
LE DERNIER VAMPIRE (Bougies) [R]
La flamme de la chandelle se mit à danser. Sally la prit délicatement, et la rapprocha de son écran. Puis, reportant son attention sur celui-ci, elle acheva de lire son mail, le cœur sur le point d’exploser.
Sally était une jeune anglaise âgée de vingt-deux ans. Depuis déjà plusieurs années, elle était fascinée par les mystères du vampirisme et du romantisme gothique. Elle ne portait plus que des vêtements noirs depuis déjà cinq ans, et n’écoutait que de la musique gothique. Elle se délectait de la lecture et du visionnage d’œuvres sur les vampires, et elle pouvait se vanter de connaître par cœur Dracula de Stocker, ainsi que les Chroniques des Vampires d’Anne Rice. D’ailleurs, elle faisait des études de lettres, et marquait son intérêt pour les auteurs romantiques et gothiques. Cependant, conjointement à ces études, elle menait en parallèle d’autres sortes de recherches.
Sally était convaincue de l’existence des vampires. Depuis des années, elle parcourait les forums, à la recherche de l’authentique non-mort, du véritable midian. Plusieurs fois elle avait cru en trouver, et à chaque fois elle avait été déçue. Mais cette semaine…
Elle avait réussi à trouver, sur un petit forum discret et peu fréquenté concernant le département de la Haute-Marne (France), quelqu’un qui était connaisseur des légendes et des contes du pays. L’une d’elles concernait une histoire étrange mais très peu connue : celle du vampire de Mornais. Avide d’en savoir plus, elle demanda des précisions à l’homme, qui, tout d’abord méfiant, accepta de raconter son histoire.
D’après lui, dans le petit village de Mornais, non loin de Vignory, perdu en plein centre d’une vaste forêt, il y avait un château : le château de Périssons. Ce château était depuis des siècles la demeure des vampires de Mornais, qui étaient hautement respectés dans le village. Il n’en savait pas plus.
Aussitôt, Sally demanda des informations au maire de Mornais, qui l’envoya bouler dans un mail formalisé niant toutes ces légendes stupides. Elle se tourna alors vers un conseiller de Maire, et insista tant et si bien (allant jusqu’à user de son charme féminin, acceptant une invitation à dîner du jeune campagnard qui n’avait jamais vu d’anglaises de sa vie) qu’il finit par dire dans une réponse :
« Je vais voir ce que je peux faire »
Le surlendemain, elle reçut un mail du maire. Celui-ci était déjà beaucoup plus personnel que le précédent. Il disait qu’il avait discuté au Seigneur de Périssons (le plus concerné par toutes ces… légendes), et que celui-ci, malgré son caractère plutôt sauvageon, acceptait de recevoir la demoiselle en son château pendant quelques jours. Sally, paralysée, ne respirait plus. Peut-être était-ce là un véritable vampire qu’elle allait rencontrer, en chair et en os… au pire, si non, elle n’en serait pas à sa première déception. Elle pourrait en profiter pour visiter la région.
Elle accepta l’offre du maire.
* * *
Lorsque vinrent ses vacances, elle alla, toute excitée et une appréhension étrange faisant une boule dans son estomac, chercher un billet de train pour le tunnel sous la manche. Elle monta, vit passer le tunnel. De trains en train, elle vit passer de nombreux paysages à la sortie. Des panneaux qu’elle ne comprenait qu’à moitié. Au fur et à mesure qu’elle allait vers l’Est, elle vit les forêts devenir de plus en plus nombreuses, de plus en plus touffues. Elle vit le ciel devenir de plus en plus sombre, le vent devenir de plus en plus violent. Quand elle arriva à la gare de Vignory, une bruine battait l’air.
Elle s’emmitoufla dans son long manteau noir de coupe militaire, et attendit quelques instants sur le quai, attendant le jeune conseiller qui devait arriver d’une minute à l’autre. Il n’y avait personne sur le quai, et elle se sentit curieusement seule, craignant le moment où arriverait le jeune péquenaud avec qui elle devrait partager sans aucun doute un repas dans une baraque à frite pourrie.
- Mademoiselle Sally ?
La jeune anglaise se retourna et détailla le jeune homme, assez surprise.
Il devait avoir dans les vingt-cinq ans, avait les cheveux bruns très courts, un sourire chaleureux et arborait un visage mal rasé, ce qui lui accordait un petit air baroudeur qui jurait avec son visage de petit ange, mais le rendait tout-à-fait appétissant. Il portait un imperméable mi-long, un pull sobre, et un jean sombre. Ses pieds étaient cachés par de grosses chaussures de marche.
- Enchanté de vous connaître !
- Moi… moi de même, répondit Sally en lui rendant son sourire, et serrant la main qu’il lui tendait.
- Suivez-moi, je vais vous conduire à la mairie. Nous y seront à l’abri du mauvais temps… et nous vous chercherons un endroit où passer la nuit. Vous rencontrerez le Seigneur de Périssons demain. Cela vous va-t-il ?
- C’est très bien !
- Allons-y.
Il prit la valise de la jeune fille, et ils sortirent de la gare. La bruine commencer à se muer en sévère averse, et ils entrèrent vite dans la R25 du jeune homme qui démarra. Ils roulèrent une dizaine de minutes sous la pluie avant d’atteindre Mornais.
Ils traversèrent le petit village morne, riche d’habitations austères, passèrent devant l’église et se garèrent devant une grande maison qui n’était autre que l’hôtel de ville. Une fois à l’intérieur, ils enlevèrent leurs manteaux, et le jeune homme dit à Sally :
- Je vais chercher le maire. Asseyez-vous !
La jeune femme s’exécuta, et attendit quelques instants. Au bout d’un temps, le jeune homme revint dans la pièce, accompagné d’un homme d’une soixantaine d’années, barbu et bedonnant.
- Bonjour, je suis Pascal Darien, le maire de Mornais. Je ne sais pas si mon assistant s’est présenté… il s’appelle Nicolas Fauvais.
- Sally Teddric…
- Enchanté. Nicolas, va donc téléphoner au château, prévenir que l’invitée est arrivée.
- Mais… elle ne passe pas la nuit ici ?
- Pardon ?
Le jeune homme rougit violemment, l’air vexé.
- Je veux dire, au village ?
- Non, le Seigneur a expressément demandé que mademoiselle soit conduite chez lui directement après son arrivée.
Le jeune homme afficha un air déçu.
- OK… je vais appeler.
- En attendant, installez-vous à votre aise, mademoiselle.
* * *
Un quart d’heure après avoir passé le coup de téléphone, Sally lisait un magazine sur les monuments de la région lorsqu’elle entendit le bruit d’une voiture arriver.
- Ah, voici votre voiture, mademoiselle !
Le maire enfila son k-way, et accompagna la demoiselle dehors. Un chauffeur attendait, drapé dans un long manteau noir, à côté d’une… traction avant. Une grande traction noire. Impressionnée, Sally s’arrêta.
- Bonjour, Michel !
- Bonjour, monsieur le maire.
Le chauffeur ouvrit la porte arrière du véhicule, faisant signe à l’anglaise de monter. Alors qu’il rangeait la valise de la jeune fille dans le coffre, elle vit à travers la vitre qu’il semblait parler avec le maire à voix basse. Nicolas, en arrière, avait toujours l’air déçu. Il lui adressa un sourire timide en lui faisant un signe de la main. Elle lui répondit. Le dîner ne serait pas pour ce soir ! Mais tant pis, elle lui donnerait avant de repartir en Angleterre.
Le chauffeur serra la main des deux hommes, puis il remonta dans la voiture, et sans dire un mot, il démarra. Ils prirent une petite route, qui les mena dans les profondeurs de la forêt. Dix minutes s’écoulèrent, durant lesquelles la pluie cessa progressivement de tomber. A la fin de ce temps, ils finirent par traverser un portail qui était réduit à deux piliers de pierre moussue, et une minute s’écoula encore. Enfin, ils aboutirent à une petite clairière, et la traction se gara devant un petit château.
A son architecture, on pouvait deviner son origine à la fin de la Renaissance. Il était formé d’un grand bâtiment au toit pentu, couvert d’ardoises, et arborant des pignons caractéristiques de l’époque. Les hautes fenêtres à meneaux vitraillées paraissent toutes noires. A gauche du bâtiment, on pouvais voire une grosse tour octogonale, toute de brique ; de l’autre côté une tour ronde dont le dernier étage paraissait en mauvais état, avec le toit troué. Pour finir, trois tourelles d’escaliers, en brique, de section hexagonale, et une bretèche au-dessus de la porte complétaient le bâtiment. Une girouette grinçait dans le vent. On était en fin d’après-midi, et il faisait sombre.
Le chauffeur ouvrit la porte, permettant à la jeune fille de sortir. Marchant dans l’herbe humide, elle parvint au porche, et escalada les marches usées et grises recouvertes de feuilles mortes. La porte était haute et noire.
Un crissement soudain la fit se retourner. Le chauffeur était juste derrière elle, et poussa la porte, qui s’ouvrit avec une plainte grave. Il se pencha, faisant signe à la demoiselle d’entrer.
L’intérieur était riche et ancien. Des boiseries et des portraits d’ancêtres ornaient les murs. Un grand lustre en roue de chariot pendait au bout de sa chaîne, fixée au plafond à caissons. Un vaste tapis rouge d’orient, épais et brodé d’or, recouvrait le parquet sombre. Trois armures bordaient les murs, à gauche de la pièce.
Sally déposa son manteau et ôta ses chaussures, puis suivit le chauffeur qui la conduisit à l’autre bout de la pièce. Ils longèrent un long, long couloir – éclairé par des appliques supportant des chandelles – et aboutirent à une porte, que le chauffeur ouvrit. Il s’effaça, et ferma la porte derrière la jeune fille quand celle-ci fut entrée dans la pièce.
C’était un vaste salon, tout en longueur. Le plafond était à trois ou quatre mètres. Les fenêtres étaient obturées par de lourds rideaux pourpres, qui ne laissaient pas passer la lumière grisâtre du jour finissant.
- Sally Teddric ? Approchez.
La voix venait d’un fauteuil Voltaire qui lui tournait le dos, devant la cheminée, au fond de la pièce. Elle parlait en anglais, avec un accent français assez prononcé. La jeune Anglaise s’avança prudemment.
- Asseyez-vous.
Elle obéit, s’asseyant sur un autre fauteuil. Elle jeta un œil sur le Seigneur de Périssons.
Il devait faire environ un mètre quatre-vingt-cinq. Il avait des cheveux bruns courts, et paraissait une trentaine d’années. Il portait un costume bleu marine assez classique, avec veste, gilet, nœud papillon et pantalon à pinces. Il avait également une chemise blanche. On pouvait voir des favoris sur ses joues ainsi qu’une barbiche, qui se rejoignaient ; formant un collier de barbe. Son visage était d’une pâleur livide, qui n’avait pas l’air surnaturelle, mais qui donnait l’impression d’être en face d’un anémique. Ses yeux étaient sombres, et ils brillaient, éclairés par les sept bougies d’un lourd et vaste candélabre de bronze posé à côté de lui sur un guéridon. Il ferma le livre qu’il tenait à la main, et le déposa à côté du chandelier.
- Je suis Jean-François Brancourt, dernier Seigneur de Périssons.
- Je suis Sally…
- Je sais, coupa l’aristocrate, sans lui adresser un seul regard. Il paraissait absorbé par la lueur du feu dans la vaste cheminée.
Il fit craquer ses longs doigts.
- Que me voulez-vous, exactement ?
- Vous êtes un vampire, n’est-ce pas ?
- Effectivement.
Sally se tut, surprise par la brutalité tranquille de la réponse.
- Autre question ?
- Euh… je… je pourrais vous interviewer ?
- Vous allez diffuser cela ?
- Non ! C’est juste pour moi… Je vous le jure…
- Je vous crois. Allez-y.
La jeune fille sortit un cahier et un stylo, pour noter le plus de choses possible.
- Alors… Quand êtes-vous devenu vampire ?
- En 1927. J’avais 84 ans…
Sally sursauta, surprise.
- Mais… vous avez l’air d’avoir trente ans… Les vampires ne sont ils pas comme ils sont morts ?
- Pas du tout.
- Mais…
- Ecouter, il va falloir vous débarrasser de toutes ces sornettes, et de tous ces préjugés d’une stupidité absolument bêtifiante qu’on a dit sur nous autres durant des années. D’accord ?
- B-bien… que vous est-il arrivé ? Comment êtes-vous devenu un vampire ?
- Je suis né en 1851, comme vous pouvez le devinez. J’ai toujours été fasciné par les voyages. En 1927, j’étais en Roumanie, je cherchais à atteindre le château de Bran, à pieds, avec un cheval pour unique compagnon…
- Et… et alors ? murmura Sally, le souffle coupé.
- Il m’a mordu… et plus rien n’a jamais été pareil.
Il jeta un regard sur la jeune fille, l’air préoccupé.
- Je suis le dernier de mon espèce. Voudriez-vous… voudriez-vous que je vous joigne à nous, et perpétuer notre race ?
Sally tremblait d’émotion.
- Je… je voudrais tant… j’ai toujours été… incomprise… j’accepte !
Le vampire se pinça la racine du nez, fronçant les sourcils. Puis il pouffa de rire. Sally écarquilla les yeux.
- Qu’y… qu’y a-t-il ?
- Pauvre petite sotte ! Vous autres me faites bien rire, décidément ! Vous gobez vraiment tout ce qu’on vous raconte ! Des vrais moutons !
La jeune fille tomba des nues.
- Pardon ?
- Ha ha ha… « Oh la la, je suis bien malheureuuuse ! Oh je voudrais tant devenir un vampiiire ! Oh, quelle classe se seraiiit ! » mais PITIÉ !
Le Seigneur s’était levé. En un éclair, il se jeta sur le bras de la fille, et le lui serra, la regardant d’un air mauvais.
- Vous ne savez rien de ce qu’est la vie que nous menons ! RIEN DU TOUT ! Et vous osez vous plaindre, vous qui vivez comme tous les hommes ! Dans un pays riche, où nous avons la chance d’être éduqués, nourris, logés ! Où nous avons la chance d’avoir de l’eau potable qui coule des robinets ! Où nous mangeons à notre faim ! Mais quel égoïsme ! Vous me répugnez !
La jeune anglaise avait les larmes aux yeux. Le vampire lui lâcha brutalement le bras, et retourna s’assoir, se rognant les ongles d’un air furieux.
- Rien de mon histoire n’est vrai. Vous m’auriez vu voyager en Roumanie, seul, âgé de 84 ans ? Petite idiote !
Il fit une pause, laissant à la fille le temps de mariner dans sa culpabilité de s’être fait avoir en beauté.
- De plus, même si je le voulais, je ne pourrais pas vous transformer. On naît vampire. Ca a toujours été comme ça.
- Une… une sorte de maladie génétique ?
Il haussa les épaules.
- Je ne sais pas. Je ne suis pas médecin.
- Vous dites que vous êtes devenu vampire à 84 ans… c’était aussi un mensonge ?
- Non, j’étais bien un homme, avant. Mais je suis né, comme on dit, avec les dents.
- Avec les dents ?
- Oui. J’avais les incisives dès la naissance. Vous voyez, j’ai ces incisives depuis maintenant… cent soixante-cinq ans. Fabuleux, hein ? Ce ne sont pas des dents de lait, elles ne sont pas tombées. Ce sont… mes dents.
- Vous n’avez pas de crocs ?
- Non, ça aussi c’est une invention. Nos incisives sont juste très coupantes. Regardez…
Il prit un bout de carton dans la corbeille à papiers allume-feu et mordit dedans. Il se découpa une trace de morsure nette et parfaitement coupée.
- Je vous défie de trouver un couteau aussi tranchant. Si je vous mords le doigt, je le coupe net.
Sally prit des notes.
- Les autres éléments ? La peur de l’eau, de l’ail, des crucifix, des miroirs ?
- Foutaises. J’ai un reflet, une ombre, et j’en suis bien content.
- En somme, vous êtes normal…
- Si on veut.
- Et… vous êtes mort ?
- Si on veut aussi…
- Comment ça ?
- Eh bien, quand j’ai eu 84 ans, je me suis endormi un soir. Quand je me suis réveillé, j’étais froid et livide, et tout le monde était à mon chevet.
- Et ?
- Et il m’ont percé le cœur avec un pieu pour que je meure ! Ha ha ha !
- Arrêtez de vous moquer…
- Ils savaient que j’allais me transformer d’un jour à l’autre. Le précédent vampire de Mornais était décédé quelques jours auparavant. Ils m’ont ensuite conduit au Château. Et depuis, je suis là.
- Vous avez toujours été le seigneur ?
- Non, dès que le vampire est accompli, il est nommé Seigneur de Périssons.
- Et… vous n’avez jamais envie de sortir ?
- Non.
- Le voyage ne vous tente pas ?
- Non. En fait, je suis enfermé ici de mon plein gré. Si vous voulez, je ne peux pas quitter cet endroit : c’est impossible : si j’allais à la frontière du parc, je ne pourrais pas sortir. Mais en même temps, je n’en ai pas envie. Je ne sors pas, parce que je ne veux pas… C’est un peu comme ça. Ma malédiction me coupe l’envie de partir d’ici.
- D’accord… et… c’est une tradition d’avoir un vampire, ici ?
- Pas une tradition. C’est un fait. Il y en a toujours eu un, il fait partie de la terre et de la vie du village.
- Vous êtes immortel ?
- Non. C’est encore une légende. La vie « post-mortem » du vampire dure toujours exactement le même temps que sa vie humaine. Par exemple, j’ai vécu 84 ans en temps qu’homme, je vivrais 84 ans en temps que vampire. Durant ce laps de temps, mon apparence physique rajeunit : comme vous pouvez le voir, je me suis régénéré au point de paraître environ trente ans. Mais bon… 84 ans. Après je disparaîtrais.
- Vous disparaîtrez ? Comment ?
- Comment voulez-vous que je le sache ?
- Bien…
- J’ajoute qu’aucun enfant à dents n’est né… Je suis donc apparemment le dernier de mon espèce, tout du moins ici.
- …
- Autre question ?
- Euh… vous buvez vraiment du sang ?
- Bien sûr.
- Quel goût ça a ?
- Un goût de sang.
- Vous aimez ?
- Je ne sais pas. Je ne fais pas attention.
- …
- Ensuite ?
- Vous devez vous nourrir souvent ?
- En sang ? une fois par an, environ.
- Ce n’est pas beaucoup…
- En effet. Le reste du temps, je mange normalement.
- Très bien… de quand date votre dernier repas ?
Le vampire sembla se concentrer.
- C’était il y a… trois… non, quatre mois.
- D’accord. Vous craignez le jour ?
- Oui, mais uniquement parce que mes yeux sont très sensibles, et que j’ai des maux de têtes abominables quand je sors. Voilà pourquoi je préfère l’obscurité.
- Et… vous dormez…
- Dans un cercueil ? répondit l’autre d’un air agacé. Bien sur que non. Je n’ai même pas été enterré, voyons.
- Vous avez des… des pouvoirs ?
- Bien sûr. J’ai par exemple le pouvoir de foutre les jeunes imbéciles dehors à grands coups de pieds dans le fondement s’ils posent des questions idiotes.
- Bon, ce sera tout… termina la jeune fille, qui se sentait plutôt bête… et déçue. Pas de beau gentleman romantique et ténébreux, juste un aristocrate aigri, qui passait son temps à la mener en bateau.
Elle se releva.
- Bon, eh bien… je ne vais pas vous déranger plus longtemps. Je vais repartir…
- A cette heure-ci ?
Juste à cet instant, trois coups sonnèrent. Elle se retourna : la pendule venait de sonner trois heures. Pourtant, elle était arrivée à 18h30… il était trois heures du matin ?
- Ce… ce n’est pas possible…
Elle regarda sa montre, mais il était bien trois heures. Elle partit ouvrir un rideau : il faisait nuit noire.
- Seigneur…
Prise de vertige, elle s’appuya sur une table. Elle vit l’aristocrate se lever.
- Cela fait tellement longtemps que nous parlons… Et vous n’avez rien mangé. Passons à table.
Elle perçut comme une étrange sonorité sardonique dans sa voix. Elle sentit une main l’attraper par le bras et une autre par l’épaule, et se laissa entraîner dans une grande salle à manger, ou elle engloutit sans y penser le contenu de l’assiette fumante placée devant elle. Elle releva le regard et vit le Seigneur de Périssons manger tranquillement son romsteak.
- Vous avez déjà fini ce succulent romsteak sauce forestière ? Sans savourer ? Vous m’étonnerez toujours, vous autres. Vous êtes si… pressés.
Il ricana.
* * *
Elle fut menée dans une chambre, dans un vaste lit à baldaquin, et épuisée par ce temps déréglé, elle s’assoupit très vite.
Mais dans le petit matin, avant les premières lueurs de l’aube, des lueurs funestes animèrent le Château de Périssons. A quatre heures et demie, la porte s’ouvrit, et Jean-François Brancourt de Périssons entra dans la pièce, un candélabre à la main. Le déposant sur la table de chevet, il écarta délicatement les cheveux de la gorge de Sally.
- Eh oui, chère, très chère Sally. Mon dernier repas remonte à quatre mois. Je n’ai besoin que d’un repas par an.
Il prit un air rêveur.
- Mais je n’ai jamais dit que c’était mal de bien manger plus souvent.
Il se pencha, ouvrit grand la bouche, retroussa ses lèvres, et mordit. Fort. Sally écarquilla les yeux, se cambrant, sa bouche laissant échapper un gargouillement. Comme un glouton démoniaque, le Seigneur de Périssons prenait la gorge à pleine bouche, avalant d’énormes gorgées de sang bouillant, maculant le drap blanc de rouge sombre. Il n’était plus qu’une bête enragée. Ses yeux étaient révulsés comme ceux d’un requin qui passe à l’attaque, sa peau était blanche comme de la craie, et humide de sueur, trempée de sang poisseux sur tout le bas du visage. Il poussait des gargouillements qui ressemblaient aux grognements d’un porc, borborygmes liquides qui résonnaient dans la chambre baroque. La fille étouffait. Très vite, elle vira elle aussi au blanc de craie, et révulsa ses yeux, devenant aussi molle qu’un chiffon. Pendant vingt minutes, il avala la moindre goutte de sang de son organisme, puis il se redressa. Toujours en transe, blanc et rouge de sang, les yeux révulsés, il regarda partout dans la pièce, puis se repencha sur le corps inerte. Reprenant ses grognements, il commença à dévorer le cou, arrachant des morceaux de chair et les avalant sans quasiment les mâcher.
* * *
Un avis de recherche fut lancé quelques semaines plus tard. Cependant, la mauvaise coopération des polices anglaise et française n’aboutit à rien. On sut juste qu’elle avait disparut une fois le pied posé en France. Après ça, personne n’avait le moindre souvenir de l’avoir vue.