La combustion d'une âme

La combustion d'une âme

 

 

Du haut de la colline sur laquelle il était perché, l'homme observait les bâtiments s'écrouler un à un sous l'effet de la chaleur que causaient les flammes rougeoyantes. Certaines structures de la ville étaient encore visibles, émergeant pitoyablement du brasier. Mais tôt où tard, elles finiraient bien par être avalées par le grand feu qui peu à peu réduisait la ville en cendres. Et lui, du haut de son sommet, trônant majestueusement sur la ville en ruines, il souriait. Il souriait de satisfaction. Il s'appelait Haborym, et il était un Démon Majeur, l'un des Grands Ducs de l'Enfer, et Maître des incendies. Parcouru d'un frisson de regret, il songea à ce qui l'avait conduit jusqu'ici. Et il vit une rue. Elle était tombée parmi les premières, éventrée par les flammes, il s'en était assuré. Mais dans son souvenir, cette voie était sombre et froide. L'opposé de ces flammes qu'il faisait naître et mourir. Et pourtant, ce souvenir lui réchauffait le cœur mieux que le plus intense des embrasements.

 

C'était une nuit d'hiver comme les autres. Sans savoir au juste où il allait, il arpentait les rues de la grande ville, dans un sens, dans un autre… Lorsqu'il arrivait à l'extrémité d'une rue, il en prenait une autre. Il cherchait du bois sec, des fuites de gaz, ou des pyromanes imprudents. En un mot, il faisait son travail. Un œil non averti aurait pu trouver de telles allées et venues des plus étranges, mais il ne s'en souciait pas. A vrai dire, les humains lui étaient totalement indifférents. Ce qui, incidemment, n'était pas courant, voir même inhabituel. Tandis que les démons étaient des anges ayant pour la plupart chuté du Ciel pour cause de jalousie à l'égard des créatures préférées de l'Etre Divin, Haborym, lui, n'avait absolument aucune opinion à propos des humains. Il se contentait d'effectuer le travail pour lequel il existait. Il brûlait, incendiait, carbonisait, consumait, car c'était son rôle. Mais c'était sans aucune arrière-pensée, aucune intention malfaisante ou cruelle. Il le faisait, point.

Ainsi, donc, c'était une nuit d'hiver comme les autres, et il arpentait doucement cette rue qui allait rester gravée dans son souvenir toutes les années de sa vie d'immortel. Il était parfaitement visible, et ressemblait à un homme d'une trentaine d'années. Mais son travail imposait que nul ne lui prête attention, et c'était le cas. Sa nature avait été pensée pour qu'il ne soit qu'un anonyme parmi les anonymes, une cendre au milieu d'un incendie, et même si tout le monde pouvait le voir aussi clairement que n'importe qui, aucun être humain ne le voyait.

Sauf un.

 

Cette pensée ranima la colère du démon, qui s'était peu à peu assoupie telle un feu balayé par le vent. En bas de la colline, un building explosa sur ses fondations et s'écroula comme un château de cartes. Le sourire lui revint à mesure que les effluves de souffre chatouillaient ses narines. Plus aucune construction n'était debout, à présent, et les ruines fumantes se consumaient paisiblement. C'était cela qu'il aimait le plus dans le feu : cette paix absolue qui régnait à mesure que les flammes dévoraient tout, implacables et inexorables. Il aimait l'observer. Cela lui procurait une sensation indescriptible de bien-être et de tranquillité. Et cette sensation, il ne l'avait jamais éprouvée ailleurs, à une seule exception près. Et c'était cette exception qui l'avait conduit au sommet de cette colline, au-dessus de la ville en flammes.

 

Cette nuit-là, il arpentait la rue, invisible sans l'être. Et le silence avait soudain été brisé par un cri déchirant. Auparavant, il n'y avait jamais prêté attention. Car au milieu des flammes, il en avait entendu un nombre qu'il avait il y a bien longtemps cessé de compter. Mais celui-ci était différent. Il l'avait touché. Au plus profond de son être. Et c'était la première fois. Il s'était élancé vers la source de cet appel désespéré. Près d'un mur de grossière facture, un homme tout aussi grossier était plaqué contre une jeune femme. Elle pleurait. Et tandis qu'il lui entravait les mains, le mouvement lent et répété qu'il opérait contre elle ne laissait que peu d'ambiguïté. « Laisse-toi faire, ma jolie. Je t'assure que tu vas… ». L'homme n'avait pas pu achever sa phrase, car sa gorge venait de s'embraser telle un bec de gaz, et dans un râle que le démon savoura, il s'était écroulé dans un monticule de sacs-poubelle. La fille avait cessé de pleurer. Lentement, elle s'était recroquevillée contre le mur. L'instinct du démon lui commandait de la laisser là. Tout danger était écarté, et il en avait déjà fait bien plus qu'il n'aurait jamais dû. Il aurait pu l'abandonner, mais il ne le voulait pas. Elle semblait différente. Les yeux bleus qu'elle levait vers lui montraient qu'elle le voyait. Mais plus étonnant encore, il la voyait, elle. Non pas comme une humaine, mais comme une personne.

 

Le démon descendit de son poste d'observation, jusque dans la ville. Autour de lui, tout n'était que destruction et désolation. Seul l'asphalte de la route, qui commençait néanmoins à fondre, avait gardé une allure proche de celle qu'elle devait avoir à l'origine. A mesure qu'il avançait au milieu des flammes et des cris, le chaos qu'il avait crée redonnait au démon l'énergie de poursuivre son massacre. Avec une frénésie accrue, il raviva les incendies qui parsemaient la cité. Le quartier dans lequel il se trouvait était le moins touché. D'un geste nonchalant, il fit exploser l'une des conduites de gaz qui serpentaient dans le sous-sol. Sous peu, la ville n'existerait plus. Et il aurait achevé son œuvre de mort. Et c'était pour elle qu'il faisait tout cela… Clara…

 

Elle s'appelait Clara. Elle avait vingt-deux ans. Et depuis le soir où il l'avait arrachée des griffes de cet homme, de cet humain qui pourtant tenait plus de la bête, il avait appris à la connaître. Et tandis qu'elle lui vouait une reconnaissance sans bornes, lui, il l'admirait. Il l'admirait d'avoir si vite retrouvé le sourire. Il l'admirait d'avoir affronté avec succès ses peurs et ses angoisses. Il l'admirait pour son courage qu'il ne pourrait jamais avoir. Pour la première fois, il s'intéressait au sort d'un être humain. Mieux, il était heureux qu'une humaine ait retrouvé la vie, alors qu'il avait l'habitude de la prendre. Il éprouvait de l'affection pour l'un de ces humains qui l'avaient toujours indifféré. Un nouveau feu brûlait en lui. Le seul feu qu'il ne connaissait pas. Un feu invisible. Un feu sans cendres ni flammèches. Mais le feu le plus intense qu'il ait jamais connu. L'amour.

 

Il passa à côté de la carcasse fumante d'une voiture. Une grosse Mercedes noire, ou plutôt ce qu'il en restait. Il remercia le hasard de l'avoir conduit vers un tel véhicule. D'un mouvement rageur, il raviva le feu qui la consumait, achevant la carbonisation de la tôle, désormais toute noire et décrépite. La portière avant-gauche se détacha, et le cadavre calciné d'un homme s'étala sur la chaussée, se répandant presque entièrement en cendres. Seuls le haut de son torse et ce qui avait dû être un jour sa veste avaient gardé une apparence solide. Pris d'un doute, le démon s'approcha du macchabée. Au revers de son veston, il trouva une petite broche en argent, en forme de crucifix. Sans prendre le temps de la détacher, il l'arracha et la jeta au loin, avec toute la force de sa haine.

 

Ils l'avaient trouvée. Il ne savait pas comment, mais ils avaient tout découvert, et ils l'avaient trouvée. Sortant d'une grosse voiture allemande garée en trombe, ils avaient débarqué dans son appartement au lever du jour. Une milice, composée d'environ six hommes, menée par un individu aux cheveux grisonnants. Une croix en argent était épinglée contre sa poitrine, contrastant avec la veste noire sur laquelle elle était fixée. Foutus exorcistes… Il les avait toujours haïs. Et celui-là, il ne l'avait pas perçu à temps. Ils l'avaient accusée d'être possédée par un démon. Le terrible Haborym, seigneur des flammes, capitaine de vingt-six légions ardentes. Oui, elle était certainement possédée par lui… Mais certainement pas dans le sens où ils l'entendaient. Oh, Clara… Ils avaient récité quelques versets sans queue ni tête, et puis ils l'avaient tuée. Et ils étaient repartis comme ils étaient venus, louant le Seigneur de leur donner la force.

 

Tout s'écroulait derrière lui, à présent, à mesure qu'il s'éloignait. La ville avait été rasée. Il n'en restait rien. Que des cendres. Tout ce qui était poussière redeviendrait poussière, c'est bien ce qu'ils avaient écrit… Et à présent, il avait accompli sa vengeance. Dans le fracas de l'effondrement des derniers murs encore debout, il se retourna, tandis qu'une larme roulait sur sa joue. De l'eau… Pouah ! Ce n'était même plus une larme de feu… Il savait très bien ce qu'il adviendrait de lui, à présent. Il n'était certainement déjà plus démon. Il était devenu autre chose. Une autre créature. La seule qui trouve le repos dans la vengeance. La seule capable de s'autodétruire. Il était devenu… un humain.


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