
DIVAGATIONS LUNAIRES (Conflit) [13+]
11 Février 1917
22h30
Il faisait très noir. Julien extirpa ses jumelles de son paquetage, profitant de l’accalmie qui s’était faite dans la tempête d’obus qui s’abattait sur le front, et espérant jeter un coup d’œil sur les positions adverses. C’était son tour de quart, et il devait veiller au grain. Il valait mieux faire attention. Si les chleus passaient à l’attaque, c’était lui qui donnerait l’alerte.
Il monta soigneusement et très doucement sur la paroi effondrée de la tranchée putride et malodorante, humant l’eau croupie, la l’humus et le brûlé. Avec une extrême précaution, sa tête dépassa des quelques sacs de sable qui avaient échappés aux éclats d’obus tranchants comme des rasoirs. Visiblement, chez les adversaires, on ne montrait guère d’enthousiasme. Il sortit un peu plus la tête, avec toujours la crainte de se faire déchirer le visage par une rafale de mitrailleuse Maxim. Pas un mouvement. A ce moment, le nuage qui masquait la lune se dissipa, et la lumière argentée et blême tomba comme un suaire sur le No man’s land. Satisfait, bien que légèrement surpris du silence de mort qui régnait (habitué qu’il était à entendre des bruits de mort, tels que canons, explosions de grenades ou d’obus, détonations d’armes diverses), il plaça les oculaires devant les yeux et jeta un œil, voir s’il y avait du mouvement en face. Rien. A croire qu’ils avaient tous brutalement abandonné le combat.
Quand Lucien avait attendu, il s’était laissé égarer un instant. Il était sensé regarder régulièrement l’évolution des Allemands, mais une sorte de brouillard blanc avait envahi son esprit, et durant un temps qui – s’il en croyait sa montre à gousset – avait dépassé la demi-heure, il avait divagué lentement, seul dans le boyau bourbeux. Mais un bruit l’avait sorti de sa torpeur : le bruit du silence. Quel étrange effet cela faisait de ne plus entendre les explosions de la pluie d’obus sur le champ de bataille ! Il avait dès lors entreprit d’aller voir ce qu’il se passait.
Décidément, l’ambiance était bizarre ce soir. Il faisait froid, mais il n’y avait pas de vent. Il s’emmitoufla davantage dans sa capote, et inspecta religieusement la zone sombre que formait la tranchée adverse. Au bout d’un moment, il finit par discerner un petit éclat. Le canon d’un fusil. Dressé vers le ciel, celui-ci paraissait aussi inoffensif et disparate qu’un diamant dans une flaque de boue, avec son fer chromé. Dessous, un casque immobile indiquait que le Prussien de garde s’était sans doute assoupi. Un sourire discret s’échappa des lèvres du soldat.
Poursuivant son exploration à la jumelle du no man’s land, l’œil aguerri de Lucien ne s’arrêta pas sur les cadavres en plus ou moins bon état, mais au bout d’un instant, il stoppa son mouvement. Car il en avait perçu un, sur le champ de bataille, désert de ruines et de monceaux de déchets divers. Il retourna sur le cadavre qu’il avait vu bouger. Un rat ? Non. Il bougeait bien. D’étendu sur le dos, il bascula avec difficulté sur le ventre. Rampant, chaque geste se faisant comme au prix d’un effort surhumain, il avançait de quelques centimètres, vers la tranchée où se trouvait Lucien, puis stoppait à nouveau. Lucien perçut des galons de soldat de deuxième classe. Ainsi qu’une expression sur son visage blême et sale, comme revenu de l’Au-delà. Un blessé. Au cœur du no man’s land. Il ne pouvait pas le laisser là, seul, avec cette trêve dans l’orage de la guerre.
- Hé, caporal Lucien Mimond…
- Je m’appelle Lucien.
- Je sais. Tu ne vas pas le sauver ?
- Je ne sais pas… Je ne sais pas. Qui sait si les boches sont pas planqués en m’attendant…
- Et ils ont relâché le prisonnier exprès pour qu’un glandu vienne le chercher ? Ca fera un français en moins. Quel progrès.
- Oh, ça va…
- Tu es un vrai paranoïaque.
- Et toi, un vrai gros poids.
- Ha ha ha !
- Arrêtes un peu de te marrer…
Il reprit ses jumelles, regarda un instant le français au corps détruit et douloureux qui tentait au mépris de l’épuisement et de ses blessures de regagner la tranchée.
- Tu le regardes, n’est-ce pas ?
- Oui.
- Tu l’admires.
- Pourquoi ?
- Quel courage, n’est-ce pas ?
- …
- Il continue à avancer, contre vents et marées, pour sauver sa peau, enfin ce qui lui en reste… Et toi, tu restes là, à l’encourager silencieusement, mais sans bouger le moindre petit doigt.
- Ça suffit !
- Tu iras le chercher. C’est moi qui te le dis.
- Et pourquoi ça ?
- Parce que.
- Tu ne me forcera à rien ! Je vais prévenir l’Adjudant. C’est à lui de décider ce qu’il faut faire.
- Comme tu veux… Il sera peut-être mort, le temps que vous dissertiez sur son sort.
- Ferme-donc la un peu.
- Comme tu veux !
Le soldat se gratta la barbe, puis remballa ses jumelles, redescendant dans la tranchée. Il se dirigea vers la deuxième ligne, reliée à la première tranchée par un réseau de boyaux bas et visqueux.
- Hé…
- Quoi encore ?
- Tu ne voudrais pas jeter un dernier coup d’œil, avant de partir ?
- Pourquoi ?
- Comme ça.
Intrigué par la demande, Lucien se redirigea vers la banquette de tir qu’il escalada prestement. Plaçant son menton sur un sac éventré et froid, bien dissimulé derrière le réseau de barbelés, il réajusta ses jumelles au-dessus de son nez.
Le blessé était toujours là. Apparemment, il essayait de reprendre son souffle. Et soudain, un sifflement aigu se fit entendre dans le soir. Loin, à quelques kilomètres au Sud, des obus recommençaient à tomber. Lucien avait l’habitude des bombardements de préparation : il fallait compter à ce qu’ils soient complètement sous la pluie d’ici environ un quart d’heure. Il regarda le blessé. Lui aussi avait comprit qu’il n’avait plus que peu de temps : il s’était remis à avancer, malgré la fatigue.
- Tu as entendu les obus ?
- Oui… On a encore une quinzaine de minutes.
- Tu penses avoir le temps de prévenir l’adjudant Garinal avant cela ?
- Je pense que oui. Après tout, il doit être en arrière, avec d’autres sous-offs… On pourra se décider assez vite.
- …
- J’y vais.
- Attends.
Lucien s’arrêta encore une fois.
- Quoi à la fin ?
- Regarde encore.
Le soldat joignit le geste à la parole d’un air las.
- Je ne vois rien.
- Regarde mieux.
Le soldat fronça les sourcils.
- Derrière le blessé.
Et Lucien perçut le geste. Un autre corps rampait. La lune éclaira la scène de son œil blafard, et l’homme s’aperçut avec une stupéfaction effarée que cette fois-ci, le blessé n’avait plus la moindre trace de peau sur ses os. Tout son corps n’était que chairs décomposées, os salis, vêtements déchirés et pourris jusqu’à la doublure.
- Oh mon Dieu…
- Les Morts. Ils viennent le prendre, tu crois ?
- Je… je…
Il y en avait encore d’autres. Ils bougeaient tous, poussant des gémissements et des râles trop faibles pour être entendus de loin. Mais ils avançaient, implacablement, vers le blessé qui ne remarquait rien, absorbé par l’effort.
- Merde !
Lucien se redressa, réenfila sa paire de jumelles dans sa besace, et se jeta sous les barbelés. Il sentit les pics d’acier lui effleurer la peau, et s’accrocher aux vêtements, mais continua. Une fois passé à couvert, et une fois arrivé sur le No man’s land, il se releva en un éclair et courut de toutes ses forces vers le blessé. Il n’avait aucune idée de la distance. Il ne s’en rappelait plus. Evitant les trous d’obus, il parcourut une distance énorme en un temps qui lui sembla tout à fait gigantesque, et finit par aboutir au creux d’un immense cratère, résultat sans doute d’une pièce d’artillerie de 380 millimètres sur voix ferrée. Le blessé était dedans. Le silence régnait à présent, total, seulement brisé par les respirations pénibles et haletantes des deux hommes. Lucien se précipita sur lui.
- Ça va aller… Accroches-toi… On rentre. Ça va ? On va y arriver…
Il le jeta comme un sac de patates sur ses épaules, et repartit en trottinant, réentendant le son des obus qui se rapprochaient.
Il ne s’occupa pas du temps qu’il avait mis pour rentrer dans la tranchée, pour passer les barbelés, et il ne jeta pas d’œil en arrière. Il s’aperçut juste qu’il l’avait rejointe, et que là, le soldat était allongé contre le mur, haletant, se tenant le flanc d’une main crispée, tandis qu’il appelait le poste Urgences à l’arrière avec la radio de campagne qu’il avait réussi à faire fonctionner. Après seulement, il remonta sur sa banquette et regarda, avec angoisse, dans ses jumelles.
Les morts étaient tous à leurs places, ils ne bougeaient pas, ils n’avaient jamais bougé. Lucien déglutit. Les obus commencèrent à tomber.
* * *
- Merde… ça retombe.
Le cadavre décomposé se tourna vers le squelette d’un geste imperceptible.
- Tu crois qu’on va se faire éparpiller ?
- Qui vivra verra, répondit le squelette de sa voix caverneuse.
Le cadavre ricana.
- Comme tu dis. N’empêche, quels cons ces humains. Pour une fois qu’on vient leur filer un coup de main, ils paniquent et nous arrêtent quand on commence à les aider.
- Que veux-tu…
- On ferait mieux de rester ici sans bouger. Bonne nuit.
- Bonne nuit.