Versailles 2
- Elvire !

Madeleine accueillit son amie chaleureusement. Il était très tôt, aussi Elvire n'avait donné que de petits coups discrets à sa porte, heureusement Madeleine, loin de chez elle pour la première fois, avait passé une très mauvaise nuit et était réveillée, sans quoi elle ne les aurait pas entendus.

- Il m'est arrivé quelque chose d'étrange, ce matin... commença Madeleine en prenant Elvire par le bras pour la conduire à l'intérieur. J'ai ouvert la porte en croyant entendre du bruit et j'ai trouvé un bouquet de fleurs devant ! Et un beau, en plus ! Regarde, n'est-il pas magnifique ? Je l'ai mis dans mon plus beau vase.
- Oh oui, il est vraiment superbe ! renchérit Elvire. Je l'admirerais bien encore un peu, mais nous n'avons malheureusement pas le temps... Je venais te chercher parce que nous devons être au chevet de Mme de Montespan pour assister à son lever, comme tous les matins. Pressons-nous, ou nous serons en retard !
- Raah, cette Mme de Montespan ! pesta Madeleine en lâchant le bras de son amie. Étre la maîtresse du roi lui est monté à la tête ! Elle est d'une prétention...
- Peut-être, mais si tu te dépêches tu verras le roi ! glissa malicieusement Elvire. Il paraît que ce matin lui aussi assiste au lever de Mme de Montespan...
- Qu'attendons-nous ? s'écria Madeleine. Allons-y !

Mais Madeleine fut très déçue par le monarque. Certes, il avait une prestance, une allure, une superbe, tout ce qu'on voulait, mais... il était tout petit ! Il portait des talonnettes pour se rehausser mais, même si Madeleine avait du se courber en une révérence à son passage, elle était restée plus grand que lui ! Elle avait eu tout le mal du monde à ne pas pouffer de rire, et Elvire avait du la rappeler à l'ordre d'un coup de coude.
Le reste de la journée fut d'un ennui mortel. Elle qui espérait pouvoir discuter avec Elvire, elles durent toutes la journée écouter Mme de Montespan et ses amies geindre et se plaindre de tout et de rien. A la fin, Madeleine envoyait de fréquents regards de reproche à son amie pour ne pas l'avoir prévenue, et Elvire lui répondait en haussant les épaules avec un regard d'excuse à chaque fois. Elles convinrent par signes qu'elles iraient faire un tour toutes les deux dans le jardin dès la fin de leur service, qui arriva comme une délivrance pour Madeleine.

- Mon Dieu, quel ennui ! J'ai cru mourir ! De plus, Mme de Montespan ne m'aime guère...
- Mais si, tu as bien rempli ton rôle aujourd'hui, et je suis sûre qu'elle est très satisfaite !
- En tous cas, elle ne le montre pas ! grommela Madeleine, boudeuse.
- Tiens, voilà qui va te changer les idées : ta mère arrive par ici ! remarqua Elvire, surprise.
- Ma mère ?! s'étonna Madeleine.

En effet, c'était bien Marguerite qui s'approchait d'elles à grandes enjambées, cachant son sourire derrière une main blanche et fine d'aristocrate. En fait, elle et sa fille se ressemblaient énormément, du moins physiquement, car moralement elles divergeaient radicalement : Madeleine était toujours souriante, pleine d'entrain et un brin frivole ; tandis que sa mère était toujours nostalgique et réservée, peut-être à cause du mariage de convenance qui l'avait fait épouser un homme sans amour, avec qui elle se sentait bien souvent malheureuse... Mais là, au contraire, c'était Madeleine qui affichait une moue de contrariété tandis que Marguerite semblait se retenir de rire aux éclats.

- Eh bien, qu'est-ce qui vous met de si bonne humeur, madame ? s'enquit Elvire avec un sourire.
- J'ai croisé un jeune homme... Un jeune jardinier, je crois. Il avait des yeux ! Fabuleux ! D'un bleu... Mais ce qui m'amuse, c'est qu'il s'est mis à me réciter un poème... Très joli, d'ailleurs, mais il s'était trompé de personne : je pense qu'il t'était destiné, ma fille.
- Un poème ? A moi ? se moqua Madeleine. Ne dites pas de sottises, mère ! Je suis sûre que c'était bien à vous qu'il était dédié... Pourquoi semblez-vous toujours douter de votre beauté ?
- Et toi de la tienne ? répliqua affectueusement Marguerite. Vraiment, ma fille, comment voudrais-tu que ce poème me soit destiné : je suis une femme mariée !
- Peut-être votre admirateur l'ignore-t-il... De plus, ce garçon a l'air de vous plaire, et vous n'avez jamais aimé mon père, je le sais... Laissez-vous courtiser ! Ca ne fait de mal à personne, tant que ça ne dépasse pas certaines limites ! Au contraire, ça fera du bien à votre ego !
- Mmh... Tu crois ? fit Marguerite, qui commençait à céder.

Cependant la tournure de la conversation n'était pas du tout au goût d'Elvire, qui avait blêmi. Le poème était bel et bien dédié à Madeleine, et non pas à sa mère : elle était bien placée pour le savoir vu que c'était elle qui l'avait écrit et donné à Simon ! Mais quel imbécile de s'être trompé de personne, pesta-t-elle intérieurement. En attendant, Madeleine avait presque entièrement convaincu sa mère que la personne ciblée était bien elle, et il fallait qu'Elvire fasse quelque chose pour éviter ça.

- Personnellement, je pense que ce poème était pour toi, Madeleine, déclara-elle avec un sourire crispé.
- Pourquoi cela ? fit Madeleine d'un air revêche, énervée qu'on puisse la contredire.

Elvire lança un regard d'excuse à Marguerite dont la mine se décomposait à vue d'œil.

- Eh bien, dame Marguerite a précisé que le poète était également jardinier, et je pensais aux fleurs que tu as trouvées ce matin sur ton palier...
- Comment ! Tu as reçu des fleurs ? Raconte-moi ça ! sourit Marguerite à sa fille, faisant de mauvaise fortune bonne figure.

Alors que sa mère l'entraînait à l'écart, Madeleine se retourna pour lancer un regard noir à Elvire, qui se mordit la lèvre, le cœur piqué par la pointe des remords.


- Je te déteste ! fit Madeleine, fusillant du regard Elvire qui non seulement l'avait trahie devant sa mère mais en plus avait le toupet de l'attendre chez elle, dans ses appartements privés !
- Mais pourquoi ? fit Elvire, désespérée, elle qui tenait à l'amitié plus que tout.
- Tu voudrais me caser avec un vulgaire jardinier ?! hurla Madeleine.

Pendant qu'Elvire essayait de raisonner son amie (« Mais tu es née à la campagne, qu'est-ce que ça peut bien te faire, etc. ») Simon qui avait grimpé au lierre pour atteindre la fenêtre de son aimée, redescendit lentement au sol, les gestes las, le cœur brisé. Alors c'était ça : Madeleine était une de ces petites bourgeoises qui rêvaient du prince charmant et jugeaient les petites gens indignes ne serait-ce que de porter leur regard sur eux. Son amour était donc sans espoir... Il ne lui restait plus qu'à se suicider. Lentement, soupirant à chaque pas, Simon se dirigea vers une des innombrables pièces d'eau des jardins royaux.
Cependant, Elvire essayait de comprendre comment son amie avait pu changer à ce point depuis le temps qu'elles ne s'étaient plus vues. En effet, les deux jeunes filles avaient grandi ensemble, à la campagne, mais lorsqu'elle avait douze ans Elvire avait du déménager à Versailles avec ses parents. Depuis, elles communiquaient par lettres. Cela allait faire cinq ans... Et entretemps, le cœur de Madeleine s'était-il desséché pour que de tels propos sortent de sa bouche ? Elle qui avant était tombée amoureuse d'un fils de fermier, crachait à présent sur un jardinier !

- Je vais t'expliquer, déclara soudain Madeleine, rompant le silence pesant qui s'était installé entre elles.
- Je t'écoute, fit Elvire avec lassitude, se laissant tomber dans le fauteuil le plus proche.
- Tu sais que mon frère Séraphin s'est tué en faisant du cheval. Je suis à présent l'unique héritière de mes parents... Ma mère se moquerait de la classe sociale de mon prétendant, je crois, car elle n'a pas ce genre de préjugés. Mais mon père ?! Tu penses vraiment que je pourrais lui faire ça ? Me marier avec un jardinier ?
- C'était donc ça ! fit Elvire en se relevant d'un bond, les larmes aux yeux. Oh, Madeleine, comment ai-je pu douter de toi un seul instant ? Pardonne-moi !

Les deux amies s'étaient retrouvées, et s'embrassèrent.
Pendant ce temps, Simon se laissait lentement glisser dans l'eau, alors qu'il ne savait pas nager.



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