Espagne 1
Espagne, 1489

Maria agitait frénétiquement son éventail devant ses yeux. Non seulement la chaleur était étouffante sur la place publique, d'autant plus à cause de la foule suante et gesticulante qui s'y agglutinait, mais en plus cela lui permettait de ne pas voir la scène qui se déroulait sur l'estrade. Vraiment, les autos da fé lui retournaient l'estomac ! Brûler de pauvres gens parce qu'ils seraient juifs, et encore rien de mois sûr, ça la révoltait... Mais que pouvait-elle y changer, elle, une pauvre femme, malgré toute sa fortune ? Sa seule chance serait d'épouser un homme qui partagerait ses idées, mais pour ça elle pouvait toujours rêver ! Et elle n'avait plus le temps de repousser tous les galants qui soupiraient après sa beauté, elle allait avoir 24 ans ! Son père était mort depuis 3 ans, et depuis ce temps sa mère devenait de plus en plus pressante, Maria ne pourrait plus tenir longtemps... D'ailleurs elle avait déjà du céder et assister à ce spectacle odieux, à l'occasion duquel sa mère voudrait la présenter à un jeune baron présomptueux et jouissant de la faveur de la cour, un parti d'avenir selon les dires de Teresa Marcos de la Garça.
Le jeune coq était assis à côté d'elle dans la tribune, deux rangs derrière le couple royal, et dévorait des yeux l'auto da fé avec un air avide, ce qui le rendait d'autant plus méprisable aux yeux de Maria. Elle détourna le regard avec une moue de dégoût, ce qui lui valut une oeillade sévère de Teresa, et parcourut la foule grouillante des spectateurs, lançant des injures et des fruits pourris aux accusés, le visage déformé par la haine. Certains au contraire, comme elle, regardaient avec horreur ou fermaient les yeux, ou se frayaient même un chemin dans la mêlée pour s'en aller sous les railleries et les quolibets... Maria envia ces derniers : elle ne pouvait se soustraire à ses obligations, même si elle mourait d'envie de partir.
Dans un coin, un jeune homme attira son attention. Il fixait l'estrade, où c'était le tour d'un vieil homme d'être jugé, en serrant les poings, les larmes aux yeux. Le vieil homme ne demanda pas la rédemption au dernier moment, et n'eut donc pas la grâce d'êre étranglé avant d'être jeté dans le bûcher. Mais avant cela, Maria avait eu le temps de le détailler et de voir certains traits communs également au jeune homme : le profil du nez, les fabuleux yeux bleus, le menton volontaire... Elle eut vite compris que ces deux-là étaient père et fils.
Le vieil homme étaient par chance un des derniers, et l'auto da fé se termina bientôt. Maria quitta aussitôt la tribune, ignorant les appels courroucés de sa mère, et joua des coudes pour écarter la foule jusqu'à atteindre le jeune homme. Lorsqu'elle se trouva enfin en face de lui, et put plonger ses yeux dans les siens, ce qu'elle pressentait déjà se confirma : elle le connaissait, mais pas de cette vie-ci. Elle qui était bonne chrétienne, retourna sans cesse dans sa tête la question : « Mais comment ? Comment est-ce possible ? » Ce fut la voix du jeune home qui la tira de l'état de perplexité croissante dans lequel elle était plongée, une perplexité qui engendra vite l'angoisse : lui avait-on menti tout au long de sa vie ? Les cours de catéchisme, les messes et la Bible, tout cela n'était-il qu'une gigantesque farce ? Et donc les massacres perpétrés au nom de cette religion étaient-ils infondés ?

- Ca va, mademoiselle ?
- Oui oui, excusez-moi... Sathnaton ? Fit Maria, tout en sachant qu'il n'aurait plus ce même com dans cette vie-ci. Et en effet, il répondit d'un air intrigué :
- Non, il y a erreur, mon nom est Samuel.On se connaît ?
- Je... Je ne crois pas, non... Excusez-moi, s'empressa de répondre Maria en voyant sa mère traverser la marée humaine, l'air furieuse, pour venir la chercher.

Mais avant d'être empoignée et traînée de force de retour parmi les courtisans, elle eut le temps d'abandonner son éventail à ses pieds, avec un petit papier plié en quatre dedans : son adresse...


- Maria, il y a ici un jeune homme qui dit vouloir vous voir, annonça doña Teresa avec un air pincé.

Samuel avait mis ses plus beaux atours, et Maria rougit qu'il la trouve en tenue négligée. Elle n'espérait plus sa venue, après plus d'une semaine... Mais le jeune homme la regarda avec bienveillance, un léger sourire aux lèvres, et Maria resta muette, ses excuses mourant dans sa gorge, comme envoûtée par ces immenses yeux d'un bleu extraordinaire. Teresa renifla avec mépris avant de sortir en fermant bruyamment la porte derrière elle.

- J'ai longtemps hésité avant de venir, déclara Samuel. Mais je n'en pouvais plus, votre image me hantait, de jour comme de nuit...
- Oh oui, moi aussi ! S'écria Maria en s'approchant avec abandon, les lèvres entrouvertes, la bouche offerte... Votre absence a été un vrai calvaire !
- Señorita ! Protesta Samuel en reculant. Ce n'est pas ce que je voulais dire ! J'étais juste intrigué par notre conversation de l'autre jour...

A ces mots, sa voix s'étrangla. Il se détourna pour s'éclaircir la gorge, tandis que Maria honteuse reprenait ses distances en murmurant :

- Oui, bien sûr... Le jour où votre père a...
- Je vous demande pardon ? La coupa férocement Samuel, se retournant brusquement, le regard étincelant.
- Allons ! C'était bien votre père, non ? Fit Maria en haussant les épaules, dépitée, fuyant ses yeux, la tête penchée. Ne vous inquiétez pas, je n'ai rien contre les Juifs... Je ne vous dénoncerai pas. Vous pouvez aller, rien ne vous retient.
- Pourquoi faites-vous cela, señorita ? Demanda Samuel, aussitôt radouci.

Maria releva la tête pour dire avec orgueil :

- Notre Seigneur Jésus Christ a toujours prôné la tolérance ! De plus, je pense que convertir par la force ne sert à rien, car vous ne seriez que convertis en surface, en apparence... Il faut argumenter, tenter de convaincre, et si rien n'y fait, eh bien... Il ne reste plus qu'à prier pour vos pauvres âmes égarées. Mais vous jeter sur un bûcher, vous et vos ouvrages impies, ne sert de rien, à part à attiser la haine entre nos religions... Moi, tout ce à quoi j'aspire, c'est la paix... La paix et le respect de l'autre.
- Voilà de bien belles paroles, trop rares dans la bouche d'une chrétienne, dit Samuel d'un ton cynique.
- Il ne faut pas confondre chrétiens et Inquisition ! Répliqua Maria fièrement. Il existe des chrétiens désirant une trêve !
- Comme vous ?
- Oui... Depuis que je vous ai vu, souffla Maria en se collant à lui.

Leur baiser les transporta dans un autre temps, à une autre époque, sous le soleil brûlant d'Egypte, dans la ferme moite et obscure de Meshit... Tandis que leurs coeurs battaient à tout rompre, l'univers et le décor changèrent, et ils furent projettés dans la Rome antique, puis au temps des croisades... Et enfin ils retournèrent au présent, où ils se séparèrent haletants, écarlates et hirsutes. Chacun fuyant le regard de l'autre, Samuel ramassa son chapeau tombé à terre lorsque Maria lui avait entouré le cou de ses bras et labouré la nuque de ses ongles, tandis que la jeune femme remettait de l'ordre dans sa tenue que Samuel avait démise en l'enlaçant.

- Si ça se trouve, l'un de nous est le descendant du fils de Michel et de Sarah, avança timidement Maria avec un petit rire gêné.
- Plutôt vous, dans ce cas, lui répondit Samuel sur le ton de la conversation, comme si de rien n'était.
- Mon Dieu... La réincarnation n'est pas dans la Bible ! Est-ce que ça signifie que depuis le début, nous nous sommes fourvoyés ? S'exclama Maria, libérant enfin son angoisse, les larmes aux yeux. Et que tous ces affreux brasiers brûlent des innocents pour un vaste mensonge ?
- Je vais partir. Je ne tiens pas à finir comme eux. Je vais fuir l'Espagne, annonça Samuel avec flegne, ignorant la question.
- Mais... Et nous ? Et notre amour ? Fit Maria désemparée. Nous nous retrouvons enfin et vous voulez déjà me quitter ? Monstre !
- Je comptais vous emmener avec moi, répondit Samuel avec un regard pénétrant, le ton vibrant.

Maria sentit le sol se dérober sous ses pieds et dut s'asseoir un moment, le souffle coupé.

- Mais comment... Je ne peux... C'est impossible... réussit-elle à articuler.
- Ici, nous ne pourrions vivre heureux. Ca se terminerait comme toutes les autres fois, tout le monde chercherait à nous séparer et nous mourrons tragiquement et... inutilement.
- Peut-être, mais au moins ensemble ! Répliqua Maria furieuse, se levant d'un bond.
- Qu'est-ce qui vous empêche de fuir cette vie que vous n'aimez pas ? Votre famille ? Votre mère et vous ne m'avez pas l'air de vous entendre très cordialement... ironisa Samuel.

Il poursuivit dans la même veine, et ses arguments finirent par faire mouche. Maria céda et annonça qu'elle partirait avec lui, mais qu'il devait juste lui laisser le temps de faire ses bagages. Ils convinrent que Samuel viendrait la chercher à minuit.





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