Plus personne...

Je m'éveille doucement. Cette nuit, aucun bruit ne m'a dérangée, les motards habitués à leurs courses dans mon avenue n'ont pas donné signe de vie hier soir. Aucun train n'a circulé sur la ligne de chemin de fer. Et ce matin, ni marteaux-piqueurs, ni oiseaux, ni klaxons, ni chiens pour me réveiller. J'ai merveilleusement bien dormi. Pourtant, quelque chose me turlupine, et je n'arrive pas à mettre la main dessus. J'ai l'impression qu'il manque… je ne sais quoi… Je reste au chaud, sous ma couette, bercée par le silence environnant… Silence ?

 

Je sors précipitamment du lit, autant l'absence de bruits liés aux hommes ne me choque pas pour ce dimanche matin, autant les animaux, eux, ne prennent pas en compte les jours de la semaine. C'est cela qui est anormal, cette absence totale de bruits extérieurs. Je sors de ma chambre, et descends à toute vitesse les quelques marches me menant à l'étage où dorment mes parents. J'ouvre la porte de leur chambre, sans même frapper, le lit est fait, rien n'a changé depuis hier, les vêtements à ranger sont toujours sur la couverture. Ils ne sont pas du genre à s'endormir sur le canapé…

 

Affolée, je parcours l'une après l'autre toutes les pièces de la maison, mais aucune trace d'eux. La voiture est toujours dans l'allée. Je suis terrifiée, s'il s'agit d'une blague, elle n'est pas drôle du tout. Je le crie très fort, mais cela résonne entre les murs vides et aucune réponse ne me parvient. Je m'élance vers la porte d'entrée et m'arrête dans le hall. Je ne vais quand même pas aller voir les voisins en pyjama… Je remonte à toute vitesse dans ma chambre, enfile rapidement mon jean et mon pull préféré, chausse mes baskets. Mon cœur bat à toute vitesse, il résonne dans mes tempes, j'essaie de respirer calmement et de reprendre mon souffle, mais rien n'y fait.

 

Je me précipite hors de la maison, et m'arrête en haut des quelques marches qui mènent à notre porte. La rue est vraiment déserte, ça et là les voitures des voisins, le camion du livreur de l'épicerie est arrêté au milieu de la route. Peur, panique, incompréhension, terreur… Je sens que je tremble, des sillons de sueurs froides coulent le long de mon échine. Personne… Il n'y a plus rien de vivants… A part moi… Je ne peux pas y croire, je cours à chaque maison, m'acharne sur chaque sonnette, fouillant chacune des maisons que je trouve ouverte. Plusieurs heures après, je m'écroule sur un banc, je dois me rendre à l'évidence, je suis seule.

 

Les larmes se mettent à couler, je ne fais rien pour les arrêter. Et puis, une idée me vient en tête. Si pour une raison ou une autre, mon quartier, ma ville avaient dû être évacués… Non, cela n'explique pas la disparition des oiseaux. Pourtant, un mince espoir s'insinue en moi. Vite, trouver une télévision, une radio. Je rentre dans la maison la plus proche et allume l'écran, de la neige… Je zappe sur toutes les chaînes, mais j'obtiens le même résultat. J'allume un transistor, que des parasites… Je me laisse tomber sur le canapé. Ce n'est pas possible, c'est un cauchemar, faites que je me réveille. Je me pince, mais la douleur ne me ramène pas à mon monde, ma réalité.

 

Je me lève brusquement, il ne sert à rien de rester là, à m'apitoyer sur mon sort. Quoi qu'il s'est passé, je suis encore là, et c'est peut-être le cas d'autres personnes. Je dois me raccrocher à cette pensée, je ne suis peut-être pas la seule. Et rien ne dit que cela touche les autres villes. Je rentre chez moi, je vais partir en voyage, rester ici ne changera rien. Je prépare des affaires, vêtements, nourriture, réserve d'eau, couverture. Je n'hésite pas à piller l'épicerie. Je mets tout cela dans le coffre de notre voiture, et mets le contact. Il est temps de s'en aller.

 

J'essuie quelques larmes qui coulaient encore. La voiture fait quelques embardées, le moteur cale Pourquoi faut-il que la première fois où je touche un volant se passe dans ses conditions ? Je finis par arriver à la faire rouler plutôt correctement, lentement pour être sûr de ne pas rater les hypothétiques personnes que je pourrais croiser. Mais toutes les rues sont vides. Pour m'occuper l'esprit, je prends au hasard l'un des cassettes audio traînant dans la voiture, un peu de musique pour penser à autre chose.

 

« Il ne reste que quelques minutes à ma vie
Tout au plus quelques heures, je sens que je faiblis
Mon frère est mort hier au milieu du désert
Je suis maintenant le dernier humain de la terre »

 

Je pile net, et éjecte le support, je lance la bande par la fenêtre. Avant, j'adorais cette chanson, mais aujourd'hui, je trouve ces paroles funestes, de mauvais augure. Je ne suis pas le dernier humain, je ne veux pas l'être. Et puis, réfléchissons, hier encore, il y avait 6 milliards d'habitants sur cette planète, pourquoi ne resterait-il que moi ? Je n'ai rien de plus que les autres… Je ne suis ni pire, ni meilleure qu'un autre. Quelques minutes après, je repars, direction la ville voisine. Et s'il n'y a personne, je continuerais de rouler jusqu'à celle d'après, jusqu'au département voisin, jusqu'à la région voisine, jusqu'au pays voisin. Et là, seulement là, je m'arrêterais et je réfléchirais à ce que je fais, si je n'ai vu personne.

 

C'est ainsi que je roule, encore et encore. Et chaque kilomètre fait me rapproche de la frontière, chaque ville passée me plonge un peu plus dans un désespoir. J'ai espéré pourtant, quand, suivant de petites routes de campagne, j'ai entendu les oiseaux chanter, j'ai vu des chats, des chiens, des lapins, mais rien qui ressemblait à un homo sapiens sapiens. Jamais je ne me suis arrêtée, à part pour remplir le réservoir, juste suivre le bitume, scruter toutes les rues, klaxonner à fond en traversant les hameaux, les villages, les villes, en espérant une réponse.

 

Enfin, je stoppe mon véhicule, nulle part, je n'ai vu âme qui vive, à aucun moment ma radio a capté des mots, des sons autres que les parasites. Me voilà rendue, dans une ville inconnue, dans un autre pays, et rien, encore, et toujours, rien. Sortant de la voiture, je parcours quelques avenues, quelques boulevards, dans cette atmosphère si pesante, si éprouvante. Je suis épuisée, mais je marche. Que faire ? Que devenir ? Vivre ? Mourir ? Continuer ma route ? D'abord dormir, pour avoir les idées plus claires après, en priant pour que tout soit redevenu normal au réveil, que les voitures, klaxons, et autres nuisances sonores soient les raisons qui me sortent de mon sommeil.

 

Une maison au hasard, une porte ouverte, un canapé confortable, je m'allonge dessus, et m'endors rapidement. Et, plusieurs heures plus tard, lorsque Morphée me quitte, j'ouvre les yeux sur cette triste vérité, je suis seule.

 

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Les années ont passé. Dans cette ferme que je me suis appropriée, j'ai appris à vivre seule, à élever les animaux que je mangerai, à cultiver les légumes et les fruits que je dévorerai, à conserver précieusement quelques réserves pour les périodes hivernales. Je n'ai jamais trouvé d'explications plausibles à la disparition de toutes ces personnes, mais cela m'importe peu maintenant.

 

Les premiers temps furent difficiles. Chaque jour, je posais mes yeux sur la route qui longeait ma demeure, toutes les minutes, puis mes coups d'œil s'espacèrent. Maintenant, je ne regarde plus, je n'ai plus espoir que quelqu'un, comme moi, passe. Je me suis faite à l'idée d'être seule, à ne parler qu'à mes braves bêtes qui me tiennent compagnie.

 

Et le temps a fait son œuvre, mes cheveux devenus blancs trop tôt tombent dans mon dos, mes mains ridées reprisent une vieille couverture, mes yeux restent clos, ouverts ou fermés, ils ne servent plus. Et cette chanson, cette chanson qui m'a fait perdre mon sang-froid ce jour de grand malheur, trotte dans ma tête, passe encore et encore, et les dernières paroles finissent par tourner en boucle dans mon esprit.

 

« Il ne reste que quelques minutes à ma vie
Tout au plus quelques heures, je sens que je faiblis
Mon frère est mort hier au milieu du désert
Je suis maintenant le dernier humain de la terre

 

(…)

 

Car il ne reste que quelques minutes à la vie
Tout au plus quelques heures, je sens que je faiblis
Je ne peux plus marcher, j'ai peine à respirer »


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