
POSSESSION (Au-Delà) [G]
Les ténèbres. Profondes et noires. Eternelles. Elles emplissaient tout l’espace. Doucement, elle glissait, ne ressentant ni chaleur, ni froidure, ne faisant plus attention à sa position. Il faisait noir. Elle ne faisait plus attention, à rien. Il y avait juste le silence, et l’obscurité. Dans l’enfer du coma de la malédiction, il n’y avait plus rien. Ni douleur, ni plaisir ; ni douceur, ni dureté. Elle avait des nerfs qui lui permettaient en temps normal de ressentir, mais ils étaient anesthésiés. Rien ne régnait. Juste le silence.
Le silence, et l’obscurité.
Puis vinrent les méandres. Ses yeux lui furent rendus. Elle ouvrit ses paupières, et découvrit les nuées. On pouvait apercevoir, dans le lointain, des volutes. Comme de la fumée. Cependant, elle ne savait pas comment elle pouvait les distinguer : les volutes étaient noires, du même noir que les ténèbres qui l’entouraient. La fumée – si c’en était bien ! – l’environnait de toute part. Elle nageait dans ces curieuses volutes, ces panaches de vapeurs ténébreuses ; ou plutôt elle y flottait. Elle ne distinguait pas son corps. Impossible de voir si elle était droite, ou au contraire en proie à une mollesse abandonnée, comme un vers. En temps normal, elle l’aurait senti ; mais là, ses nerfs étaient anesthésiés. Elle n’arrivait pas à savoir. Elle ne ressentait plus. D’ailleurs, mentalement aussi : son esprit était dans cet état de transe, dans cette sorte de léthargie molle dans laquelle nous sommes plongés quand nous somnolons. Ni éveillée, ni endormie. Curieux.
Le temps passa.
Elle s’aperçut soudainement que quelqu’un parlait. Non, pas quelqu’un : c’était une voix étrange, désincarnée, qui paraissait être une et cent à la fois. Elle ne comprenait pas ce qu’elle disait. D’un autre côté, elle n’y faisait pas attention…
Au fur et à mesure, elle distingua une voix qui paraissait couvrir cet entrelacement serré, ce chœur de voix désincarnées : cette voix était grave, caverneuse, mais sale ; rauque et abîmée. Comme une pierre qui racle contre un sol inégal. C’est ça : la voix raclait. Elle disait des choses qu’elle sentait puissantes, mais incompréhensibles. Et le Démon récitait. Encore et toujours. Les limbes vaporeux et sombres étaient emplis de cette litanie douceâtre et rauque.
Que pouvait-il bien dire ? Enfin, peu importait de toute manière… Car le temps passait, et elle n’y prêtait guère attention. De temps à autre, retentissait dans le lointain, affamé, le cri d’un oiseau de tempête. Et le Démon continuait à chanter sa mélopée. Et elle continuait à glisser dans les limbes sombres et brumeuses, sans chaleur ni froidure.
Elle entendit une autre voix. Ce n’était pas une voix de Démon. Ce n’était pas une voix du chœur lancinant et monstrueux qui l’accompagnait. C’était une autre voix. Grave et monocorde, elle débitait une autre litanie. Et en l’écoutant, la comparant avec celle du Démon dans son esprit engourdi, elle se rendit compte que les syllabes de l’un et de l’autre s’opposaient. Ce n’était pas un Démon. C’était un Homme. L’Homme et le Démon chantaient. Elle parvenait à distinguer ce que disait l’homme, à intervalles réguliers. Il avait une voix très grave, mais très claire et très chaude. Celle du Démon était grave, certes, mais rauque et sale. Elle raclait.
Miscea nan daran drăpan.
Elle avait compris une phrase prononcée. Elle sentait que son esprit se remettait lentement à fonctionner. L’effort avait été rude, et elle se reposa un instant. L’Homme continuait à parler. Elle écouta un instant la confrontation des litanies, les yeux clos dans le noir, et ses nerfs ressentirent quelque chose. Alors que l’incantation humaine s’enroulait autour d’elle, comme un ruisseau autour d’un galet paresseux, elle crut ressentir une étrange sensation, et en eut la chair de poule.
De la chaleur.
Une chaleur tiède, douce et agréable. Elle se sentait comme dans un bain chaud, enroulée dans les vaporeuses volutes de fumée obscure. Et elle distingua une autre phrase.
Razna mercea driştul smritî.
Il continuait à parler, et elle avait distingué une autre de ses phrases. A présent, elle sentait un changement, donné par cette curieuse sensation de chaleur. Elle s’aperçut doucement qu’elle pouvait bouger. Un picotement dans ses doigts de la main gauche lui fit une surprise. Quel étrange phénomène… Elle pouvait bouger. Elle recroquevilla ses doigts dans sa paume, puis les détendit. Ses muscles s’activèrent, elle se sentit respirer.
Mozânna digrsu vaingr hsu.
Le Démon semblait lutter. Elle entendait moins sa voix. Il paraissait chanceler, ébranlé dans sa puissance, dans sa ténébreuse majesté. Et elle eut un flash. Une fraction de seconde, les ténèbres s’évanouirent. Elle eut le temps de voir le plafond d’une pièce aux murs hauts et couverts de boiseries. Et le visage de l’Homme. Ses yeux étaient plongés dans l’obscurité. Elle vit ses lèvres remuer tandis qu’il disait son incantation. Puis ce fut de nouveau les ténèbres.
Mais il y avait du nouveau. Les ténèbres s’éclairaient. Et la fumée lentement s’évanouissait. Et la voix de l’Homme était de plus en plus claire, plus forte, telle sortant d’un poitrail d’airain, tandis que la voix du Démon, malgré des intonations plus appuyées témoignant de sa lutte, résonnait de moins en moins.
Darman goăl tavâul dittî.
Elle ouvrit les yeux. Le prêtre se tenait au dessus de son corps étendu qui était drapé dans une étoffe consacrée. A genoux, le prêtre priait, récitant ses psaumes à voix haute. De chaque côté de lui, brûlait au cœur d’un encensoir un torrent de fumée fine et odorante. Des cierges étaient parsemés autour du corps allongé de la jeune fille. Elle observa le prêtre qui priait.
Vêtu de noir, il avait les mains jointes, index et majeurs touchant le nez. Tête baissée, yeux clos. Seule sa bouche s’ouvrait.
Duttiyăh smegdhî acenda yasyonţe.
Elle vit la chemise noire à col romain, la veste noire, les gants blancs, le manteau de drap noir. Elle vit les lunettes rondes, les cheveux très courts, presque ras. Et elle sentait la voix grave faire vibrer ses entrailles.
Vidjul prajăsul mârgesul.
Le Démon se tut. Le prêtre ouvrit les yeux. La jeune fille le regarda. Le prêtre sourit.