, étant âgé et diminué. Juste après (c’était en début juin), il reçut une nouvelle lettre assez précipitée de Cosgrove : celui-ci lui narrait le raz-de-marée — qui apparemment  n’avait pas été si violent que le vieux savant l’avait lu, fort heureusement — et lui disait qu’il allait participer à une expédition jusqu’à l’épicentre de ce tsunami, car il semblait qu’une île, ou du moins un îlot, avait émergé des suites du tremblement de terre à l’origine de ce cataclysme marin. La lettre était datée du douze mai.

Naturellement, Newton s’inquiéta. Jusqu’où son intrépide assistant — car c’était un jeune homme plein d’énergie — avait-il pu aller ? Il savait que du haut de ses vingt-cinq ans, ce brun nerveux avait toujours rêvé d’aventures et de voyages lointains, sans cependant jamais pouvoir quitter Arkham. De là à s’imaginer qu’il avait disparu dans une réplique de ce curieux séisme, il n’y avait qu’un pas à faire. Mais son assistant remplaçant le tranquillisa : en effet, Kurtzman connaissait Cosgrove, il savait qu’il était courageux, voire téméraire, mais ce n’était pas un idiot. Il avait des connaissances en géologie. Il devait avoir calculé que le raz-de-marée n’aurait pas de suite. Mais il devinait bien que le vieux scientifique avait des craintes, et il n’aurait su dire pourquoi.

Ils attendirent donc, et comme Cosgrove ne donnait plus signe de vie malgré les lettres et les télégrammes en express, en mi-septembre, Kurtzman se mit en route pour la Nouvelle-Zélande afin de le retrouver. Après un voyage sans encombres il se rendit en toute hâte au commissariat du petit port de pêche d’où Cosgrove avait envoyé sa dernière lettre, et d’où les tablettes mystérieuses avaient été envoyées. Quand on lui parla du tsunami et de l’expédition qui avait suivi, le gendarme parut se souvenir de manière assez précise. En effet, le jeune homme décrit était bien parti, et il était revenu trois semaines plus tard avec l’équipage. Ils étaient allés jusqu’à l’îlot qui avait émergé suite au tremblement de terre sous-marin. Là, lui et une partie de l’équipage avaient débarqué ; mais ils n’avaient rien trouvé de spécial. Quelques heures à peine après le débarquement, la terre avait commencé à trembler. Ils avaient donc quitté précipitamment ce bout de rocher et étaient retournés sur le navire, direction la côte lointaine de Nouvelle-Zélande, d’où ils étaient partis. D’après le témoignage des marins, une fois le crépuscule arrivé, l’îlot s’enfonça dans les profondeurs de la mer ; cela juste au moment où les étoiles s’allumaient dans le ciel. C’est là que s’était passé l’évènement : Cosgrove avait regardé la voûte céleste d’un air stupéfait pendant quelques instants, puis, inexplicablement, était tombé dans une crise de nerfs et de convulsions hystériques. Il avait fallu quatre hommes pour le calmer et le ramener sur sa couchette, dans sa cabine. Là, il passa tout le reste du voyage alité et délirant, jetant des inepties blasphématoires et en proie à une forte fièvre. Une fois le bateau arrivé à bon port, il s’était légèrement rétabli, même s’il restait faible. Il était alors parti sans laisser d’adresse, prenant apparemment un bus qui se dirigeait vers le grand port voisin.

Sur cet étrange témoignage, Kurtzman se dirigea vers le port, muni du signalement de Cosgrove et de son identité. Il ne tarda pas à retrouver sa trace dans une agence de voyage, où il apprit qu’il avait pris un bateau pour l’Inde, en passant par l’Australie.

Après maintes péripéties dont le récit serait ici fastidieux, Kurtzman réussit enfin à retrouver son prédécesseur, au nord de l’Inde, dans un monastère bouddhiste caché dans les montagnes. Le jeune assistant avait craint le pire, que son ancien camarade de classe se soit transformé en moine illuminé, mais non. Il le trouva dans son état normal, quoique amaigri, un peu pâle et plus nerveux. Il le reçut dans sa cellule dans un bon costume américain, rasé de frais, propre et bien arrangé. Après une longue discussion, Cosgrove lui remit une enveloppe de papier kraft soigneusement scellée, lui recommandant de ne la donner qu’au professeur Newton et à personne d’autre, et de ne la lire sous aucun prétexte. De son aventure en mer, il ne dit rien. Il rassura son collègue, lui disant qu’il allait bien, juste qu’il devait se reposer nerveusement dans la paix de ce monastère indien encore quelques mois. Il ne doutait absolument pas que durant cette période, Kurtzman s’avèrerait être un très bon remplaçant, et s’offrait même d’écrire une lettre de recommandation à son sujet pour l’administration de l’université Miskatonic afin qu’il y soit engagé de façon permanente ; en plus de celle qu’il devait remettre respectivement aux parents Cosgrove et à Newton. Kurtzman accepta avec plaisir, et ils partagèrent un bon cognac qu’il avait dans son sac ; puis il fit ses adieux à son ami et quitta le monastère pour revenir dans son Amérique natale.

 

Le professeur Newton fut tout heureux de voir revenir son assistant temporaire avec ces bonnes nouvelles. Pendant le compte-rendu que lui fit Kurtzman, il parut un instant inquiet quand il lui révéla que Cosgrove, sous le coup de la fatigue nerveuse, s’était réfugié dans la tranquillité d’une vieille abbaye montagneuse, mais cette impression ne dura qu’une seconde. Il prit la lettre et la grosse enveloppe qui lui était destinée, et s’enferma dans son bureau.

Ayant la fin de la journée pour lui, Kurtzman entreprit de déposer sa lettre de recommandation à l’administration puis de passer chez les parents Cosgrove. Enfin, il se rendit chez lui et se reposa.

 

Le lendemain, il reçut une lettre. Cette lettre venait d’Inde, apparemment, elle avait été envoyée du monastère une ou deux semaines seulement après qu’il ait quitté son ami. L’enveloppe, comme celle qu’il avait transmise à Newton, était grosse, large et en papier kraft. Il l’ouvrit, et il en tomba une lettre et un dossier assez volumineux. La lettre disait :

 

 

« Cher Willard,

 

« Je pense qu’en tant que grand ami, confident, et bien sûr homme de valeur puisque vous partagez mon poste et que vous avez assumé mes tâches en mon absence, vous méritez de connaître le fin mot de l’histoire. Je ne sais pas si vous croirez un mot de ce que je vais vous dire, mais pourtant les preuves sont là, dans le dossier joint. Vous avez un œil extérieur et critique, vous ne vous rendrez pas compte de ce que j’ai vu et perçu, et même compris, durant ces derniers temps. Croyez-moi, cela vaut mieux. Mais c’est un secret lourd à porter, et, même si je tiens à le garder non révélé, j’ai envie de le hurler à la face du monde, au risque de passer pour un dément. C’est un peu pour cela que je vous fais entrer dans mes confidences. Vous en parlerez au professeur Newton, et vous lui montrerez ma lettre ; il comprendra bien, et il sait que vous n’êtes pas un imbécile, et que vous ne parlerez pas. Il vous laissera lire le contenu du compte-rendu maudit que j’ai écrit, ici, dans ce monastère où j’arrive à retrouver la paix et le silence, où je n’entends plus le bruit obsédant du ressac. Mais pour que vous puissiez le comprendre entièrement, il vous faudra avant lire les fiches et le texte que j’ai écrit à votre adresse, et qui retracent un certain nombre de faits qui se sont déroulés avant votre arrivée, il y a de cela plus d’un an, en octobre 1925.

« Ces faits sont certes étranges, mais bon, vous connaissez Arkham. Les choses curieuses y font partie du décor. Il y a en outre dans ce dossier un ensemble de photographies montrant les pièces à conviction, si j’ose dire. Rien de très palpitant à cela ! Néanmoins, quand vous aurez ceci en tête et que vous lirez la seconde partie de mon compte-rendu, celle que je vous ai fait transmettre à Newton, vous comprendrez… et croyez-moi, cette découverte est tout à fait épouvantable. Je me demande encore comment j’ai pu conserver toute ma raison quand j’ai pris conscience des conséquences de cette découverte. Enfin j’ose espérer que je ne vous ai pas rendu trop mal à l’aise, et je vous prie de bien vouloir ouvrir le dossier ci-joint. Il contient :

-          Le compte-rendu des faits d’octobre 1925.

-          Un ensemble de sept photographies.

-          Sept fiches, comptant chacune diverses remarques sur chacune des photographies.

-          Une lettre, que j’espère vous me renverrez immédiatement après que vous aurez pris connaissance de l’intégralité de mon témoignage.

« Cette lettre est une sorte de contrat : vous devrez la dater et la signer, et me la renvoyer. C’est simplement un papier expliquant que vous ne devrez jamais révéler quelque information que ce soit tirée de ces dossiers ; une sorte de promesse solennelle, en quelque sorte.

                « J’insiste pour que vous signiez cette lettre et me la renvoyiez dans les plus brefs délais. C’est pour moi — et pour mon rétablissement — une chose importante.

                « Sur ce je vais vous laisser à votre lecture, et espère très bientôt avoir de vos nouvelles.

 

                « Bien cordialement, et toujours vôtre,

 

Votre ami Nathan. »

 

 

Il suivait sa signature. Kurtzman avait été fort intrigué au vu de cette lettre, même si le fait de voir l’écriture serrée et arrondie de son vieil ami l’avait rassuré. Ce n’était pas l’écriture d’un dément ou d’un fou. Il passa quelques instants à réfléchir, les yeux perdus dans le vague, grattant son menton. Puis il s’empara du dossier et l’ouvrit. Comme spécifié, il contenait un paquet de photographies, chacune d’entre elles reliée à sa fiche par un trombone. Au-dessous, un vaste paquet de feuilles manuscrites constituait sans aucun doute le compte-rendu. Il le prit donc, s’installa confortablement dans son fauteuil et commença sa lecture.

 


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