Joyeux anniversaire !

En cette fin d’après-midi, les Détectives Boys semblaient bien pressés de quitter la classe. Mitsuhiko, d’ordinaire si soigneux et méthodique dans le rangement de son sac, avait tout bonnement jeté ses cahiers et ses livres en désordre dans son cartable. Ayumi et Aï passaient le balai sur le sol avec énergie, et Genta s’empressait de fermer les fenêtres et de baisser les stores. Ces détails frappèrent Conan qui reposait tranquillement les chaises sur leur table. Une fois qu’ils eurent fini, la maîtresse les remercia pour leur aide et le temps que le petit détective empoigne son sac, ses amis avaient déjà passé le pas de la porte.

-          Eh ! Ho…, s’écria-t-il en courant à leur suite.

Qu’est-ce qu’ils ont, aujourd’hui ? se demanda-t-il, désorienté.

Il réussit à attraper Mitsuhiko par la anse de son cartable qui s’ouvrit sous la pression : toutes les affaires s’étalèrent sur le sol du couloir.

-          Oh, non ! gémit le garçon à taches de rousseur.

-          Désolé…, dit Conan en l’aidant à ramasser ses effets. Vous pouvez me dire pourquoi vous êtes si…

Mais le petit groupe reprenait déjà la poudre d’escampette. Exaspéré, le détective rajeuni ne tenta même pas de les rattraper.

-          On se revoit chez le professeur, n’oublie pas ! lança Ayumi sur un ton qui n’admettait pas de répliques.

-          Mais… Attendez…, cria-t-il d’un ton désespéré.

Les enfants étaient maintenant hors de vue. Conan demeura planté là, un peu hébété.

Quelque chose m’échappe…

Il commença donc à marcher en direction de la maison du vieil homme, les questions se bousculant dans sa tête.

Même Aï les a suivis… Elle aurait pu me dire ce qui se passe !

Il voyait rarement les Détectives Boys mijoter quelque chose à son insu – encore moins en compagnie de Aï la taciturne. Peut-être ne devait-il pas trop s’en mêler ? Après tout, cela ne devait pas être très important s’il n’était pas prévenu… mais tout de même !

Le ciel était une panse d’âne. On avait beau être en début Mai, les nuages s’amoncelaient ici et là, bouchant la vue sur le ciel.

Quand il atteignit enfin la porte de la maison du professeur Agasa, il entra distraitement, plongé dans ses pensées.

-          Salut, c’est m…

-          BON ANNIVERSAIRE !

-          … ?

Un tonnerre de pétards accompagnèrent ce cri de joie et une pluie de confettis s’abattit sur le petit détective abasourdi. Ayumi, Mitsuhiko, Genta, Aï et le professeur, un grand sourire aux lèvres, portaient tous des chapeaux en carton de toutes les couleurs. Une grande bannière était accroché au fond du salon. Elle prônait :

 

JOYEUX ANNIVERSAIRE CONAN !

 

L’intéressé se crut sur le point de défaillir tellement le choc était fort.

-          Conan-kun !

-          Boui ? babilla-t-il en sortant de sa rêverie.

-          Pourquoi tu ne nous avais pas dit plus tôt que c’était ton anniversaire ? s’indigna Ayumi, radieuse.

Conan fut complètement pris au dépourvu par la question.

C’est mon anniversaire… ?

-          Le professeur nous a dit que tu l’oubliais tout le temps, poursuivit la fillette en riant.

-          On a décidé de te le souhaiter tous ensemble chez le professeur ! renchérit Mitsuhiko.

-          Sans m’en parler… ? bredouilla le lycéen rajeuni.

-          Evidemment ! répondit Genta en lui donnant une tape amicale dans le dos – Conan fut projeté d’un bon mètre en avant. Sinon il n’y aurait pas eu de surprise !

-          Tu aurais vu ta tête ! s’exclama Ayumi qui se tordait de rire.

-          Un grand détective aussi occupé… souffla Aï à son intention, un sourire narquois aux lèvres. Pas étonnant qu’il ne se souvienne plus de sa date de naissance…

-          Parce que tu vas me faire croire que tu te rappelles la tienne ?! ricana-t-il.

Le détective lycéen se glissa auprès de son voisin à la mine réjouie.

-          Professeur…, chuchota-t-il. C’était vraiment nécessaire de se donner tant de mal ?

-          Allons, Shinichi, répondit le vieil homme moustachu. C’est aussi pour faire plaisir aux enfants ! Ils trouvaient que tu étais un peu ailleurs, ces derniers temps…

-          Conan-kun, viens ! On va t’offrir tes cadeaux !

-          Mes cadeaux ?!

Ses amis l’entraînèrent un peu plus loin dans le salon. Ayumi lui mit un paquet rond, plutôt lourd, entre les mains.

-          Tiens, ça c’est le mien. Ouvre vite ! Il attend depuis tout à l’heure…

-          Il attend ?! répéta le garçon.

En effet, il percevait des mouvements à l’intérieur du carton. En ôtant le couvercle, il espérait que ce ne soit pas quelque chose comme…

-          Un chat ! hoqueta-t-il.

Un adorable félin au pelage auburn était blotti au fond de la boîte. Ses grands yeux marrons toisaient Conan avec intérêt.

Mais qu’est-ce que je vais faire d’un chat… ?

Comme le petit détective ne bougeait pas, Ayumi entreprit de sortir le minet du carton.

-          Alors ? Il est mignon, non ?

-          Oui, très… Mais je ne sais pas si… je pourrais m’en occuper… convenablement, tu vois ?

-          Désolée, plaida la petite fille en lui tendant l’animal, je ne savais pas quoi t’offrir mais le chat d’une copine à moi a eu une portée, et…

-          Ce n’est pas grave… Merci, soupira l’enfant en prenant le félin aux yeux noisette dans ses bras.

Après tout, il ne voulait pas faire de la peine à son amie qui ne le méritait pas.

Je trouverai bien une solution pour ce chat…, songea-t-il avec un sourire en posant la petite bête rousse à terre.

-          A mon tour de t’offrir mon cadeau, dit Mitsuhiko avec enthousiasme.

Il lui présenta une nouvelle boîte et Conan constata avec soulagement qu’elle était beaucoup plus légère que la première.

Pendant une seconde, j’ai cru qu’il allait m’offrir un lapin !

Mais quand il défit les rubans, ce fut une casquette des Tokyo Spirits qu’il y trouva.

-          Woua, super ! Merci beaucoup, Mitsuhiko !

-          J’étais sûr que tu allais aimer !

Le lycéen rajeuni était ravi, d’autant plus que c’était une casquette difficile à trouver et qu’il aimait bien s’en coiffer. Ce qu’il fit tout de suite.

Genta lui offrit ensuite un ballon de football tout neuf en précisant qu’il allait « super loin, super vite ».

Aï lui avait acheté deux romans policiers qui venaient de sortir et qui avaient eu une bonne critique. Pour finir, il reçut de nouvelles chaussures du professeur Agasa.

-          Elles sont dix fois plus puissantes que les anciennes, ajouta-t-il sur un ton d’expert.

-          Je vous remercie, professeur ! répondit Conan qui rayonnait à présent.

Finalement, c’était pas une si mauvaise idée que ça, cette petite surprise d’anniversaire…

Ils discutèrent encore durant une demi-heure, quand le professeur décréta qu’il était temps pour les Détectives Boys de rentrer chez eux. Ceux-ci saluèrent Conan et Aï et quittèrent la maison qui se retrouva plongée dans le silence sans les chahuts des enfants.

-          Professeur, je retourne chez les Mouri déposer tout ça…

-           Entendu.

Un miaulement se fit entendre un peu plus loin.

-          Ah, et si vous pouviez vous occuper du neko en attendant que je trouve une idée…

-          Ne t’en fais pas, je pense que Aï sera contente de t’aider. Elle aime bien les animaux.

-          A ce propos, où est-elle ?

-          Elle est déjà redescendue au sous-sol… Elle travaille beaucoup, en ce moment…

Sur ce, Conan se coiffa de sa casquette des Tokyo Spirits, pris ces deux livres sous un bras, son ballon de foot sous l’autre, chaussa ses nouvelles chaussures et  prit congé du vieil homme.

Sur le trajet qui le conduisait à l’agence du détective, l’enfant constata qu’en dépit de ses efforts pour ne pas trop rapprocher les Détectives Boys de sa vie personnelle, il avait passé un bon moment en leur compagnie et cela lui avait fait plaisir de voir qu’on pensait à lui.

-          Je suis rentré, Ran ! lança-t-il en poussant la porte.

-          Conan-kun ! Où étais-tu ?

-          Chez le professeur Agasa avec mes copains, à cause de mon anniver…

Il s’interrompit au beau milieu de sa phrase. Il n’était peut-être pas nécessaire de réveiller les soupçons de Ran à son sujet en lui rappelant qu’il était né le même jour que Shinichi.

Heureusement, la lycéenne, fredonnant en préparant à manger, ne sembla pas comprendre son trouble et il en profita pour changer de conversation.

-          J’ai faim… Qu’est-ce que tu fais à dîner ?

-          Du riz au curry, répondit-elle avec un sourire.

Miam… J’ai de la chance, c’est mon plat préféré…

La jeune fille ne sembla pas remarquer qu’il était plutôt chargé, aussi se dépêcha-t-il  de regagner sa chambre pour y déposer toutes ces affaires.

Puis il prétexta à Ran qu’il avait oublié quelque chose chez le professeur, lui assura qu’il serait de retour pour le dîner, et quitta une nouvelle fois les lieux.

Arrivé à quelques mètres de la maison du professeur, il s’arrêta devant le portail de sa maison. Comme il avait grandi, il n’eut aucun mal à ouvrir le portail. Puis il courut dans l’allée et entra chez lui.

Pourquoi venir ici ? Lui-même l’ignorait. Il avait parfois besoin d’un peu d’intimité et aimait se retrouver seul dans son ancienne demeure, à présent abandonnée.

Prenant la direction de la bibliothèque, il jeta un coup d’œil à toutes les pièces, comme pour vérifier que tout était bien en ordre. Et en effet, rien avait changé. La disposition des meubles était la même depuis la dernière fois qu’il les avait côtoyés.

Quand il pénétra dans l’immense salle pleine de livres policiers, un frisson de nostalgie le parcourut. Emu d’être chez lui, entouré de ses polars, il se laissa choir sur un fauteuil qui se trouvait au centre de la salle.

Que c’est bon d’être chez soi…

Il ferma les yeux en s’imaginant que si rien de tout cela ne s’était produit, il serait encore là, avec le seul souci de faire ses devoirs… Sa rancœur contre le destin ne fit qu’augmenter…

Il finit par s’endormir malgré lui.

 

Quand Conan sortit doucement des limbes du sommeil, ce fut pour sentir une chaleur animale contre sa peau et voir deux grands yeux fauves l’observer de tellement près qu’il perdit l’équilibre et bascula sur le sol en laissant échapper un juron de frayeur.

Quand il reprit ses esprits, il distingua mieux ce qui l’avait réveillé en sursaut : le chat roux que lui avait offert Ayumi… soutenu par Aï au niveau de ses yeux. La petite chimiste se retenait visiblement avec difficulté d’éclater de rire devant la panique du détective rajeuni.

-          Plus jamais… ça…, avertit ce dernier, la main contre le cœur.

-          Le grand détective Shinichi Kudo a peur d’un inoffensif chaton, déclara-t-elle en regardant le félin comme si elle s’adressait à lui.

-          La prochaine fois, trouve un autre truc pour me réveiller ! gronda « le grand détective Shinichi Kudo ».

Elle libéra l’animal qui retomba avec souplesse sur le sol et prit la poudre d’escampette en miaulant.

-          Comment tu savais que j’étais ici ? questionna Conan.

-          Je suis allée voir chez les Mouri si tu y étais, mais Ran m’a dit que tu avais oublié quelque chose chez le professeur… Comme j’en revenais, j’ai compris que tu étais ici… Hé, attends !

L’enfant avait commencé à gravir les escaliers qui menait à sa chambre.

-          Puisque tu es là, monte aussi, répondit-il simplement d’un air las.

Aï le suivit.

La chambre de Conan, dans les tons bleus et blancs principalement, était assez bien rangée. Sur un mur étaient accrochés des posters de joueurs de football et des photos d’amis. Le lit, situé contre le mur, avait l’air douillet et invitait à s’y allonger.  Un bureau en bois verni prenait sa place contre un autre mur. Il y avait aussi une petite commode et un placard dans lequel il devait ranger ses vêtements. En dépit des pièces spacieuses de la maison des Kudo, celle-ci était étonnement petite.

-          Quelle étroitesse…, murmura la scientifique rajeunie en s’asseyant sur le lit.

Le propriétaire de la chambre eut un petit sourire mais ne répondit rien.

Des pas feutrés se firent entendre et le chat entra dans la chambre. Aussitôt, il sauta sur les genoux de Aï et se mit à ronronner.

-          On dirait qu’il t’aime bien… Tu ne voudrais pas le garder ? Ce ne serait pas possible pour moi avec Ran et Kogoro… Il n’aime déjà pas beaucoup le chat de la mère de Ran… Hé, touche pas à ça, toi !

L’animal avait risqué une patte sur un gros pull en laine qui traînait sur son matelas. Conan rangea tout de suite le vêtement dans l’armoire.

-          C’est un cadeau de Ran. Interdiction d’y toucher, c’est clair ?

Mais la bête l’ignora superbement en s’enfouissant dans les couvertures.

-          Sors de là ! s’écria le garçon. Tu vas mettre plein de poils dans mon… Aï, tu ne veux pas m’aider ?

La fillette rousse s’exécuta et à deux, ils parvinrent à extirper le chat de sous la couette.

Je commence à penser que ça ne doit pas être facile pour Eri tous les jours !

Au moment où il se faisait cette réflexion, une sonnerie retentit dans le couloir de l’étage.

-          Tiens, téléphone ? s’étonna Conan.

Qui sait que je suis là ?

Il sortit de la chambre en laissant à Aï le soin de maîtriser le félin et décrocha le combiné après avoir régler sa voix sur son nœud papillon.

-          Allô, maison de Shincihi Kudo, j’écoute ?… Ah c’est toi Ran !… Evidemment que je suis chez moi… Mais je passe en coup de vent… Aller au cinéma ce soir ? Tu sais bien que je ne peux pas… Oui, absolument… Je suis concentré dessus, va falloir que je raccroche d’ailleurs… Hein ?… Ran, tu me connais, j’adore mener une existence tranquille… Mais oui, t’inquiète... C’est ça… Comment ça « oublier mon propre anniversaire » ?! Bon, merci d’avoir appelé… Salut…

Il raccrocha et rajusta son nœud papillon modulateur de voix en poussant un soupir. Sa conversation avec Ran avait été brève, trop brève à son goût, mais il avait fallu jouer le rôle qu’il s’était toujours donné depuis son rajeunissement : celui d’un détective absent absorbé par une affaire de meurtre. Même le jour de son anniversaire. Néanmoins, parler avec Ran lui avait fait plaisir. Il n’y avait qu’elle pour lui rappeler sa date de naissance !

Le jeune détective se détourna du téléphone et s’étonna de tomber nez à nez avec Aï Haibara qui le fixait d’un air entendu, les bras croisés sur la poitrine. Il haussa les sourcils d’étonnement.

-          Euh… Dis donc, Aï, depuis quand écoutes-tu mes conversations téléphoniques ?

Elle soupira.

-          Viens. Il faut que je te montre quelque chose.

 


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