Espagne 2
- Samuel, si tu continues ainsi tu vas éveiller les soupçons ! Siffla Maria, furieuse.
- Je ne peux pas manger cette viande si elle n'est pas kachère ! S'obstina Samuel, à voix basse.
- C'est tout ce qu'il y a, alors tu manges ! S'énerva Maria.

Ils s'étaient arrêtés pour la nuit dans une auberge, mais au moment du repas le problème s'était posé. Samuel refusait d'avaler de la viande non purifiée selon le rite juif, et l'aubergiste s'impatientant Maria lui avait dit qu'ils allaient réfléchir à ce qu'ils allaient prendre et qu'il pouvait se retirer. L'homme leur lança un drôle de regard avant de retourner à son comptoir, où il échangea quelques mots à voix basse avec sa femme sans perdre le curieux couple du regard. Mais Maria et Samuel ne s'en aperçurent pas, occupés qu'ils étaient à se chamailler.

- Eh bien je ne mangerai pas, c'est simple ! Déclara Samuel en croisant les bras sur la poitrine, boudeur.
- Ne fais pas l'enfant ! On a une longue route à faire jusqu'à Cadix, tu as besoin de reprendre des forces, affirma Maria, exaspérée.

Ils comptaient en effet se rendre à Cadix pour y prendre un bateau en partance pour la France ou l'Italie. La veille, Maria s'était mise au balcon sous prétexte de respirer l'air du soir, mais en fait elle voulait contempler une dernière fois sa chère Madrid, sa ville natale, avant de la quitter pour toujours... Elle avait fait semblant d'avoir froid pour se couvrir les épaules d'une ample cape qui dissimulait sa tenue de voyage aux yeux de sa mère toujours suspicieuse. Celle-ci l'avait longuement questionnée au sujet de ce mystérieu jeune homme venu la voir, et devant le silence de sa fille doña Teresa s'était vexée et s'était enfermée dans ses appartements, permettant enfin à une Maria soulagée de faire ses bagages. Mais quand Samuel, posté à l'ombre de son balcon pour échapper aux regards, l'avait appelée dans la nuit pour qu'elle vienne le rejoindre, Maria avait longuement hésité. Elle avait parcouru une dernière fois sa maison remplie de souvenirs, elle avait carressé avec nostalgie tous les meubles et objets qui avaient peuplé son enfance, et s'était arrêtée un long moment devant la porte close de la chambre de sa mère, ne sachant si se réconcilier avec ou non avant le départ. Puis, se disant que sa mère se douterait de quelque chose si Maria venait s'excuser, elle partit sur la pointe des pieds, levant le bas de sa robe pour qu'il ne bruisse pas en frôlant le sol, le coeur serré et les larmes aux yeux. Samuel l'attendait juste derrière la porte quand Maria l'ouvrit avec mille précautions pour qu'elle ne grince pas, et Maria étouffa un hoquet de surprise. Insensible à ce qu'elle pourrait bien éprouver en abandonnant toute sa jeunesse pour lui, Samuel grogna avec mécontentement :

- Tu en as mis, du temps ! Allez viens, ne perdons plus de temps !

Maria lança un dernier regard empreint de tristesse vers sa maison, son foyer, son refuge durant toutes ses années, et Samuel excédé la prit par le bras et la traîna derrière lui sans ménagement, tandis que de l'autre main il saisissait une des deux malles contenant les effets de Maria, lui laissant porter la plus légère. Lorsqu'ils arrivèrent à la lumière d'un coin de rue, où deux cierges encadraient une vierge à l'enfant, Samuel la lâcha enfin en poussant un rugissement étranglé.

- Mais tu as vu tous ces bagages ! Tu comptes aller où, comme ça ?
- Mais... Mais... bégaya Maria, qui ne comprenait pas en quoi ses deux malles posaient un problème.
- Allez, on va en abandonner une... La plus lourde ! Elle nous retarderait !
- Mais il y a toutes mes robes, dedans ! Protesta Maria, horrifiée.
- Splendide ! Tu vas aller la donner à l'orphelinat pour filles, à deux coins d'ici, ça leur fera plaisir !
- Mais... Et moi, qu'est-ce que je vais me mettre ?
- Des vêtements masculins. Dès demain, ta mère va donner l'alarme et la maréchaussée va te rechercher... Habillée en homme, tu leur échapperas.
- Mais je n'ai pas de vêtements d'homme !
- L'ami qui me fournit les chevaux va t'en prêter, pas de soucis. Une fois sortis d'Espagne, je te promets que je te rachèterai plein de robes, toutes celles que tu veux, encore plus belles que les précédentes ! Mon père était banquier, je ne manque pas d'argent...
- Les... chevaux... ? Bafouilla Maria, terrifiée. 3 ans plus tôt, son père s'était tué à cheval, et depuis elle refusait même de monter dans une calèche, préférant aller à pied. Quant à les monter, n'en parlons pas !

Samuel poussa un soupir d'exaspération et ne lui répondit pas.
C'est ainsi que, le lendemain soir, ils étaient à peine arrivés à Toledo , retardés par les fréquentes chutes de Maria. A présent, son costume était maculé de poussière et de sueur, ses cheveux emmêlés et sales, sans parler de la boue sèche incrustée sous ses ongles et sur sa peau ! A côté d'elle, Samuel paraissait très élégant, très grand seigneur... mis à part le fait qu'il refusait de manger.

- Et des oeufs ? Tu peux manger ça, des oeufs ? Proposa Maria avec désespération.
- Mmoui, répondit Samuel sans décroiser les bras, l'air pas très convaincu.
- Aubergiste ! Appela Maria, un sourire radieux aux lèvres d'avoir enfin trouvé une solution.

L'aubergiste s'approcha, l'air méfiant.

- Auriez-vous des oeufs, je vous prie ? S'enquit Maria.
- Et auriez-vous l'obligeance de vérifier s'il y a du sang dessus ? Ajouta Samuel.

Maria lui lança un regard alarmé. Il était fou, ou quoi ? Tout le monde allait savoir qu'il était juif ! Mais l'aubergiste n'eut pas l'air de deviner quoi que ce soit, au contraire, et à la grande surprise de Maria, il leur fit sa plus belle révérence avant d'ordonner à son fils :

- Mateo, va chercher des oeufs pour ces messieurs... Sans sang ! Précisa-t-il avec un grand sourire, prodiguant une petite tape affectueuse sur le crâne de son fils. Mais du même geste il approcha l'oreille de Mateo de ses lèvres, et susurra :
- Ve a buscar el teniente de alguaciles, rapido ! Hay un judio aqui ! *

Et l'enfant partit en courant, passant juste à côté de la table de Maria et Samuel qui ne se doutaient de rien.

* Va chercher le lieutenant des gendarmes, vite ! Il y a un juif ici !



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