Versailles 3
Simon ouvrit les yeux, les paupières frémissantes, et se retrouva avec l'image floue d'un visage féminin penché sur lui. Pensant que c'était un rêve et qu'il allait bientôt se réveiller, Simon poussa un soupir de bien-être et se tourna sur le côté pour se rendormir. Mais une poigne d'acier lui saisit le menton et une bouche ardente l'embrassa fougueusement. Simon se redressa brutalement, écarquillant les yeux pour reconnaître sa sauveuse, également trempée. Elle avait visiblement sauté dans l'eau pour le ramener sur la terre ferme.

- Ma... Ma... bégaya Simon, apaisé, avançant la main pour caresser la joue de celle qu'il tentait d'appeler « Madeleine »
- Oui, c'est bien moi : Marguerite, sourit la mère de Madeleine en s'emparant de la main de Simon et en la pressant contre sa poitrine.

Simon, horrifié, resta sans voix, ce qui passa aux yeux de Marguerite pour de l'émotion.


Madeleine était soulagée que ses appartements soient au même niveau que ceux de Mme de Montespan, elle ne devait donc emprunter aucun escalier pour se rendre à son travail tous les jours. Le problème consistait en ce que c'était le premier étage ! Donc, pour accéder aux jardins ou aux cuisines, elle devait passer par les escaliers. Généralement, elle demandait à Elvire de l'accompagner et franchissait l'obstacle agrippée à son bras, tremblante et livide. Mais ce jour-là, Mme de Montespan avait exigé qu'Elvire reste à ses côtés.
Un peu plus tôt, Madeleine arpentait les appartements de la maîtresse royale, angoissée.

- Il est cinq heures et ma mère n'est toujours pas venue ! répétait-elle sans cesse. On ne l'a même pas vue pendant la promenade qu'on a faite à midi pendant que Mme de Montespan faisait la sieste !
- Oh, Madeleine, calme-toi ! la tranquillisa son amie. Elle viendra sans doute après ton service, à huit heures...
- Non ! Hier elle m'a dit qu'elle viendrait à la même heure exactement ! repoussa Madeleine. Tu ne veux pas m'accompagner aller voir dans les jardins ?
- Elvire restera avec moi, intervint Mme de Montespan d'un ton hautain. Allez-y seule, si ça vous chante !

Et c'est pour cela que Madeleine descendait à présent les escaliers, cramponnée à la rampe. Quand elle arriva enfin en bas, elle poussa un soupir de soulagement et courut jusqu'aux jardins. Là, elle chercha quelques temps et enfin, trouva sa mère... dans les bras d'un homme qui n'était pas précisément son père !

- Oh ! Euh... Navrée de vous avoir dérangés... grimaça Madeleine.
- Non, non, ma fille, tu ne nous déranges aucunement ! Reste donc ! la détrompa Marguerite, rayonnante. Je voulais te présenter Simon.
- Ah oui ! Le jardinier poète ! Enchantée, salua poliment Madeleine d'un signe de tête.
- M... Moi de même, balbutia Simon, masquant difficilement son désarroi.

Un silence pesant s'installa, Madeleine dévisageant sa mère la jalousie au cœur, Simon regardant Madeleine avec des yeux humides, et Marguerite contemplant Simon avec un sourire béat.

- Bon ! Eh bien je vous laisse ! fit Madeleine d'un ton léger.

Après une rapide pirouette, elle tourna les talons et s'éloigna à petits pas pressés. Simon la suivit du regard tandis qu'elle s'éloignait, jusqu'à ce qu'elle disparaisse au détour d'une haie.


Le lendemain, Madeleine trouva à nouveau un bouquet de fleurs devant sa porte. Et tous les jours qui suivirent également. Elle le commenta à Elvire.

- Que dois-je faire de toutes ces fleurs ? Je n'ai presque plus de place chez moi !
- Moi, je chercherais plutôt à savoir qui me les envoie, la taquina Elvire.
- Pff ! Aucun intérêt, repoussa Madeleine.
- Je coirs savoir qui c'est ! insista Elvire. Le jardinier, Simon...
- C'est l'amant de ma mère ! s'offusqua Madeleine.
- Oui, mais c'est toi qu'il aime !
- Alors ça veut dire qu'il joue avec les sentiments de ma mère ! C'est donc un menteur et un manipulateur !
- Tu ne serais pas un peu jalouse ? Il te plaît, peut-être ? insinua Elvire.
- C'est l'amant de ma mère ! se contenta de répondre Madeleine, haussant les épaules. En attendant, j'ai peut-être une idée pour les fleurs : je vais les coudre sur une robe...

Elvire leva les yeux au ciel, comprenant la tactique de son amie pour changer de sujet.

- Vous parliez de fleurs ? se glissa Mme de Montespan dans la conversation.
- M...oui, répondit Elvire, intriguée par le subit intérêt de la maîtresse royale pour un sujet aussi trivial.
- Vous ne trouvez pas que ça manque de fleurs, ici ? Vous pourriez aller m'en chercher ?
- Oui ! Bonne idée ! s'enthousiasma Madeleine. Je vais aller en apporter de chez moi !
- Vous avez des fleurs chez vous ? releva Mme de Montespan, haussant un sourcil, étonnée.
- Oui, plein ! Je suis envahie ! répondit la jeune fille avec insouciance.
- Je veux voir ça ! exigea Mme de Montespan.

Madeleine dut donc la conduire à ses appartements, qui effectivement disparaissaient sous un tapis de fleurs.

- Mais ! Ce sont des fleurs du jardin royal ! reconnut avec surprise Mme de Montespan. Le roi m'en offrait souvent, au début de notre idylle !
- Ah oui, ça doit être ça, fit Madeleine en haussant les épaules. Bon, j'en prends combien pour chez vous ? Un kilo ou deux ?
- Pas question ! J'en veux des fraîches, nouvellement cueillies du jardin ! Allez, allez ! ordonna Mme de Montespan.
- Bon... soupira Madeleine. Tu viens, Elvire ?
- Ah non ! Elvire reste avec moi ! Allez-y seule ! fit Mme de Montespan.

Madeleine dut donc à nouveau franchir seule les escaliers, avec toujours le même profond soulagement lorsqu'elle arrivait en bas. Elle se dirigea vers les jardins en reprenant son souffle, qui redevint irrégulier dès qu'elle aperçut Simon au loin. Elle changea aussitôt d'allée, mais lui aussi l'avait vue et alla à sa rencontre.

- Bonjour, mademoiselle ! salua-t-il avec son sourire le plus engageant.
- Bonjour, Samuel, répondit distraitement Madeleine, cherchant désespérément un moyen de s'échapper sans trop le froisser. Bon, eh bien, au revoir ! ajouta-t-elle après une rapide révérence, avant de s'éloigner à grandes enjambées. Mais Simon la retint par le bras.
- Comment m'avez-vous appelé ? demanda-t-il, les yeux brillants.
- Eh bien, Samuel... Pourquoi, ce n'est pas ça ? s'inquiéta Madeleine.
- Si, si, c'est ça ! Enfin, c'était ça... Dans ma vie précédente ! Vous vous rappelez donc ? fit Simon, plein d'espoir.
- Je ne vois pas de quoi vous parlez, se dégagea Madeleine d'un ton froid. Maintenant, si vous voulez bien me laisser... Ma mère doit vous attendre !

Simon la regarda s'en aller, impuissant. Il décida dans les jours à venir de garder profil bas : elle avait du le trouver particulièrement ridicule... Humilié, Simon prit d'un pas traînant le chemin opposé à celui de Madeleine.



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