X - Le Rêve (Sensations) [G]

LE RÊVE (Sensations) [G]

 

 

 

-          Coucou !

La voix douce et calme s’était glissée dans l’oreille d’Adeline comme du chocolat chaud sur une glace à la vanille. Remontant la couverture sous son menton, elle essaya de se cacher au creux de l’oreiller. La voix étouffa un léger rire.

-          Allez, il est déjà neuf heures et demie, ma puce ! Il va être l’heure de se lever, sauf si tu ne veux pas avoir de petit déjeuner…

Adeline ouvrit les yeux, et regarda le visage de celui qui lui parlait, à genoux à côté du lit, les coudes posés sur la couverture.

C’était un jeune homme d’une vingtaine d’années, mal rasé, la peau légèrement bronzée bien qu’il avait l’habitude de passer tout son temps dehors. Ses amis le charriaient souvent sur son incapacité à bronzer correctement, mais il s’en fichait éperdument. Il était vêtu d’un T-shirt clair avec un petit slogan « Save the Forest » sur la poitrine, d’un bermuda kaki, de chaussures en toile vert armée, et portait un bob écru sur ses cheveux coupés à la tondeuse. Il avait également une montre-bracelet de contrebande au poignet, un collier avec une dent d’ours (c’est ce qu’il disait), et un large couteau de chasse à la ceinture, qu’il se trimballait tous les jours quand il était à la campagne.

Adeline se tourna du côté du jeune homme, et lui lança un sourire endormi.

-          Il est neuf heures et demie ?

-          Oui. Pour une fois que ce n’est pas toi la première levée, cette journée est à marquer d’une pierre blanche !

La petite fille se frotta les yeux de ses poings fermés.

-          Je t’apporte tes habits.

Le jeune homme se releva, alla chercher des vêtements soigneusement pliés déposés sur une chaise, et les déposa à côté d’Adeline.

-          Dépêches-toi de t’habiller. Après on ira manger.

-          D’accord !

Le jeune homme se plaça sur le seuil, regardant dans le couloir en attendant que la petite fille soit vêtue.

-          Thomas ?

-          Oui ?

-          Pourquoi tu te retournes ?

-          Même si tu n’as que neuf ans, tu es une fille. Et les filles doivent conserver leur pudeur !

-          D’accord !

Après quelques instants, Adeline appela Thomas.

-          Je suis prête !

-          Bien. Passons à l’étape suivante !

Il déplia une chaise roulante qui reposait dans un coin de la pièce, puis prit l’enfant dans ses bras, la déplaçant du lit au fauteuil. Elle était légère comme une plume. Il l’installa, replaça de l’index une mèche blonde derrière son oreille, puis ils échangèrent un sourire.

-          Allez. Direction : la salle à manger.

 

Adeline adorait son cousin Thomas. C’était un coureur des bois, un braconneur occasionnel, un explorateur de forêts. Il avait voyagé dans beaucoup de pays, et il lui avait ramené beaucoup de choses de ses péripéties. Réciproquement, Thomas aimait beaucoup sa petite cousine, qui malgré cette maladie des jambes qui la maintenait clouée dans ce fauteuil roulant, se montrait courageuse et curieuse de tout, surtout pour les animaux. Elle adorait quand il l’emmenait dans le parc aux daims, ou visiter des musées sur les animaux, dans sa vieille Volvo cabossée dont le lecteur cassettes crachait du Heavy Metal des années quatre-vingt-dix. Et lui, il aimait sa curiosité et sa bonne humeur d’enfant. Ils étaient extrêmement complices.

 

-          Hé, Thomas !

-          Quoi donc, ma puce ?

-          J’ai fait un drôle de rêve, cette nuit !

-          Un cauchemar ?

-          Non… Non, c’était pas un cauchemar.

-          Tu t’en souviens ?

-          Oui !

-          Raconte !

-          Eh bien, j’étais dans le jardin, et je marchais… J’avais pas besoin de fauteuil roulant, tu vois ! Il y avait des tulipes. Moi, je jouais avec un petit chat, je lui lançais un lacet, et il essayait de l’attraper, c’était très drôle !

Thomas sourit.

-          C’est vrai que les chats, c’est marrant, quand ils jouent. Avec leurs pattes, là… et ensuite ?

-          Ensuite, y a eu un truc extraordinaire ! C’était une espèce d’énorme champignon qui poussait, loin de la maison !

-          Un énorme champignon ?

-          Oui, très, très gros ! Et il poussait très très vite ! On entendait la terre qui craquait derrière. Comme ça : crrraccc ! brrrouuum ! crrrac !

-          Eh bien ! Voilà un drôle de rêve ! Tiens, on arrive à la terrasse.

 

Sur la terrasse, installée à une table en bois exotique, la famille finissait son petit déjeuner.

-          Tiens, salut, miss grasse mat’ !

-          Alors, on fait comme les grands, maintenant, espèce de petit lutin ? lui dit son père en fourrant sa main dans les cheveux blonds d’Adeline.

-          Allez, installe-toi. Chocolat je présume ?

-          Oui !

 

Il faisait beau et doux, ce matin-là. On pressentait qu’il ferait sans doute très chaud à midi, mais en attendant, la famille prenait le frais et le soleil en mangeant croissants et autres viennoiseries.

-          Croissant ? ou alors… champignon ? taquina Thomas en faisant une grimace.

Adeline lui tira la langue.

-          Qu’est-ce que c’est que cette histoire de champignons ? s’amusa l’oncle Paul en s’essuyant la bouche.

-          C’est un rêve qu’elle a fait cette nuit, expliqua Thomas.

-          Oui ! C’était très drôle !

-          Raconte voir !

Adeline raconta encore une fois son rêve, et sa tante rigola.

-          Brr ! Si je devais me retrouver en face de ça, j’aurais peur, moi !

-          Moi, j’avais pas peur ! C’était très joli ! Il avait l’air tout léger, comme un nuage !

-          En tout cas, c’est bien la preuve que les rêves sont bizarres, clôtura le père en envoyant un clin d’œil à sa fille.

 

Ils mangèrent en bavardant gaiement, lorsque soudain, un flash lumineux intense apparut l’espace d’une seconde derrière eux. Ils cessèrent de manger pour regarder derrière eux. A l’horizon, le père distingua une sorte de grosse demi-sphère lumineuse émerger du sol, et qui semblait grossir, grossir. Intrigué, il appela aussitôt son frère.

-          Paul ! Viens voir ça !

Au moment où l’oncle Paul se levait, ils entendirent un bruit de tonnerre, sourd et lointain, et la terre trembla légèrement.

-          Ouh ! Mais que se passe-t-il ?

Thomas se leva à sont tour pour aller voir, suivi par toute l’assemblée, sauf Adeline qui terminait son croissant en les regardant d’un air curieux.

A l’horizon, la demi-sphère s’était transformée en une énorme boule de poussière, qui semblait s’élever doucement dans les airs, portée par une haute colonne de fumée qui grandissait à chaque instant.

Ils sentirent une curieuse sensation de froid, et se rendirent compte que cette fumée mystérieuse faisait un appel d’air, provoquant une sorte de brise qui se dirigeait vers le…

-          Le champignon géant ! Il est là !

La petite Adeline, l’air émerveillé, pointait le doigt vers la fumée qui s’élevait dans le ciel, croisant les nuages.

-          Il est là ! Le champignon !

-          Seigneur… lâcha oncle Paul.

Pétrifiés, tous les adultes étaient accrochés à la rambarde, cloués sur place par la stupéfaction et l’effroi. Une seconde salve de tonnerre retentit, et ils virent au ras du sol, une sorte de raz-de-marée de fumée partir dans toutes les directions, à une vitesse ahurissante. Et il se rapprochait, encore et toujours.

 

Ils ne pouvaient faire un geste.

Thomas, voyant le nuage de fumée se rapprocher de la maison, se détacha de la barrière et se dirigea vers Adeline.

-          C’est lui ?

-          C’est lui !

-          Bon, on dirait bien qu’il va nous bouffer. Tu me fais un câlin ?

-          D’accord !

Thomas prit la petite fille dans ses bras, la souleva du siège roulant, et s’assit sur une chaise, l’installant sur ses genoux. Il tourna le dos au nuage.

-          Dis-moi… Il était gentil, ton champignon ?

-          Très !

-          Bien. On va attendre alors.

 

Deux secondes plus tard, un effet de souffle formidable détruisit tout ce qui dépassait de la surface du sol, et la température augmenta de plusieurs centaines de degrés.


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