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Rumeurs
Le lendemain, au petit déjeuner, Nico ne put s’empêcher de remarquer la morosité de sa petite sœur.
- Qu’est-ce qui se passe, Lou ? demanda-t-il avec bienveillance en posant une main sur la sienne avec délicatesse.
- Rien ! répondit-elle avec un entrain forcé. Tout va bien, je t’assure ! J’ai juste un peu le mal du pays, voilà tout…
- Je vois bien que ce n’est pas tout, petite sœur. Depuis hier soir, tu es mélancolique et bouleversée. Il s’est passé quelque chose au lycée ?
- Ne te fait donc pas tant de soucis pour moi, Nico ! Comme je te l’ai déjà dit, c’est juste un moment de nostalgie. Ça va passer ! Regarde ! ajouta-t-elle en montrant son visage d’un doigt. Visage heureux, mental joyeux !!! (Et elle lui adressa un sourire radieux.)
- LOOOOOOOOOOOU… insista Nico. Ne m’oblige pas à employer les grands moyens… Tu sais que j’obtiendrai ce que je veux même si j’y mets le temps…
Elle le considéra un moment et comprit à son expression déterminée qu’il ne lâcherait pas l’affaire.
- C’est le lycée, finit-elle par obtempérer après un long soupir. J’y suis considérée comme le loup blanc ! (En même temps qu’elle parlait, elle faisait des mimiques avec ses mains qui firent sourire Nico.) La forte tête à ne surtout pas fréquenter !!
- Tu as fait quelque chose qui incite les autres à se méfier de toi ?...
- Non ! Je te jure que non !! Mon altercation avec ce type, là, Kojirô Hyûga, est mon seul incident de parcours…
Anna Lou repensa à la bagarre du matin au stade de foot mais n’en mentionna rien à son frère. Après tout, l’histoire n’avait, semble-t-il, pas fait de remous…
- C’est qui exactement, ce Hyûga ?
- Quelle importance ? De toutes façons, la dispute n’a duré que quelques minutes.
- Réponds !
- J’en sais rien, moi !! Tout ce que je sais, c’est qu’il fait partie de l’équipe de foot du lycée.
- Ah ! Et bien, cherches pas plus loin !! Tu t’en es pris à une idole ! Et il est fort à parier que l’histoire s’est répandue dans le lycée comme une traînée de poudre !
- Une idole ?! Ce… Ce sale macho !!!
- À Tôhô, les joueurs de foot sont la coqueluche et la fierté de tout le lycée… Plus qu’un sport, le football est devenu, au fil des trois dernières années, le fer de lance du lycée Tôhô, largement en tête devant des activités plus traditionnelles comme le kendo ou l’aïkido ! Il suffit que Kojirô Hyûga soit un des piliers de l’équipe pour que tu te sois attiré l’antipathie de toute l’école !
- Génial ! souffla-t-elle en baissant la tête sur son bol de thé. Je n’ai plus aucun espoir de me faire des amis ici…
- Allons ! Lou ! Qu’est-ce que tu racontes ?! Je t’ai pourtant bien vue discuter avec quelqu’un, hier…
- Euh… Oui…
« Zut ! Il va me poser des tas de questions et m’obliger à me trahir sur la bagarre !! Changes de sujet, ma vieille… Changes vite de sujet avant qu’il n… »
- C’était qui ? Un camarade de classe ?
- Euh… Non… hésita-t-elle.
« Invente un truc ! N’importe quoi ! Pourvu que ce soit crédible !! »
- En fait, bafouilla-t-elle, il m’a montré comment entrer dans la cour du lycée, hier matin. Tu comprends, la grille était fermée. Quand tu es arrivé, j’étais en train de le remercier…
« Voilà qui devrait faire l’affaire… Et puis, il y a une part de vérité dans ce tout petit mensonge… »
- Ah. En tous les cas, il avait l’air de bien apprécier ta compagnie…
- Peu importe : il n’est pas en classe avec moi et il est probable que je ne le revoie plus…
- Tu sais quoi ?! annonça soudain Nicolas en se levant de sa chaise. Ce week-end, on va bouger ! Ça te remontera le moral !
- Ah ouais ?... fît-elle intéressée.
- Exactement ! Sais-tu qu’un grand évènement se prépare ?...
- Un grand évènement ?! Quel genre ?!
- Dans quinze jours, c’est la Fête des Cerisiers en Fleurs ! Un grand symbole traditionnel au Japon !
- Un symbole traditionnel ?
- Les fleurs de cerisier symbolisent le renouveau et en cela une grande confiance quant aux espoirs pour la nouvelle saison. On ferme les yeux au passé, on tend les bras vers l’avenir… Pendant deux jours, c’est l’euphorie dans les rues ! Les quartiers sont embellis de lampions de toutes les couleurs, des bénévoles animent des stands dont le maître mot est plaisir, et la population revêt pour l’occasion le kimono traditionnel japonais.
- Wouhaa… Et donc, cette fête a lieu ce week-end !
- Non. Dans deux semaines ! Tu écoutes ce que j’te dis ?!!
- Mais tu viens de dire à l’instant qu’on allait bouger ce week-end !
- Oui. Je t’emmène faire les boutiques ! Et crois-moi : pour la Fête des Cerisiers en Fleurs, tu seras la plus belle de toutes les fleurs !!! Et puis… Il te faut aussi une robe pour le bal de l’école…
- Quoi ?! Un bal ?! Il est hors de question que j’aille m’exhiber dans un bal !
- Si, tu iras. C’est le bal des Cerisiers en Fleurs alors tu iras.
- Non, je n’irai pas.
- Oh que si !!
- Oh que non !!
- Et pourquoi ça, Mademoiselle ?
- Primo, je n’étais même pas au courant qu’un bal avait lieu dans deux semaines et secundo, il est carrément exclu que je me pointe seule à un bal !!
- Alors voilà donc le problème ! Je ne m’inquiète pas pour ça ! Il reste deux semaines : d’ici là, quelqu’un t’aura invitée !!
- Je refus…
- Oh là là ! coupa Nico en lui collant sa montre sous le nez. Tu as vu l’heure ? Jeune fille, en voiture si vous ne voulez pas arriver à la bourre !!
☻☻☻☻
Comme la veille, toute l’école lui jeta des regards foudroyants dès son arrivée. Si elle s’était écoutée, elle aurait fait demi tour direct mais elle repensa à son frère et à sa déception s’il elle abandonnait si tôt. Non ! Il fallait tenir bon ! Elle était une battante ! S’avouer vaincue ne faisait pas partie du plan !
La matinée passa à la vitesse d’une course de lombrics ! Au moins, elle ne risquait pas de prendre des heures de colle pour avoir papoté avec son voisin pendant les cours !!!
Le temps étant encore incertain, elle emporta son déjeuner et son meilleur ami le bouquin à la salle de repos. Il y avait toujours autant de monde. La place où elle s’était installée la veille était libre : « ils craignent peut-être de choper un microbe français, pensa-t-elle en souriant. Qu’à cela ne tienne ! Cette place sera ma place attitrée !!! »
Non loin de là, les joueurs de l’équipe de foot s’installaient à leur table habituelle.
- Où est Kazuki ? demanda Takeshi aux autres en s’asseyant.
- Aucune idée, répondirent Tsuneo, Hiroshi et Hideto qui partageaient la classe de Kazuki.
Les garçons étaient assez silencieux aujourd’hui. Même Hiroshi qui avait toujours une anecdote à raconter se montrait discret.
- Salut les gars ! les aborda une jolie fille rousse accompagnée de ses deux amies en s’approchant du groupe. Vous connaissez la dernière ?
- On n’est pas intéressé, Saeko ! la rembarra Ken.
- C’est pourtant très instructif, au contraire !!
Les deux copines gloussèrent.
- Tu veux bien nous épargner tes commérages de vieille concierge de bas quartier !! On voudrait déjeuner tranquille ! râla Kojirô.
- C’est au sujet de la nouvelle… Croyez-moi, ça vaut son pesant d’or ! dit-elle sur un ton suffisant.
Tous les regards se levèrent.
- Ouais… Et alors ? reprit Kojirô.
- Et alors ?! Vous serez intéressés d’apprendre que si elle a atterri au Japon, c’est parce qu’elle s’est faite virer de trois lycées en deux ans et que plus aucun établissement ne veut d’elle en France !!
Les garçons portèrent les yeux sur Anna Lou presque simultanément. Se sentant observée, cette dernière leva la tête de son livre et, constatant tous les regards braqués sur elle, elle rougit et replongea le nez dans sa lecture.
- Je ne connais pas les raisons de ses renvois successifs mais croyez-moi : je mène l’enquête !!
- Casses-toi, Saeko ! lança Ken. Tu siffles comme un cobra et tu vas finir par baver ton venin dans mon bento !
- Je vous jure que si je découvre un truc, j’en ferai les gros titres du journal de l’école !! continua-t-elle sans écouter le moindre mot de ce que l’un ou l’autre des garçons lui disait.
Les deux potiches qui l’accompagnaient approuvèrent de grands signes de tête et pouffèrent d’un petit rire pincé. Sur ce, elles s’éloignèrent en direction d’une autre table, sûrement informer ses occupants de leur scoop.
- Quel serpent, cette fille ! releva Ken. Maintenant qu’elle a trouvé une proie pour y planter ses crocs, elle ne va pas la lâcher jusqu’à ce que mort s’ensuive !!
- Si elle cause des problèmes à Catwoman, je lui arrache la langue ! lança Hiroshi avec vivacité.
- Tu ne feras rien du tout ! décréta Kojirô. Tu te tiens tranquille et c’est tout !
- EH LES GARS !!
Kazuki arrivait à la course, bousculant au passage une fille à moitié dans la lune.
- Excuse ! (Il rejoignit ses amis, s’installa et avant même d’avoir repris son souffle :) Vous ne devinerez jamais !
- Catwoman est ici parce que plus aucun lycée ne veut d’elle en France après ses trois exclusions ! s’exclama Hideto.
Kazuki les considéra d’un air perplexe.
- Saeko est passé par là ! dit Takeshi.
- Ah ! Saeko ! Tout s’explique… Mais j’ai encore mieux ! Je sais pourquoi elle s’est fait virée de son premier lycée.
- On s’en fout, Kazuki ! Mange ! grogna Ken.
- Je trouve que tu prends bien la mouche quand on parle de Catwoman, dis donc... fit remarquer Tsuneo.
- Je ne prends pas la mouche ! Je pense seulement que sa vie privée ne nous regarde pas ! Et puis, si Monsieur Ishisawa lui a donné sa chance à Tôhô, c’est qu’elle devait bien avoir des circonstances atténuantes !
- Elle a été prise en train de taguer les murs de son lycée !! continua Kazuki sans prêter attention à Ken.
- Comment tu sais ça, toi ? demanda Kojirô.
- J’étais au secrétariat et j’ai entendu une conversation entre le proviseur et votre prof de français…
- Tu te rends compte que si cette histoire vient aux oreilles de Saeko, elle va en faire la une du journal !! souligna Hideto.
- Eh, les gars ! Catwoman a pris des risques pour secourir Hiroshi alors qu’elle n’y était pas obligée ! Elle aurait pu être renvoyée si quelqu’un l’avait surprise… dit Tsuneo.
- Ou pire ! renchérit Hideto. Imaginez une seconde qu’elle n’ait pas eu le dessus sur les trois abrutis… Que lui auraient-ils fait à votre avis ?... Hein ?!
- Pas un mot de toute cette histoire, hein les gars ? Je compte sur vous ! supplia Hiroshi.
- Vous avez entendu ce qu’a dit Saeko ? reprit Kojirô. Elle mène l’enquête ! Et telle que je la connais, elle grattera la terre jusqu’à trouver le trésor !! …Pfff… Cette fille est une plaie ! Et la nouvelle n’est pas au bout des problèmes ! Si vous voulez mon avis, mieux vaut éviter d’approcher d’elle si on ne veut pas avoir des problèmes nous aussi ! Je n’ai pas envie de voir le provo nous sucrer le championnat national inter lycées parce qu’une révoltée s’amuse à défier l’autorité sous nos yeux !!
- Parce que tu n’as jamais défié l’autorité, toi !! critiqua Ken.
- Si… Mais je prends mes responsabilités et je fais en sorte de ne pas entraîner les autres !
- Qu’est-ce qui te fait croire qu’elle puisse représenter un danger pour qui que ce soit dans ce lycée ? poursuivit Ken qui commençait à perdre patience. Jusqu’à présent, tout le mal qu’elle ait fait est d’être venue en aide à Hiroshi !
Les répliques passaient de l’un à l’autre avec nervosité et le reste du groupe craignait que la discussion ne dégénère…
- Ecoutez, dit Takeshi, ça ne vaut pas le coup de se dispu…
- Je peux savoir ce qui te prend, Ken ? demanda Kojirô. Tu réagis bizarrement aujourd’hui !
- Laisses tomber ! lança Ken en se levant de sa chaise.
Sur ce, il quitta la salle de repos sous le regard interdit du groupe.
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L’après-midi fut aussi calme que le matin. Cependant, au moment où Anna Lou s’apprêtait à partir, alors qu’ils étaient restés seuls dans la salle de classe, Kojirô s’interposa entre elle et l’embrasure de la porte.
- Je te conseille de rester loin, très loin, du terrain de foot et surtout des joueurs !
D’abord atterrée, elle ne sut quoi répondre dans l’instant. Figée, elle ne comprenait pas une telle réaction de sa part puisqu’à l’évidence elle était toujours loin, très loin, de tout le monde !!!
- Je fais ce que je veux, quand je le veux et comme je le veux !! Et ce n’est pas un caïd, aussi populaire soit-il, qui va me dicter ma conduite ! Maintenant, laisses-moi passer avant qu’il me prenne l’envie de t’arracher un œil pour m’en servir d’anti-stress !!
Elle avait parlé sur un ton calme et posé, articulant les mots pour être sûre d’être bien comprise dans cette langue qu’elle ne maîtrisait pas encore parfaitement. S’il lui cherchait des problèmes, elle n’hésiterait pas à répliquer.
Kojirô se pencha sur elle, plongea son regard noir dans ses yeux bleus et la mit en garde.
- Méfies-toi ! Je t’ai à l’œil !
Il quitta la classe sur ces paroles, la laissant interdite quant à ce qui venait de se passer. Puis, s’élançant dans le couloir pour rejoindre Nico qui l’attendait sûrement, elle sourit tandis qu’elle courait à vive allure.
« Eh bien ! Voilà qui promet d’être plus amusant ! Peut-être les cours vont-ils être moins ennuyeux à partir de maintenant !!! »
~
À suivre