L'Amour du Géant

Fiel : l'Elfe et le Géant

Aparté Première : l'Amour du Géant.



Il traversa la pièce avant d'atterrir violemment sur le dos, fracassant la table sous l'impact. Endolori et terrorisé, il n'eut pas le temps de se relever que déjà une énorme main le saisissait par le col et le soulevait de terre avec une facilité effrayante.

" - Pitié !
   - Tu me réclames pitié ? Mais de quel droit, en as-tu eu de la pitié pour elle ? Un animal n'aurait pas subit tel traitement ! "

Les autres clients de l'auberge regardaient le spectacle sans oser intervenir, le colossal épéiste étant d'autant plus effrayant qu'il était complètement fou de rage. D'un revers de la main, il envoya à nouveau valser le gredin comme un vulgaire insecte qui traversa la fenêtre et se retrouva amorti par un dôme de paille. Sans demander son reste, il prit ses jambes à son cou, comme si la Mort en personne en avait après lui. Funeste mais juste prémonition. Alors qu'il avait déjà parcouru une cinquantaine de mètres, une lame fendit l'air en tournoyant avec un bruit sinistre et termina sa course en travers de la gorge du fuyard qui tomba au sol à plat ventre. Il se mit à ramper, tandis que des pas lents et réguliers se rapprochaient, puis cessèrent lorsqu'il vit deux grands pieds se planter devant lui pour lui barrer la route. Il sentit une douleur abominable au moment où la lame fut retirée de sa chair avec rudesse. Alors même qu'il se noyait dans son propre sang dont les flots pulsatils s'écoulaient sur l'herbe verte, cherchant désespérément de l'air que son propre fluide vital l'empêcher de happer, il leva les yeux pour ne voir rien d'autre qu'un interminable corps aux proportions gigantesques, faisant largement plus d'un pied de plus que les plus solides gaillards du village. Il tendit la main pour saisir une des botte, comme un noyé s'accrocherai au tronc d'arbre salutaire qui le maintiendrai hors de l'eau, mais la chaussure esquiva et après s'être levée, s'abattit brutalement pour écraser ces doigts implorants, brisant les os et broyant la chair. S'asphyxiant de plus en plus et n'arrivant plus à hurler, son réflexe fut malgré tout de tenter de dégager sa main dans un vain et ultime effort. Des bulles d'hémoglobine sortaient de sa bouche et ses yeux révulsés ne laissaient plus voir que leur blanc.

" - Voilà ton châtiment pour ton crime ! La toucher méritait déjà la mort, mais ce que tu lui as fait est au-delà de toute punition ! Cette mort est encore trop douce à mon goût, mais remercie le ciel que je n'ai le temps de t'affliger la juste peine que tu mérites, fils de pute accouplée à un porc ! "

Après de longues minutes d'agonie où la panique et la peur de la mort décuplaient supplices et attente, son cœur cessa finalement de battre à jamais. Le pied toujours fermement appuyé sur la main du forban, le grand épéiste n'esquissa pas le moindre sourire. Son jeune visage, aux traits forts mais agréables, marquais de sa grimace le profond dégoût haineux que lui inspirait la personne désormais réduite à l'état de cadavre sanglant. Il cracha sur la figure déformée par la mort de brigand, puis sans plus y faire attention, se détourna et reprit sa route, l'épée dégoulinante de sang à la main.

Il savait où Carl et ses trois mille pièces d'or l'attendaient désormais, mais plus important encore, il savait qu'il la retrouverait - elle - à Eheneim, à quelques jours de voyage de là. Enfin, après tant d'années, espérait il pouvoir racheter sa faute, pouvoir être avec elle, pouvoir être son plastron inébranlable contre le mal qui sévissait dans ce monde. Mais son cœur était meurtri des dernières sévices qu'elle avait subi, effaçant toute légitimité à la joie secrète qu'il ressentait. Encore une fois, il n'avait pas été là pour la protéger. Depuis qu'il avait retrouvé sa trace quelques mois auparavant, tous les récits qu'il avait obtenu étaient ceux d'une fille facile, nymphomane et salope, prête à toutes les humiliations pour satisfaire les mâles de toutes races qui la croisaient. Mais lui savait que ce n'était pas elle, non, ce n'était pas la voie que cette elfe belle et pure comme le jour avait choisi d'épouser, mais bien celle qu'on la contraignait à prendre. S'il l'avait retrouvé à temps, jamais elle n'aurait eu à subir de telles horreurs, et il se maudissait chaque jour pour ça. Et pendant que sa culpabilité le rongeait, ses yeux saphirs au regard brisé fixaient un horizon brouillé par les larmes qui s'en écoulaient, espérant la voir l'attendant au-delà. Aimer celle à qui il avait fait le plus de mal, celle qui sans le savoir avait le plus de raisons de le détester, telle était sa pénitence.

Il se souvenait encore de la première et unique fois où il l'avait vu. Il avait tué devant ses yeux un être qu'elle aimait visiblement, et l'avait frappé pour la protéger de lui et de ses compagnons. Il avait réussi à l'extirper du massacre et à la déposer à l'abri, allant jusqu'à tuer ses propres frères d'arme pour qu'elle ne soit pas passée par le fil de l'épée ou pire encore. Il avait tout de suite su que son âme de guerrier libre serait dès lors à jamais inféodée à celle de cette elfe aussi forte que vulnérable. Mais le destin avait fait qu'il l'avait perdu avant même de pouvoir l'avoir. Depuis cette tragique rencontre, il avait consacré plus ou moins sciemment toute son énergie à la retrouver.

" Cette suceuse de veau est partie pour Eheneim à ce que je sais ! Sûrement pour polir quelques autres verges ! Et j'y pense ! Carl y est aussi ! ". Bien que Sigfrud l'ignorait encore à cet instant, cette déclaration qui l'avait empli d'un réel espoir avait sonné l'aboutissement de son errance, mais aussi le crépuscule de sa vie.

by Gorgoth


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