VII - Némésis (porte) [13+]

NEMESIS (Porte) [13+]

 

 

 

Le vendredi vingt-trois février de l’an de disgrâce 1904, je perdis ma femme, Lady Rowena Walpurgis, sur le coup des vingt-trois heures.

Ma femme était jeune. Vingt-trois ans elle avait, vingt-quatre elle aurait eu à l’issue de cette nuit, à l’heure où le soleil se lèverait le lendemain matin. Car oui, elle était née à la minute où le soleil s’était levé, en Février 1880. Et du soleil, elle avait hérité la splendeur aveuglante du physique. De longs, longs cheveux blonds, un teint pâle, si pâle mais lumineux, une peau diaphane, une silhouette fine et gracile comme la flamme d’une chandelle, mais qui pouvait apporter autant de chaleur qu’un feu brûlant dans une vaste cheminée en hiver. Des yeux clairs, si clairs que je me demandais sans cesse si le fait de sortir en plein jour ne la rendrait pas aveugle.

 

Nous nous étions rencontrés trois ans auparavant, en 1901. Dans les jardins du Manoir de Lord Phillip Obsidian, si je me souviens bien, là où j’avais rencontré tant de personnages hors normes. Je me souviens encore d’Hughes de Franville, un jeune officier français énamouré et languissant, de Teofilus Merfesul, un étrange et ombrageux personnage venu de Moravie, qui dissertait en une langue inconnue avec ses compagnons de voyages, d’Edward Fergus MacFee, un renommé Docteur d’Edimbourg qui aimait à faire des colloques sur le magnétisme en même temps que ces recherches en Chimie Minérale.

Arrivé, et plutôt intimidé, je préparai les cadeaux que j’avais emmené pour mes hôtes. Lord Obsidian accueillit avec un grand sourire une bouteille d’un excellent Brandy et me remercia avec enthousiasme – car je le savais fervent amateur de digestifs, et sous la juridiction de ma noblesse se trouvait un petit monastère fabriquant cette liqueur renommée –, puis je me dirigeais vers un des amis de Teofilus Merfesul, ne réussissant pas à trouver celui-ci près de moi, dans le jardin. Je lui remis une œuvre rare de Shakespeare dans une édition soignée – j’avais entendu dire que l’homme était grand amateur de théâtre – et essayait de témoigner mon respect avec des mots simples.

-          Jdonem ăgic enânî . Lcahem gi halmetus, répondit-il en s’inclinant.

J’espérais ne pas m’être fait insulter, et me renseignais pour découvrir le sens de ces paroles – qui étaient sûrement des remerciements ! – lorsque sa chevelure accrocha mon regard. Je tournais la tête pour l’observer, et son mouvement attira son attention ; je vis qu’elle paraissait aussi fascinée que moi je l’étais.

 

Nous nous mariâmes deux mois après. Pendant un an, nous vécûmes d’un amour brûlant, charnel et passionné. Le temps n’avait plus d’emprise sur nous. J’oubliais, l’espace de ces trois cent cinquante jours, ma famille, mes amis, mes proches. Plus rien n’existait mis à part les cheveux de lady Rowena, et ses yeux clairs, et sa peau claire, et ses reins enflammés. Enfermés dans notre manoir, Monham Mansion, les volets à demi-clos, quelques chandelles ou lampes de bureau allumées, nous nous laissions vivre, tels des larves lascives dans notre cocon de luxe et de silence. Nous vivions dans les étages, pendant que les domestiques s’occupaient du rez-de-chaussée, et nous montaient les plats quand il était l’heure de souper. Je me souviens encore de ce rituel : à heures fixes (il me semblait que c’étaient à neuf heures, treize heures, dix-sept heures et vingt-et-une heures), les domestiques montaient les marches du grand escalier, portant un chariot chargé du repas, et nous le laissaient dans le grand corridor du premier étage. Nous prenions le chariot et nous déjeunions alors, une fois seuls, dans le grand salon du premier, puis nous remettions en place le chariot débarrassé de sa nourriture dans le corridor. Les domestiques n’avaient plus qu’à le reprendre.

Pauvres enfants ! Quand je pense que je ne les ai plus vus pendant une petite année… quand je pense que la seule présence à mes côtés pendant toute cette année fut ma chère Rowena. Oh… après tout, ils ont eu tout le rez-de-chaussée pour eux pendant ce temps.

 

Malheureusement, si le plaisir reste affuté et étincelant comme au premier jour, le désir, lui, s’émousse et s’ébrèche. Le trois cent cinquante-et-unième jour, il me vint l’envie de prendre l’air. Je le dis à ma femme, qui refusa de se joindre à moi pour rendre visite à mon vieil ami Lord Obsidian. J’enfourchais mon cheval – à la grande surprise de mes domestiques, que je revoyais alors seulement pour la première fois – et caracolais sur les chemins, vers Obsidian Manor.

Il ne m’en voulait pas de ce peu de nouvelles pendant l’année. Il m’accueillit à bras ouvert, un grand sourire aux lèvres, comme si nous nous étions vu encore la semaine dernière. Nous nous assîmes au petit salon, devant une bouteille de Whisky douze ans d’âge, et nous parlâmes pendant des heures. Il me demanda des nouvelles, et m’en appris certaines ; en bref, quand je partis, je me sentis étrangement léger dans la brise du soir.

 

Je continuais à m’unir en permanence avec Rowena, au creux du lit conjugal, par la lecture d’un livre, par la pratique d’un jeu de société, par le fait de regarder ses yeux et ses cheveux.

Petit à petit, nos rapports sexuels s’espacèrent, tandis que je retrouvais mes amis, que je sortais faire de longues promenades (auxquelles ne souhaitait pas participer lady Rowena), que mon désir ainsi s’émoussait quand je ne l’avais plus autant sous les yeux, seul et incomparable objet d’envies pécheresses et enflammées.

J’allais maintenant très régulièrement chez Lord Obsidian, d’autant plus qu’il me semblait que ma femme m’évitait un peu tandis que je sortais de plus en plus. Je réfléchis à la manière de remédier à cela en vidant avec mon hôte une excellente bouteille de Cherry Brandy. Alors que l’alcool montait, je quittai Lord Obsidian, et rentrai chez moi, porteur d’une flamme pour ma chère femme.

 

Je m’unis avec elle cette nuit même.

 

Je m’aperçus que, contre la lassitude et l’ennui d’une relation de couple, l’alcool apportait une passion, une flamme supplémentaire. Je m’achetai donc – avec les conseils avisés de mon ami, ravi d’avoir un collègue lui aussi appréciateurs de spiritueux – les meilleures liqueurs, eaux-de-vies, et boissons qu’offrait le marché, pour en avoir un meuble empli chez moi. Chaque soir, je partais chez mon fidèle compagnon, ou buvais un digestif ; puis rejoignais Rowena au cœur des draps.

Je sentis que son désir à elle commençait à s’émousser aussi, et lui proposai de boire un verre avec moi ; mais elle ne voulut rien entendre. Je ne lui en veux pas : ma très-chère Rowena, si gracile, si fragile ! Boire de l’alcool n’aurait été que néfaste pour ton corps si fin et délicat.

De toute façon, nous continuions.

 

Le temps passa. Il me sembla qu’au fur et à mesure, elle devenait plus mince, plus fragile, dissimulée dans l’ombre du manoir. Mais nous continuions. Nous étions si beaux. Si beaux… et le temps passait. Puis elle tomba malade, et je décidai de rester à son chevet. Deux semaines plus tard – c’était hier – elle ferma ses jolis yeux, et la seule trace de vie que l’on pût distinguer sur son corps fut son souffle, et la vision de son buste qui bougeait. Je la sentis sur le point de partir.

Aussitôt, je me déshabillais et m’allongeais à ses côtés, plaçant sa tête au creux de mo épaule, posant mon nez dans ses cheveux blonds. Et à vingt-trois heures, son souffle s’arrêta.

 

Je me levais vers deux heures, me rhabillais et partis méditer dans le boudoir. Mon verre de Whisky posé sur le guéridon, avachi dans mon fauteuil Voltaire, décravaté, débraillé et mal rasé, je devais avoir l’air d’une belle épave… puis je m’endormis.

 

*          *          *

 

Un son me tire de ma torpeur alcoolique. Quelqu’un toque… oui, quelqu’un toque à la porte. J’essaye de me lever pour aller ouvrir, car mes cordes vocales sont dans l’incapacité de produire le moindre son, mais je m’affale sur mes genoux à mi-chemin.

La porte s’ouvre, lentement, avec ce petit couinement discret qui la caractérise. Derrière, je vois une jeune femme, entièrement nue. Son corps est dans l’ombre. Elle s’avance… Je vois à présent les moindres détails de son anatomie, son corps si doux et beau, et très pâle, est cruellement entaillé de marques rougeâtres et bleuâtres. Des hématomes. Des traces qui sont sans conteste des coups de ceinture. A ses poignets et à ses chevilles, des marques qui montrent qu’elle a été liée, et sûrement abusée. J’écarquille les yeux, et elle s’avance encore un peu, son visage entrant dans la lueur de la lune qui darde à travers la vitre, et du candélabre de bronze trônant sur le guéridon.

 

Mon Dieu, mais que t’ai-je fait ?

 

Car oui ! Alors que moi je suis là, à genoux, tremblant de peur, de chagrin et de fièvre éthylique, je me rends compte que c’est bien elle. Ô toi ma Némésis, tu viens me prendre ! Je ne méritais pas ton désir et ton amour, et j’ai détruis ton corps et ton cœur. Elle écarte la mèche de cheveux qui passe devant son visage, et me regarde, – et là, je pousse un hurlement de terreur, car je distingue à la lueur des chandelles les yeux horriblement blancs de celle qui fut ma femme, de LADY ROWENA WALPURGIS.


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