Egypte 3Il se réveilla en sueur, encore tremblant de son cauchemar, avant de se rendre compte que ce n'était que la réalité : son père était bel et bien mort sous ses yeux, empalé, et il n'avait rien fait pour le sauver. Sa propre lâcheté le dégoûtait. Il aurait du s'interposer, clamer à tous son identité, son lien avec le condamné et son appartenance au culte d'Aton. Justement, alors qu'il jetait un regard par la fenêtre, il vit que celui-ci se couchait, adoptant la forme d'Atoum-Rê pour ceux qui croyait à l'ancienne religion, comme Meshit et ses parents par exemple. Justement, ceux-ci vinrent à son chevet lui apporter une purée de fèves et un peu de bière, puis Nedjemet se retira, rassurée quant à sa santé. Le père de Meshit passa alors à l'attaque :
- Tu étais seul, aujourd'hui, mon garçon ?
- Ou-oui, répondit Sathnaton après une hésitation.
- Et où sont tes parents ?
- Morts, monsieur, fit le jeune homme avec honnêteté.
- Morts ? Comment ?
- Ma mère est morte à ma naissance, monsieur, et mon père...
A ce moment Meshit décida d'intervenir, faisant semblant de trébucher et de renverser du vin sur le pagne de son père. Celui-ci, agenouillé, se releva alors d'un bond, blâmant sa maladresse en allant se changer, fulminant. Meshit échangea un sourire complice avec Sathnaton, qui lui fit signe d'approcher. Meshit se pencha, mais visiblement pas assez puisque le jeune homme répéta son geste. Le manège continua encore quelques fois, jusqu'à ce que Meshit ne se trouve plus qu'à moins d'un centimètre du visage de Sathnaton...
Leur baiser fut long et langoureux. Meshit, novice en la matière, ne réagit d'abord pas, prise par surprise, puis elle se laissa aller à découvrir la douceur de ses lèvres, la chaude haleine de sa bouche qui se mêlait à la sienne, le laissa poser ses mains sur son corps... Lorsque leurs langues se joignirent, ce fut un festival de sensations qui parcourut le corps de Meshit, et répondant timidement à ses caresses, elle passa sa main dans les cheveux de Sathnaton et sentit alors son front brûlant. Elle sursauta et se sépara de lui, qui lui entoura la taille de ses bras pour la retenir le temps de lui chuchoter à l'oreille :
- Merci.
- Sathnaton, tu as de la fièvre ! fit-elle en se débattant. Je vais appeler le médecin !
- Non ! Il pourrait me reconnaître ! J'aimerais que ça soit toi qui me soignes...
- Mais je n'y connais rien en médecine, moi !
- Il existe des textes écrits qui décrivent la maladie et le traitement approprié. Le médecin doit obligatoirement les consulter, sinon il peut être accusé et condamné à mort. Il te suffit de t'emparer de ces textes !
- Mais comment ? gémit Meshit, désespérée.
Et c'est ainsi que Meshit se retrouva en pleine nuit à escalader le mur du jardin du médecin du village, le seigneur Aris. Elle se laissa tomber silencieusement dans la propriété, et marcha courbée jusqu'aux murs du bâtiment en tant que tel, les longeant jusqu'à trouver la fenêtre de la chambre du médecin. Sathnaton lui avait dit qu'il dormirait sûrement avec des documents aussi précieux que ceux qu'elle devait dérober. Des gouttes de sueur dégoulinant le long de son dos et coulant dans ses yeux, l'aveuglant, ne la firent voir qu'à la dernière minute les yeux brillants qui luisaient face à elle. Elle étouffa un cri en reconnaissant le guépard apprivoisé dont Aris était si fier, allant même jusqu'à le promener en laisse dans le village pour l'exhiber devant les villageois, car c'était un cadeau que lui avait fait un riche seigneur en remerciement pour l'avoir soigné.
- Nout, déesse de la Nuit, mère d'Isis, grand-mère d'Horus, ne me laisse pas dévorer ! Protège-moi ! pria Meshit, fermant les yeux et tremblant de tous ses membres.
Elle se laissa glisser le long du mur en briques crues et se recroquevilla sur elle-même, car ses jambes menaçaient de se dérober sous elle. Le guépard s'approcher et vint la renifler, méfiant, avant de s'éloigner d'une démarche dédaigneuse.
- Merci, Nout, souffla Meshit, croyant sincèrement que le grande déesse avait répondu à sa prière.
La réalité était tout autre : habitué à la facilité de la chair morte, le guépard ne s'intéressait plus aux proies vivantes, qui allaient de pair avec la fatigue de devoir les chasser !
Meshit se releva donc dès que ses tremblements incontrôlables cessèrent et qu'elle se sentit un peu plus sûre sur ses jambes, et enjamba sans efforts le rebord de la fenêtre. La lune ' décidément, Nout était de son côté ' éclairait assez la chambre pour lui permettre d'y voir clair, et Meshit vit aussitôt les textes qui l'intéressaient, posés sur la table de chevet d'Aris, table taillée dans le très recherché bois de cèdre du Liban. Le montant du lit ' dont le fond se composait de lanières de papyrus qui se croisaient ' et l'appuie-tête où ronflait le gros bonhomme, étaient faits du même bois. Meshit, silencieuse comme une ombre, tendit une main tremblante et tira furtivement les documents vers elle, agenouillée à côté du lit, prête à se glisser en-dessous pour si jamais Aris se réveillait. Mais il ne se réveilla pas et, après s'être assurée que ses ronflements étaient toujours aussi réguliers, Meshit retourna chez elle avec son butin serré contre sa poitrine.
Quelques jours plus tard, grâce aux bons soins et aux formules magiques que lui prodiguait Meshit la nuit, en cachette, Sathnaton fut sur pied. Alors qu'il se promenait dans un champ avec son infirmière, qu'il tenait tendrement par les épaules, il remarqua que Meshit lui avait glissé une amulette autour du cou pendant les jours où il délirait.
- Qu'est-ce que c'est ? s'enquit-il, intrigué.
- Une représentation de la déesse Thouéris, pour qu'elle te protège, expliqua Meshit, rougissante.
Sathnaton sourit puis enleva l'amulette, qu'il rendit à Meshit.
- Je n'en ai pas besoin, dit-il. Je n'ai qu'un seul dieu, et il s'appelle Aton !
- C'est grâce à Thouéris si tu es vivant et en bonne santé aujourd'hui ! s'offusqua Meshit.
- Non, c'est grâce à toi, répliqua avec douceur le jeune homme, se baissant pour embrasser son aimée. Mais une voix impérieuse l'empêcha de terminer son geste :
- Ne touche pas à ma fille !
Le père de Meshit, furieux, déboula de derrière les épis d'orge et s'interposa entre les deux jeunes gens.
- Je t'ai entendu, sale hérétique ! cracha-t-il. Je t'interdis de corrompre ma fille !
- Je n'ai jamais tenté de corrompre qui que ce soit ! Chacun est libre de croire ce qu'il veut ! se défendit Sathnaton, jetant des regards éperdus à Meshit désemparée.
Celle-ci ne put rien faire d'autre, quand son père assomma Sathnaton, puis alla le livrer ainsi, inconscient et ligoté, aux autorités, que le suivre en sanglotant. De retour chez eux, il lui interdit de sortir et l'évita comme une pestiférée. Meshit n'osait plus le regarder en face, et encore moins lui adresser la parole. Même sa mère semblait la considérer comme une traitresse, qui avait renié leur religion pour s'allier avec un hérétique, et la traitait comme une étrangère. Elle lui apportait cependant nourriture et boisson, et ce fut alors qu'au bout du troisième jour, lorsque Meshit n'avait plus de larmes ni de forces pour pleurer, qu'elle lui annonça la nouvelle.
- L'hérétique va être supplicié comme son père. Tu ferais mieux de l'oublier. Dès qu'il sera mort, tu entreras au temple d'Hathor, et tu y resteras jusqu'à la fin de ta vie, ainsi son esprit maléfique ne te poursuivra pas. Ton père et moi faisons cela pour ton bien, Meshit. Tu es tout ce qu'il nous reste. Comprends-nous.
- Si tu penses vraiment ce que tu dis, accorde-moi une faveur, une dernière ! Je t'en supplie, maman ! implora Meshit, la voix brisée.
Sa mère, émue, ne put pas la lui refuser : elle assisterait au supplice.
Sathnaton ne s'attendait pas à la voir parmi les spectateurs, et encore moins au premier rang, et il marqua un temps d'arrêt. Le soldat placé derrière lui le força à avancer d'une bourrade. Mais désormais, tout lui était égal : il ne quittait plus Meshit des yeux, et elle aussi semblait captivée. « Oui, pensa-t-il, ainsi je trouverai la force de mourir. J'emporterai son visage comme ma dernière image »
Mais Meshit ne comptait pas le laisser mourir seul ! Alors qu'il était sur le point d'être empalé, elle s'élança vers lui et le serra dans ses bras, sous les regards horrifiés de ses parents. Avant que les soldats ne les séparent, elle eut le temps de lui faire une promesse à l'oreille :
- Nous n'avons pas pu nous aimer dans cette vie-ci, mais je te promets que désormais nos âmes seront liées, et que tant que nous n'aurons pas connu le bonheur à deux elles se chercheront à travers les âges, dans nos prochaines existences.
- Moi aussi je te le promets, Meshit ! hurla Sathnaton, qu'on entraînait déjà vers le pal.
- Attendez ! intervint celle-ci.
Elle sortit des documents de sous sa robe et les brandit sous le nez des soldats stupéfaits. Déjà la bonne Nedjemet avait saisi l'importance d'un tel acte et sanglotait dans les bras de son mari, figé comme une statue.
- J'ai volé les textes médicaux ! claironna Meshit. J'ai soigné l'hérétique ! Moi aussi je mérite la mort, vous ne trouvez pas ?
Les soldats consternés ne purent qu'acquiescer. Aris, le médecin, fendit alors la foule pour s'en rendre compte par lui-même : c'était bien ses textes que la gamine avait en sa possession. Furieux, il exigea sa tête, et alors Nedjemet se jeta sur lui comme une furie et se mit à lui lacérer le visage de ses ongles, l'éborgnant au passage, tandis que son mari essayait en vain de la contenir. Les spectateurs aussi se mirent à choisir leur parti, et ceux qui étaient d'avis opposés se mirent à se battre dans la plus grande bousculade. Les soldats, un instant restés perplexes, ne trouvèrent qu'un moyen pour remettre de l'ordre : frapper au hasard. Bientôt la place fut un bain de sang, et c'est ainsi que Meshit et Sathnaton moururent, dans les bras l'un de l'autre, transpercés tous deux par la même épée...