IX - Nord (Nord) [G]

NORD (Nord) [G]

 

 

 

L’immensité.

 

Il marchait depuis longtemps, très longtemps déjà. Il avait perdu la notion du temps, n’avait pas feuilleté son calendrier depuis des jours, et il ne regardait plus sa montre. D’ailleurs, s’il l’avait regardée, il aurait constaté que la pauvre petite machine avait littéralement gelé dans sa poche. Durcis par le froid omnipotent en ces terres reculées, les fragiles ressorts de métal avaient cassé. Et il continuait à marcher, ses énormes bottes fourrées faisant craquer la neige gelée à chacun de ses pas.

 

S’il s’était retourné, il aurait vu une immensité plate, blanche et endormie. La seule trace de vie dans ce désert gelé était la piste que formaient les empreintes de ses pas. Elle disparaissait loin, très loin, derrière l’horizon. Malgré la nuit boréale, le ciel était clair. Car la fin de la nuit approchait.

Il marchait depuis déjà tellement de jours… drapé, cloisonné, sanglé dans son énorme manteau de peau bien fourré, le visage enfoui sous un bonnet, une écharpe, une capuche volumineuse, et les yeux masqués derrière des lunettes d’aviateur. Pas un millimètre carré de sa peau n’était exposé au vent corrosif, ce vent qui vous arrachait la peau en la gelant. D’abord, on sort, le vent transforme la peau en glace, puis il souffle une rafale… et tout s’en va. Il frissonna, et réajusta ses grosses moufles.

Où qu’il regardait, il ne voyait que du blanc. Une plaine, immense et aussi lisse qu’un glaçon, s’étendait à perte de vue tout autour de lui. Pas un seul animal sur le sol ou dans le ciel, pas une seule trace de végétation, ni même de lichens. Il était dans l’endroit le plus stérile du monde entier. Juste de la glace… de la glace à perte de vue. Il devait sans doute être au paradis, songea-t-il. Toute cette pureté… toute cette innocence immaculée. Incroyable. Il n’arrivait pas à en croire ses yeux. Le jour, ici ? il aurait été aveugle.

 

Il sortit de sa moufle un cordon, et tira dessus. Aussitôt, une petite boussole en sortit. Métallique, elle n’avait pas gelé car bien conservée dans la chaleur moite des trois épaisseurs de gants. Il la rapprocha de ses yeux, frotta le cadran. L’aiguille trembla un instant, puis stoppa vers le Nord. Il continua sa marche dans cette direction.

 

Il marcha encore bien longtemps. Il ne sentait plus ses jambes, sauf aux deux élancements lancinants dans ses cuisses. Il réitéra son opération plusieurs fois.

 

 

Enfin, il s’aperçut que l’aiguille de sa boussole n’avait plus ce tremblement quand il la sortit à ce moment-là. Le cœur battant la chamade, le souffle coupé, il la déplaça de quelques centimètres vers la gauche. Puis vers la droite. Toujours aucun mouvement.

 

Il se retourna complètement, faisant un demi-tour sur lui-même. Toujours aucun mouvement, l’aiguille restait bêtement immobile. Et il sut qu’il y était enfin. Il jeta un œil autour de lui. Pourtant, tout semblait pareil. Mais il y était.

 

 

Il avait atteint le Nord.

 

 

A ce moment, faisant jaillir tous ses rayons de derrière l’horizon, l’astre du jour fit sa première apparition de la journée boréale. Les rayons, se répercutant ses ces milliards de petits miroirs que sont les particules de glace, firent étinceler la plaine de mille faux.

 

L’homme ne voyait plus qu’une intense lumière blanche. Il leva les deux bras vers le ciel, silencieusement, et ses lèvres gercées et craquelées exhibèrent un sourire ravi.

Il nageait dans les grandes lumières septentrionales.


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