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Le doigt et l’étoile
Le lendemain au soir, en quittant son bureau, Kurtzmann vint voir le professeur Newton et lui annonça qu’il avait reçu la veille une longue lettre de son ami, et que celui-ci lui permettait de voir le long texte qu’il avait envoyé. Le professeur fronça tout d’abord les sourcils, puis quand il jeta un œil sur la lettre, il acquiesça.
« En effet, visiblement, il vous autorise à regarder ce témoignage. Vous avez la chance d’être un peu profane dans ce genre de choses, aussi je pense que vous ne comprendrez pas tout ce que peuvent entraîner de telles informations. Néanmoins, je compte aussi sur vous pour ne rien révéler de tout ceci. Vous avez un peu de temps devant vous ce soir ?
— Oui, je ne suis guère pressé. J’ai par ailleurs emmené le dossier complet de Cosgrove.
— Parfait. Nous allons passer chez moi, je vous donnerai les informations sur nos recherches au manoir d’Halldórsson ; puis je vous remettrai le dossier et vous pourrez le ramener chez vous.
Et sur ce, l’assistant raccompagna le vieux professeur à son appartement. Ils prirent l’ascenseur — le professeur avait un peu de mal à marcher — et arrivèrent rapidement dans le salon confortable aux fauteuils moelleux. Le professeur sortit deux verres de scotch pendant que l’assistant sortait l’enveloppe de sa serviette et déposait les photos, les fiches et le texte sur la table basse. Une fois une bonne flambée allumée dans la cheminée, ils s’installèrent dans les fauteuils et, après que le professeur eut jeté un regard sur le texte pour voir à quel point il s’achevait, il commença ses explications.
— Vous savez, d’après ce que j’ai vu de ce rapport, je ne pense pas avoir grand-chose à ajouter ; c’est un récit globalement complet de ce qui s’est passé, suffisamment concis pour que vous saisissiez les nuances de cette histoire. Je ne vais donc pas m’attarder sur ce qui s’est passé cet après-midi-là, et nous allons directement passer aux résultats des études menées au retour dans ce manoir. Vous avez regardé les photographies et les fiches ?
— Oui. On peut y voir la disposition de la cave, la “salle de culte”, quatre clichés du bas-relief ainsi qu’un du parchemin. Hélas l’image n’est guère grande, et on ne voit pas grand-chose.
— Je vais vous le montrer, il est sur mon bureau.
Le professeur s’éloigna un instant et revint avec la copie papier du manuscrit original.
— Voici la copie trouvée par Nathan Cosgrove dans le tiroir du bureau d’Halldórsson. Nous avons soigneusement recherché les affaires de celui-ci dans le manoir, mais nous n’avons rien trouvé ; il semblait n’être jamais venu. Un peu comme si il avait inventé cette histoire de parchemin…
— Vous croyez qu’il aurait pu vous mentir à ce sujet ?
Le professeur secoua doucement la tête, fronçant légèrement ses sourcils broussailleux.
— Non, je ne pense pas. Il n’était vraiment pas du genre à raconter des histoires pour se rendre intéressant ; de plus, d’après ce que m’avait dit votre collègue, il avait vraiment l’air très excité par sa découverte.
Kurtzman regarda attentivement ce papier, le comparant avec la photographie montrant la gravure centrale du bas-relief.
— La ressemblance est vraiment troublante… même facture, même dessin, même angle, même posture… c’est assez ahurissant, pour deux œuvres ayant peut-être des centaines d’années et des milliers de kilomètres d’écart !
— Je ne vous le fais pas dire.
L’assistant reposa la feuille et le cliché sur la table.
— Vous êtes donc retournés dans ce lieu ?
— Oui, le week-end qui a suivi. Nous y sommes allés avec plus de matériel, nous avons pris des photographies et des mesures, placé un grand éclairage dans la pièce et étudié les gravures.
— Que disaient-elles ?
— Le texte en hiéroglyphes ne nous a rien appris, je pense pouvoir dire qu’ils sont inconnus de tous les linguistes contemporains. Je dis cela car ils sont de la même sorte, du même système alphabétique si vous préférez (bien que je n’aime pas vraiment ce terme), que ceux qui sont gravés sur le socle de la statuette que j’ai montré à votre ami. Je vais vous montrer.
Il sortit la sculpture et la donna à Kurtzman, qui la fit tourner entre ses mains.
— Ce sont bien des hiéroglyphes de même facture. Et vous dites qu’ils sont inconnus ?
— Oui. Contrairement à ce parchemin et ce bas-relief, cette statuette est passée entre les mains de beaucoup de monde. Personne ne connaissait ces curieux caractères.
— Et le texte en pictogrammes amérindiens ?
— Il ne dit pas grand-chose, juste que ce lieu est un temple sacré protégé par les regards des dieux et par les vents de Yig.
— Vous pensez que ce texte en hiéroglyphes peut signifier la même chose ?
— C’est peu probable. Ceux qui l’ont gravé ne savaient peut-être même pas ce qu’ils révélaient exactement. Si vous regardez attentivement et en commençant par cette face du piédestal de la statue, vous pourrez constater qu’il s’agit du même texte que sur le parchemin…
— Des incantations sacrificielles ?
— Je pense. Le texte du manuscrit, par contre, explique autre chose, vraisemblablement le mythe de la venue de Cthulhu — ou Kaþúlhut selon la transcription phonétique du pays — sur la Terre. Il aurait été banni, il y a des milliards d’années, du système Xoth, près de l’étoile Bételgeuse. C’est cette étoile qui est représentée sur le bas-relief et le dessin.
— En effet, c’est bien ce qu’indique Nathan dans son compte-rendu. Et que s’est-il passé ensuite ?
Le professeur se cala dans son fauteuil et prit un air lointain, comme s’il n’avait plus grand-chose à dire.
— Hélas, rien de bien spécial. Le temps a passé et nous n’avons plus eu aucune nouvelle d’Halldórsson. Il semble bien qu’il se soit complètement volatilisé. Après, en février de cette année, j’ai reçu une lettre de mon correspondant de Nouvelle-Zélande qui m’indiquait qu’il avait peut-être trouvé des éléments intéressants de civilisation pré-maorie ; et mon assistant a tenu absolument à partir. Je crains que, dès cet instant, il voulait aller se rendre compte par lui-même de l’emplacement supposé de R’lyeh, qui se trouve en plein pacifique, à la hauteur de la Nouvelle-Zélande. Mais je ne l’ai pas deviné et l’ai laissé partir.
— Mais R’lyeh n’est pas censée être une ville engloutie ?
— Si, mais allez savoir ce qui lui est passé par la tête !
Kurtzman réfléchit un instant.
— Bon, je crois que je n’ai plus qu’à me munir du compte-rendu qu’il vous a envoyé et à rentrer chez moi.
— D’accord, si vous voulez. Je vais vous le donner. »
Tous deux se levèrent et se dirigèrent vers le bureau où le vieux scientifique remit l’enveloppe de kraft à son assistant, qui la glissa dans sa serviette. Puis il le raccompagna à sa porte, ils se saluèrent, et le jeune homme partit vers les escaliers, quittant le bâtiment où étaient installés les professeurs et les chercheurs de Miskatonic.
Une fois rentré chez lui, comme la veille, Kurtzman s’installa tranquillement dans son fauteuil, après avoir ôté chapeau, écharpe, gants et manteau. Bien au chaud devant le poêle ronflant, il sortit l’enveloppe de sa sacoche, et en tira une liasse de feuillets manuscrits, écrits de la main preste et sévère de son ami. Les feuillets commençaient par une date, le treize mai ; cette date était celle du départ de l’expédition en mer de Nathan Cosgrove, qui tenait absolument à aller voir cet îlot qui avait émergé, très au large des côtes, provoquant ainsi ce petit raz-de-marée sur les rivages de Nouvelle-Zélande. Comme pour le témoignage précédent, le récit commençait par une brève introduction.