
LOÞAR (Loup) [G]
La nuit était tombée. Depuis plusieurs heures déjà, le seul cri des oiseaux de nuit résonnait dans le silence vaporeux, qui vous entourait comme un rideau de fumée, et se déchirait en lambeaux fuyants au moindre son. D’ailleurs, Loþar entendait bien le son de la neige gelée crisser sous ses pas. Il marchait depuis quelques temps déjà. Il faisait froid, mais lui ne ressentait pas le vent piquer sa peau… bien protégé sous son épais manteau de fourrure, yeux dans le lointain, oreilles aux aguets, il se contentait d’avancer, sans réfléchir. De temps en temps, il s’arrêtait, reprenant son souffle. Vingt-cinq centimètres de neige, ça commence à faire beaucoup… c’est pénible pour marcher. Mais il ne fallait pas s’arrêter longtemps. Même si la taïga, avec tous ses arbres, protège efficacement du vent, elle n’isole pas du froid.
Il était au détour d’un petit sentier quand une voix l’arrêta.
- Hé, vieux loup !
Loþar leva le nez, et aperçut un gros hibou perché sur une branche, qui le regardait fixement.
- Æmnius ! J’aurais dû me douter que c’était toi, vieux hibou.
- Comment vas-tu, vieux loup ? Pas trop froid ?
- J’ai un bon pelage, il me protège bien.
- Pour sûr… Comme moi mes belles plumes. Les humains nous envient ! Eux ils doivent tuer pour se réchauffer.
Il fit une pause.
- Que fais-tu donc à cette heure si tardive, vieux loup ?
Loþar s’assit sur son derrière pour discuter plus à l’aise, et se lécha les babines et la truffe.
- Je ne sais pas. Je n’avais pas sommeil. Alors je suis parti me promener.
- Tu te sens seul, vieux loup ?
- Un peu.
- Si tu veux, je t’accompagne.
- C’est d’accord.
Le loup se redressa, s’ébroua et continua sa route. Le hibou s’envola, décollant de sa branche, faisant entendre son lourd battement d’ailes dans la nuit. Loþar trottinait, et Æmnius s’efforçait de ne pas aller trop vite, faisant des boucles dans le ciel, entre les hautes branches.
- Si tu te sens seul, pourquoi ne vas-tu pas voir Malinka ?
- Je ne sais pas.
- Tu devrais. Elle t’aime beaucoup.
- Les loups sont des solitaires, ça a toujours été comme ça.
- Une fois de temps en temps, ça ne peut faire de mal à personne.
Le vieux Loþar ne répondit pas, puis il lâcha :
- Et puis il est trop tard, les petits doivent dormir.
- Tu attendras demain.
Il se posa sur une autre branche un peu en avant du loup.
- Ils seront aussi très contents de voir leur papa.
Le loup sourit malgré lui.
- Toi aussi tu les aime, n’est-ce pas ?
- Beaucoup.
- Et Malinka aussi.
- C’est vrai…
- Alors va les voir.
Ils se turent encore quelques instants, et le loup reprit :
- Mais… tu sais où ils sont ? La tanière d’hiver de Malinka est assez loin de celle d’été, non ?
- Oui… mais je crois savoir où elle est.
- Où ça ?
- Un peu plus au sud, près de la rivière… mais je ne suis pas sûr.
- Il ne faudrait pas que j’aille sur le territoire de quelqu’un d’autre.
- C’est sûr. Mais je peux avoir confirmation. Je connais quelqu’un qui sait.
- Qui est-ce ?
- Le vieil Aqit…
Loþar eut un sourire.
- Toujours aussi grognon ?
- Tu exagères.
- Je sais, s’amusa Loþar. J’avoue qu’il est gentil.
- Allons le voir, alors.
Ils se dirigèrent vers le sud, et suivirent une sorte de route que personne – du moins aucun humain – n’empruntait jamais plus, cela depuis des décennies. De toute façon, à part dans les lisières en été, plus personne ne venait ici.
- Aqit vit toujours dans le même coin ? Ca fait longtemps que je ne l’ai pas vu. La dernière fois, j’étais un jeune ado…
- Jeune et fougueux ! Hi hi !
- Ca ne me rajeunit pas.
- Arrête. Tu es en pleine force de l’âge, vieux loup. Tu n’en es même pas à la moitié de ta vie.
- C’est pour ça que tu m’appelles vieux loup !
- Oui, et toi vieux hibou.
- Tout juste.
Ils tournèrent, et aperçurent une touffe de longs poils bruns accrochés à l’écorce du tronc d’un arbre brisé.
- Au fait, quel âge a Aqit ?
- Je l’ignore. Quand mes parents sont nés, il était déjà là. Jeune, mais il était là.
- Eh bien…
Les deux animaux finirent par arriver dans une clairière, où la pleine lune et les étoiles donnaient une belle lumière sur la neige. Dans un coin de la clairière, une énorme masse velue se soulevait doucement. Aqit dormait. Æmnius se percha sur sa grosse tête, et chuchota à son oreille.
- Debout, noble Aqit ! Le vieux Loþar a besoin de toi.
Au début, aucune réaction. Puis, doucement, il remua sa lourde patte, et le hibou s’envola, se perchant sur une branche. Aqit se leva posément, et jeta un œil sur son épaisse toison recouverte de neige.
- Il fait encore nuit, jeune Æmnius. Pourquoi me réveilles-tu ?
- Lothar a une question à te poser.
Aqit leva sa longue trompe, et vint se masser le front avec.
- Ah. Le jeune Loþar. Cela faisait bien longtemps que je ne t’avais pas vu.
- Je suis heureux de te revoir, noble Aqit.
- Moi aussi, jeune loup, répondit le mammouth en tapotant le crâne de celui-ci amicalement du bout de sa trompe. Vous n’avez pas d’ennuis ? Tout se passe bien ?
- Tout va bien, noble Aqit, répondit le hibou.
Même perché sur sa branche, il était en dessous de l’énorme animal. Aqit posa sa trompe sur une de ses gigantesques défenses pour la reposer.
- Ce n’est donc pas une question grave. C’est bien. Il faut faire attention avec tous ces hommes. De plus en plus de gens viennent me poser des questions à leur sujet. Je n’aime pas cela. Vous savez comment ils m’appellent ? Amoth. C’est assez bien comme nom, ça encore… Mais souvent, c’est mahmut. « Taupe de Terre »… Je suis bien consterné.
- Cela fait déjà un certain temps que je n’ai pas vu d’hommes ici, répondit Loþar.
- C’est très bien alors. Enfin : quelle est ta question, jeune loup ?
- Je voulais savoir où se trouvait le terrier d’hiver de la jeune louve Malinka…
- Tu veux prendre des nouvelles de vos petits ? Je pense qu’ils vont bien. Malinka est une bonne mère. Et toi un bon père à n’en pas douter, si tu étais un loup classique, tu resterais tout seul dans ton coin tout l’hiver.
- Merci, noble Aqit.
- Malinka se trouve en ce moment sur le bord de la rivière, dans la région où l’homme n’est pas encore allé… c’est-à-dire ici. Elle est à un quart d’heure de route, ou une demi-heure. Tu trouveras bien vite, c’est là où la rivière traverse un petit étang.
- Nous voyons où c’est, assura Æmnius, opinant du chef.
- Très bien. Ce sera tout ?
- Ce sera tout, noble Aqit. Merci de nous avoir entendus.
- C’est un plaisir. Bonne nuit à vous deux !
Les deux animaux continuèrent leur route vers le sud-ouest. Bientôt, ils entendirent le clapotis de l’eau, magnifique torrent qui ne gelait pas quelles que soient les températures.
- Nous arrivons. Je vais te laisser, vieux loup, dit Æmnius.
- A plus tard, vieux hibou !
Il regarda l’oiseau de nuit disparaître dans le ciel obscur, parsemé de dizaines d’étoiles, et reprit sa route. Près d’un petit étang traversé par la rivière, recouvert d’une pellicule de glace à cause du manque de mouvement de l’eau en surface, il discerna une petite clairière, et un petit trou dissimulé dans les racines d’un énorme conifère. Il s’en approcha et vint s’assoir : il reconnut l’odeur de Malinka, et celle, plus chaude et douce, des petits louveteaux. Puis il se mit à regarder la lune, et entendit un bruit léger derrière lui.
- Bonsoir, Loþar.
- Bonsoir, Malinka…
- Que fais-tu donc ici, en pleine nuit ?
- Je voulais prendre des nouvelles, et puis je suis allé voir le vieil Aqit avec Æmnius, alors j’ai continué. Je veux bien me reposer à l’extérieur, si tu veux.
La louve sourit.
- Il a de la place à l’intérieur. Et puis demain matin, les petits seront heureux de te voir au petit-déjeuner.
- Ils vont bien ?
- Ils vont bien. Ils grandissent… Tu leur poseras toi-même la question demain. Et toi ? Je ne m’attendais pas à te revoir d’ici le printemps et la saison des amours.
- Je t’aime Malinka. Et cette histoire de traditions pour les mâles solitaires, je ne m’en accommode pas…
Visiblement touchée, la louve pencha la tête sur le côté.
- Et… tu n’as pas réfléchi à l’idée de faire une meute, avec nous tous ? J’ai des frères solitaires qui t’apprécient. J’ai des sœurs et des nièces qui accepteraient de rester. Je sais que toi tu n’as plus de famille, mais si tu m’aimes… pourquoi ne pas rester avec moi ?
- Je ne sais pas… tu as raison, il n’y a aucune raison.
Il sourit à la lune.
- J’avais peur de ne pas me montrer à la hauteur. Mais j’ai eu le temps de réfléchir. Maintenant, je me sens prêt. Et puis…
- Je savais que tu accepterais, poursuivit Malinka en se rapprochant de son loup. Je sais que tu m’aimes, Loþar. Tes yeux ne m’ont jamais menti. Et moi aussi, je t’aime.
Elle posa sa tête sur sa nuque, respirant son odeur, en une caresse fugitive.
- Il fait froid ici. Viens avec nous à l’intérieur, pour te reposer. Tu as dû marcher.
- J’arrive.
La louve glissa la tête entre les racines, puis se retourna.
- Oh, au fait…
- Oui ?
- Tu as dit « et puis », tout à l’heure.
- Oui. C’est parce que ce que tu avais dit n’était pas juste.
- Comment ça ?
- Tu as dit que je n’avais plus de famille.
Il se rapprocha, glissa sa truffe contre la tête de Malinka.
- Mais maintenant, j’en ai une.
Malinka sourit.