
LE CAPELIN (Rayures) [G]
Il faisait nuit. On pouvait entendre le vent souffler, au dehors de la grande maison isolée. Quelle étrange atmosphère il régnait ce soir-là ! Riche en esprits, riche en mystères.
La grande maison se dressait, au détour d’un chemin, cloîtrée derrière ses grilles de fer forgé, entourée par les arbres de cette forêt vaste et sombre. Les hauts toits d’ardoises, aux girouettes dentelées et corrodées, soudées par la rouille, laissaient deviner d’étroites lucarnes, sombres et vides. Cependant, au rez-de-chaussée, du côté gauche de la porte d’entrée, on pouvait voir une haute et étroite fenêtre illuminée, de cette lueur orangée et mouvante que laisse passer une flambée dans la cheminée, et que les épais rideaux sont fermés.
A l’intérieur de la pièce, il faisait bon. Longue d’environ six mètres, large de trois, la salle était un salon confortable. La cheminée sculptée diffusait à la fois lueur et chaleur, et par sa lumière, donnait l’impression que les boiseries étaient mouvantes. Par terre, un épais tapis ouvragé rouge et or amortissait les pas de ceux qui y marchaient. De grandes armoires vitrées en chêne massif se dressaient contre les murs, renfermant quantité d’ouvrages anciens et usés reliés de cuir, et aux pages parcheminées par le temps. Au dessus, on pouvait voir des armes antiques, souvenirs de familles gardés de temps immémoriaux, artistiquement disposées entre le haut plafond ouvragé et le sommet des armoires : masses d’armes, haches de guerres, rondaches, sabres et épées brillaient d’un air paresseux à la lueur du foyer crépitant. La fenêtre était voilée d’un épais rideau de velours rouge bordeaux, frangé à ses bords de mille filins doux au toucher. A part cela, on pouvait voir un guéridon d’ébène, une table de travail en chêne sombre, une banquette et deux fauteuils Voltaire, capitonnés dans les mêmes tons de rouge. Et le salon douillet et sombre renfermait deux personnes.
Sur le sol, le petit garçon en culotte courte jouait avec deux petites voitures en bois. Il les faisait se poursuivre sur le tapis, près du feu pour ne pas avoir froid ; il savait qu’elle était quand même bien sombre et fraîche, cette vaste maison.
- Fiston ?
Le petit se retourna.
- Oui papa ?
- Viens sur mes genoux.
Le garçon, docile, déposa ses voitures et rejoignit son père, assit dans son fauteuil, un livre clos à la main. Celui-ci passa sa main dans ses cheveux châtains, caressant l’arrière du crâne de son petit bonhomme.
- Tu es un grand garçon maintenant, n’est-ce pas ?
- Oui papa !
- Tu te rappelles comme tu me demandais toujours de sortir chercher du bois pour le feu ?
- Oui, papa…
- En fin de compte, je pense que je peux t’accorder ta chance. Prends ton petit panier, et vas donc chercher des brindilles dans le tas que j’ai fait dans l’appentis, derrière la maison. Elle vont servir à allumer le feu à l’étage.
- D’accord papa !
Le petit garçon se prépara à partir, mais son père le retint.
- Avant que tu ne sortes…
Son fils le regarda.
- Dehors, c’est la forêt, comme tu sais. Et dans la forêt il y a des bêtes.
- Mais il y a plus de loups, pas vrai papa ?
- C’est vrai. Mais même quand il y en avait encore, ce n’était pas eux les plus dangereux. Il faut bien que tu prennes garde…
Il fit silence.
- … au Capelin.
- Au Capelin ?
- Oui. Le Capelin est un animal qui habite dans la forêt. Quand on le voit, on croit que c’est un chien, mais il te regarde avec ses yeux brillants, et là, tu te laisse piéger, il t’emporte très loin dans son terrier… Et on ne te revois jamais.
Le petit resta silencieux.
- Mais il y a un moyen de le maintenir à distance.
Il pointa son doigt sur un des deux candélabres de bronze qui encadraient la cheminée.
- La lueur d’une flamme. Il n’aime pas la lumière. Ses yeux sont trop sensibles, il ne vit que la nuit. C’est pour ça que tu vas prendre ta petite lanterne avec toi, même si la lune t’éclaire. D’accord ?
- Oui, papa.
Ils le préparèrent, le petit mit son manteau, prit son panier et son père lui donna la lanterne.
- Allez, vas-y, mon petit bonhomme.
Il l’encouragea d’une tape sur l’épaule, puis la porte se referma.
La pleine lune, au-dehors, éclairait d’une lumière intense, beaucoup plus intense qu’à la ville. Le garçon avança, confiant, et traversa le jardin vers l’appentis du fond. Il poussa la vieille porte, posa sa lanterne sur le sol, et emplit son petit panier de branchage sec. Mieux valait se dépêcher. Il distingua sur le mur une grosse araignée, toute déformée par l’ombre que lui donnait la lueur de la bougie, et poussa un petit cri, filant de l’appentis.
Il s’arrêta à mi-chemin, apeuré. Un nuage avait voilé la lune. Il sentait des présences près de lui. Comme des ombres froides et sèches, qui tourbillonnaient autour de lui, attendant qu’il cède pour l’emmener dans les Dédales Infernaux. Il se recroquevilla sur lui-même et tomba à genoux.
Mais le nuage s’écarta, et la lune recommença à briller. Et là, à la lisière de la forêt, le garçon vit un chien, assit sur son train de derrière, qui lui faisait face. Il ressemblait à un braque allemand, mais avec des oreilles dressées sur sa tête, et ses yeux brillaient étrangement dans la nuit. Aussitôt qu’il le vit, l’animal se dressa d’une manière un peu étrange ; il tenait ses pattes de devant comme s’il faisait le beau, et se tenait debout sur ses pattes de derrière, courbé en avant. Il le regardait toujours, et se mit à marcher vers lui. Stupéfait, le garçon ne pouvait plus bouger. Toute volonté de s’enfuir l’avait quitté. Quand l’étrange chien entra dans le jardin, et fut exposé à la lumière de la lune, il put remarquer son pelage beige, rayé de brun. Puis le chien se rapprocha de lui, le saisit entre ses pattes de devant, et se remit à marcher. Le garçon se serra contre l’animal. Il était chaud, il sentait une odeur de foin et d’animal douce. Il ferma les yeux, ne s’occupant plus de rien.
Il ouvrit les yeux quand l’animal le déposa sur le sol, à côté de son panier. Il regarda autour de lui : il était juste à la porte de derrière chez lui. Il se retourna vers la créature rayée.
- Merci… réussit-il à bafouiller au Capelin, qui se tenait debout derrière lui, le regardant de ses yeux brillants et intelligents.
Mais l’animal ne s’éternisa pas : il jeta un coup d’œil rapide derrière le petit, puis retomba sur ses pattes de devant, et s’enfuit en courant comme un vrai chien, cette fois-ci. Le garçon se retourna et distingua une lueur sous la porte.
- Bonhomme ?
Son père ouvrit la porte, une bougie à la main.
- Tu as ramené du bois ? Où est la lanterne ?
Le fils rentra dans la maison, son panier à la main, tandis que son père jetait un coup d’œil furtif à l’extérieur et refermait la porte.
- Allez, viens. On va allumer les cheminées du haut.
A la lisière de la forêt, le Capelin regarda la maison, puis s’en retourna courir en forêt, dans un éclair de fourrure rayée.