Tamba Sasayama

Tamba Sasayama

 

- L'éclipse aura lieu dans trois jours, observa Heiji. D'ici là, il me faudra une liste de tous les suspects potentiels : des violeurs qui profiteraient de l'occasion pour maquiller leur crime, des fanatiques d'une secte, toute personne ayant proféré une quelconque menace à une habitante.

Ren marqua son assentiment d'un hochement de tête. La nuit était tombée sur le village. Les deux jeunes gens s'étaient rendus dans l'hôtel Ishikawa, où Ren avait réservé une chambre au détective. Heiji avait tenu à visiter les lieux, à commencer par le quartier des samouraïs où le crime s'était produit. Chacune de ses interventions étaient réservées à des questions très précises concernant l'enquête : les rivalités au sein de commerçants, le lieu exact de la mort de la victime, jusqu'au fonctionnement des lampadaires dans les rues lors de l'éclipse. Il n'y en avait que dans la rue principale, Kawaramachi Tsumari, le lieu de visite principal des touristes avec les magasins de souvenirs et le musée. Ce serait donc le seul endroit éclairé de la ville lors de l'éclipse.

Ren était à l'écoute du moindre de ses désirs et, lui fournit toutes les explications nécessaires. Le détective était pratiquement en transe. Une personne non avertie aurait pensé avoir affaire à un adolescent blasé, mais Ren, qui avait eu vent de ses exploits, savait qu'il n'en était rien. Ses yeux s'arrêtaient sur chaque visage, comme pour en retenir chaque caractéristique. Il lui semblait qu'Heiji emmagasinait tout dans un coin de sa mémoire jusqu'aux bribes de conversation. Il ne s'accorda que deux répits : le premier pour s'installer à l'hôtel, le second pour écouter les messages de son répondeur. Après cela, le garçon lui sembla beaucoup moins serein.

En réalité, mais Ren ne pouvait le deviner, seule l'anxiété et la fatigue tiraient les traits d'Heiji : Kazuha n'avait toujours pas répondu à son appel manqué. Il aurait aimé avoir de ses nouvelles avant de se coucher.

Il était près de dix heures quand Ren proposa de reprendre les recherches le lendemain. Elle l'invita tout naturellement au restaurant de l'hôtel. Pendant qu'ils mangèrent la spécialité locale, le kuro mame*, accompagné d'un vers de sake*, qu'Heiji s'était efforcé de refuser en raison de son âge, mais en vain, le garçon donnait des directives :

- Il me faudra également la liste des occupants de l'hôtel. Également celle des années précédentes jusqu'il y a dix ans. Si vous pouviez y joindre des documents iconographiques : des photos ou des vidéos, prises lors de fêtes quelconques, ce serait parfait pour commencer.

- Très bien, accepta Ren. J'ai accès aux archives de l'hôtel, même si j'ignore jusqu'à quand remontent nos plus vieux dossiers. Pardonnez-moi - elle ne pouvait se laisser aller à le tutoyer, quand bien même elle était son aînée, ils entretenaient une relation professionnelle - je ne comprends pas l'utilité de telles informations...

Heiji prit le temps de finir son verre avant de lui répondre. L'alcool lui chauffait le sang, répandait dans tout son corps un calme qu'il n'était pas censé ressentir, compte tenu de son inquiétude d'être sans nouvelle de Kazuha. Des pensées folles s'immisçaient dans son esprit. Avait-il eu raison de la laisser seule sans surveillance ? Jusque là, Heiji lui avait toujours tenu compagnie, peut-être était-ce pour cette raison qu'il n'avait jamais vu quiconque tenter de la séduire. Maintenant qu'elle était seule, avec qui irait-elle au musée Chikatsuasuka ? Un instant, il songea à appeler Kudo afin qu’il l’espionne. Il y renonça immédiatement. Si le détective de l’Ouest apprenait son enquête, nul doute qu’il courrait le rejoindre pour lui voler la gloire.

Heiji fit de son mieux pour oublier la jeune fille d’Osaka. Il menait une investigation. N’était-ce pas cela le plus important à ses yeux ?

Face à lui, Ren, qui ignorait tout de son dilemme intérieur, attendait toujours une réponse. Heiji se reprit :

- Premièrement, expliqua-t-il, j’ai besoin de connaître l’identité de toutes les personnes qui seront présentes pour l’éclipse lunaire. Ils représentent des victimes, ou meurtriers, potentiels. Il n’est pas dit qu’un habitant du village soit impliqué, nous le verrons si une personne de cet hôtel était déjà présente sur les lieux dix ans plus tôt. Je veux aussi des photos pour identifier une telle personne par son physique, au cas où elle aurait usurpé une identité pour recommencer son forfait.

Plus tard, Ren ne laissa pour travailler dans les cuisines. L’hôtel était un bien familial dont elle s’occupait du mieux qu’elle pouvait au côté de son père. Heiji la remercia pour ses précieux renseignements.

Après son départ, l’adolescent se sentit seul. Il avait tenté, le matin, de lier connaissance avec les habitants de Tamba Sasayama, mais les gens, soit qu’ils n’aimaient pas les étrangers, soit qu’ils étaient suspicieux à l’approche de la malédiction du samouraï, ne s’étaient pas avérés très accueillants.

Seul Hiro Hayashi, barman à l’izakaya* de l’hôtel avait évoqué avec lui quelques spécialités culinaires typiques du kansai* : okonomiyaki*, oden*, tako yaki*... L’homme avait travaillé dans un kaitenzushi* à Osaka, avant de revenir à son village natal. Heiji ne nota rien de très intéressant dans cette discussion, hormis le regret qui perçait dans sa voix au souvenir d’Osaka. Heiji mit de côté cette information.

Concernant les autres commerçants, aucun ne s’était donné la peine de le saluer. Ren les lui avait donc présentés de loin.

Nao Kaneda, directrice du musée et, de plusieurs villas de samouraïs du XVIII ème, était une femme d’une cinquantaine d’année, maigre, l’air revêche. Elle aimait évoquer la malédiction du samouraï qui attirait la curiosité des touristes, selon ses dires. Elle consacrait beaucoup de visites à ce thème, n’hésitant pas à évoquer en public le drame, d’il y a dix ans. Ren confia à Heiji que c’était, en particulier, depuis le meurtre, que la femme d’affaire avait fait fortune grâce à une curiosité plus nombreuse chaque année.

Le second personnage qu’avait noté Heiji, était un petit homme, entre deux âges, ventripotent et à l’air doux. Ren l’avait désigné comme son homme lige, le meilleur ami de son père, celui qui avait toujours pris soin du commerce à Tamba Sasayama, de peur que leur ville sombre dans l’oubli. L’homme se prénommait Yuya Yamakawa. Il travaillait comme potier à l’angle de la rue principale. Son magasin étant bondé au moment de leur visite, Ren avait proposé de le lui présenter le lendemain.

Heiji monta dans sa chambre. C’était une pièce bien proportionnée, et confortable, dont la vue donnait sur le château, au milieu des collines avoisinantes. La lune était en partie rongée par l’obscurité, un simple croissant de lumière perchée au milieu des étoiles. Heiji se changea puis s’asseya sur son futon, large pour deux. Un instant, il songea à appeler sa mère, afin de lui donner de ses nouvelles, mais l’idée d’entendre la voix de son père lui fit renoncer à l’idée. Il éteignit son portable, certain que Kazuha ne lui répondrait pas avant le lendemain. Il s’endormit aussitôt.

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VOCABULAIRE :

Kuro mame : sorte de soja noir

Sake : alcool à base de riz fermenté

Izakaya : pub à l’ambiance très conviviale, où se réunissent étudiants, ou collègues de bureaux

Kansai : région d’Osaka

Okonomiyaki : crêpe accompagné d’ingrédients variés, que l’on fait grillé sur un tepan

Oden : gâteau de poisson et de légumes

Tako yaki : boulettes de poulpes, le plus souvent accompagné d’un bol de riz

Kaitenzushi : bars à sushi sur tapis roulant

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Voilà, c’est tout pour le moment. L’intrigue commence déjà à se dessiner. Je posterai le prochain chapitre le plus tôt possible, même si je risque de partir en vacance quelques jours. J’espère que cela vous a plus.

Bonne journée !

 

 

 

 

 

 


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