
« N’est pas mort pour toujours qui dort dans l’éternel,
« Mais d’étranges éons rendent la mort mortelle. »
Ces vers sinistres, qui doivent paraître fort hermétiques au profane, prennent une signification effrayante pour celui qui sait lire entre les lignes ; quant à celui qui sera mis en présence d’un fait tangible et concret les démontrant, celui-là sera voué à la folie ; folie protectrice, certes, mais folie effrayante, riche de cruelles et ténébreuses paranoïas, gavée de tremblements fébriles et de sueurs froides. Ils sont le fruit de l’imagination d’Abdul Alhazred, l’arabe dément et rêveur qui a écrit le Necronomicon après ses exils à la cité sans nom et à Irem aux mille piliers ; et tout occultiste digne de ce nom connaît l’existence de cette étrange stance. Après le voyage et l’expédition que j’ai effectués, j’avoue pleinement et sans honte que je n’aurais jamais dû compulser cet ouvrage maudit ; car sans lui, et sans ces curieux bas-reliefs, dessins et statuettes, non seulement je n’aurais sûrement pas vu l’intérêt de partir au loin sur les océans, mais si j’y étais seulement allé, je serais resté plongé dans mon ignorance sage et rassurante. Mais ce qui est fait est fait, et j’ai mené cette expédition. Je dois assumer mes actes jusqu’au bout, dussent-ils être cause de dégradation de mon état mental. Car tout ceci, mon exil dans ce monastère indien perdu dans les montagnes, et mon refus de revenir avant quelques mois, est ma faute ; non pas que je sois la cause de ces évènements incroyables et terribles, mais je suis entièrement responsable de mes connaissances et de mon goût inconsidéré pour l’occultisme et les sagesses occultes et plurimillénaires.
Vous savez qu’il arriva un raz-de-marée sur les côtes de Nouvelle-Zélande en ce jour du cinq mai 1926. Contrairement à ce que j’ai cru en entendre dire, il ne fut pas si terrible ni destructeur que cela ; car l’épicentre du séisme sous-marin ayant causé ce cataclysme était situé loin, très loin des îles, en pleine mer, à l’écart de toute civilisation et de toute terre. Le dix mai, arriva au port un navire de pêche. Il était allé ramasser ses filets à mi-chemin de l’endroit où avait eu lieu ce tremblement de terre subaquatique ; et en tant que curieux, et homme ayant la puce à l’oreille grâce à ses lectures et à ses découvertes récentes, j’allai sur les quais pour demander aux marins ce qu’ils pensaient de cet évènement. Ils me racontèrent rapidement — car je leur dis que j’étais un scientifique d’une université des États-Unis — qu’ils avaient reçu un message de détresse d’un chalutier qui était encore plus loin en mer, et qu’eux étaient apparemment très proches de l’épicentre de ce phénomène. Je connaissais un peu les théories d’Alfred Wagener sur la dérive des continents, et il était probable que le choc de deux plaques soit à l’origine de ce séisme, mais je n’avais jamais entendu parler d’un tel phénomène : en effet, ils me racontèrent que les marins en détresse avaient vu sortir une île, ou tout du moins un îlot, des profondeurs de l’océan. Il était coiffé d’une sorte de montagne très aigüe, comme un pic, et que le jaillissement soudain de cette terre avait provoqué une vague d’une taille colossale. Heureusement, malgré le fait que le chalutier avait ainsi été porté sur plusieurs kilomètres en direction des côtes, il n’avait pas chaviré, et tout le monde s’en était sorti indemne ; d’ailleurs, il devrait sans doute arriver au port d’ici quelques jours, car son filet étant endommagé, il devait rentrer au port pour faire réparer ces avaries.
J’avais terminé mes études sur les objets présentant l’intérêt de ma visite en Nouvelle-Zélande, et les objets avaient été envoyés. Je pris donc le parti d’étudier quel pouvait être ce curieux phénomène, et en bref de partir en mer étudier ce curieux îlot jailli des eaux. Je proposai donc au capitaine de ce navire de lui donner une certaine somme pour s’acquitter de ce voyage, et il accepta, car sa zone de pêche avait justement ses limites à quelques milles marins de l’endroit où la mystérieuse terre avait émergé. J’envoyai donc rapidement une lettre au professeur John A. Newton pour qu’il ne s’inquiète pas de mon retard et l’assurer de ma bonne santé suite au raz-de-marée — nous étions alors le douze mai — ; tout en lui confiant que j’allais, sur mes économies bien entendu, aller faire une petite excursion en mer, afin d’explorer un îlot ; excursion d’un intérêt purement géologue. Le lendemain, le temps était beau et la mer calme, de bonnes prévisions nous étaient parvenues de la capitainerie, aussi nous levâmes l’ancre.
Je me sentais le roi du monde sur ce petit navire faisant route seul vers l’horizon vide, accompagné de rudes marins et d’un capitaine qui semblait tout droit sorti d’une gravure, avec sa grosse pipe de corail et sa casquette d’officier de marine. Plusieurs jours passèrent dans d’excellentes conditions de navigation, le capitaine lui-même était d’excellente humeur. Selon ses termes, un tel temps permettrait à la fois un gain de temps considérable et une pêche qui serait très bonne, sinon excellente. Au bout d’une dizaine de jours, nous parvînmes donc presque au but. Enfin, un soir je me couchai, et le lendemain matin, assez tôt, un peu avant six heures, un matelot frappa à la porte de ma cabine, me priant de monter sur le pont. Impatient, je m’habillai très rapidement, et après une toilette plus que sommaire, je gravis les degrés de l’échelle et passai par l’écoutille qui menait sur la passerelle.
Le soleil ne s’était pas encore levé, mais il n’allait pas tarder à apparaître derrière l’horizon, et le ciel encore sombre s’ornait d’un ruban jaune pâle au-dessus de la mer, très loin devant nous, à l’Est. Le capitaine et le marin étaient tout à l’avant du navire, en train de discuter. J’arrivai vers eux, et l’officier se tourna vers moi :
« Ah, vous voilà, monsieur Cosgrove. Je crois que nous arrivons au but de notre voyage. Prenez les jumelles et regardez dans cette direction.
Il me désigna un point de l’horizon en me tendant les jumelles, et je le regardai aussitôt. En effet, quelque chose commençait à apparaître derrière la ligne d’horizon. Il s’agissait d’une pointe, oui, une pointe : je n’avais jamais vu auparavant une montagne aussi fine et aussi aigüe.
— En effet, dis-je, excité par la vue de cette hauteur. Il s’agit bien de l’îlot, cela correspond tout à fait au signalement donné par les marins de l’autre navire.
— Et aux mêmes coordonnées. Le capitaine a réussi à garder son sang-froid et a relevé la position approximative de ce rocher. C’était un bel exploit au milieu du raz-de-marée.
— Quand pensez-vous que nous pourrons y arriver ?
— Oh, dans quelques heures. Entre dix heures et midi, je pense. »
Sur ce je lui rendis ses jumelles, et il donna un ou deux ordres.
Au fur et à mesure que le bâtiment se rapprochait de cet écueil, j’eus l’occasion de l’observer plus à loisir. Le premier élément qui frappait, c’était sa forme absolument singulière. Il s’agissait d’une sorte de bulbe, comme si une colline immergée ne laissait voir que son sommet émergé, de forme gibbeuse. Cependant, l’élément extraordinaire était l’espèce de montagne qui la recouvrait : de section elliptique à ce que je pouvais en juger, elle pointait vers le ciel, et était légèrement recourbée à son sommet. Sa hauteur, par rapport à sa section, était tout simplement prodigieuse ; pour vous donner une idée, prenez une mine de crayon à papier très bien taillée et vous obtiendrez une image de ce rapport. Les parois étaient par conséquent extrêmement pentues. La couleur de ce rocher était d’un vert glauque et putride ; il devait être recouvert d’une sorte de masse de boues et d’algues gélatineuses et méphitiques ; d’ailleurs, on pouvait voir, vision hallucinante et grotesque s’il en fut, les miasmes fétides s’échapper du sol et monter dans l’air, le troublant comme la chaleur semble faire onduler l’air au-dessus d’un feu. Ces remugles iridescents passaient devant le soleil, semblant presque le faire bouillonner et changer de forme. J’eus peur un instant que ces émissions ne fussent léthifères, ne voyant aucune trace de vie — oiseaux de mer, phoques ou otaries… —, mais je me rassurai presque aussitôt en me disant que ce qui vient des océans n’est pas toxique.
Nous stoppâmes aux abords de cette terre aux environs de onze heures et demie. L’odeur étrange et malsaine de l’îlot nous parvenait, à tel point que le capitaine me demanda si je voulais vraiment débarquer sur cet endroit qui ne lui avait pas l’air des plus sains. Mais je l’assurai de ma décision, et nous prîmes donc un frugal repas de midi, avant de partir explorer ce bout de caillou.
Une fois le canot descendu, je montai à bord avec trois marins ; et nous ramâmes résolument à l’île. L’odeur, désagréable à bord du navire, apparut véritablement délétère à proximité de la terre. Nous accostâmes, et deux marins durent s’accrocher un foulard autour du nez pour étouffer un peu cette odeur putride. L’îlot était bien, comme je l’avais supposé, recouvert de boues verdâtres. À peu près circulaire, il faisait un diamètre d’approximativement trente mètres ; l’espèce de pic central faisait lui environ vingt mètres dans son plus grand diamètre. D’une hauteur fabuleuse — proche des cinquante mètres, à ce que je pus en juger — sa paroi était lisse ; je soupçonnais d’ailleurs ce pic d’être issu d’une certaine activité volcanique sous-marine, ce qui pourrait expliquer naturellement sa finesse et ses parois lisses, qui étaient sans doute dues au refroidissement précipité du magma terrestre au contact de l’eau glaciale des fonds marins. Le sol, lui, était plutôt glutineux, l’épaisseur de cette couche de surface limoneuse et quasi-gélatineuse semblait beaucoup plus importante que je ne l’avais tout d’abord cru. L’eau de mer, verdâtre, huileuse et spumescente, semblait essayer de nettoyer sans succès cette boue étrange. Je fis rapidement le tour de l’îlot, sans rien trouver d’intéressant ; ni pierres, ni coquillages, ni coraux, ni traces d’activité volcanique. Les marins, nerveux, commençaient à s’impatienter, aussi nous nous dirigeâmes vers le canot et le remîmes à flots.
Je notai qu’une curieuse et soudaine céphalée me vrilla tout-à-coup la boîte crânienne, et, de peur de m’être fait “contaminer” par les miasmes douceâtres et organiques de l’îlot au pic cyclopéen, je m’enquis de savoir si les autres marins ressentaient la même chose. Ils acquiescèrent d’un air inquiet, y compris les deux qui portaient les foulards, preuve que ceux-ci ne servaient à rien, où que les odeurs maudites n’étaient pas en cause. Nous revînmes rapidement au navire, et levâmes l’ancre peu de temps après. Les marins, apeurés par cet endroit étrange et vaseux, tenaient absolument à regagner la zone de pêche le plus rapidement possible. Nous repartîmes donc en direction du port.
Le bateau s’éloignait doucement sur la mer calme et le ciel vide, et, accoudé à la balustrade de la poupe du bâtiment, je regardais sans le voir cet écueil surgi des tréfonds de l’océan. Deux heures et demie après le début du retour, un tremblement soudain émit une vague qui fit tanguer le bateau. Je m’accrochai à la rambarde, et vis le capitaine qui se dirigeait vers moi, stupéfait, le regard fixé sur le rocher pointu et légèrement courbé, pointé vers le ciel. Je suivis son regard, et observai un spectacle incroyable et fascinant.
Dans un fracas colossal, sur l’horizon qui s’enténébrait et s’illuminait progressivement d’étoiles — car le soir tombait très vite en ces régions éloignées —, l’îlot revenait à la mer. Nous le vîmes doucement s’enfoncer, presque péniblement, dans un véritable maelström d’écume bouillonnante ; et après une dizaine de minutes seulement, l’extrémité de la pointe du pic fut engloutie, créant un geyser d’eau spumescente. Le silence revint en quelques secondes, et la totalité de l’équipage resta pantelante et muette d’avoir assisté à ce spectacle absolument inouï. Puis, marqués, craintifs, ils retournèrent lentement à la manœuvre, et le voyage reprit son cours normal.
Je ne pouvais m’empêcher d’observer le point où, il y avait encore quelques heures, moi et ces quatre marins déambulions avec précaution sur une terre bourbeuse. Je me reprochai intérieurement de ne pas avoir pris d’échantillons de cette vase marécageuse, puis haussait les yeux vers la voûte céleste qui, à présent fortement assombrie, commençait à s’illuminer d’étoiles brillantes, à l’éclat non souillé par les lueurs parasites des constructions de l’homme. J’admirai la grande ourse et laissait baguenauder mon regard dans les constellations. Quand soudain, j’eus la terrible révélation qui me fit perdre provisoirement la raison.
Je me rappelai ce pic maudit, braqué vers le ciel de façon accusatrice, et je pris soudainement conscience que la direction pointée par ce rocher maléfique coïncidait avec la constellation d’Orion, et plus précisément vers l’étoile Bételgeuse.
Ce que j’avais vu, ce sur quoi j’étais monté, c’était l’extrémité de l’index de Cthulhu, qui désignait de sa griffe le système dont il avait été jadis banni, il y a des milliards d’années.