Passes d'armes
Passe d’armes

L'aube pointait tout juste sur la ligne d'horizon, Shunreï sortait du temple. Elle ajustait sa ceinture de cuir, sans s'arrêter, sans ralentir et elle se lança sans hésiter à travers les ruelles du Sanctuaire pour joindre l'immense arène des Amazones.
Elle n'avait pas vu que quelqu'un l'observait en silence depuis l'une des fenêtres du temple. Mikérinos ne bougeait pas. Il la suivit des yeux alors qu'elle s'éloignait et attendit qu'elle ait disparu à l'angle d'une autre maison pour se détourner. Puis il éleva son bol jusque devant sa bouche, avala la dernière gorgée de thé avec satisfaction et ferma les yeux.

Shunreï n'hésita pas une seconde. Elle passa sous la gigantesque arcade d'entrée de l'arène et le sable clair crissa sous ses pieds. Tout autour, les Amazones interrompirent leurs passes, armes en mains et les conversations moururent. La jeune femme vit les regards d'une vingtaine de guerrières se braquer sur elle et malgré elle, cela lui arracha un frémissement. Mais elle ne s'arrêta pas. Le coeur battant, elle se fraya un chemin au milieu des combattantes, ignorant les yeux ahuris qui l'observaient et se dirigea vers le fond de l'arène. Là, elle aperçut Perle qui s'était immobilisée, son épée encore à la main, face à l'une des ses apprenties. Shunreï avisa le plateau où étaient alignées toutes les armes et vint s'emparer d'une épée. Après quoi elle fit volte-face et lança un regard de défi à la responsable du camp. Un flot de murmures agita les guerrières comme un doux vent d'été dans le feuillage d'un arbre. Perle resta figée durant plusieurs secondes. Et enfin elle se reprit. Lentement, elle indiqua à sa novice qu'elles en avaient fini et approcha de la jeune femme. Shunreï hocha la tête et se mit en position.

La jeune femme poussa un cri et planta les talons dans le sable de l'arène pour essayer de ralentir sa chute. Un nuage de poussières se souleva sur son passage et pénétra jusque dans ses poumons. Elle éleva un bras devant son nez pour ne pas étouffer et attendit que sa vue se dégage à nouveau. Perle avait baissé son épée. Elle haletait légèrement.
Shunreï reprit péniblement son souffle et souleva plus haut son arme, malgré ses muscles endoloris, malgré le poids de la lame. Des gouttes de sueur dégoulinaient le long de ses tempes.
- Pas assez rapide, commenta l'Amazone aux mèches blanches. Accélère encore et joue sur tes appuis. Tu dois arriver à me prendre de court.
La jeune femme déglutit et acquiesça, essuyant une fine traînée de sang qui coulait de la commissure de ses lèvres. L'épée pesait de plus en plus lourd au bout de son bras, elle avait beaucoup de mal à la soulever après deux heures de duel acharné, sans la moindre pause. Ses jambes étaient douloureuses. Mais elle se redressa aussitôt et soudain, se remit à courir.
Perle était d'une rapidité et d'une souplesse déconcertante. Elle attendit que Shunreï vienne à elle. Elle attendit qu'elle soulève et abatte son arme. Elle attendit jusqu'à la dernière seconde. Et elle bondit.

Shunreï tentait désespérément de détecter les mouvements de l'Amazone. Elle savait que Perle n'allait pas aussi vite que ça, qu'elle pouvait encore accélérer et c'était pour cela qu'elle devait à tout prix la rattraper. La jeune femme poussa son corps dans ses derniers retranchements. Elle sentit ses muscles se tendre à l'extrême et hurler de douleur. Tout, jusqu'à ses poumons qui manquaient d'air, la faisait souffrir. Mais elle ne voulait plus se plaindre, elle ne voulait plus tomber.
Elle recommença à courir, encore et encore. Devant elle, Perle semblait immobile, sereine et maîtresse d'elle-même. Shunreï accéléra et assura une meilleure prise sur son arme qui sifflait dans son sillage. Au moment exact où elle balançait son coup, l'Amazone réagit d'un geste. Soudain, une gerbe d'étincelle vola dans les airs alors que les deux épées venaient de s'entrechoquer. Le choc arrêta Shunreï d'un coup et elle ressentit le tremblement dans son poignet. C'est alors que Perle ouvrit les yeux.
- Tu n'as aucune chance si tu continues à vouloir m'attaquer de front, dit-elle. Je suis bien plus rapide que toi, tu le sais. Trouve autre chose.
Shunreï fit un bond en arrière et chercha de l'air autour d'elle pour respirer. Elle était épuisée. Perle était fraîche comme une rose.
- Dans un combat, il n'y a pas que la rapidité, expliqua l'Amazone. Il faut aussi être forte mais surtout, il faut prendre le temps de réfléchir. Connais-toi d'abord toi-même, apprends quels sont tes atouts, quelles sont tes faiblesses et agis en conséquence.
La jeune femme leva difficilement la tête vers la guerrière et acquiesça tout en s'efforçant d'enregistrer ce qu'elle venait de lui dire. C'était plus facile à dire qu'à faire. Elle jeta un rapide coup d'oeil à la vieille épée qui pendait à son poignet. La garde de bronze était incroyablement lourde. Elle n'avait même plus la force de soutenir sa main en l'air. Une grimace passa sur son visage couvert de sang, de sable et de sueur. L'Amazone n'était pas tombée à terre une seule fois, elle n'avait pas même vacillé. C'était à croire qu'elle était enracinée dans le sol. Un véritable chêne centenaire, songea Shunreï en soufflant bruyamment. Perle attendait qu'elle l'attaque à nouveau. La jeune femme dut s'élancer encore une fois.

Le soleil qui chauffait son dos la faisait suffoquer. Sa gorge était aussi sèche que le sable sous ses pieds. A vrai dire, sa seule satisfaction dans le duel qu'elle menait contre l'Amazone depuis le matin c'était le fait de voir enfin Perle transpirer. La responsable du camp d'entraînement commençait à afficher de longues traînées salées sur son front. Une vraie victoire.
Les lames de bronze entrèrent en contact une fois encore et Perle repoussa Shunreï d'un geste brusque pour l'envoyer s'affaler au sol.
- Plus vite, encore plus vite ! ordonna l'Amazone. Penses à tes jambes, à quoi crois-tu qu'elles servent ? Agrandis ton champ d'action.
- Ah... je... d'accord... haleta-t-elle. Mais comment... ?
Brusquement Perle fit tournoyer son épée dans sa main. Perplexe, Shunreï la vit tracer un cercle du bout de sa lame sur le sable, tout autour d'elle jusqu'à s'y enfermer totalement. L'Amazone indiqua alors toute l'arène d'un mouvement.
- Là... c'est ton espace vital, déclara-t-elle. Tu peux t'y déplacer autant que tu veux, où tu veux, au moment que tu veux. Oui ?
La jeune femme acquiesça, sans vraiment comprendre où elle voulait en venir. Mais Perle désigna ensuite l'intérieur du cercle où elle se trouvait.
- Ce cercle, c'est mon espace vital, continua-t-elle. Quoiqu'il arrive, je n'ai pas le droit d'en sortir, pas le droit de dépasser la ligne. Ton but est de me le faire quitter. Par la ruse ou par force, cela m'est égal. Tu peux faire tout ce que tu veux mais expulse-moi de ce cercle !
- Compris, fit-elle.
Shunreï se releva en grimaçant, appuyée sur son épée plantée dans le sol. Ses os étaient en bouillie mais il n'était pas question qu'elle s'arrête maintenant. Cet exercice lui semblait à peu près faisable et elle y passerait la nuit s'il le fallait mais elle réussirait à faire sortir Perle de son cercle. Elle brandit son épée devant elle et se prépara à l'attaque. Perle avait refermé les yeux, elle était prête.
La fatigue ralentissait ses mouvements et il lui semblait que quoiqu'elle tente, l'Amazone le devinait toujours instantanément. Il était inutile d'essayer de l'attaquer de front. Cela ne reviendrait qu'à un nouveau choc de lames au dénouement duquel elle serait encore battue. Elle plissa le front et chercha à se concentrer. L'Amazone était plantée, droite, immobile au milieu d'un cercle qui devait peut-être faire deux mètres de diamètre. Pour l'en faire sortir, ce serait facile. A condition de déstabiliser ce grand chêne centenaire. Elle devait réussir à briser ses appuis, à lui faire quitter sa terre protectrice et ses racines salvatrices. C'était sa seule chance. Les jambes de la guerrière paraissaient faites d'un matériaux particulièrement solide. Shunreï prit une profonde inspiration et s'élança.
Perle évita tout ses coups de lames, anticipa le moindre de ses mouvements et les évita sans problème dans la seconde qui suivit. Shunreï se démena tout autour du cercle, attaqua sur tous les fronts mais rien n'y fit et chaque fois, elle butta contre la terrible défense de l'Amazone. Chaque fois, c'est son épée qui se dressait sur son passage. Au bout d'une heure, Shunreï n'avait pas pu mettre un seul pied à l'intérieur du cercle. Et Perle tenait toujours debout.
- Tu n'as pas entendu ce que je t'ai dit, lâcha la guerrière.
- Mais si, je...
- Tu as l'esprit trop étroit, coupa-t-elle. Prends un peu de recul, tu es trop collée à ton terrain immédiat. Dans un vrai duel, ton adversaire ne se limitera pas à se servir de son épée. Essaie d'être plus spontanée.
Shunreï n'essaya même pas de répondre. Elle n'avait plus de salive, plus de souffle, plus de force. La lourde épée de bronze pendait pitoyablement au bout de ses doigts crispés. Elle avait même du mal à la tenir.
Tout à coup, elle allongea la foulée et fendit l'air droit sur la guerrière qui lui faisait face. Perle resserra sa prise sur la garde de son arme mais ne bougea pas. Elle était déjà prête à parer l'attaque de son élève. Mais la jeune femme avait changé de tactique. Elle ne lança pas son coup tout de suite. A la place, elle prit appui sur ses jambes plus faibles de seconde en seconde et bondit soudain sur sa droite. Son élan la porta trop loin, elle perdit l'Amazone de vue. Toutefois celle-ci s'était figée et avait ouvert les yeux. Shunreï ne prit pas le risque de s'arrêter maintenant et elle tournoya brusquement sur elle-même pour que la vitesse porte son épée à sa place. La lame fila dans l'air et Perle ne comprit qu'au dernier moment ce qui se passait. Tout à coup l'Amazone fit volte-face pour voir arriver sur elle le coup de Shunreï. Cette dernière ne contrôlait plus ses mouvements emportés par l'élan. La guerrière dut franchir le mur du son et brusquement, les deux armes entrèrent en collision dans une pluie d'étincelles. La jeune femme agit alors sans réfléchir. Il fallait qu'elle déstabilise son adversaire, maintenant. Maintenant ! Shunreï se laissa partir en arrière et le coup de Perle la projeta au sol. Mais elle s'y était attendue. Elle ramena vivement son épée contre elle. D'un coup, elle enfonça la lame dans le sable de l'arène et s'y cramponna pour ne pas tomber. Au lieu de ça, elle tourbillonna autour de son point d'ancrage et revint vers l'Amazone, jambes en avant. Perle n'avait pas eu le temps de se reprendre. Soudain elle réalisa son erreur. Shunreï poussa un cri et d'un seul coup, où elle concentra toute sa force, elle faucha les jambes de la guerrière qui perdit l'équilibre. La jeune femme termina sa course après un nouveau tour sur elle-même et vit Perle tomber en arrière. Toutefois, l'Amazone réagit d'un réflexe. Elle planta sa main dans le sol et amortit sa chute tandis que ses jambes passaient au-dessus de sa tête. Shunreï la vit s'agripper de toutes ses forces. Un nuage de poussière s'éleva autour d'elle et la jeune femme, étalée de tout son long sur le sable, attendit fébrilement qu'il se dissipe. A ce moment-là, elle retint son souffle.
Perle était toujours dans le cercle, elle avait réussi à retenir sa chute. Elle ne bougeait pas. Shunreï vit ses yeux rivés au sol, l'air interdit. La ligne était là, à quelques centimètres. C'est alors que la jeune femme comprit. Le cercle était intact. Sauf à un endroit. Un espace minuscule était effacé. Là où la main de Perle était sortie de la limite. Shunreï reprit son souffle et soudain, elle se laissa retomber au sol, les yeux fermés, le sourire aux lèvres.

Il faisait nuit lorsque l'Amazone mit fin à la séance d'entraînement. Shunreï tenait à peine debout mais elle était tellement fière d'elle-même que rien n'aurait pu faire décliner son sourire. Perle avait reconnu sa presque défaite et avait elle aussi échappé un léger sourire satisfait vers son élève.
- Je crois que ça commence à venir.
Elle ramassa les deux épées et les déposa avec les autres sur le plateau. La jeune femme s'efforçait toujours de se relever et surtout de tenir sur ses pieds sans vaciller.
- C'est terminé pour aujourd'hui, déclara l'Amazone. Rentre et repose-toi bien. N'oublie pas de manger quelque chose.
Shunreï acquiesça quand elle fut enfin debout. Perle s'éloignait déjà, elles étaient les dernières dans l'arène, les autres s'étaient arrêtées après le coucher du soleil.
- Merci...
La guerrière eut un bref temps d'arrêt mais elle ne se retourna pas et ne répondit pas. Pourtant Shunreï aurait juré lui voir hocher discrètement la tête. Après une seconde Perle continua sa marche et sortit de l'arène pour disparaître.
En rentrant, la jeune femme eut une pensée pour la petite Shamio qui était peut-être encore cachée sur sa colline. Elle la remercia encore une fois mentalement. Si elle voulait le respect des Amazones, il allait falloir le gagner, à la sueur de son front, à la force de son épée jusqu'au coucher du soleil. Elle détruirait cette rumeur. Elle les ferait tous mentir. Bien fait pour eux disait la fillette. Bien fait pour eux. Elle sourit.
Elle eut encore plus de mal à regagner le temple que la dernière fois. Son corps n'était plus qu'une gigantesque courbature. Elle suivit les murs, pas après pas, pour ne pas basculer. La lumière était allumée. Sans qu'elle ne sache pourquoi, ce simple détail lui réchauffait le coeur. Après quelques minutes de torture où elle dut affronter les escaliers, elle put enfin passer le seuil. Ce qui dut faire pas mal de bruit car Mikérinos vint jusqu'à l'entrée pour voir ce qu'il se passait. Shunreï le vit s'arrêter devant elle et la dévisager d'un air impénétrable. Aussitôt elle sentit un aiguillon de douleur lui transpercer un flanc. Cela lui provoqua une espèce de vive satisfaction et elle ébaucha un sourire alors que sa vue commençait à se troubler. Tout à coup, elle perdit pied avec la réalité et bascula en avant, inconsciente, pour atterrir dans les bras de Mikérinos.

Il la souleva délicatement contre lui, les yeux fixés sur toutes les blessures qui striaient son corps. Lentement il l'emmena jusque dans sa chambre et la déposa sur le lit. Puis il lui ôta ses chaussures et sa ceinture avant de fermer les yeux pour faire appel à son cosmos. Rapidement un nuage d'énergie l'auréola de sa couleur dorée et il éleva ses mains en hauteur. Elles se mirent à briller au fur et à mesure que son cosmos se concentrait dans ses paumes. Soudain il rouvrit les yeux et passa peu à peu les mains au-dessus du corps de la jeune femme. Les blessures disparurent instantanément. Après un moment, Mikérinos remonta la couverture sur elle et sortit en silence.

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Shunreï fut réveillée par un doux fumet qui vint lui chatouiller les narines. Elle remua, se tourna sur son flanc droit et chercha à ouvrir les yeux. Son estomac émettait des plaintes terrifiantes et elle se souvint qu'elle n'avait finalement rien avalé la veille. Cette pensée amena une autre constatation : elle était dans son lit. Perplexe, elle chercha à se souvenir de la façon dont elle avait bien pu y arriver. Mais elle dut y renoncer, sa faim était trop monstrueuse pour parvenir à réfléchir.
Elle se redressa et s'assura d'un rapide coup d'oeil qu'il n'était pas trop tard. L'aube se levait à peine. Il fallait qu'elle se lève si elle ne voulait pas être en retard. C'est à ce moment-là qu'elle réalisa que son corps ne la faisait plus souffrir. Pas un tiraillement, pas une courbature, pas le moindre hématome. Plus rien. Elle observa ses mains intactes d'un air ahuri. Elle était guérie. Au moment où un nouvel effluve de nourriture lui parvint, elle sentit son estomac se vriller douloureusement. Non, elle n'était pas tout à fait guérie encore, il fallait à tout prix qu'elle mange quelque chose avant de mourir de faim. Soudain elle sauta sur ses pieds, enfila ses chaussures, boucla sa ceinture - qu'elle ne se rappelait pas avoir enlevées d'ailleurs - et sortit de la chambre en vitesse.
L'odeur venait de la cuisine. Elle entra et découvrit une table couverte de plats à l'aspect magnifique. Ou du moins, ils lui semblaient magnifiques en cet instant de crise. Mikérinos était debout devant sa table de travail, occupé à découper en fines lamelles un tas de feuilles inconnues. Quelque chose chauffait derrière lui dans une marmite bouillonnante. Shunreï s'approcha lentement, son ventre grondant de plus en plus. Elle se retrouva brusquement très bête à rester plantée là sans savoir quoi lui dire. Est-ce qu'il était toujours en colère contre elle ? Elle n'osa pas bouger durant plusieurs secondes, jusqu'à ce qu'il lève la tête vers elle.
- Bonjour, dit-il.
Elle détourna le regard.
- Euh... bonjour.
- Tu as faim je suppose ? reprit-il.
Ces simples mots la firent saliver de plus belle. C'est alors que son estomac jugea délicat de se remettre à grogner. Shunreï tressaillit et piqua un fard, terriblement gênée. Mais Miké esquissa un sourire et lui désigna un plateau posé non loin sur la table.
- C'est pour toi.
Elle observa le bol fumant, l'assiette emplie de fruits, les galettes de maïs sans parvenir à le croire. Et elle dut demeurer immobile comme ça un bon moment car Mikérinos finit par se détourner avec sa planche couverte de feuilles découpées. Il les fit délicatement glisser dans la marmite puis déclara :
- Tu devrais manger si tu ne veux pas que ça refroidisse.
Shunreï revint brusquement à la réalité et s'assit face au plateau miraculeux.
- Merci, dit-elle.
Il hocha la tête, les yeux rivés à sa préparation en train de chauffer et elle commença à manger. Tout était absolument délicieux. Soudain elle réalisa qu'elle n'avait plus fait la cuisine depuis des jours et des jours alors que c'était presque son passe-temps quelques semaines plus tôt. A vrai dire, elle ne faisait plus rien de ce qu'elle avait l'habitude de faire aux Cinq Pics et cela la gênait un peu. Elle n'aimait pas l'idée qu'on fasse toutes les corvées à sa place pendant qu'elle restait à se battre dans une arène à longueur de journée. D'ailleurs, elle se demandait bien ce que pouvait faire Miké de ses journées. Elle ne le voyait jamais à d'autres moments que l'aube ou le coucher du soleil. Toutefois, elle savait qu'il ne demeurait pas dans son temple le reste du temps. Où pouvait-il aller ? Et pour faire quoi ? Elle but une gorgée de thé et le regarda moudre une poignée de ce qui ressemblait à des fleurs séchées.
- Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-elle doucement quand elle put en trouver le courage.
Il lui jeta un coup d'oeil.
- Une infusion.
Intriguée, elle observa la marmite qui dégageait toujours un long filet de fumée grise. Une infusion ? songea-t-elle.
- Ah, fit-elle. Pour quoi faire ?
- Pour soigner la fièvre, expliqua-t-il. Ce sont des soucis. Séchés, ils ont la propriété de faire baisser la fièvre. On les donne en infusion, c'est le plus pratique.
Elle ne répondit pas, hypnotisée par les gestes du jeune homme. Il mélangeait sans hésitation plusieurs pincées d'une poudre étrange, y ajoutait quelques feuilles de couleur beige, mélangeait et ainsi de suite. Mais elle fut soudain rappelée à l'ordre par un rayon de soleil qui traversa la fenêtre et vint se poser sur la table, juste devant elle. Aussitôt elle sursauta et regarda vers le ciel. Le soleil montait de plus en plus. Shunreï avala sa dernière gorgée de thé et se leva prestement.
- Je dois... commença-t-elle.
Il acquiesça sans la regarder.
- Encore merci, ajouta-t-elle avant de sortir en courant.

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Perle était déjà là, bien sûr. Elle semblait l'attendre. Shunreï arriva au pas de course, inquiète d'avoir raté le début. Mais ce n'était pas le cas, les Amazones arrivaient encore par petits groupes dans l'arène. Cette fois aussi les regards des guerrières convergèrent vers elle avec une gamme d'expressions plus ou moins encourageantes. La jeune femme essaya de ne pas trop y faire attention et gagna rapidement l'endroit où l'attendait son maître.
L'Amazone aux mèches blanches l'accueillit d'un hochement de tête et vint vers elle. Shunreï la vit alors lui tendre quelque chose.
- Tiens, je t'ai trouvé ça, dit Perle.
La jeune femme observa l'objet et réalisa brusquement qu'il s'agissait d'une épée. Ou plutôt, d'une sorte de sabre.
- Les épées de bronze sont beaucoup trop lourdes pour toi, expliqua la guerrière devant son air ahuri. Tu ne peux pas les porter, il te faut quelque chose de plus léger, de plus maniable.
Elle éleva le sabre dans les airs et le fit tournoyer avec grâce au bout de sa main. Il était plutôt inhabituel. Sa lame était plus large que la plupart des sabres traditionnels. Il était plus long aussi mais bizarrement, il semblait également plus léger. La garde était large, couverte de bandes de cuir finement enroulées tout autour. La guerrière tendit cette nouvelle arme à la jeune femme et celle-ci s'en empara lentement. Effectivement, elle était beaucoup plus légère que les grosses épées en bronze avec lesquelles s'entraînaient les Amazones d'habitude. Shunreï la soupesa machinalement, la fit tourner dans sa main et exécuta plusieurs mouvements d'essai.
- Incroyable, souffla-t-elle, ébahie.
Perle acquiesça.
- Oui, c'est beaucoup mieux. Je pense que tu t'en sortiras plus facilement avec ce genre d'arme.
- Merci beaucoup, s'exclama Shunreï qui, sans bien comprendre pourquoi, était ravie de posséder un tel objet.
L'Amazone se saisit à son tour d'une épée - une en bronze - et vint se placer face à elle, en position.
- Très bien, dit-elle. On reprend. Attaque-moi et essaye de me toucher.
Shunreï se prépara.
- Entendu !

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La guerrière avait eu raison. Les mouvements de la jeune femme se trouvèrent largement facilités avec cet autre type d'arme. Elle gagna en rapidité, en fluidité et surtout, en assurance. Son poignet se fatiguait beaucoup moins vite et elle aussi. Pourtant, Perle restait toujours intouchable. Shunreï ne comprenait pas comment, en restant constamment immobile, les yeux fermés, elle pouvait chaque fois pressentir, parer ou éviter ses coups. C'était tout bonnement ahurissant. La jeune femme essaya plus de vingt fois d'affilée, attaqua, chargea, attaqua encore. Mais la guerrière ne broncha pas. Chaque fois, Shunreï voyait une lourde épée de bronze se dresser sur son passage et la repousser invariablement.
Puis elle se souvint de la maigre victoire qu'elle avait réussi à arracher à l'Amazone la veille. Les conseils de Perle lui revinrent en mémoire et elle se les récita à nouveau mentalement. Le sabre dans sa main frôlait le sable de l'arène du bout de sa lame. Il fallait qu'elle l'attaque sur son point faible. Encore et encore. Shunreï réfléchit à toute vitesse. Perle était rapide. Elle était prévoyante, elle savait ce que son adversaire allait tenter contre elle. Il était inutile également d'essayer de l'attaquer directement, l'Amazone était beaucoup plus résistante qu'elle physiquement.
Soudain, Shunreï décida de se fier à son intuition. Elle fondit sur la guerrière, son sabre prêt à trancher l'air. Perle réagit aussitôt. Les armes s'entrechoquèrent et la jeune femme se dégagea d'un bond pour repartir à l'attaque sur un autre angle. L'Amazone tournoya sur elle-même et son épée siffla. Le combat se rapprocha et elles en vinrent pratiquement au corps à corps. Brusquement, Shunreï vit Perle reculer et ses yeux s'arrondirent. Mais cela ne dura qu'un instant. L'Amazone se projeta en arrière et regagna sa distance sécurisante. La jeune femme sourit. C'était ça. Tout à coup, elle s'élança vers la guerrière.

Elles s'étaient arrêtées et reprenaient lentement leur souffle après des heures d'attaques et de contre-attaque. Shunreï avait réussi à acculer l'Amazone à trois reprises. Elle avait vu juste. Les armes, les passes et les enchaînements n'avaient aucun secret pour Perle mais en combat plus rapproché, elle était moins sûre d'elle.
- Bien... C'est suffisant... pantela l'Amazone aux mèches blanches.
Elle se dirigea vers la table pour reposer son épée après quoi elle fit signe à Shunreï de faire pareil. Celle-ci, surprise, s'exécuta sans discuter et Perle se tourna vers elle.
- Il faut qu'on travaille ta force physique maintenant, déclara-t-elle. Tu n'es pas assez résistante. Même si tu gagnes encore en rapidité, ce qui serait visiblement ton point fort, tu ne peux pas miser uniquement là-dessus. Mets ça.
Perplexe, Shunreï saisit les rectangles de tissu que lui tendait son instructrice. Aussitôt, elle constata qu'ils étaient beaucoup, beaucoup plus lourd qu'ils n'en avaient l'air au premier abord.
- Qu'est-ce que c'est ? interrogea la jeune femme.
- Des bracelets, expliqua la guerrière. Enfile-les.
Shunreï en passa un à chaque poignet et se sentit immédiatement très lente, très maladroite.
- C'est lourd, fit-elle.
Perle hocha la tête.
- Oui, c'est rempli de plomb. Tu t'entraîneras avec dorénavant, c'est la meilleure façon de solliciter tes muscles. Au début, tu auras beaucoup de mal mais petit à petit, tu vas t'y habituer. Ah j'oubliais...
A nouveau, elle lui tendit deux autres morceaux de tissu, plus grands, plus larges que les premiers. La jeune femme redoutait déjà ce que l'Amazone allait lui dire.
- Ceux-là sont pour tes chevilles, ajouta la guerrière.
Shunreï grimaça tout en les enfilant.
- C'est bien ce que je craignais, marmonna-t-elle.

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Perle la fit travailler sans répit durant des jours et des jours. Shunreï reçut l'ordre formel de ne plus enlever ses bracelets et ses chevillières de plomb, même la nuit. Où qu'elle aille, il fallait maintenant qu'elle traîne ce poids qui ralentissait ses moindres mouvements de façon extrêmement désagréable. Mais elle n'aurait jamais osé désobéir à son instructrice une fois de plus c'est pourquoi elle supporta son fardeau sans protester.
L'arène lui avait tout de suite parue très grande la première fois qu'elle l'avait vue. Mais elle ne savait pas encore à quel point. Quand l'Amazone lui ordonna d'effectuer des dizaines et des dizaines de tours en courant, Shunreï crut qu'elle ne tiendrait jamais. L'air était si chaud dès le matin que tout exercice physique devenait une vraie torture. Elle n'avait jamais autant couru de sa vie, avec en plus des paquets de plomb accrochés à ses poignets et ses chevilles. C'était l'enfer, presque au sens littéral du terme. Et Perle ne la laissait jamais s'arrêter avant qu'elle n'ait accompli la totalité des tours de piste qu'elle lui avait demandé. Au moins, Shunreï eut la bonne surprise de constater qu'elle finissait effectivement par s'habituer au poids qu'elle traînait depuis des jours. Ses bracelets ne lui semblaient plus aussi encombrant qu'au début. Toutefois, elle n'était pas encore assez rapide.

L'Amazone lui avait placé un bandeau sur les yeux. Shunreï l'entendait parler tout autour d'elle alors qu'elle marchait le long des énormes sacs qu'elle avait suspendus au plafond.
Un peu plus tôt ce jour-là, Perle l'avait emmenée dans une sorte de gymnase. A vrai dire, c'était un très grand temple, comme les autres, sauf que celui-ci ne contenait pratiquement rien à l'intérieur. Il était vide. La guerrière lui avait expliqué qu'il arrivait aux Amazones de venir s'entraîner là parfois. Ebahie, Shunreï l'avait observée suspendre de monstrueux sacs de toiles au plafond à l'aide de grosses cordes. Après de longues minutes, la jeune femme avait constaté que tous les sacs - il y en avait cinq au total - formait un grand cercle au milieu du temple. Puis la guerrière avait disposé au milieu de la ronde une sorte de caisse.
- Monte dessus, avait-elle dit.
Shunreï avait obéit pour se retrouver encerclée par tous ces sacs qui se balançaient au bout de leur corde. Et maintenant, Perle lui plaçait un bandeau noir sur les yeux.
- Quoiqu'il arrive, n'enlève jamais ce bandeau, indiqua l'Amazone.
- Bien.
Perle marchait le long des sacs.
- Le but du jeu est de ne pas tomber de la caisse, déclara-t-elle. Fais tout ce que tu veux, utilise tes jambes, tes pieds, ta tête, je ne veux pas le savoir mais ne descends jamais de la caisse. Tu m'as comprise ?
Shunreï acquiesça, tournant machinalement la tête vers l'endroit d'où lui parvenait la voix de Perle, comme une aveugle.
- Je vais arrêter de parler et tu ne pourras plus me repérer, prévint encore la guerrière. A partir de là, tiens-toi sur tes gardes.
- Euh... d'accord, admit-elle.
- Bien, c'est parti !
Et soudain, exactement comme elle l'avait dit, Perle cessa totalement de parler. Shunreï se retrouva brusquement enveloppée de silence et ses points d'ancrage à la réalité s'effacèrent. Il n'y avait plus que la caisse sous ses pieds. Plus un son, plus un mouvement, plus un souffle. Tout à coup, elle sentit quelque chose. Mais il était déjà trop tard. Le sac la faucha violemment sans qu'elle puisse réagir et elle fut projetée au sol dans une explosion de douleur. Malgré elle, elle échappa alors un gémissement.
- Remonte sur la caisse, entendit-elle au loin.
Shunreï se releva et porta instinctivement une main à ses yeux bandés.
- Ne touche pas au bandeau ! intervint la voix de Perle.
- Mais comment veux-tu que je trouve la caisse ? s'indigna la jeune femme.
- Comme tu veux, je ne veux pas le savoir, répliqua l'Amazone.
Shunreï maugréa et chercha à tâtons un objet devant elle. Après de longues minutes de gesticulations et de sursauts, elle était enfin debout sur la caisse, prête à recommencer.
- Soit plus attentive cette fois !
La jeune femme se campa sur ses jambes, essayant de savoir d'où viendrait le prochain sac. Il n'y avait pas un bruit. Soudain, un souffle passa derrière elle mais elle ne réagit pas assez vite. Une fois de plus un énorme sac la percuta de plein fouet et elle fut expulsée à plusieurs mètres de son promontoire.
- Encore ! ordonna Perle.
Plus de vingt fois, Shunreï fut rejetée à bas de la caisse et ne put prévoir les passages des sacs. Perle tournait lentement tout autour du cercle et faisait basculer tel ou tel projectile sans logique apparente. Elle ne disait pas un seul mot et Shunreï était incapable de savoir quel sac allait venir vers elle. Une furieuse envie d'arracher le bandeau qui lui bouchait la vue la taraudait mais elle se retint. Il fallait qu'elle y arrive. Quand elle se retrouva à terre pour l'énième fois, Perle arrêta la course du sac qu'elle venait de lancer.
- Tu n'es pas concentrée, remarqua-t-elle.
- Bien sûr que...
- Ne touche pas au bandeau !
Shunreï se releva péniblement. Elle avait la sensation d'avoir été rouée de coups, ce qui était en fait plus ou moins le cas. L'Amazone s'approcha d'elle et lui ôta son bandeau d'un geste sec. La jeune femme cligna des paupières.
- Tu n'as pas compris, dit-elle.
- Ce n'est pas si facile ! objecta Shunreï.
- Je sais, répondit Perle. Mais tu continueras tant que tu ne seras pas parvenue à me renvoyer un sac. Ce qu'il faut que tu comprennes, c'est que tu ne verras jamais ce sac comme tu me vois maintenant. Tu ne dois pas réfléchir comme tu le fais d'habitude. Oublies tes yeux, c'est un handicap ici. Tu dois sentir le danger quand il fonce sur toi.
La jeune femme baissa la tête pour essayer de comprendre comment faire ça. Les sacs tournoyaient doucement dans les airs tout autour de la caisse, relativement inoffensifs à présent. Les sentir. Sentir le danger. Lentement, elle remonta sur sa minuscule estrade et se tint bien droite avant de remettre le bandeau sur ses yeux. A nouveau, son univers changea. Elle se focalisa sur les sons, les odeurs, le moindre souffle qui la frôlerait. Perle s'éloigna sans bruits et se replaça le long du cercle de sacs. Elle ne toucha pas au premier, posa une main sur le second et partit vers un troisième. Finalement elle s'immobilisa près d'un autre et le poussa de toutes ses forces vers le centre de la ronde.
Shunreï ne bougeait pas. Elle attendait, guettant le moindre indice. Quand elle perçut le mouvement d'un projectile qui venait vers elle, c'était presque trop tard. Son poing se dressa devant elle à l'instant même où le sac arrivait. Le choc la surprit une fois de plus. L'élan de l'énorme sac emplit de sable était trop grand, Shunreï ne put rien faire. Brusquement, elle vola dans les airs et atterrit loin derrière. L'Amazone ralentit la course du terrible projectile et observa la jeune femme qui se remettait péniblement sur ses pieds tremblants.
- Remonte sur la caisse. Encore une fois. Allez.




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