Moyen-Âge 2
Il se réveilla couvert de sueur, haletant, dans une chambre inconnue et plongée dans l'obscurité. Il avait du mal à sortir de son cauchemar et prit peur lorsqu'une ombre bougea à sa droite, poussant un petit cri, mais une voix douce et apaisante le calma aussitôt :

- N'aie aucune crainte, ce n'est que moi... Tu as frôlé la mort, mais à présent tu es sauvé.

Michel mit encore quelques instants pour comprendre ce qu'il venait d'entendre, puis réalisa qu'il était chez Ferdinand, son suzerain, allongé dans une de ses chambres après son étrange malaise, avec Sarah à ses côtés qui lui tamponnait le front avec un linge frais et humide, très agréable... Il poussa un soupir de contentement et se détendit, reposant confortablement sa tête redressée, aux aguets, sur l'oreiller trempé de sueur. Mais soudain il se redressa rouge pivoine, honteux, bafouillant des excuses et essayant de se couvrir avec le drap rugueux qui était tombé à côté du lit pendant son sommeil, tellement il avait du gigoter : on l'avait déshabillé et il était entièrement nu !
Sarah éclata de rire mais se retourna pour réconforter sa pudeur, tandis qu'elle reprenait la parole en essayant de ne pas pouffer de rire :

- Tu sais, je t'ai déjà vu tout nu... Marcus.
- Comment ? Quoi ? bégaya Michel, perplexe. Tu m'as embrassé ?
- Oui, lorsque tu étais inconscient... avoua Sarah en rougissant. Tu étais tellement mignon, t'agitant dans ton cauchemar en gémissant comme un petit enfant... Tu m'as apitoyée, je n'ai pas pu résister ! Tu m'en veux ?
- Bien sûr que non ! Ca nous a permis de nous retrouver ! sourit Michel en la prenant dans ses bras, s'asseyant dans son lit sur le bord duquel elle était assise en lui tournant le dos. Tu te souviens de moi, à présent ?
- Et comment ! A mon tour de te soigner, comme tu l'avais fait pour moi en Egypte ancienne, fit Sarah en le poussant doucement pour qu'il se recouche. Mais qu'est-ce que vous avez avec les indigestions, dans ta famille !
- Ce n'était pas une indigestion. Je m'en doutais déjà pour Raynald, mais maintenant j'en suis sûr : ce sont des empoisonnements, déclara Michel d'un air grave.
- Hein ? Quoi ? Mais comment ? Qui ? balbutia Sarah prise au dépourvu.
- C'est ce que je veux découvrir... ce qui n'arrivera sûrement pas si je reste cloîtré ici !
- Mais tu ne peux pas sortir, tu es encore trop faible voyons ! protesta Sarah.
- Ne discute pas et aide-moi à m'habiller plutôt, trancha Michel, décidé.

Vingt minutes plus tard, il arpentait les couloirs en s'appuyant sur l'épaule de Sarah, qui priait pour que son père ne les surprenne pas ainsi, remuant les lèvres en silence, les yeux fermés et les mains jointes cachées sous son giron de peur que Michel ne les remarque et ne se moque d'elle. Il croisa Christian qui, heureux de sa guérison, le serra dans ses bras à l'étouffer et alla clamer à tous que son frère revivait par la grâce du seigneur qui avait accompli un miracle. Guillaume n'osait pas y croire, et vint lui serrer timidement la main pour s'en assurer. Puis, détournant le regard, il murmura :

- Si tu savais comme j'ai regretté qu'on ait eu des mots juste avant que tu ne tombes entre la vie et la mort... J'ai réfléchi, et je te comprends parfaitement : je deviendrais prêtre comme le veut mon destin et la tradition. C'est toi qui avais raison !
- Mais non, Guillaume, ne le fais pas pour me faire plaisir, enfin ! Il y a une autre solution, que j'ai trouvée avec l'aide de Christian quand j'ai pensé que je ne pouvais pas t'obliger à devenir ce que tu ne voulais pas pour le restant de tes jours...
- Non, non, c'est tout réfléchi : je veux entrer dans les ordres ! s'entêta Guillaume. Et il partit avant que Michel ne puisse lui répondre quoi que ce soit.

Plus tard, Michel fatigué d'avoir marché la moitié de la matinée, cherchant en vain des indices permettant de démasquer le coupable, s'assit sur un banc dans les jardins du château, offrant son visage au soleil tandis que Sarah s'asseyait à ses côtés. Soudain il entendit un sifflement anormal près de son oreille et n'eut que le temps de se coucher sur la jeune fille pour la protéger de la flèche qui alla se planter dans un arbre derrière eux. L'assassin devait être caché dans les buissons en face, et soit ne pas avoir l'habitude de manipuler un arc car sinon il n'aurait pas manqué sa cible à une si petite distance, soit il n'avait pas le courage ou l'intention réelle de le tuer. Michel se leva d'un bond, recouvrant brusquement toutes ses forces, et courut vers l'endroit d'où provenait la flèche, plongeant sans hésiter dans les rosiers au mépris d'être piqué, n'ayant qu'une seule idée : attraper le gredin qui avait failli trucider Sarah, même par erreur. Sa vie à lui avait peu d'importance à ses yeux... Mais lorsqu'il rattrapa enfin le meurtrier, essoufflé d'avoir couru en se faufilant difficilement dans la végétation dense, et peu habitué à fournir un effort physique aussi important, il faillit le lâcher de surprise. Au contraire, il resserra son étreinte qui lui broyait les poignets, l'obligeant à lâcher son arc, et le traîna à sa suite hors des massifs de fleurs qui lui fouettaient le visage et le corps de leurs branches sans qu'il s'en soucie, alors que sa proie poussait des petits gémissements plaintifs à chaque fois, geignant entre ses larmes :

- Pitié... Laisse-moi fuir, je me débrouillerai, je vivrai comme un vaurien, mais ne me livre pas à la justice... Elle me ferait avouer des choses que je ne tiens pas à révéler !
- Quoi donc ? questionna Michel d'un ton sec, faisant face à son frère Guillaume à présent qu'ils étaient sortis de la végétation.

Petit à petit, les curieux firent un cercle autour d'eux, avec au premier rang Ferdinand qui avait perdu de sa superbe et serrait sa fille chérie contre lui, tremblante et horrifiée. Guillaume jeta des regards éperdus parmi la foule des badauds, mais ne trouva de l'aide ni même un soutien quelconque nulle part, alors il éclata en gros sanglots tandis qu'il débitait d'une traite :

- Je... J'ai tué Raynald, et je voulais te tuer également, c'est vrai. Je voulais hériter du fief de notre père, avoir une position dans la société et ne pas être un simple vassal sans importance, pour pouvoir être puissant et leur faire payer... à tous... Oh, si tu savais ce que j'ai enduré ! C'était horrible ! Ils... Ils ont dit que ma beauté était un péché, que je devais la sacrifier à Dieu... Ils m'ont fouetté le dos, les jambes et le torse jusqu'à me laisser des cicatrices, puis ils ont... ils ont... abusé de moi. Quand je suis sorti du séminaire, deux jours après, pour les funérailles de notre père, je me suis juré de ne plus y retourner et de me venger, mais pour cela il fallait que ce soit moi qui hérite, donc que je supprime mes deux aînés.

Deux haistaldis (des cerfs portant des armes et vivant dans la Réserve, le domaine du suzerain en tant que tel) emmenèrent Guillaume défait, tel un pauvre ange déchu. Michel se sentait encore trop bouleversé par ses explications pour reprendre la parole, car une boule lui obstruait la gorge et les larmes lui montait aux yeux. Ferdinand, reprenant ses esprits et sa verve habituelle, vint lui poser une main sur l'épaule en disant :

- Il est évident, mon cher vassal, que vous ne serez pas tenu pour responsable des agissements de votre frère, surtout sachant que vous en étiez la victime.
- M-merci, ne put que bégayer Michel dans un souffle, alors que Sarah le regardait avec inquiétude.
- N'empêche, ce que ce pauvre garçon a dit est juste : de plus en plus, l'Eglise périclite ! Regardez l'ordre des bénédictins qui s'est vautré dans le luxe et la débauche, remplacé par les clunisiens qui prétendaient redresser la situation mais qui n'ont pas tardé à les suivre sur la même voie, puis par les cisterciens il y a 2 ans... Vous savez ce qu'il faudrait ? Que les chrétiens retrouvent un but, un objectif à atteindre, une quête à entreprendre ! Ils se concentreraient alors sur ce but et ne se laisseraient plus détourner par des tentations viles et impures.
- Oui, de plus en plus on parle d'organiser une croisade pour libérer le tombeau du Christ notre Seigneur à Jérusalem, fit Christian.
- Des va-nu-pieds y sont déjà allés mais se sont fait défaire facilement par les infidèles, objecta l'un.
- Ils étaient désorganisés et sans armes ! Si les seigneurs et nobles y allaient avec leur armée et leur discipline, il est certain qu'ils vaincraient, repoussa l'autre.
- Déjà mon suzerain Godefroid de Bouillon a décidé qu'il irait, et projette même de vendre tous ses biens pour payer son équipement, annonça Ferdinand. En faisant cela, il me perd en tant que vassal, mais je le suivrai tout de même, qu'importe : une telle grandeur d'âme, un tel courage, abnégation, sens du devoir et du sacrifice... Ca ne se trouve pas tous les jours ! C'est un meneur-né, j'en suis sûr, et c'est lui qui dirigera la croisade, je suis prêt à le parier.
- Donc, vous voulez vous aussi partir en croisade ? réagit enfin Michel, assimilant lentement ce qu'il venait d'entendre.
- Mais oui ! Et en tant que vassal, tu devras me suivre bien sûr ! répondit Ferdinand avec insouciance.

Sarah et Michel échangèrent un regard rempli d'angoisse et d'anxiété : ils seraient une fois de plus séparés, et Michel risquerait de ne jamais revenir...



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