XIII - Autrement (Allongé) [13+]

AUTREMENT (Allongé) [13+]

 

 

 

Ah. Le lit. Doux espace douillet, nid de chaleur et de moelleux, siège du repos des braves. Éric se retourna, enfoui sous les couvertures, plié en chien de fusil, respirant l’odeur chaude et imprégnante qu’il avait laissé aux draps après une bonne nuit de sommeil. Qu’il faisait bon vivre pour de pareils moments… il voulait rester là, immobile, tout le reste de sa vie. Mais il fallait bien songer un peu au cours. Il grogna. Quelle vie.

 

Il leva lentement – très lentement – deux bras au-dessus de sa tête pour attraper la couverture et la tirer jusque sous son nez, sortant ainsi prudemment de son cocon. Là, il ouvrit les yeux, pour les refermer aussitôt. Un rai de lumière se faufilait entre le volet et le mur, lui agressant l’œil. Il soupira et réitéra sa tentative, plissant l’œil, cette fois-ci. Doucement, il s’extirpa de son entortillement de draps telle une chrysalide se métamorphosant en papillon, et marcha à quatre pattes un ou deux mètres, avant de se lever avec difficulté. Pfiou. Il n’était vraiment pas bon pour se lever, ce matin.

Il se dirigea vers le cabinet de toilette de sa chambre d’étudiant, et se blottit, genoux remontés sur la poitrine, le dos collé sur le radiateur froid, finissant sa nuit.

Une fois un peu requinqué, il se frotta les yeux, bâilla, s’étira longuement, puis se remit debout en se grattant la tignasse. Il se posa la question de savoir s’il était malade et s’il devait absolument aller en cours ce matin. Après tout, il était sérieux, ses profs ne lui en voudraient pas. Puis un geste effectué par un reflet inconnu lui fit tourner la tête vers le grand miroir, et là, il écarquilla les yeux, soudain complètement réveillé.

 

Son reflet… Où était son reflet ? Il ne comprenait pas. Son reflet avait purement et simplement disparu. Et, plus troublant encore, c’était le reflet de quelqu’un d’autre qui avait pris sa place.

Éric était un garçon tout ce qu’il y a de plus banal en apparence. Nanti d’un physique correct (bien qu’un peu ingrat sur certains points), âgé d’une petite vingtaine d’années, il avait une scolarité assez bonne, des amis qui l’appréciaient pour ce qu’il était. Il avait le droit de se vanter d’être honnête, mais il n’aimait pas le faire. Cheveux châtains courts, assez mince (bien qu’avec des poignées d’amour qu’il se plaignait d’avoir !), de taille moyenne. Rien de bien folichon, en somme. C’est-à-dire rien à voir avec ce qui se reflétait actuellement dans la glace.

Le garçon qui était en face de lui, arborant son pyjama et son air endormi, était tout sauf laid. Des traits remarquablement fins, une légère barbe de trois jours qui lui donnait un air tout-à-fait appétissant, un regard endormi qui lui donnait l’air d’un nounours en peluche, une tignasse en bataille mais sans cheveux gras ni pellicules… Éric souleva son maillot, et vit un ventre plat garni de belles tablettes juste comme il fallait, c’est-à-dire qui pouvaient se faire discrètes ; mais bien dessinées quand même. Puis il baissa le regard et regarda son ventre à lui.

Pas d’erreur, le reflet disait juste. C’était bien le sien. Toujours surpris, il ôta en quatrième vitesse T-shirt et caleçon, afin de se contempler plus à l’aise. Exit les poignées d’amour, exit les poils disgracieux, exit la couleur peu appétissante de l’épiderme ! Il tourna devant la glace, regardant attentivement chaque centimètre carré de son corps. Incroyable ! Fesses fermes et douces, ventre plat, jambes musclées, biceps correctement garnis et durs, peau douce et qui sentait bon, aucun bouton ou autre détail disgracieux : il avait vraiment, apparemment, le corps qu’il rêvait d’avoir. Pas dans l’excès – Éric était un garçon raisonnable ! – mais tout de même plus beau que la moyenne. Et soudain, il se retourna, voulant voir plus attentivement le détail qui tue. Baissant les yeux, il fit des dizaines de pronostics dans sa tête en une fraction de seconde, puis ses sourcils se haussèrent

 

Ah, ben non. Pas de grosse bite.

 

Tout était normal à ce niveau-là. Enfin, mieux proportionné que d’habitude, et joli – si on peut appliquer ce qualificatif à un sexe ! – à n’en pas douter sur ce corps, mais pas de dimensions remarquables. Éric se gratta la tempe avec un soupir soulagé et un sourire gêné. C’est sûr que se trimballer avec un appendice de trente centimètres aurait été gênant. Il gratta quand même la toison au-dessus, une belle touffe douce, et eut un sourire gaillard. Puis il s’intéressa à son visage.

Pas de doute, pour la première fois de sa vie, il se trouvait véritablement beau. Fasciné, la bouche entrouverte avec une expression de carpe, il passa les doigts en une caresse légère sur ses joues, son nez, sa bouche, puis descendit le cou, les pectoraux, les abdos. Puis soudain, il baissa les yeux, et recula vivement. Rouge et assez décontenancé, il se rendit compte que c’était son propre corps qui lui donnait la gaule comme ça.

 

*              *              *

 

Incroyable. Tout avait changé. Le conducteur de bus – Sam – qui avait l’habitude de le prendre au feu rouge s’il était en retard avait le physique et le charisme d’Harrison Ford dans les Indiana Jones. Un passager obèse habitué de la ligne avait soudainement le corps d’un éphèbe envoûtant et souriant. Pourtant, un professeur du lycée juste à côté de la fac d’Éric était lui moche à faire peur. Et ce n’était que pour les hommes ! Il se remplit l’œil en voyant des filles de sa fac passer sur le trottoir ; il les connaissait et savait qu’elles étaient d’une gentillesse à toute épreuve. Elles étaient soudainement d’une beauté enthousiaste et joyeuse.

                Quatre arrêts plus loin, monta un ami d’Éric, Thomas ; qui était sympa mais pouvait être à l’occasion particulièrement chiant – il l’avouait lui-même. Lui par contre, n’avait pas changé. Enfin, à bien y regarder, si : ses traits étaient plus fins, son regard plus charmeur, sa peau plus nette. Mais globalement, rien de très différent. Éric eut l’impression de commencer à comprendre.

 

Normalement, quand ils arriveraient ils devraient voir le groupe de Suzanne et Laurent, les commères dont sont habituellement pourvus tous les établissements scolaires et supérieurs, et dont on se passerait volontiers. Le genre à faire des coups dans le dos et à cracher du venin en permanence sur le dos des autres. Normalement, ils devraient tous être laids comme des poux.

 

                Bingo. Apparemment, dans cette nouvelle "dimension", l’apparence extérieure des gens dépendait de leurs qualités intérieures. Quand il vit ses collègues dans l’amphi, il se confirma lui-même cette hypothèse. Puis il revit son reflet dans le carreau de la fenêtre, et se contempla un instant. Eh ben merde. Il s’était jamais vraiment rendu compte… Il devait vraiment être bourré de qualités, pour avoir un physique comme ça. Cette pensée lui fit baisser la tête, et une grande gêne l’envahit aussitôt. Mais quand il se regarda de nouveau, il était tellement mignon, avec ses joues légèrement colorées et son air de chien battu, qu’il ne put s’empêcher de s’esclaffer.

 

*              *              *

 

Le soir, dans son lit, il se sentit empli d’une grande mélancolie, alors que le soleil de fin juin se couchait dans une lueur rougeâtre et sanguine. Si tout cela n’était qu’un rêve, alors demain matin, il allait retrouver son apparence habituelle, et terminée l’ivresse. Il sourit, les mains croisées derrière la tête. C’était quand même une belle journée. Il ne s’était jamais senti aussi bien dans sa peau, et il rayonnait. Il avait senti le regard des autres sur lui, pleins d’envie de son bien-être, séduits, attirés. Il fallait qu’il garde en mémoire cette journée – ou ce rêve ! – pour toujours. Il ferma les yeux et s’endormit peu après.

 

*              *              *

 

Le lendemain, assis en tailleurs, nu devant son miroir, Éric souriait. Il regarda avec une sorte de complicité son reflet, ses pectoraux, ses abdominaux, ses bras, son visage agréable.

Apparemment, ce n’était que la première partie de sa vie qui n’avait été qu’un rêve. Il leva les bras vers le plafond, remerciant silencieusement son lit.


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