III - La Page Grise (non-réciprocité) [G]

LA PAGE GRISE (Non-réciprocité)

 

 

 

 

Il soupira profondément. Quel mal de tête affreux. Il essaya de se masser les tempes, pour calmer le mal qui lui grillait le cerveau, en vain. Décidément, pour qu’un massage soit utile à faire oublier une bonne migraine, il fallait vraiment considérer l’impossible comme faisable… ou alors il fallait être sa petite fée. Il sourit, se remémorant un souvenir agréable. Le mal de tête s’estompa. Décidément, si juste le fait de penser aux mouvements experts de ses doigts habiles sur son crâne pouvait soigner ses maux de tête, il faudrait qu’il pense à elle plus souvent.

 

Retombant sur terre, il posa les yeux sur sa machine à écrire, puis ses doigts sur les touches. Le tac-tac de la mécanique retentit pendant quelques secondes dans la chambre, puis le son du réarmement du rouleau. Tac-tac, encore. Il s’arrêta, se relisant, l’air à la fois perplexe et songeur. Puis il se reposa en arrière, contre le dossier de sa page.

Quelle pression, mon Dieu ! Pourquoi tant de pression ?

Ses lecteurs, toujours plus nombreux, le pressaient de lettres admiratives, lui contant parfois avec une gaucherie attendrissante leur joie et leur quasi-dépendance – si l’on peut appeler cela ainsi – relatives à ses écrits. Et à chaque lettre d’admirateur qui arrivait, il baissait un peu plus la tête.

Ne me pressez pas ! Laissez-moi en paix ! Voulait-il dire, mais pouvaient-ils comprendre sans se vexer ? Il en doutait…

 

Il avait tant donné aux feuilles… Sous la magie inspiratrice de ses doigts, les feuilles noircissaient, mais contrairement au feu qui noircit les feuilles pour ensuite les détruire, il les assombrissait pour les sublimer, tripler, quintupler, décupler leur valeur. Après publication, il pouvait être sûr et certain que ses premières épreuves à la machine pourraient rapporter une fortune si elles étaient vendues aux enchères.

Mais là, curieusement et malheureusement, il se sentait creux. Et plus ses admirateurs – fanatiques chevaliers-servants – l’encourageaient, plus il se sentait vide, étrangement vide. Comme un arrosoir qui a usé toute son eau. Il fronça les sourcils. Non, il n’avait pas usé toute son eau. Il se ramassa en avant, sortit ses mains de leur immobilisme, fit craquer ses doigts, et tapa. Pendant environ cinq minutes cette-fois-ci, il écrivit sans interruption, écoutant d’un air excessivement concentré le bruit de la machine, le cri de son instrument créateur.

Il s’arrêta à la fin de la page et ôta la feuille pour la relire.

 

C’était une page grise.

Noire car remplie de caractères divers, blanche par le contenu, stérile, plat et inutile. Il se leva, en soupirant, fit une boule de la page et la jeta dans la corbeille. Les feuilles ne voulaient pas l’aider, ce soir, apparemment, résigné, il tourna le dos et se dirigea vers la fenêtre. Les volets étaient encore fermés, il les ouvrit et put ainsi contempler un coucher de soleil rougeoyant et noirâtre, qui sublimait le ciel de sa beauté lumineuse et sanglante. Il sourit, et ses soucis s’envolèrent avec le vent, emportant sa migraine. Il se retourna vers le bureau. La machine semblait l’attendre, ses chromes brillant à la lueur des derniers rayons de soleil. Il referma la fenêtre, prit son manteau. Il avait une soudaine envie de se promener avec sa petite fée.

 

Et puis, un arrosoir, même s’il est vide un jour, est toujours utile. Il suffit que le jardinier revienne pour y remettre de l’eau.

 


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