Une histoire de brosse à dent

 Est-ce que vous avez déjà eu cette impression que tout est là où ça doit être ? Avez-vous déjà ressenti, ne serait-ce qu'une seconde, que votre vie est parfaitement parfaite? Moi, je l'ai vécu. J'ai atteint un point dans ma vie où tout était exactement en place. Où j'ai compris précisément la raison pour laquelle j'étais sur terre.

Est-ce que vous avez déjà été dans un manège ? Dans une montagne russe, où ça descend si vite qu'on se dit qu'on était idiot d'avoir voulu monter, et que c'était évident que ça allait redescendre un jour ? Moi, je l'ai vécu.

Et comble de l'ironie, c'était juste après avoir été l'homme le plus heureux de la terre. Au moment où dans ma vie, chaque morceau du puzzle prenait sa place et que j'étais en plein bonheur, quelqu'un est venu jeter un grand coup de pied à la table, faisant s'envoler toutes mes certitudes. Brisé en morceaux, étalé un peu partout.

Ce qui est le plus drôle là dedans, c'est que la personne qui m'avait aidé pour le casse-tête est celle qui l'a ensuite détruit...

Que puis-je faire maintenant ? M'acheter un autre puzzle ? Essayer de nouveau, repartir à neuf ? Où essayer de reprendre les morceaux et de les remettre en place ?

Et quel est le prix de la vie ? Parce que j'ai beau être riche, je n'aime pas perdre mon temps.... 

 

 Une histoire de brosse à dent

 

Lionel lisait dans le parc, assis à l'ombre des cerisiers. Il était plongé dans sa lecture, des lunettes posées sur son nez, insensible au monde autour de lui.

Il était un inconnu dans une foule de gens normaux. Vingt ans, musclé, bronzé, cultivé. Chinois habitant le japon depuis plusieurs années. Que dire de plus ?

Complètement ennuyé par ce dimanche.

Il soupira et étira ses jambes dans l'herbe en bâillant. Quel était la loi qui faisait des dimanches les journées les plus ennuyantes ? Il déposa son livre et retira ses lunettes de lecture. Voilà le résultat d'années complètes d'études. Il les rangea dans la poche de son sac puis poussa un long soupir. Il jeta un regard à sa montre puis grogna. Eh merde, encore tout ce temps-là avant d'être au lit ?

Lionel se leva, las d'être assis dans l'herbe. Il regarda autour de lui, puis son regard se posa sur une famille, de l'autre côté de la rue. Ah, oui... Les dimanches avaient aussi cette fonction pour ceux qui ont une vie sociale. Le brunch.

Mais lui était seul...

Une idée de dingue lui traversa l'esprit. Et s'il se risquait à faire quelque chose de fou? Pour changer un peu la routine du dimanche ? Pour se libérer ?

Il plongea la main dans sa poche et sortit l'enveloppe. Il sourit puis se mit en marche.

Comment savoir qu'on a trouvé l'amour de notre vie. Comment savoir que la personne que l'on aime ne partira jamais ?

Ce sont deux questions qui semblent être liées à première vue, mais qui en fait ne le sont pas. L'amour de notre vie peut partir. C'est peut-être comme un test. "Tu l'as trouvé, maintenant il faut la garder !". Comment savoir comment on l'a trouvé, cette personne, alors ? C'est ironique, mais en fait, pour trouver la personne de la première question, il faut que la deuxième disparaisse. Quand on arrête de se poser des questions, quand soudainement, toutes nos inquiétudes disparaissent, quand on atteint le Nirvana, c'est là qu'on sait que la personne que l'on aime est la bonne. Il ne faut pas se poser de question du tout. L'amour rend débile ? Mais il ne faut pas oublier que le bonheur est éphémère. "Tu l'as trouvée, sauras-tu la garder? "

J'ai échoué.

Lionel mit plusieurs minutes à atteindre la maison. C'était un duplex un peu vieux mais superbe, bien entretenu, très propre, dans un très joli quartier. Il grimpa les marches pour se retrouver devant la porte du premier. Lionel inspira avant de frapper trois coups. Il se dandina sur deux jambes et se tordit les mains jusqu'à la porte s'ouvre sur une jeune femme de son âge. Elle eut d'abord l'air surpris, puis un large sourire illumina son visage. Elle s'empressa de lui sauter au cou et de l'étreindre avec affection.

- Lionel ! Quelle surprise ! Qu'est-ce que tu fais là ?!

- Je passais et j'ai eu envie de venir te voir, avoua Lionel en se grattant la tête, gênée devant un tel accueil. Je te dérange ?

- Non ! Pas du tout ! Entre !

Il la suivit dans l'appartement jusqu'à la cuisine. Ils avaient peint ensemble l'appartement, entièrement en jaune, neuf teintes différentes, ce qui en faisait un endroit très éclairé. La cuisine était légèrement plus foncée que les autres pièces du quatre et demi. Lionel s'assit sur une des chaises de la table et attendit que la charmante hôte lui offre un Sprite, sachant très bien que c'était sa boisson préférée.

- Alors, pourquoi es-tu ici ?

- En fait, je voulais te remettre ça en main propre, pour une fois, dit-il en lui tendant l'enveloppe.

Elle lui jeta un regard noir, l'ouvrit puis la reposa sur la table, devant lui.

- C'est beaucoup trop, Lionel ! Je n'ai pas besoin de tout cet argent !

- On n'en a jamais trop, répliqua Lionel en haussant les épaules

La brunette s'accota au comptoir et secoua la tête en soupirant.

- Tu exagères.

La plupart du temps, c'est un évènement, même anodin, qui nous dévoile l'amour de notre vie. C'est souvent quelqu'un qu'on aime depuis un moment. Ça été le cas pour moi. Je l'aimais depuis quelques temps. Elle était si merveilleuse ! Adorable. Charmante. Parfaitement imparfaite... Je l'adorais vraiment. Oh, je l'adore toujours en fait... C'est elle qui m'a donné les premières pièces de mon puzzle. Et puis, un jour, nous venions de sauver le Japon -- je sais, rien de plus -- et elle venait tout juste de me dire pour la première fois qu'elle m'aimait... J'étais heureux, mais quand elle a sauté au dessus d'un trou pour me sauter dans les bras... À ce moment précis, tout s'est effondré. J'ai cessé de me demander si ça allait marcher, si on serait ensemble pour toujours. La réponse s'inscrivait en toutes lettres dans mon cœur : OUI. Et c'est là que j'ai compris qu'elle était mon âme-sœur.

Sakura Kinomoto.

J'avais treize ans quand je suis devenu un couple. Enfin, pas moi seul... Vous comprenez. J'étais jeune mais serein. J'étais heureux. Un peu gêné, je l'avoue, mais notre relation a rapidement évolué.  Nous avons fait l'amour pour la première fois à dix-sept ans. La première fois, c'était... drôle, je l'avoue. À quoi peut-on s'attendre de deux vierges ?! Ça été merveilleux, mais maladroit. La deuxième fois, c'était le pied... la troisième, encore mieux... Et ainsi de suite, jusqu'on n'ait plus assez de nos mains pour compter. C'était le bonheur total. On restait au lit tout le week-end, nus, avec seulement un drap blanc pour cacher nos fesses. Quelques jours après ma fête, elle est venue habiter avec moi. Et j'étais toujours aussi heureux.

- Prends-le, je t'en supplie, Sakura.

- C'est trop !

- Comment, c'est trop ?! On n'a jamais assez d'argent, j'te dis ! Au pire, économise-le !

- Tu es dingue, rigola Sakura en plaçant l'enveloppe sous un aimant sur le frigidaire.

- Je sais. Dis donc, tu t'es coupé les cheveux ? C'est vraiment mignon !

Elle rougit en passant une main sur ses cheveux. Ils étaient plutôt courts, et attachés. Sa frange lui tombait sur le front mais restait élégante. À vingt ans, elle était toujours aussi belle.

- Où est Tiffany ?

- Partie en vacances avec son petit Anthony, grogna Sakura. La chanceuse qui a un mec parfait !

- Et toi alors ?!

Elle lui tira la langue. Il se leva et s'approcha d'elle. Elle eut un mouvement de recul mais se rapprocha de lui lorsqu'il l'enlaça.

- Tu m'as manqué.

- Toi aussi, Lionel, tu m'as manqué, rigola Sakura. Comment était la Chine ?

- Toujours au même endroit, répondit-il avec un petit sourire. Ma famille était égale à elle-même, si bien que je me suis sauvé avant la fin de mon séjour.

Sakura rigola et s'appuya contre lui.

- ... et Eva, où est-elle ?

 Quand on est dans un wagon qui monte et qui monte, en pleine montagne russe, comme savoir quand on va redescendre ? Comment prévoir le moment où la joyeuse montée va s'arrêter ?

 C'était un matin d'automne. Nous avions 18ans. Il faisait froid dehors, et Sakura et moi avions passé la nuit collés sous de grosses couvertures. Elle était partie pour faire des courses, et je préparais le dîner. Dès qu'elle est entrée dans l'appartement, j'ai compris que quelque chose s'était passé. Elle était différente... avec le recul, je comprends que c'est ses yeux qui étaient bizarres. Moins pétillants. Sur le moment, je n'y avait pas fait attention.

Elle s'est avancée, a déposé ses choses et s'est assise sur le dossier d'une des chaises de la cuisine. Elle s'est tordu les mains puis m'a dit, d'une voix éraillée, qu'elle était enceinte.

Pour la plupart des gens, ça aurait pu être le désastre. Mais pas pour moi. C'est en fait ce qui m'a propulsé jusqu'en haut de la côte. Un enfant avec la femme de ma vie ! Comment être triste ? J'avais déjà la tête pleine de joie lorsque j'ai vu que Sakura s'était rongé les ongles. C'est un détail idiot, mais je savais qu'elle ne le faisait que lorsqu'elle était maladivement malheureuse. Ce jour là, son index saignait. Alors je me suis approché d'elle pour la prendre dans mes bras.

" Je suis désolée, Lionel. Je t'aime énormément mais... Ça change tout. J'aimerais... qu'on se sépare pour un moment... J'ai besoin de penser. Je ne sais pas... si je suis prête à passer le restant de mes jours avec toi, Lionel. "

- Eva ? Pourquoi ?

- J'aurais bien aimé la voir, tiens !, répondit Lionel, insulté. Tu penses avoir un contrat d'exclusivité ?

- Non, elle dort.

Lionel lui répondit par un sourire et s'écarta. Sakura secoua la tête

- Ton bonheur passe avant son sommeil ?

- Je veux voir l'amour de ma vie ! S'exclama Lionel avec un accent espagnol exagéré.

Il traversa l'appartement pour se rendre dans une des deux chambres. Il entrouvrit la porte et jeta un coup d'oeil à l'intérieur. Il vit Eva, endormie, et sourit en sentant son coeur se gonfler d'amour.

J'ai levé les mains et j'ai crié d'horreur. C'est tout ce qu'on peut faire quand le wagon entreprend sa descente. Assaillement de questions qui n'étaient pas revenues depuis des lustres. Vais-je mourir ?! Pourquoi suis-je monté si haut pour descendre si bas ? J'aurai dû le prévoir ! Il y a quoi en bas ? ... M'aime t'elle encore ?

Du moins, c'était dans ma tête. Dans le monde réel, je n'ai rien dit. J'ai pris Sakura dans mes bras et je l'ai serrée jusqu'à ce qu'elle arrête de pleurer. Vingt ans plus tard, elle s'est écartée et est allée prendre ses choses. Je l'ai regardé faire, murmurant "Je t'aime" comme une machine. Elle s'est arrêtée devant la porte et m'a sourit. " Tout va bien aller. "

Elle n'est jamais revenue.  

Durant près de trois mois, je me suis assis devant la porte, dans mon fauteuil, et j'ai lu en l'attendant. Elle a fini par appeler en janvier pour me dire qu'elle gardait le bébé, mais qu'elle ne reviendrait pas à moi...

C'est le problème avec le principe des âmes sœurs. C'est faux de croire qu'on est avec eux pour toujours. Il faudrait un contrat d'assurance, en cas d'échec au test...

Puis au mois de juin, le téléphone sonna à nouveau. J'ai décroché tout de suite. Depuis des mois, j'étais assis dans mon lit. C'était Thomas, son frère. Elle va accoucher. Je me suis levé, j'ai pris une douche, et j'ai pris le petit pyjama que j'avais confectionné. Un jaune. Je suis allé à l'hôpital, je me suis déguisé en infirmier et me suis glissé dans la salle d'accouchement. Je suis resté avec elle sans qu'elle le sache jusqu'à la fin. Quand le bébé est arrivé, elle l'a pris contre sa poitrine et je l'ai lavé, comme un infirmier. Ce n'est qu'une fois le docteur parti que j'ai baissé mon masque et que je lui ai offert le pyjama. Elle a pleuré durant des heures et même un jour entier. Mais elle n'est pas revenue.

Depuis ce jour-là...

Lionel entra lentement dans la chambre, à pas feutrés. La pièce sentait le talk, et quelques rayons de soleil filtraient au travers des rideaux de soie. C'était la pièce avec le jaune le plus doux. Tout était pastel, même les meubles. Les peluches qui y étaient posées semblaient l'observer dans sa progression alors qu'il s'approchait du lit, au centre de la pièce. Il s'agenouilla et passa un doigt au travers des barreaux du petit berceau.

- Oh hé... Eva...

La petite remua et plissa le nez, contrariée dans son sommeil. Cinq minuscules doigts s'enroulèrent autour de l'index de Lionel, qui sourit tendrement.

- Désolé de te réveiller, ma jolie... j'ai pas pu m'en empêcher...

Cette fois-ci, sa voix, quoi que douce, avait vraiment réveillé le bambin. Elle ouvrit la bouche pour crier en ouvrant le yeux, ayant la ferme intention de faire savoir au monde entier qu'elle dormait bien avant l'arrivée de cet intrus. Mais ses pupilles se tournèrent vers lui et son cri s'étrangla dans sa gorge. Ses yeux s'aggrandirent et elle resserra son étreinte autour du doigt, comme pour vérifier qu'elle ne rêvait pas.

- DADADADADADA !, s'exclama-t-elle dans son babillon d'enfant.

- Ah, c'est le beau sourire de sa maman ! Viens là toi, bonjour !, répliqua Lionel en la soulevant, la prenant délicatement dans ses bras. Salut ma toute petite !

Le bambin éclata de rire, ravie d'être levée. Elle tendit ses deux mains vers le visage de l'homme et fit de petites bulles avec sa bouche. Lionel eut un large sourire et enfouit son nez dans la chevelure d'ange du bébé, se régalant de son odeur

- T'as l'air rudement contente de me revoir ! Je t'ai manqué ?

- Fais attention, elle a appris à lécher, et elle n'hésitera pas à te barbouiller, prévint Sakura

Lionel tendit la joue à la petite, qui s'exécuta avec joie. Son sourire s'agrandit.

- C'qu'elle est douée ! Je t'adore, Eva !

Eva tendit les bras vers sa suce, que Lionel lui offrit. Elle lui fit de beaux yeux et il fondit, en grognant un "awww" attendri. Sakura le regarda faire, un sourire amusé sur les lèvres.

- Elle t'a manqué on dirait...

- Ta petite Eva est ce qu'il y a de plus beau sur terre, Sakura ! C'est un vrai rayon de soleil !

- Ma petite Eva ? Je ne l'ai pas faite seule, tu sais ?, répliqua-t-elle, souriant toujours

- Oh, t'en fais pas, je le sais, répondit Lionel en s'approchant.

- C'est aussi Ta Eva.

Il sourit tendrement et embrassa le front de sa fille.

<i>...Nous sommes de retour à la case départ. Meilleurs amis. Ça été difficile, au début, de renouer cette amitié. Je crois qu'on s'en voulait mutuellement. Heureusement, Eva était là.

L'amour que j'ai pour ma fille est indescriptible. C'est une source constante d'émerveillement pour moi, j'y tiens plus qu'à ma propre vie. J'ai énormément souffert, au début de sa vie, de ne pas être là. J'envoyais de gros chèques à Sakura -- je ne voulais pas qu'elles manquent de quoi que ce soit -- mais ce n'était pas ce rôle de père là que je voulais jouer. Je voulais être avec ma fille, à défaut de pouvoir être avec sa mère. Je l'ai désiré, ce bébé. Et je serai toujours là pour elle.

Peut-être que sans elle, mon histoire avec Sakura ne se serait jamais terminée. Mais si c'était à refaire, je n'hésiterais pas une seconde. C'était un sacrifice à faire. Qui sait? Peut-être qu'un jour, nous serons une vraie famille. Pour l'instant, je vais donner tout mon amour à ma fille, ma raison d'être, mon coeur, la prunelle de mes yeux.

Personne ne m'enlèvera jamais ma Eva.

 


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