
AMÆÞNOG (Plume) [G]
- Maman ?
Le garçon pénètre avec circonspection dans le petit salon du premier étage. Il peut entendre le tic-tac régulier de la vieille horloge de grand-père, et il peut voir les meubles antiques dans l’ombre de la pièce.
Il faisait sombre, ce jour d’Août. Le temps était lourd, pas un souffle de vent. Cela ne servait à rien d’ouvrir les fenêtres. D’ailleurs, dans le petit salon, elles étaient toutes closes. Il voyait les meneaux, et les vitraux de verre blanc serrés par des tiges de plomb laisser entrer une faible lueur dans la salle, vers un grand fauteuil où se tenait assis son père.
- Papa ?
L’homme releva la tête du livre qu’il était en train de lire, et regarda le fruit de ses entrailles.
- Qu’y a-t-il ?
- Tu sais où est maman ?
- Elle doit être au rez-de-chaussée… En train de parler avec Greta, je suppose.
- D’accord !
Et le petit bout de chou partit vite descendre les escaliers, à la recherche de sa maman.
Elle était bien là, dans la buanderie, en train de plier le linge et de le poser dans un grand panier d’osier, en compagnie de Greta qui défroissait les draps.
- Maman ! Maman !
Elle sourit en voyant arriver son petit bout d’homme, et déposa son linge dans la corbeille pour s’accroupir devant lui et lui poser les mains sur les épaules.
- Qu’y a-t-il, mon petit chou ?
- Maman, je suis pas un chou !
- D’accord, mon petit trognon. Alors, qu’est-ce qu’il y a ?
- Je peux aller jouer dehors ?
La jeune femme pencha un peu la tête sur le côté.
- Je suis d’accord, mais pas trop longtemps. Tu as vu le ciel tout noir ! Il va y avoir de l’orage. Tu restes sur la pelouse devant la maison, et tu ne t’éloignes pas, c’est d’accord ?
- D’accord, maman !
Sa mère embrassa sa petite bouille, et l’enfant partit immédiatement dehors afin de se rouler dans l’herbe grasse, épaisse et fraîche.
Ah ! Quelle douceur dans cette petite jungle, dans cet étang végétal. Il réussit à voir un mulot et, tout émerveillé, se lança à sa poursuite pour l’attraper, oh oui il ferait un bon nouvel ami, il le câlinerait, le mettrait sur sa tête et lui apprendrait des tours, et ainsi de suite…
Le rongeur, tout paniqué d’être poursuivi par cette énorme bête, se faufila entre les herbes et eut tôt fait de disparaître dans l’obscurité de son terrier. Le petit garçon bien déçu essaya de glisser sa main dans le trou, sans succès. Et dire que tout le monde lui disait qu’il avait des petites mains ! Par exemple, cet ami de son père qui venait des fois à la maison. C’était un militaire, il était à la guerre, mais des fois il revenait rendre une petite visite à son « ancien camarade ». Le garçon aimait bien quand il arrivait au château. Il venait lui dire bonjour, à ce grand monsieur en uniforme vert-de-gris, et celui-ci le prenait sous les aisselles pour le soulever haut dans les airs et le regarder avec un magnifique sourire.
- Mais qui voilà ? C’est notre petit baron !
Alors le garçon tendait le bras, attrapait la casquette de l’officier et la posait sur sa tête (d’ailleurs, elle lui tombait sur les yeux, le militaire avait une tête beaucoup plus grosse que la sienne). Celui-ci le reposait alors sur le sol et lui disait :
- Donne ta main.
Le garçon tendait sa main.
- Oh, mais tu as des toutes petites mains. C’est dommage pour toi, parce que je voulais te donner une poignée de dragées… Mais tu n’auras qu’une petite poignée !
- Toi, tu as des grosses mains !
Ils échangèrent un sourire.
- D’accord. Je te donnerais la mienne. Allez, file !
Quand le petit garçon partait, le soldat le rappelait :
- Je t’ai donné des dragées… mais pas ma casquette ! Allez, hop !
Le garçon se redressa, poings sur les hanches. Tant pis pour ce mulot ! Il faudrait trouver un autre compagnon de jeu…
Une petite sauterelle verte le distrait un moment, et il prit plaisir à lui courir après en essayant de la capturer. Puis, essoufflé, il se laissa tomber dans l’herbe, regardant le ciel noirâtre.
Petit à petit, il discerna une ombre se faufiler entre les nuages sombres bordés de blanc. L’ombre devint plus grande, plus allongé, tournant en cercles au-dessus du garçon. Un instant, le petiot crut que c’était un dragon ; mais finalement il remarqua que ce n’était qu’un oiseau. Et le corbeau – car c’en était un – finit par se poser à quelques mètres de lui.
Il était énorme. Au moins un mètre vingt d’envergure… son plumage était d’un noir d’ébène, et au milieu, on pouvait voir les deux billes noires de ses yeux, billes noires qui, contrairement aux yeux des nounours ou autres peluches, étaient étrangement expressives. Une idée étrange germa dans la tête du garçon : il ne le voyait soudainement plus en temps qu’animal, mais en temps que personne.
- Bonjour.
- Bonjour, oiseau…
- Tu vas bien ?
- Oui, ça va. Et toi ?
- Bien, merci.
Silence.
- Tu t’ennuies ?
- Un peu…
- Si tu veux, nous pouvons partir faire une promenade, tous les deux.
- Mais maman a dit que je ne devais pas partir trop loin.
- Ne t’en fais pas. Nous serons de retour avant que ta mère ne te rappelle, et avant qu’elle ne s’aperçoive que tu es parti.
- C’est vrai ?
- C’est vrai.
- Promis ?
- Promis. Mais je te rappelle que tu n’es pas obligé de venir : c’est toi quoi décide.
Le garçon sourit.
- Je veux bien venir !
- D’accord. Ferme les yeux un instant.
Le garçon, obéissant, fit tomber ses paupières. Aussitôt, il entendit un froissement, comme des draps qui claquent au vent, puis sentit le contact de serres pointus sur chacune de ses épaules.
- Tu veux me soulever ?
- Ce ne sera pas bien dur. Tu es léger comme une plume…
Il sentit que ses pieds et ses fesses quittaient la terre, et s’abandonna en toute confiance.
- Je peux ouvrir les yeux ?
- Pas maintenant. Attends encore un peu.
Une petite minute s’écoula, puis :
- Vas-y. Maintenant, tu peux.
Le petit garçon ouvrit les yeux. Il volait. Il était haut dans le ciel, mais il n’avait pas le vertige. Émerveillé, il pouvait voir toute la forêt, et même le village à l’horizon.
- Oh ! Je vois même la voiture du Docteur sur la rue principale…
- Très gentil, ce docteur.
- Oui, il est gentil !
- Regarde sous tes pieds.
Il baissa les yeux et aperçut la demeure où il vivait sous un angle inédit : d’ici, il ne pouvait voir que les toits, les terrasses et les balcons.
- Oooh ! Il ne faudrait pas que je tombe, sinon je passerais à travers le toit et Maman ne serait pas contente !
- Pour sûr !
- Comme on voit beaucoup de choses ! Dommage qu’il fasse un temps si moche…
- Quand il fait beau, c’est plus dur de faire ce genre de balade. Il y a beaucoup de gens dehors, qui regardent.
- Mince… Et tu as déjà porté d’autres gens ?
- Non. Seulement toi.
Le petit sourit.
- Pourquoi seulement moi ?
- Parce que si je suis là, c’est pour t’aider.
- Mais je n’ai pas besoin d’aide ! s’amusa le jeune garçon.
- Plus tard, tu auras besoin de soutien. Tu vas voir.
- D’accord…
- En attendant, profite de ce point de vue.
Le petit garçon, en souriant, en riant aux éclats, vit les arbres se rapprocher, puis ils passèrent à ras des feuilles. Le garçon put arracher une ou deux feuilles tout en haut d’un chêne centenaire, puis ils traversèrent un chemin forestier large d’environ cinq mètres, juste derrière un paysan qui ramenait son cheval de trait et sa charrette chargée de bois en direction de sa ferme. Entendant quelque chose, celui-ci se retourna, et vit un éclair passer.
- Teudieu… un ange…
Il se frotta les yeux, vérifiant qu’il n’avait pas la berlue, puis fit trois signes de croix.
- Merci Seigneur, merci Seigneur, merci Seigneur…
Pendant ce temps, le corbeau ramenait l’enfant vers son domicile.
- Ferme les yeux.
Le petit garçon s’exécuta, et sentit que son derrière et ses pieds touchaient le sol, puis qu’un froissement de drap retentit dans l’espace, s’éloignant de lui.
- Je peux ouvrir les yeux ?
Ne recevant pas de réponse, il attendit. Puis il entendit son prénom, et ouvrit les yeux.
Sa mère l’appelait.
- Dépêches-toi ! L’orage est là, il commence à pleuvoir.
À la même seconde, il sentit une grosse goutte s’écraser sur sa nuque, et il commença à courir vers le porche de la demeure.
* * *
Le lendemain, le père rentra à la maison, un sourire indulgent aux lèvres.
- Tiens, que se passe-t-il, mon chéri ?
- Sacré Lothar. Il a encore dû forcer sur la bouteille… Il a dit avoir vu un ange hier.
Le petit garçon sourit, et sortit de son cahier une belle est grande plume noire d’ébène, qu’il lissa avec précaution.